‹ A travers les arts, causeries et mélanges: causeries et mélangesChapitre 22 sur 38 · L'ILE D'ÉGINE. — HISTOIRE. — MONUMENTS. — PATS. — HABITANTS · texte numérisé non relu

L'ILE D'ÉGINE. — HISTOIRE. — MONUMENTS. — PATS. — HABITANTS

Histoire (1). — Comme la plupart des peuples de l'antiquité, les Éginètes avaient la prétention d'être fîîs de la terre qu'ils habitaient, mais cette prétention au titre d*autochthones n'apprend rien de sérieux sur leur origine ; ce n'est guère qu'à l'époque de l'invasion des Hellènes que les faits historiques acquièrent quelque certitude touchant l'histoire d'Égine.

Au dire de Strabon, les premiers habitants de l'île d'Égine, qui d'abord s'appelait CEnone, fouillaient le sol pour en extraire la terre labourable ; les cavernes qu'ils avaient ainsi creusées devenant leurs demeures, la ville ressemblait alors à une vaste fourmilière, et c'est

(f ) Toute la partie historique de Ttle d'Égine n'est à vrai dire qne le résumé de Texcellent travail publié sur ce sujet, en 1854, par Edmond About; j'ai vérifié les sources, j*ai consulté les textes, mais, en somme, sauf le style qu'il faut bien laisser à ma charge, je dois renr dre à Aboot ce qui lui revient, c'est-à-dire à peu près tout ce ré" lumé historique.

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le là qu'ils furent appelés Myrmidons ; mais Strabon le nous dit pas quels étaient ces premiers habitants ; on peut croire que c'étaient les Pélasges, qui possédaient ' ^ alors tous les pays environnants ; quoi qu'il en soit, ce peuple primitif fut remplacé par une colonie achéenne '^PIllR-qui, partant de Phthie sous la conduite d'Éaque, vint envahir l'île d'CEnone.

Les Hellènes ayant fait la conquête de l'île, firent également la conquête du dieu qu'on y adorait, c'està-dire de Jupiter, et, pour se l'approprier complètement, ils lui donnent le nom de Jupiter Hellénien.

La tradition vint ensuite voiler l'origine étrangère du dieu ;Éaque devint le fils de Jupiter et d'Égine, fille d'un roi de Phliunte. En souvenir d'une si brillante union, Éaque donna le nom d'Égine à l'île d'CEnone; puis les siècles se passèrent, et lorsque le nom d'Hellènes fut commun à tous les Grecs, ceux-ci ne savaient plus pourquoi le dieu d'Egine était particulièrement appelé Hellénien et quelle était l'origine du nom de l'île.

Les fils et les descendants d'Éaque ne restèrent pas dans leur nouvelle patrie, ils allèrent s'illustrer au siège de Troie. Homère a célébré les hauts faits des Éacides Achille, Télamon, Ajax, etc.; mais, en reportant tout l'intérêt sur les personnages, le pays d'oîi ceux-ci sortaient fut oublié, et il se présente une lacune dans l'histoire d'Égine jusqu'à l'invasion dorienne, qui eut lieu à peu près quatre-vingts ans après la guerre de Troie.

L'invasion des Doriens fut presque une invasion pacifique ; Ils ne chassèrent pas les habitants d'Égine, ils ne les soumirent même pas ; ils demeurèrent avec eux en y introduisant graduellement leurs mœurs et leurs usages; du mélange des autochthones, des Pélasges, des Éginètes et enfin de la nouvelle colonie naquit un peuple presque entièrement dorien, mais qui différait des Dorieils de Sparte par moins de sévérité dans leurs lois et par plus de facilité dans leurs liaisons ; du reste, si les nouveaux Éginètes avaient conservé leur caractère primitif, si leurs relations ne s'étaient pas étendues audelà d'Égine, lepeu.de ressources que cette île leur ofirait par elle seule leur eût rendu la vie impossible. Malgré cette différence, ils n'en restèrent pas moins Doriens, et lorsqu'ils avaient quelques injures à venger, quelques ennemis à repousser, les Spartiates se chargeaient de la punition ou de la défense.

Sept cent cinquante ans avant Jésus-Christ, Pheidon, roi des Argiens, s'empara d'Épidaure et par suite d'Égine; puis, réunissant entre ses mains rArgolide,rÉlide, la Corinthie et une partie de la Laconie, il offrit à son frère la Macédoine qu'il venait de conquérir ; il donna alors à tout cet empire des lois, des mesures et des monnaies uniformes. GefutÉginequi, justement renommée par son industrie et par son art de travailler les métaux, fut chargée du soin de frapper les monnaies.

L'empire de Pheîdon ne dura point. Toutes les provinces qui le composaient étant toutes divisées par

leurs mœurs et par la configuration géographique, ne pouvaient vivre sous un seul et même maître 5 elles ne tardèrent pas à reconquérir leur indépendance.

Égine, faisant alors partie du royaume d'Épidaure, continua à frapper la monnaie, mais ce fut pour son usage particulier ; puis, voyant l'aisance et même la richesse entrer dans leur île, les Éginètes voulurent en profiter seuls et s'affranchirent du joug d'Épidaure, joug hien léger pourtant; bientôt même ils pillèrent la ville et en rapportèrent un butin dont ils ornèrent leurs temples.

Une fois libres, les Éginètes se livrèrent entiè-" rement au commerce, aux arts et à l'industrie ; ils acquirent une grande supériorité dans la fabrication des ouvrages en terre et en métal qui s'exportaient au loin. L'agriculture, quoique en honneur chez eux, ne pouvait être traitée sur une grande échelle à cause de l'exiguïté de leur île ; il leur fallut, donc pour remplacer le défaut de production intérieure, avoir recours aux échanges; ils formèrent alors une maiiine qui parcourut les mers; leurs relations s'étendirent, les richesses vinrent affluer chez eux : Égine fut puissante !

Après avoir conquis Gydonie, colonie samnienne, les Éginètes se joignent aux Doriens dans la guerre entreprise par eux contre Athènes, dans le but ou plutôt sous le prétexte de changer le gouvernement démocratique que les Athéniens venaient de con-

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sacrer. Darius, roi des Perses, qui possédait déjà les îles de Rhodes, de Samos, de Chio, etc., méditait une expédition contre les Ioniens d'Athènes ; les Éginètes, à l'exemple des habitants des Gyclades et des Sporades, lui avaient accordé la terre et Teau. Les Athéniens crièrent à la trahison ; mais, trop faibles pour se venger, ils en appelèrent aux Spartiates ; alors il se forma dans Sparte deux partis, Tun pour Égine, l'autre pour Athènes ; d'abord ce dernier parti eut le dessus, puis la mort du chef fit tout changer de face, et une guerre imminente se prépara entre les Athéniens et les Éginètes.

Espérant triompher plus facilement de ses ennemis, Athènes sema la discorde dans Tile; une insurrection eut lieu, mais elle fut réprimée avant l'arrivée des vaisseaux athéniens. Après une lutte assez longue entre les deux peuples, qui tour à tour furent vainqueurs et vaincus^ Égine terminait la bataille par une victoire, lorsqu'on apprit que Datis et Arthapherne, généraux de Darius, arrivaient en Eubée. Égine ne se joignit pas aux ennemis d'Athènes dans le combat de Marathon ; mais, après ce combat, la guerre recom'mença entre les deux peuples et ne fut interrompue que par l'arrivée de Xerxès. Alors Égine et Athènes se réconcilièrent pour lutter contre l'ennemi commun ; la Grèce entière était en danger.

Les Éginètes s'illustrèrent à Salamîne; et, à la grande mortification des Athéniens, la palme du

courage leur fut décernée par les Grecs réunis. Égine devint alors le centre des affaires de la Grèce; ce fut dans la ville que se vendirent les dépouilles des Perses, ce fut dans son port que se réunit la flotte des Grecs.

Les Éginètes, qui prirent une grande part à la fin des guerres médiques, surent, tout en acquérant la gloire, augmenter leurs richesses : non-seulement ils achetèrent avantageusement aux alliés une grande partie de leur butin, mais encore ces alliés, par les dépenses qu'ils firent dans l'île, rendirent aux Éginètes presque tout l'argent qu'ils en avaient reçu; ainsi, tandis que ces peuples retournaient dans leurs pays aussi pauvres que lorsqu'ils en étaient partis, les Éginètes avaient conservé toutes les prises de la guerre, et cela, pour ainsi dire, sans bourse délier. Alors commença pour Égine, depuis cette époque jusque vers Tan 458 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire pendant vingt ans, une ère de grandeur et de puissance qui lui permit d'étendre encore ses relations et de donner un nouvel essor au commerce et à l'industrie.

Les Athéniens, qui pendant ce temps étaient peu à peu sortis de la pauvreté où la guerre les avait mis, recommencèrent à se montrer hostiles aux Éginètes ; ceux-ci, qui connaissaient bien la haine qu'Athènes leur avait vouée, et ne voulaient pas exposer aux chances des combats leur bien-être et leur puissance, n'opposèrent à ces sourdes menaces qu'une grande

circonspection vie sol d'Égine fut expressément surveillé, et tout Athénien qui s'y serait hasardé aurait été tout au moins vendu comme esclave, s*il n'avait été mis à mort ; mais, malgré toute cette prudence, la guerre fut déclarée et, quarante ans après le jour de Salamine, les Éginètes furent définîtivemjBnt vaincus par les Grecs qui, dans une seule bataille, écrasèrent toute la flotte d'Ëgine; les habitants de l'île, après s'être vaillamment défendus pendant un siège de neuf mois, durent céder ; les Athéniens entrèrent enfin en vainqueurs dans cette île dont ils étaient si jaloux ; et, pour assurer leur conquête, ils en chassèrent tous les habitants, qui furent forcés de se disperser loin de leur patrie.

Pourtant la colonie athénienne ne jouit pas longtemps de son triomphe. Après avoir été d'abord pillée par les Lacédémoniens, elle fut complètement expulsée de l'île par Lysandre en 404 avant Jésus-Christ, et le premier soin de ce nouveau conquérant fut de réunir tous les Éginètes et de leur rendre leur territoire.

Les Athéniens, qui étaient alors soumis à la tyrannie des Trente, se livraient au plaisir et à l'oisiveté; l'industrie sans cesse renaissante des Éginètes leur offrait plus de ressources que leur pays ; les libertins et les gens opulents quittèrent peu à peu Athènes, et Égine devint le lieu de réunion des débauchés ; et, commes les débauchés sont en général prodigues^

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Égine trafiqua sur les vices et ne tarda pas à voir renaître sa richesse et par suite sa puissance. Lorsqu'elle se sentit assez forte, elle reprit de nouveau les armes contre Athènes, trois cent quatre-vingt-sept ans avant Jésus-Christ.

Après bien des succès et des revers, Égine fut encore une fois définitivement soumise lors deTexpédition de Charès, général athénien, qui s'en empara en 367, y apporta les coutumes de son pays et y établit la démocratie.

A partir de cette époque, Égine joue un rôle trèssecondaire, et les historiens ne nous donnent plus de renseignements sur son histoire ; mais deux inscriptions trouvées dans Tîle et expliquées par M. Philippe Lebas, nous apprennent qu'après avoir été soumise pendant cinquante ans, elle recommence la lutte en portant secours aux ennemis d'Athènes ; ensuite, elle est vendue par un procureur romain au roi Attale 1®', deux cent douze ans avant Jésus-Christ; puis Antoine la donne aux Athéniens^ et Auguste lui rend la liberté ; enfin tour à tour libre et esclave, Égine perd toute puissance et toute individualité et n'est plus qu'une province qui appartient tantôt à l'un, tantôt à l'autre.

Jusqu'à la quatrième croisade, Égine disparait oans la masse du royaume byzantin; vers 1204, elle appartient à un gentilhomme italien, puis fait bientôt partie de l'empire maritime de Venise; en 4537, Bar-

berousse s'en empare, et, après avoir brûlé la ville et massacré ou vendu les habitants, y conduit une bande de pirates qui infestent les côtes voisines ; en 1654, Morosini, plus tard doge de Venise, reprend nie et condamne indistinctement aux galères les Turcs et les Grecs qui l'habitaient ; en 4718, les Turcs reconquièrent la Morée etÉgine, et s'y maintiennent pendant un siècle; enfin, la Grèce, redevenue libre, choisit Égine pour capitale, mais son éternelle rivale, Athènes, ne tarde pas à lui reprendre la primauté ; aujourd'hui Égine n'occupe plus dans le royaume de Grèce qu'une place secondaire et ne garde plus de son ancienne grandeur que quelques ruines, un beau pays et de glorieux souvenirs.

Monuments. — L'île d'Égine a' à peu près la forme triangulaire. A l'angle nord-ouest, est placée la nouvelle ville construite très-vraisemblablement sur les ruines de l'ancienne, car non-seulement quelques restes helléniques se retrouvent sur son emplacement, mais encore les trois ports placés au pied de la nouvelle Égine, et qui certainement occupaient autrefois la môme position par rapport à la ville, sont fermés par des jetées de construction antique.

De ces trois porls, le premier, le plus au nord, est

une espèce de havre ouvert protégé par un brise-lame, et qui est maintenant abandonné; le second, qui a la forme d'un bassin ovale, et ne sert guère qu'à de petites barques, se relie à la mer par un passage, qui autrefois était protégé par deux tours dont on voit encore quelques restes, et le troisième, double du précédent, et également de forme ovale, sert maintenant de port principal à Égine.

En mettant pied à terre, si l'on marche vers la gauche, on trouve bientôt les ruines d'un1.emple de Vénus. Lors du voyage de M, Leake, il y avait encore en place une colonne entière et un fût brisé ^ans le sens de la longueur ; ce fût reste seul aujourd'hui ; la colonne a été renversée par un tremblement de terre, et ses débris ont été enlevés. Le temple est, ou plutôt était assis sur unsoubassementdeseptassises en pierre d'Égine, reposant lui-même sur un massif d'environ 19 mètres sur 37. Tout l'édifice, commencé sans doute pendant le beau temps de l'art grec, a été probablement restauré à une époque de décadence, ainsi que le montre le soubassement dont une partie, en pierre assez grossièrement taillée, repose sur du blocage ; du reste, ce temple a servi de carrière aux Éginètes lors de la construction de leur église et de l'hospice des orphelins, bâtis par Capo-d'Istria.

Pausanias nous apprend qu'à l'endroit le plus apparent de la ville était une enceinte appelée Eacium, à l'entrée de 'laquelle on avait sculpté les figures de

ceux qui avaient été envoyés en députation vers Éaque. Tout ce qui appartenait à cette enceinte a disparu, mais on retrouve sur la côte, très-près de la ville, et sur une petite éminence, une terrasse à peu près quadrangulaire creusée dans la roche, et d'environ 100 mètres de côté. Je n'ai pas vu ce travail, mais M. About, qui Ta mesuré, croit pouvoir assurer qu'il indique le péribole de TEacium. Ce qui le confirme dans cette opinion, c'est que, près de là, on trouve un tumulus assez semblable à ceux que l'on remarque dans la plaine de Troie, et qui peut très-bien être le tombeau de Phocus, que Pausanias place à côté de l'Eacium.

Pausanias signale encore, dans la ville, les temples d'Apollon, de Diane, de Bacchus et d'Hécate ; mais tous ces temples ont disparu, et il n'en reste pas le moindre vestige. Comme le temple de Vénus, ils ont dû servir de carrière aux habitants d'Égine.

Au sud de l'île, s'élève une assez haute montagne portant le nom de mont Saint-Élie, et au sommet de laquelle se retrouvent quelques débris de constructions antiques formant un péribole demi-circulaire qui devait circonscrire un plateau. La partie rectiligne de ce plateau est aujourd'hui terminée par un mur de construction plus moderne, mais bâti, comme le reste de l'enceinte, avec de la trachyte rouge tiréiB de la montagne elle-même. Cette petite plate-forme indique, suivant l'opinion de quelques personnes, la

place où se trouvait autrefois un autel dédié à Jupiter Hellénien. M. About est de cet avis, et dénie le nom de Panhellénien, que l'on applique communément au temple placé au nord-est de VWe pour le donner au plateau du mont Saint-ÉIie ; mais comme cette opinion repose seulement sur une ingénieuse interprétation des textes sans preuves positives, rien ne montre jusqu'à présent qu'il faille l'accepter.

Au bas de la montagne, et du côté de la ville, on retrouve des restes antiques ayant la forme d'un parallélogramme terminé par quatre murs construits en trachyte. Une partie de cette construction est cyclopéenne ; une autre est hellénique. On croit reconnaître, dans ce péribole antique, les ruines de THieron d'Aphsea.

Au nord-est de Tîle, se trouve un temple dont le nom a été l'objet de bien vives discussions. Pour les uns, ce temple était consacré à Jupiter ; pour les autres, c'était Minerve que l'on y adorait. Pendant longtemps, la première opinion a prévalu, puis la seconde a paru en triompher. Je dirai encore ce que j'ai dit pour l'autel du mont Saint-Élie, que ces deux hypothèses, étant fondées sur diverses interprétations des textes, n'ont ni Tune ni l'autre des preuves positives pour s'appuyer. Cependant, en 1828, on crut être^sûr de la vérité, car on produisit une inscription qui venait d'être trouvée dans le temple, et qui portait les mots de AIinANEAAHNIÛI. Cette inscription, publiée

dans' le troisième volume de l'expédition de Morée, a disparu depuis ; mais les partisans du nom de Minerve, loin de se laisser abattre par cette découverte assez importante, lui refusèrent, non-seulement une grande antiquité, mais encore ils laissèrent soupçonner que rinscription pouvait bien être toute moderne et avait été faite dans le but de donner gain de cause au nom de Jupiter : car, disaient-ils, comment cette inscription a-t-elle pu tout à coup être trouvée par de soi-disant promeneurs, venus là pour ainsi dire par hasard et sans aucune prétention archéologique, lorsqu'elle avait échappé à tous les regards lors des fouilles et des fréquentes visites que des gens spéciaux avaient déjà faites au temple ? Sans rien préjuger sur cette opinion, je dirai seulement que l'on ne trouve pas toujours, môme en cherchant bien, et que l'on trouve quelquefois en ne cherchant pas. Ainsi pendant un séjour d'un mois que j'ai fait à Égine, je passais en moyenne huit heures par jour à mesurer et dessiner le temple et à en interroger tous les débris ; malgré cela, ce n'est que le quinzième jour que j'ai reconnu le le chapiteau de l'ordre supérieur du naos, qui pourtant était bien visible, et seulement le vingtième que j'ai trouvé le marbre de couronnement du milieu du fronton. Lorsque les pierres sont entassées les unes sur tes autres, lorsque le temps leur a donné à toutes une couleur et un aspect uniforme, lorsque la face la plus mléressante est quelquefois celle qui repose sur le sol,

il peut bien se faire qu'on néglige un fragment qui vous donnerait un enseignement précieux, et que ce soit le hasard seul qui plus tard tous serve mieux que vos recherches.

Quoi qu'il en soit, comme ce temple avait toujours un nom, je prendrai celui de Jupiter Panhellénien.

Le temple de Jupiter occupe, par ses ruines et par son enceinte, presque toute la surface du plateau qui couronne la montagne sur laquelle il est situé. Ce plateau, circonscrit, soit par des murs de soutènement d'une bonne exécution, soit par des parties de roches taillées grossièrement, a environ 70 mètres de long sur 40 de large ; un talus, dont la hauteur varie de 4 à 6 mètres, l'entoure de tous côtés, et est lui-même entouré par une ceinture en terre-plein, après laquelle commence la pente de la montagne. Sur la portion de la plate-forme placée au-devant du temple, on retrouve encore en place quelques parties d'un dallage qui devait entourer tout l'édifice, et ime ouverture circulaire servant à donner du jour à une caverne creusée dans le roc, et dont l'entrée est pratiquée parmi les blocs qui composent l'enceinte du côté du nord-est.

Le temple se composait, lors de sa fondation, d'un portique extérieur avec six colonnes de face sur douze de côté, y compris celles des angles ; d'un pronaos, d'un naos et d'un opisthodome, et était élevé sur trois gradins apparents et sur deux ou trois autres, suivant

la forme du sol, de diverses hauteurs, enfouis sous terre et servant de fondation aux premiers.

Les gradins apparents faisaient le tour de l'édifice, s'atTÔtant seulement au milieu de la façade pour livrer passage à une pente douce qui donnait accès au temple.

A répoque de l'expédition des auteurs de l'ouvrage sur les Antiquités Ioniennes, il y avait encore en place ▼ingt-deux des colonnes du périptère, les deux colonnes du pronaos, et cinq des assises inférieures des colonnes de l'intérieur du naos.

Lors de l'expédition de Morée, ces assises intérieures étaient déjà renversées, mais il restait encore les colonnes" du pronaos et vingt et une des colonnes du portique. Maintenant, une de ces dernières colonnes et l'architrave qu'elle soutenait en partie sont tombées, ce qui réduit à vingt les colonnes du périptère : ce sont les six colonnes de la façade principale surmontées de leurs architraves : sept colonnes du côté nord, en comptant celle de l'angle avec quatre architrayes ; sept du côté sud, comptant également celle de l'angle, avec cinq architraves ; et deux enfin sur la face postérieure soutenant une architrave ; une seule de ces colonnes n'a plus de chapiteau ; c'est la dernière du côté sud. Les traces de trois autres et de leurs cannelures sont restées empreintes sur le sol. Les colonnes du pronaos sont également encore en place et soutiennent l'architrave du milieu.

Quant aux murs qui fermaient les trois salles antéfleures du temple, ils sont presque entièrement détruits, il n'en reste plus que quelques parties de Tassise inférieure. Le sol du temple et une grande surface de celui du plateau sont couverts par une grande quantité de débris et de matériaux provenant de l'édifice.

Voici quelques-unes des principales dimensions du temple de Jupiter.

Largeur du temple, prise au bas du 2* gradin. 15"*, 16

Longueur prise à la même place 29 225

Largeur du dedans du naos 6 44

Longueur du dedans du naos 13 08

Colonnes extérieures. Hauteur générale, y

compris le chapiteau 5 272

Diamètre inférieur au fond des cannelures. . 93

Diamètre supérieur 69

La position du temple de Jupiter Panhellénien est admirable ; la vue s'y développe depuis Salamine jusqu'à la partie est du Péloponnèse, en y comprenant toute la ligne d'Eleusis, d'Athènes, du cap Sunium et des îles Saint-Georges et d'Hydra ; mais, outre cette position presque exceptionnelle, outre le pittoresque de ses ruines, dont le ton fin s'harmonise merveilleusement avec le ciel, ce temple est, parmi les temples antiques, un des plus intéressants à étudier, non pas parce que son architecture en elle-même offre quelque

chose de bien particulier, mais parce qu'il nous a conservé des documents et des matériaux très-précieux sur l'histoire et l'emploi de la polychromie. En effet, il n'y a pas en Grèce de temple qui conserve autant de traces de couleur que celui d'Égine ; et, malgré les vingttrois siècles qui se sont écoulés depuis sa fondation, les couleurs que l'on retrouve sont encore quelquefois d'un grand éclat et d^une grande vivacité. Lorsque j'en présentai la restauration extérieure et intérieure, tout était complètement peint avec des tons trèsvigoureux. Je ne m'étais pas laissé aller à un caprice, mais j'avais suivi toutjes les données qui existaient et qui avaient été vues soit par des voyageurs qui m'avaient précédé, soit par moi-même.

J'ai trouvé parmi les débris du temple des pierres qui m'ont paru prouver qu'il était découvert. Je ne puis donner ici les raisons qui m'ont conduit à cette opinion, mais les personnes, pour qui la polychromie ei la question des temples hyppètres auront de l'intérêt pourront trouver des renseignements plus précis dans une série d'articles que j'ai publiés dans laiHevue archéologique en 1854.

A mi-chemin de la route du temple à la ville est un monticule assez élevé sur lequel est située une ville appelée Paléa-Égina, mais qui est maintenant complètement abandonnée et détruite, et qui n'a plus rien d'antique que le nom.

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Pats. Habitants* — Toutes les maisons éparses dans rtle ont une apparence de propreté dont pourtant elles ne sont pas redevables aux habitants; c'est la pluie qui se charge de les laver, le soleil de les sécher, et le vent de les balayer ; et, comme la pluie tombe drue, quand il pleut, que le soleil est ardent et que le vent souffle vigoureusement, la besogne est fort bien faite ; malheureusement les intérieurs des maisons subissent également les mômes influences, mais alors la poussière tourbillonne sans s'échapper et se change en boue au contact de Teau ; puis, quand revient le beau temps, la boue se remet en poussière, et tout recommence dans le même ordre sans que jamais on pense à le troubler.

Le lendemain de notre arrivée à Égine, nous avions pris domicile, About et moi, dans une petite cabane, sise à environ trois quarts de lieue du temple, c'était la plus proche ; notre habitation se composait d'un rez-de-chaussée servant de cuisine, de cave et de bûcher, et communiquant à un premier étage au moyen d'une échelle qui aboutissait à une trappe. Ce premier étage, d'environ deux mètres de large sur quatre de long, était à moitié occupé par un grand coffre à grains

élevé de deux pieds au-dessus du sol et dont nous avions fait notre lit de camp.

Le soir venu, nous plaçons nos matelas sur le coiTre et nous ne tardons pas à les rejoindre et à nous livrer au sommeil dont nous avions grand besoin ; mais, ao milieu de la nuit, je suis saisi par un affreux cauchemar : je rêvais que je me noyais et que je faisais de vains efforts pour sortir de Teau ; enfin, près de saccomber, je me débats tellement, que je me réveille tout pantelant, et je vois avec horreur que mon rêve n'était que le reflet de la réalité : mon lit était trempé, j'avais la figure inondée. La pluie étant survenue et s'étant infiltrée par une large crevasse ouverte dans le toit juste au-dessus de ma tête, tombait à grosses gouttes, partie sur le visage et partie sur le lit. Je me lève tout d'une pièce en éclaboussant About, qui se réveille à ion tour, et je cherche un abri dans un autre coin de la chambre, après toutefois avoir placé un pot au-dessous de la gouttière. ,

Le lendemain matin nous prévenons notre bête de notre mésaventure; cela le fit beaucoup rire; il alla chercher alors un peu de terre qu'il délaya dans l'eau et en fit une pâte qu'il plaça sur la terrasse au-dessus du trou, la recouvrit par une planche vermoulue maintenue par une grosse pierre, et le dommage fut réparé.

Du reste nous étions encore moins clos que nous n'étions couverts. Indépendamment d'une porte et de

deux petites fenêtres qui étaient censées se fermer par des volets en bois, il y avait dans les quatre murs sept trous qui avaient sans doute été faits pour placer les échafaudages, et que l'on avait négligé de boucher. Nous sacrifiâmes une partie de notre garde-robe pour remplir tous ces trous ; mais, lorsque l'opération fut terminée, nous étions dans l'obscurité la plus complète. II n'y avait pas de milieu, il fallait ou renoncer à voir clair ou bien voir tous nos papiers tourbillonner au moindre souffle du vent.

Après trois ou quatre jours de séjour à Égine, About retourna à Athènes, me laissant seul dans l'île avec un vieux domestique appelé Constantin, et qui devait joindre à ses fonctions subalternes celle plus noble de me servir d'interprète; mais j'avais déjà bien de la peine à le comprendre, car il parlait un langage composé de grec, de turc, de français et d'italien, qui peut-être même n'aurait pas été très-intelligible pour les personnes possédant à fond ces quatre langues, et pourtant ce brave Constantin me disait souvent : Moi sapir parlare tutte les lingue.

Je restais confondu par tant de savoir, moi qui, à part une trentaine de phrases que j'avais apprises dans un vocabulaire polyglotte, étais forcé de converser avec les Grecs au moyen d'un tiers. Gomme ce genre de conversation m'entraînait à quelques longueurs et à un certain décousu^ je n'ai pu étudier suffisamment le caractère des Éginètes ; seulement ils m'ont para

affables, d'humeur facile, gais, ouverts et liani trèsfacilement connaissance. Malheureusement lorsque ces bonnes gens venaient me parler longuement, je ne pouvais leur répondre que kalo kalo : c'était pour moi le fond de la langue. Lorsque j'ouvrais la bouche pour prononcer ces mots sacramentels, les Éginètes qui m'entouraient faisaient immédiatement silence et attendaient anxieusement; puis, voyant que mon éloquence s'était bornée au kab kalo, ils reprenaient leur dialogue en l'accompagnant de gestes expressifs.

Un jour pourtant, en arrivant au temple, je trouvai un Grec qui m'attendait ; il avait appris qu'un effendi était dans l'île, et comme il parlait en bon italien, il venait pour causer avec moi. Gomme, depuis plus de quinze jours, j'étais réduit au moi sapir de Constantin, jel'écoutai de toutes mes oreilles. Il me dit son nom, son âge, celui de sa femme et le nombre de ses enfants ; il était laboureur par occasion et marin par état; il avait vu Venise et Trieste ; bref, après une heure nous étions les meilleurs amis du monde. Je lui offris du tabac et de ce bon vin d'Égine auquel on s'habitue si facilement, et il partit enchanté en promettant bien de revenir me voir. Il revint en effet plusieurs jours de suite, amenant avec lui deux ou trois de ses amis qui partageaient également mon vin et mon tabac, à la grande indignation de Constantin qui m'accusait de déroger. Malgré cette accusation, il ne manquait pas de remplir le gobelet et de boire à son tour.

Lorsque tous ces braves Grecs, Constantin y compris, avaient fini de boire, ils ouvraient la bouche à plusieurs reprises, et, ma foi, disons le mot, dans une langue qui brave aussi l'honnêteté, ^çsi^o^^xo à qui mieux mieux, puis ils se souriaient et se saluaient en se disant quelques paroles qui, je suppose, remplaçaient notre Dieu vous bénisse; la première fois je fus surpris, presque scandalisé, tant les préjugés ont de force, môme à rétranger; mais plus tard j'ai su que c'était une politesse du pays, et je crains d'avoir laissé aux Éginètes une bien triste opinion du savoir-vivre des Français, quand je pense que jamais je ne leur ai rendu cette politesse.

Je pourrais me consoler si je n'avais eu affaire qu'au menu peuple d'Égine, qui n'est peut-être pas d'un caractère très-susceptible; mais malheureusement les autorités de l'île ont dûavoir à se plaindre de mon incivilité.

Un jour que j'avais envoyé Constantin à la ville pour renouveler mes provisions, j'étais dans ma chambre occupé à réunir quelques notes, lorsque ma porte s'ouvrit toute grande ; je levai les yeux pour voir la visite qui. m'arrivait, et j'aperçus deux Grecs, dont les fustanelles n'étaient pas de la première blancheur, et qui, arrêtés sur le seuil, me regardaient en riant d'un rire stupide et silencieux que je n'oublierai jamais. Les coins de la bouche cherchaient à regagner les oreilles qui étaient devenues rouge-ponceau, sans doute en crainte de voir de trop près un formidable râtelier qui

eût fait envie à une génération de dentistes. Après une contemplation mutuelle qui dura quelques secondes, le plus grand des deux me d-it buon giorno. Croyant avoir affaire à des marins polyglottes, je leur demandai ce qu'ils désiraient ; alors le même rire silencieux vint encore se stéréotyper sur leurs visages. Voyant qu'ils ne disaient rien, je repris mon occupation ; au bout de deux minutes un nouveau buon giorno me fit lever les yeux et revoir toujours les mômes faces riant bêtement et sans bruit; enfin près d'un quart d'heure se passa sans qu'ils changeassent d'expression, sauf l'instant où ils me disaient buon giorno qu'ils répétaient régulièrement à peu près toutes les minutes. A la fin, impatienté, je me levai, les pris parle bras et les poussai dehors, non sans remarquer que leurs bouches étaient encore agrandies et que leurs oreilles étaient devenues plus rouges.

Lorsque Constantin revint de la ville, il me dit qu'il avait rencontré les deux Grecs qui lui avaient parlé de ma réception, et je fus terrifié lorsqu'il m'apprit le rang de ces personnages: j'avais mis à la porte le gouverneur d'Égine et son adjoint, qui venaient m'apporter la permission de faire des fouilles !

Ce qui peut diminuer les regrets qu'aurait pu me doniier une conduite aussi sans gêne^ c'est que je me suis montré hospitalier envers une cargaison d'Éginètes ; c'était malgré moi, il est vrai, mais le fait n'en existe pas moins.

L'ILE D'ÉGÏNE. 291

Lorsque je partis d'Égine pour retourner à Athènes, j'avais fait prix avec un patron de Tîle pour qu'il transportât au Pirée mes échelles, mes matelas et Constantin et moi par-dessus le marché ; il était convenu que la barque pontée m'appartiendrait à moi seul, quel que fût le temps de la traversée. Je payai la somme fixée et fis transporter abord tous mes ustensiles ; lorsqu'arriva l'heure de m'y transporter moi-môme, je me dirigeai vers le port avec cette impression de tristesse que l'on ressent toujours lorsqu'on quitte un endroit oix l'on ne pense pas revenir. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction en apercevant dans la barque une douzaine de Grecs qui en avaient pris possession! Je commençai à crier et à faire demander le patron; on me fit répondre qu'il venait de partir pour Mégare et que jamais on ne revenait seul en barque d'Égine. Lorsque je fus certain qu'il me fallait accepter la chose telle qu'elle était, je pris mon parti en pensant ou que j'avais eu affaire à Un fripon, ce qui m'étonnait pour un Grec, ou bien que je payais le passage aux habitants de l'île. Je m'arrêtai à cette dernière opinion qui flattait davantage mon amour-propre, et je me glissai tant bien que mal au milieu du demi-quarteron d'Éginètes que je prenais mentalement sous ma protection ; mais, malgré moi, je pensais à l'ingratitude des hommes, et je craignais qu.une fois au port mes passagers ne m'oubliasents bien vite. Je fus détrompé en arrivant à Athènes, et je pus reconnaître qu'ils m'avaient laissé un souvenir

dont je ne pus me délivrer que par un bain complet et une lessive générale de tous les vêtements que j'avais sur le corps. C'était du reste à peu près inutile, car une semaine après nous partions, A.deCurzon, Âbout et moi, pour faire le voyage du Péloponnèse, et, au bout de peu de jours, nous étions convaincus que la vermine devait être considérée par les Grecs conime chose d'utilité publique.

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