CHAPITRE III
Un certain nombre de dessins d'architecture, projets, restaurations, copies, etc., sont encore exposés dans les salles. Ces envois sont recommandables,
; soit par leur sujet, soit par leur exécution; cependant, plusieurs d'entre eux n'ayant qu'une importance secondaire au point de vue de l'art, il n*y a lieu de s'occuper que de ceux dont l'examen peut offrir quelque intérêt.
M. Boileau a exposé ce qu'il expose depuis longtemps : un nouveau système architectural. Il profile de
^ toutes les occasions pour faire connaître ses idées au public. Si les salles d'exposition sont fermées, il ne se décourage pas, et se sert d'une boutique. C'est donc un homme très-convaincu, et c'est là une trop belle excuse pour lui en refuser le bénéfice. La cathédrale
? qu'il envoie aujourd'hui est toujours composée d'après ses principes ; ce sont de petites portions de coupoles qui se supportent et qui s'étagent ; on ne pourrait mieux comparer l'ensemble de cette composition qu'à la grappe de bulles de savon que l'on souffle dansun verre.
Je ne sais pas au juste si le point de départ de ce principe est bien nouveau; et il me semble que je l'ai vu parfois appliqué dans quelques églises byzantines. Je sais bien que, dans le projet de Tinventeur, cette disposition est modifiée par Remploi d'armatures en fer qui soutiennent le hourdis de la voûte ; car M. Boileau est un partisan dévoué de cette architecture mixte à laquelle nous devons Saint-Eugène. En loiit cas je signale cet envoi au public, qui pourra se faire une opinion; quant à la mienne, elle me semble suffisamment indiquée.
J'ajouterai que M. Boileau a un fils, aussi architecte, et qui, sans doute moins convaincu que son père, fait de la fort bonne architecture et sait la dessiner à merveille; on peut s'en convaincre en regardant ses dessins de la cathédrale de Rambouillet.
M. Lance est l'architecte du Conservatoire de musique ; il en a dernièrement restauré la salle de concert, et c'est M. Chauvin qui a été chargé de la partie décorative. Cet artiste expose les dessins montrant le parti adopté, type semi-pompéi«n, où des détails heureux se rencontrent parfois. Si quelques tons du dessin paraissent un peu lourds, il n'en est pas de même dans l'exécution. La salle de concert est trèsréussie, et c'est là l'essentiel.
L'église de Notre-Dame d'Auray est édifiée sur l'un des côtés d'une espèce de grande cour entourée de • constructions : maisons, portiques, grandes porte?,
pont couvert, le tout encombré d'écboppes enguirlandées de chapelets et de médailles. Tout cela ne manque pas de caractère et rappelle un peu Tintérieur d'un caravansérail. Les nefs de l'église sont surchargées d'ex-voto de toute espèce : tableaux, béquilles, petits navires suspendus anx voûtes; marques du mauvais goût, mais aussi de la piété des fidèles. C'est que le pèlerinage de Notre-Dame d'Auray est en grand honneur, et que chez les Bretons la foi est toujours vivace. Mais ce lieu vénéré est dans un tel état de délabrement que, malgré l'aspect pittoresque que lui donne k vétusté, un peu' plus de solidité et d'apparat ne lui nuirait pas.
Pour concourir à ce résultat, M. Deperlhes a produit des études sur là restauration et l'achèvement des diverses constructions ; et, parmi les envois de cet architecte, c'est sans contredit celui qui offre le plus d'intérêt. Ce projet est bien dans l'esprit des constructions premières. Le clocher surtout, qui est une composition complète, mérite toute approbation. On ne saurait trop en louer les proportions ainsi que la fermeté, et il est à souhaiter que, si l'on restaure le sanctuaire d'Auray, M. Deperthes soit mis à même d'exécuter son projet.
M. Hénard est certainement un architecte : son goût est pur, ses études sont sérieuses et son travail est incessant. C'est un des rares artistes exécutants qui exposent chaque année, et, malgré se nombreu-
ses occupations, il a conservé assez de foi él d'ardeur pour ne pas craindre la lutta et pour s'exposer aux chances des concours. C'est pour l'une de ces dernières épreuves qu'il a produit le monument du maréchal Moncey. Ce n'est certes pas une production iildilTérente que celle de ce projet, où l'on sent la main de l'artiste; mais il ne satisfait cependant pas complètement. On peut lui reprocher une certaine lourdeur et surtout le choix du motif qui n'est pas. en rapport avec l'échelle. Le monument élevé à l'Alliance des Nations prête aussi à diverses critiques : la composition parait un peu banale, et le soubassement manque de fermeté. En somme, malgré le talent qu'elles renferment, ces deux compositions sont incomplètes.
Mais ce qu'il faut surtout apprécier dans l'envoi de M. Hénard, c'est cette longue suite d'hôtels, de maisons et de châteaux édifiés par lui. Tout cela est composé avec sagesse et raison; tout cela est étudié avec charme et finesse, et, bien souvent, les détails au quart d'exécution sont des chefs-d'œuvre de goût et d'élégance. Tout cet ensemble, malheureusement un peu disséminé dans les salles, est incontestablement l'œuvre d'un artiste d'une grande valeur.
La composition de l'église de M. Lameire n'offre riende bien nouveau ; c'est une église à peu près romane avec les qualités et les défauts de ce style. A part le ciborium, production plus bizarre que belle,
rinvention architecturale est à peu près nulle dans cet envoi. Mais M. Lameire n'est pas architecte, il est peintre décorateur, et l'église n'est qu'un prétexte à la décoration magistrale qu'il a composée. Là alors l'artiste se montre ; il colore avec entrain toutes les grandes faces de l'édifice, les colonnes, les voûtes et les arêtiers, il enchevêtre les ornements les plus élégants, il assemble les tonalités les plus diverses, et il donne à tout ce grand ensemble une harmonie parfaite. Il n'y a pas là de ces couleurs timides, de ces nuances effacées qu'on appelle la distinction, et qui souvent ne sont que de l'impuissance ; il y a au contraire emploi de force vive ^ tons vigoureux et soutenus, coloration ferme et accusée. M. Lameire n'aurait fait que cette œuvre de décorateur, qu'il pourrait s'en tenir satisfait.
Mais M. Lameire s'est élevé plus haut. Indépendamment de la décoration ornementale, il a abordé la décoration historique, et c'est là surtout la partie la plus forte de son œuvre. La grande frise, qui règne tout autour de la nef, est composée avec un véritable talent; chaque groupe, chaque figure se recommande par son dessin, sa tournure et son caractère. La composition qui montre saint Louis à cheval et des personnages prosternés est d'une noblesse superbe. Si le dessin est petit, l'art est grand, et l'on ne saurait trop admirer et l'harmonie des tons et la simplicité élevée de cette conception.
36 A TUAVERS LES ARTS.
Si M. Lameire persévère dans cette voie, peut-être qu'au lieu d^un décorateur habile il nous donnera un peintre quelque jour.
M. Alfred Normand expose une série de dessins exécutés à une grande échelle, et représentant les ensembles et les détails de la maison pompéienne qu'il a construite pour S. A. I. le Prince Napoléon.
Cette suite de dessins présente d'autant plus d'intérêt, que malheureusement c'est peut-être ce qui restera seulement un jour de cette charmante création. Déjà les meubles, , les bronzes, les bustes et les statues ont été enlevés : déjà la spéculation s'est emparée du local, et Ta destiné à des exhibitions bizarres et grotesques; et si quelque homme de goût ne vient en changer la destination, cette œuvre délicate et gracieuse ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Ce souvenir ne s'étendra vraisemblablement pas jusqu'au nom de l'artiste créateur ; car ce nom est injustement resté à peu près inconnu. Dieu sait pourtant quel •bruit a accompagné la transformation de l'hôtel I on publiait des articles qui nommaient les propriétaires et les exploitateurs ; on publiait des gravures qui donnaient les noms des dessinateurs et des graveurs : mais quant au nom de l'architecte, celui qui, en somme, était la cause de tout ce bruit^ il ne fut jamais prononcé. Mais cela importait peu à la foule. On lui avait fourni une appellation qui lui suffisait ; on lui avait appris à nommer cel hôtel : la maison de Dio-
mède, et jamais appellation ne fut plus fausse et plus ridicule. Si Ton voulait lui donner un nom antique, il fallait au moins chercher à Pompéi une maison qui lui ressemblât un peu, comme par exemple la maison de Pança, ou celle du poète tragique, mais non choisir justement peut-être la seule qui échappe complètement à la comparaison.
Enfin, quel que soit le nom que Ton donne à l'hôtel, sa valeur artistique ne peut s'en modifier. Ce sera toujours, tant qu'il durera, le spécimen le plus exact, le plus complet du caractère des habitations antiques. M. Normandj qui avait fait des études fort Ion gués à Pompéi, n'a voulu abandonner à personne le soin de cette importante décoration. Il a fait tous les dessins, composé tous les ornements, et Ton peu! voir par l'examen de son envoi avec quel goût et ave quelle délicatesse il a rempli sa tâche.
Ça a dû être pour M. Normand une grande douleur que d'assister à la transformation de son œuvre ; mais en revoyant les beaux . dessins qu'il a exposés, il pourra se dire qu'eux, au moins, ne changeront pas, et qu'ils resteront pour montrer tout le talent dépensé pour si peu de durée.
L'exposition de M. Questel est fort importante. Cet artiste a envoyé dix-sept dessins divisés en quatre séries, et qui se rapportent à quatre monuments construits par l'habile architecte.
L'hospice de Gisors et Tasile d'aliénés près Paris sont deux édifices simplement conçus.
Dans ce genre de construction Tart de Tarchitecte se montre surtout dans la disposition et la composition générale, ainsi que dans la réalisation com* plète d'un programme donné. Ce sont des édifices qu'il faut élever souvent avec des crédits bornés, et, le caractère de leur destination leur interdisant les ressources de la décoration, ils ont naturellement un ensemble un peu pauvre et un aspect assez froid»
M. Questel paraît avoir satisfait à toutes les exigences, et avoir combiné heureusement la disposition des bâtiments et. des promenoirs. Mais, je le répète, c'est surtout la réalisation d'un programme imposé qui fait le plus grand mérite de ces monuments; et,, en l'absence de cette importante donnée, une apprédation sincère et équitable devient impossible.
Il n'en est pas de môme pour l'hôtel de préfecture et pour le musée de Grenoble. Là le programme se lit sur le plan; et les façades, pourvues d'un caractère architectural plus prononcé, permettent un examen plus fructueux.
Le plan de l'hôtel de préfecture est très-largement disposé dans son ensemble, et les détails sont trèsconsciencieusement et très-minutieusement étudiés. Quant aux façades, elles se présentent avec une grande simplicité de lignes et montrent une étude délicate et distinguée; les portes d'entrée latérales, surtout, sont
d'une proportion charmante et d'un goût très-élégant.
Le plan du musée est caractéristique. Là, comme les salles sont éclairées par le haut, les cours deviennent inutiles, et tous les corps de bâtiment se serrent et se tassent de manière à ne former qu'un tout. Ce parti pris donne une grande facilité aux communications entre les diverses pièces, et évite par suite les longs dégagements.
La façade de ce musée est franchement accusée. Le grand attique, orné de niches, qui surmonte le rez-de-chaussée, est d'un aspect très-original ; quant au style de l'architecture, il est très-personnel, mais il suit la voie dont j'aurai à parler en traitant des tendances du style actuel.
En résumé, Tœuvre de M. Questel montre tout le talent de cet artiste à qui l'enseignement doit tant de bons conseils. Son atelier est, en effet, l'un des plus nombreux et des plus suivis par les jeunes élèves architectes, et si les succès ne leur manquent pas à l'école, c'est que le maître prend le meilleur moyen pour leur enseigner à bien faire : il ]î)réche d'exemple.