CHAPITRE II
D'autres études sur les monuments antiques ont été envoyées par des architectes chargés de missions à rétranger, et ces travaux sont également dignes d'une sérieuse attention. -
Les architectes sont rarement envoyés seuls en mission ; ils doublent le plus souvent un littérateur ou an fonctionnaire qui doit écrire l'histoire du pays, rechercher les inscriptions et quelquefois diriger les fouilles. Au retour, c'est le littérateur qui naturellement décrit le voyage, parle des découvertes, patronne les dessins et énumère les dangers courus. Quant à l'architecte, qui a rapporté les documents exacts, quia tout mesuré et tout relevé, il ne lui reste parfois que la désillusion et les fièvres, compagnes des ruines. Quelques-uns cependant reçoivent la juste récompense de leurs peines, et si d'autres sont encore méconnus, qu'importe à la science ? Les résultats sont trouvés, les preuves sont acquises, et la personnalité des chercheurs devient secondaire.
M. Guillaume a exposé dix dessins sur le temple de Rome et Auguste à Ancyre. C'est en 1861 que sa mis-
sion fut ordonnée et qu'il partit pour TAnatolie. Il avait pour compagnon^ de route M. Perrot, élève de l'école d'Athènes, et M. Delbet, un médecin, qui fut le premier et le plus gravement malade, et qui dut se faire soigner par un architecte et un universitaire.
Cette mission fut fructueuse : elle permit de retrouver la plus grande partie du testament d'Auguste; M. Perrot publia les textes, et M, Guillaume, après avoir relevé les ruines antiques, flt la restauration du temple qu'il expose aujourd'hui. L'architecture de ce temple, sans être du plus beau temps, est cependant assez pure, et, à part môme son intérêt historique, a aussi un intérêt artistique. Les dessins de la restauration sont sobres, bien compris, mais un peu ternes, tandis que les états actuels sont exécutés avec ce talent qu'on retrouve dans l'état actuel du théâtre de Vérone ; la coupe longitudinale surtout est charmante; les ornements, les inscriptions si pittoresquement placées, tout cela est rendu avec une grande finesse, et le petit cimetière turc, qui sert actuellement d'entrée au temple, complète heureusement l'ensemble de ce dessin.
M. Ambroise Baudry est parti, il y a deux ans, avec M. Boisèière, pour étudier les camps romains de la Mœsie inférieure. C'était une difficile besogne que de retrouver des ruines dans un pays si souvent bouleversé, lorsque chaque vestige n'était considéré que comme un obstacle au labourage : aussi les murs an-
tiques ont-ils été presque tous détruits, et de leurs débris les paysans se sont fait des habitations.
M. Ambroise Baudry a eu pourtant la chance heureuse de retrouver remplacement de ces murs, grâce à rintelligente direction qu'il a donnée à ses fouilles. Il a fait creuser les terres de remblai qui remplaçaient les murs enlevés et se boursouflaient ou se déprimaient en longues files. Il a de celte façon mis à jour la tranchée bien conservée qui recevait les premières assises de la maçonnerie, et, en suivant les lignes de celte tranchée, il a pu constater la position des murailles antiques.
Mais sa principale découverte est celle de la station de Troësmis, jadis occupée par la cinquième légion macédonique. Là des parties considérables de constrnction existaient encore; les tours, les remparts, la basilique et divers édifices lui ont permis de relever un plan exact de la disposition du camp. Ce plan est exposé et montre l'importance de la découverte ; mais tout le monde peut, en faisant des fouilles, retrouver d'anciens fragments ; le plus difficile est de compléter la découverte par la restitution de ce qui manque. C'est ce que M. Baudry a fait, et c'est la portion la plus curieuse de son envoi. Non-seulement le plan, bien qu'en partie composé, donne une idée juste de ce que devait être cette station ; mais surtout la vue à vol d'oiseau de la ville restaurée et représentée soutenant un siège, est une incarnation frap-
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pantc de la vie de guerre chez les RomaiQS. Cet en» • semble est tout un poëme héroïque et complet, un épisode saisissant de Tentraînement des combats. Tous les engins de destruction, toutes les machines de guerre y fonctionnent : tours, balistes, béliers, catapultes, tout cela effondre, renverse, abat, lance des pierres, des traits et des feux ; les chemins couverts se construisent, les brèches s'entament, Tassant est commencé. Les guerriers, faisant la tortue, s'avancent près des remparts, abrités sous leurs boucliers ; d'autres y plantent de longues échelles et escaladent les murailles. Les assiégés, de leur côté, repoussent vigoureusement les entreprises, pendant que quelques-uns d'entre eux sont au temple, implorant leurs dieux.
On apprend plus en regardant un instant ce dessin fait avec une grande fermeté qu'en étudiant longtemps des ouvrages spéciaux.
M. Baudry a joint à cet envoi une suite de remarquables aquarelles faites en Roumanie et dans les Provinces danubiennes. Ces aquarelles sont exécutées d'une façon magistrale et avec la simplicité d'un talent sûr de lui.
11 va sans dire que M. Baudry est revenu de sa mission en rapportant les fièvres paludéennes.
Ce fut en 1852 que M. Félix Thomas partit pour l'Asie Mineure en compagnie de MM. Fresnel et Oppert. Après avoir parcouru toute la Mésopotamie
et terminé sa mission, il se rencontra avec M* Place, consul général de Mossoul^ qui faisait continuer les fouilles de Korsabad commencées par M. Bolla.
M. Place rengagea à accepter une seconde mission et à rester avec lui. M. Thomas accepta. Il releva et mesura tous les fragments de l'antique Ninive. Ses dessins permettent de juger de l'importance de la découverte qui consacre le nom de M. Victor Place.
Après deux années d'absence, après avoir été atteint par des fièvres cruelles, après avoir erré deux mois dans le désert, alors que la maladie le saisissait, et n'avoir dû son salut qu'à la rencontre fortuite d'un inspecteur de haras en tournée qui consentit à l'emmener, M. Thomas revint en France, en espérant que, si le passé avait été rude pour lui, peut-être l'avenir le dédommagerait. Depuis ce temps, M. Thomas s'est livré à la peinture, où il apporte toutes ses facultés d'artiste ; mais il ne délaissait pas complètement l'architecture et il exécutait pour le grand ouvrage que publie M. Place les restaurations des monuments ninivites. Les dessins qui sont exposés sous son nom font partie de cet ouvrage.
Si la découverte de Ninive est un événement, les restaurations de M. Thomas le grandissent encore. M. Place a retrouvé la ville, M. Thomas la fait connaître; il nous montre ces grandes portes simples et imposantes, ces frises émaillées, ces taureaux à tète d'homme, ces grands mâts à palmiers d'un aspect si
original. Grâce à ses dessins, une architecture quasi inconnue est révélée, un monde éteint revit à nos yeux.
Toutes ces restaurations ont été faites pour ainsi dire preuves en main, les fouilles, les bas-reliefs, les fragments découverts, ne laissent aucun doute sur le caractère général de cette puissante architecture : c'est là un fait capital qui ne doit pas passer inaperçu.
Et maintenant que M. Thomas a complètement terminé ce qui se rattachait à ces deux missions, on se souviendra sans nul doute de ses travaux et de ses fatigues; il aura pu attendre longtemps, mais il n'aura pas attendu en vain.
A part ce travail et celui des Propylées mentionné plus haut, M. Félix Thomas a envoyé des fragments de la frise du Parthënon, et une charmante aquarelle de la chaire de Pise ; cela est traité de main de maître.
En résumé, si les travaux des missions sont peu nombreux, ils sont du moins très-intéressants, et ils doivent certainement encourager à persévérer dans celte voie, si féconde en découvertes.