CHAPITRE IV
Il faut rendre cette justice aux exposants de tous les groupes, que leurs produits sont disposés élégamment, et surtout de manière à en permettre facilement la vue et l'accès.
De son côté, la commission chargée d'installer les collections de l'État et les œuvres d'art a fait ce qui était en son pouvoir pour satisfaire à cette tâche difficile, et elle y a réussi autant que le lui permettaient les dispositions de l'édifice. Malheureusement, elle a dû faire exception pour un envoi considérable : les dessins des monuments historiques, collection aussi précieuse par les sujets représentés que par les noms des artistes qui les ont exécutés.
Tous ces dessins sont placés dans la galerie couverte qui pourtourne le jardin central; cette galerie n'est qu'une espèce de promenoir, ou plutôt une galerie de repos. A cet effet, une rangée de chaises non interrompue s'étend tout le long du périmètre de l'abri, et est placée juste au bas des dessins. Lorsque ces sièges sont occupés, il devient complètement im-
possible de s'approcher de la muraille où sont appendus les envois.
Mais ce qu'il faut encore plus regretter, c'est la disposition môme adoptée pour l'exposition de ces études. En effet, elles sont placées sur quatre ou cinq rangs en hauteur ; et si, malgré l'obstacle que je viens de signaler, on peut quelquefois s'approcher des dessins du bas et apercevoir le second rang, il est de toute impossibilité de pouvoir distinguer suffisamment ce qui se trouve dans les rangs plus élevés. On voit des taches sur un fond blanc, et c'est à peu près tout. Vouloir examiner ces spécimens d'une partie de notre architecture est un véritable supplice de Tantale que l'on pourrait sans doute épargner aux visiteurs.
Je suis au surplus convaincu que la commission, qui a déjà apporté d'heureux changements dans le classement architectural, ne considère cet arrangement que comme provisoire, et qu'elle trouvera moyen de remédier à cet état de choses; il ne faudrait pas que l'indifférence du public parût encouragée par celle d'une commission impériale, et il ne faudrait pas surtout que cette commission pût être accusée de traiter légèrement des œuvres sérieuses et de manquer, sinon de respect à l'art, au moins de convenance à l'égard des artistes (1).
C'est vers i838, à l'instigation de M. Vatout, que
(1) Rien n'a été changé dans rorrangcment des dessins. Je conserve ce passage.
fut créée la commission des monuments historiques, et certes cette mesure indiquait un esprit éclairé, jaloux de toutes les gloires de la France, et désirep.x de conserver à l'avenir les souvenirs du passé.
Depuis que cette institution fonctionne, un grand nombre de moni\ments ont été soustraits à une ruine certaine, et^ bien que le temps ne soit plus où tous les monuments du moyen âge étaient dédaignés et attaqués, combien, sans le patronage de ce comité, auraient été inintelligemment détruits I
On peut affirmer qu'il n'y a pas un seul des dessins exposés qui n'offre un intérêt particulier; mais, pour ne pas fatiguer l'attention, je dois seulement signaler les œuvres les plus importantes.
En commençant parle côté nord de la galerie, c'està-dire là oîi commence la classification des envois, les premiers travaux exposés sont ceux de MM. Questel et Laisné.
Ces artistes ont reproduit dans un fort beau dessin l'état actuel du pont du Gard, cette merveilleuse ruine romaine. J'ignore la part de collaboration de chacun de ces architectes, et je ne sais qui est l'auteur de ce dessin ; mais, quel qu'il soit, son œuvre rend bien le caractère de ce gigantesque aqueduc. Il y abienunpeu d'exagération dans le ton bleu des ombres et des reflets ; mais c'est là un moyen conventionnel de rendu, et le principal est que l'effet soit satisfaisant.
On éprouve un grand charme devant cette belle re-
production d'un des plus beaux monuments de l'antiquité. Rarement les Romains ont composé un ensemble aussinoble etaussi grand de lignes. Ils ont renoncé dans cette construction à ces détails incorrects dont ils surchargeaient parfois leurs édiflces ; ils ont bâti uniquement pour remplir un programme bien accusé, pour répondre à une exigence simplement définie, et cette condition seule a suffi pour faire bien. Ils ont composé largement et sincèrement, et cela a suffi pour faire beau : tant il est vrai que le beau prend sa source dans la vérité I
Un détail curieux, qui prouve le souci que les constructeurs ont eu de la raison, est la grandeur particulière qu'ils ont donnée à la première arche gauche du pont, ce qui, par suite, a amené au grandissemenl de l'arcade supérieure.
Le lit du Gardon est un vrai lit de torrent avec ses sinuosités serpentant dans les sables et le gravier ; les eaux qu'il roule se déplacent et suivent les accidents du sol ; mais cependant le cours principal suivait et suit encore une sinuosité plus profonde qui le dirige vers un seul point ; c'était pour livrer passage à ces eaux, plus abondantes là que -partout ailleurs^ que les Romains avaient espacé les culées de l'arcade. Au surplus cette différence, bien que fort grande, ne choque aucunement dans la composition générale. Cette disposition est un exemple 'intéressant de la liberté qu'en peut se permettre même dans les productions les plus
régulières, Si la symétrie parfaite doit être dans certains cas une des conditions du beau, le beau peut également se produire sans avoir recours à elle.
M. Questel a aussi exposé divers dessins des antiquités arlésiennes; théâtre et amphithéâtre, qui paraissent fort bien exécutés. Quant aux détails, ils sont placés trop loin de la vue pour être distincts.
En continuant la visite de la galerie, l'attention se porteprincipalement sur plusieurs envois intéressants : un charmant dessin de M. Manguîn, la porte Saint- Marcel à Dié; la porte Saint- André à Autun, par *M. Viollet-le-Duc, rendue avec cette habileté surprenante dont j'aurai à parler plus loin; des études complètes sur les abbayes de Caen par M. Ruprich- Robert ; puis l'importante restauration de l'église Saint-Saturnin à Toulouse, également de M. Viollet-le-Duc ; et enfin plusieurs beaux dessins de M. Millet.
Avant de poursuivre sa route au milieu des chaises de la galerie, il faut s'arrêter quelques instants devant un modèle en plâtre de M, Villeminot, représentant tous les tombeaux des caveaux de Saint-Denis. Ce modèle, au vingtième de l'exécution, est traité avec un soin et une fidélité remarquables ; mais la précision du travail n'empêche pas la liberté de la main. Tous ces petits monuments, colonnes, vases, sarcophages, ont bien le caractère des types, et la réduction de H, Villeminot n'est pas seulement une œuvre de patience et d'exactitude, c'est encore une œuvre d'artiste.
Au surplus, ce modèle amuse Id foule, qui le regarde volontiers ; c'est déjà beaucoup. De ramusement à l'éducation il n'y a qu'un pas, et il ne faut pas dédaigner ce mjoyen d'instruire. Plus d'un qui n'a pas encore vu les tombeaux de Saint-Denis emportera peut-être, en ôouvenir de ce petit modèle, le désir d'aller les visiter, et quand on commence à regarder, on est bien près de comprendre.
Parmi les soixante et un tombeaux représentés, il faut mentionner spécialement ceux de Louis XII et de Henri II, la bizarre colonne de François II, la grosse colonne funéraire du cardinal de Bourbon, et le charmant et gracieux vase qui contient le cœur de François P'.
En reprenant la route première, on retrouve la suite considérable des dessins des monuments historiques. II est impossible de décrire ici tous les édifices qu'ils représentent et qui pourraient former un cours complet de l'histoire de l'art en France ; je ne fais que signaler les types principaux et les œuvres qui se recommandent soit parleur sujet, soit parleur exécution. Au surplus, les artistes chargés de la conservation de nos monuments nationaux sont tous des hommes d'une grande valeur; leurs œuvres sont toujours dignes d'eux, et la continuité des éloges deviendrait une banalité. Je passerai donc encore rapidement devanttoutes ces feuilles exposées, en indiquant seulement celles qui, dans aucun cas, fie doivent être oubliées.
Ce sont : Noire-Dame de Laon et la cathédrale d^ Sîfint-Nazaire. La première par M. Bœswillwald; la seconde, par M. Laisné; le jubé de Faouet, curieux surtout comme spécimen de la folie architecturale et de l'aberration des esprits à Tépoque du style flamboyant; des fragments de la Sainte-Chapelle, par MM. Duban et Bœswillwald, exécutés avec verve* et puissance.
Je signalerai aussi une mosaïque parfaitement rendue de Téglise Saint-Benoît sur Loire; c'est un résumé complet des combinaisons ingénieuses employées*jadis pour la décoration du sol.
Dans Tarchitecture militaire du moyen âge, des vues habiles du mont Saint-Michel, par M. Devrez, et un fort beau dessin de M. Maurice Ouradou, représentant une cheminée du château de Pierrefonds, gracieusement ornée d'une frise entrelacée de feuilles de ronces.
Puis enfin, parmi les constructions civiles, des maisons et des palais à Orléans et à Nancy, par MM. Vaudoyeret Bœsvillwald.
Mais, indépendamment de tous ces dessins, se trouvent deux envois qui méritent une étude plus spéciale, et cela surtout par le nom de leurs auteurs. Je veux parler de la restauration de la ville de Carcassonne par M. VioUet-le-Duc, et de celle du château de Blois par M. Duban.
C'est un travail considérable que toute cette res-
laurâtion de Carcassonne, et lorsque Ton songe qu'il n'est que la plus petite partie des travaux de M. VioUetle-Duc, on est étopné de la puissance de production de cet artiste. Quelles que soient les opinions que Ton professe vis-à-vis des tendances de cet architecte, on ne peut s'empôcher d'éprouver un sentiment d'admiration pour une intelligence certainement peu commune.
M. YioUet-le-Duc est un de ces rares architectes dont le nom a pénétré dans les masses ; il s'est fait connaître par ses travaux de restauration^ par ses dessins, par ses ouvrages, et même par un certain bruit qui s'est fait autour de ses doctrines ; et si des divergences d'opinions se produisent à son égard, il est un point sur lequel tout le monde est d'accord : c'est sa connaissance profonde de l'architecture du moyen âge, son talent d'écrivain, et son habileté surprenante de dessinateur.
Cette dernière qualité se retrouve à un haut degré dans ses envois, et l'on est émerveillé de la simplicité des moyens de rendu, et de la franchise de l'exécution.
Mais cette grande facilité a peut-être quelques côtés périlleux; il ne suffit pas d'être dessinateur pour être architecte ; c'est un des côtés de l'art, mais il doit être dominé par l'esprit de composition. Or, lorsque les dessins sont trop séduisants, on se laisse parfois entraîner à se contenter d'une idée qu'un dessin plus ordinaire aurait fait reconnaître comme incomplète.
Pour les reproductions de monaments exécutés, le dessin habile doit être exigé ; pour la composition personnelle, cette habileté de dessin doit avoir une limite; une exécution trop parfaite trompe souvent sur le mérite des œuvres des autres, et elle peut aussi quelquefois tromper sur le mérite des siennes.
M. Viollet-le-Duc a beaucoup produit, mais ses meilleures productions sont sans contredit ses restaurations. Là il avait un guide qui ne permettait pas Terreur. Il a fait dans ce genre des travaux remarquables, et le château de Pierrefonds, qu'il vient de terminer, ajoutera encore à sa réputation. Ce n'est pas qu'il faille approuver tout ce qui a été fait; ce n'est pas que tout soit irréprochable au point de vue de Tart; mais l'artiste avait une voie tracée; il devait suivre les errements connus. Entre le désir de faire toujours bien et celui de faire toujours juste, il ne pouvait hésiter ; ce n'était pas du nouveau qu'il fallait produire, c'était le passé qu'il fallait représenter. Sans doute il a dû lui en coûter quelquefois de laisser faire des sculptures barbares ou des décorations étranges; mais il n'avait pas le choix. L'artiste savait bien les imperfections inhérentes à son œuvre ; mais il devait les conserver : ce n'était pas une création, c'était un souvenir ; et la conscience et l'amour du vrai devaient primer l'amour du beau.
Mais, si l'on admire les restaurations de M. Vioïletle-Duc, on hésite dans l'appréciation de ses œuvres
LES MONUMENTS UISTORIQUES. 4J
plus personnelles. Est-ce un souvenir du passé ? est-ce un essai de novation ? Cela est difficile à dire. Les principes qu'il approuve, les préceptes qu'il donne, sont souvent délaissés dans ses compositions, où le bizarre domine. Ce ne sont peut-être pas des œuvres indifférentes, mais ce sont des œuvres hétérogènes, qui jettent le troubk dans les esprits : on cherche la raison et le but, on cherche la personnalité ; on ne trouve que des compromis entre ce qu'attaque l'auteur et ce qu'il défend.
Certes, la vie de cet artiste est bien remplie; il laissera un nom qui sera plus ou moins consacré, et ses ouvrages archéologiques passeront à la postérité. Mais, malgré ce résultat, que de regrets on éprouve en voyant que cette grande intelligence s'est arrêtée en chemin ! Les principes inflexibles qu'il a défendus de bonne heure, à l'âge où l'on apprend encore, lui ont interdit de chercher sa voie autre part, ; s'il fait une tenj^tive hors de ses idées consacrées, on sourit et on le renvoie à ses dieux. Il a fait autour de lui un cercle lumineux ; l'auréole môme dont il est entouré lui défend d'en sortir. Par respect, par conviction, par contrainte peut-être, M. Viollet-le-Duc a dû s'y confiner. Il ne pouvait franchir l'enceinte, il s'y dresse, il y plante son drapeau. Il a commencé par croire, il croit sans doute encore ; mais il est contraint maintenant de ne plus changer ses croyances.' Alors, s'il jette parfois un regard vers l'avenir, qu'il ne. peut influencer,
peut-être voit-il ses espérances déçues et ses désirs arrêtés ; mais, trop fier pour se plaindre, il retourne vers le passé dont il fait l'apologie, il dédaigne c6 qu'il ne peut servir et il brûle ce qu'il ne peut adorer.
Ce doit être, j'imagine, pour cet éminent artiste^ une douleur bien cruelle que de voir s'enfuir loin de lui l'honneur que tout architecte doit envier : celui de faire faire un pas à son art, celui d'indiquer un but. Il est beau de faire connaître ce qui a marché ; il est triste de ne pouvoir suivre ce qui marche, et de voir la foi, l'enthousiasme et l'amour du progrès arrêtés devant les doctrines préconçues et le pouvoir exagéré de l'archéologie.
Certes l'archéologie est une science utile, et tout architecte doit étudier et tous les âges et tous les styles ; il n'y a pas d'exclusion dans ces études, il ne doit pas y avoir d'exclusion dans l'admiration. Chaque architecture a son caractère, chaque époque a ses beautés ; la cathédrale gothique vaut les monuments grecs; tout ce qui est vrai, tout ce qui est beau doit parler à l'âme ; et, si l'éclectisme doit être repoussé complètement lorsqu'il s'agit de produire, il faut être éclectique pour admirer.
Mais si nous devons rendre justice à l'art sous qiielqîie forme qu'il se présente, si nous reconnaissons de grands principes dans les constructions du moyen âge, nous ne vouloni?pas être enveloppés et enserrés par une époque. Nous aimons l'archéologie, mais
nous la voulons pour auxiliaire et non pour maître ; nous voulons apprendre, mais nous voulons créer ; et pourtant c'est nous, c'est Tart militant qu'on accuse de manquer d'initiative, tandis que les partisans d'une architecture morte passent pour des novateurs I Et cependant si nous étudions le grec, si nous étudions les monuments de l'antiquité, nous ne les copions pas; nous y cherchons des préceptes et des exemples, mais nous cherchons aussi en nous un sentiment et une volonté ; nous regardons, mais nous créons. Que font alors ceux qu'on nous oppose ? Au lieu de prendre le principe et l'essence des édifices, ils les imitent; ils voient, mais ils reproduisent; ils ne cherchent pas, ils immobilisent ! De quel côté est la vie et le mouvement ? qui faut-il encourager, le penseur on le copiste ?
Oh ! je sais bien que ceux-ci se retranchent derrière un grand mot : celui d'architecture nationale. Mais qu'est-ce donc que votre architecture nationale? pourquoi plutôt celle-là qu'une autre ? pourquoi plutôt le moyen âge que la renaissance ? Est-ce que votre littérature nationale est celle de Froissard, celle de Montaigne ou celle de Voltaire? Est-ce que votre souverain national est Gharlemagne, saint Louis ou Napoléon ? Toutes nos productions font l'histoire de la France, comme tpus nos grands hommes en font la gloire. Je revendique tous les génies de mon pays, et je n'en exalte pas un aux dépens des autres.
Les dessins de M. Duban sont de ceux qui montrent un artiste; mais, s'ils méritent une sérieuse attention , c'est surtout l'individualité de leur auteur qui doitintércsser.
M. Duban est un maître, et un maître dans la pluslarge acception du mot ; c'est le créateur d'une voie nouvelle : celle qui est maintenant franchement accusée, et que j'aurai à décrire plus loin.
H. Duban avec MM. Duc el H. Labrouste ont constitué- une école puissante, qui naturellement s'est un peu transformée et doit se transformer chaque jour, mais qui garde intacts son caractère et son origine. Ces trois grands artistes ont montré un chemin nouveau, et la génération actuelle s'y est engagée.
M. Duban est l'incarnation complète de l'artiste : nature nerveuse, accessible à toutes les impressions, il sent vivement et s'exprime de même; sa parole est hachée, parce que l'idée abonde; son geste est expressif, et achève sa pensée.
Il a son style personnel, mais il sait aussi s'assimiler les styles imposés. On lui doit cette merveilleuse restauration de la galerie du bord de l'eau au Louvre, et celle non moins merveilleuse du château de Blois, et dans toutes ses productions, originales ou inspirées, le talent déborde et jaillit de toutes parts.
M. Duban a fait plus d'élèves à lui l8u1 que presque tous les artistes ensemble, non pas seulement par le professoral, mais encore par l'exemple; il a marqué
d'un jalon sûr une route à parcourir, et cette route n'est pas restée déserte.
Son influence est grande; ses conseils sont accentués; son œuvre est forte; il marche hardiment en avant; il respecte son art et sait le faire respecter. . Lorsque Ton se reporte au temps où s'est produit le mouvement, lorsque l'on songe que c'est vers J835, à cette époque ingrate aux arts^ on ne saurait trop ad* mirer ces hommes qui, sans bruit, sans secousses^ forts de leurs études et de leurs convictions^ ont modifié si profondément une architecture appauvrie et ont ouvert la voie où nous sommes fiers de les suivre.