CHAPITRE V
On prétend que les étrangers sont les hôtes de la France. Si cela était, il deviendrait difficile d'apprécier leurs œuvres; un sentiment banal de politesse empêcherait toute critique, et l'admiration seule serait permise.
Mais je ne puis croire qu'il en soit ainsi. Il n'y a pas à l'Exposition d'hospitalité donnée ou reçue, il n'y a qu'un concours international, et le palais duChamp-de- Mars n'est qu'un terrain neutre oh chacun a le môme droit et où il ne doit y avoir de prérogatives pour personne. Les étrangers eux-mêmes n'accepteraient pas cette prétendue hospitalité. Ils se présentent hardiment, ils se préparent franchement à la lutte, et ils doivent repousser une bienveillance mal entendue, qui, dans certains cas, si elle pouvait atténuer leurs revers, diminuerait aussi l'importance de leurs succès.
Tous les exposants ont donc des droits égaux, et, quelles que soient leurs nationalités, ils sont justicia-' blés du public.
Si le concours, au lieu de se faire homme à homme, avait été fait de nation à nation, non-seulement alors la
lutte aurait pu être plus noble et plus élevée, mais môme l'œuvre de chacun n'eût plus été personnelle, elle eût été collective ; l'exposant se dérobait derrière le pays. Mais, puisque le concours particulier a prévalu, chacun devient responsable de son œuvre et ne peut se soustraire au jugement des visiteurs.
Cependant, malgré toute la liberté laissée à l'appréciation, j'éprouve quelque difficulté dans l'accomplissement d'une partie de ma tâche. Lorsqu'on parle de soi, une certaine pudeur vous empêche d'en dire tout le bien qu'on en croit; lorsque l'on parle des autres, on n'ose parfois en dire tout le mal qu'on en pepse. Eh bien , ce sentiment instinctif, je le ressens lorsque je compare la France aux autres nations. Je la sais et je la vois bien supérieure à celles-ci au point de vue de l'art architectural, et j'en sens toute la force. Je vois bien aussi l'infériorité générale de l'exposition étrangère, etj'en sens la faiblesse ; mais ce que je pense tout bas, j'hésite un peu à le dire tout haut. ^
Heureusement que, si l'ensemble de l'exposition des architectes étrangers laisse une impression un peu défavorable, il s'y rencontre des œuvres remarquables et qui prouvent chez leurs auteurs un véritable talent d'artiste : l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, sont dignement représentées, et leur supériorité sur les autres nations est un fait incontestable.
En suivant Tordre adopté par le catalogue, la visite ■commence par la Belgique, notre rivale en peinture.
L'envoi le plus important est dû à M. Suys, qui a composé un palais des beaux-arts. Le plan de ce projet est bien disposé^ les salles sont bien distribuées, et les petites coupes méritent des éloges; quant à la façade, d'un aspect asseî; monumental, M. Suys a employé un style tapageur qui n'est pas à beaucoup près la véritable. richesse et la véritable grandeur. Mais, tel qu'il est, les qualités de ce projet l'emportent de beaucoup sur les défauts 'et, d'après l'examen de diverses parties des plans et des coupes, on peut croire que, si M. Suys est mis à même d'étudier sa composition, il saura s'en tirer à merveille.
Quant à M. Carpentier, qui a envoyé deux petits projets d'églises gothiques, il faut lui reconnaître une certaine habileté de rendu, une heureuse simplicité de conception, et une étude consciencieuse. Ce modeste envoi n'est pas un des moins bons de l'Exposition.
Parm^ les productions exposées par les Pays-Bas, on doit remarquer un projet d'église byzantino-roniaine de M. Soolen, qui y prouve son habileté de dessinateur, et qui, dans quelques parties de sa coupe, y montre de réelles qualités de composition.
Pour la Prusse, M. Orth, dé Berlin, a envoyé des dessins et un modèle en plâtre de la nouvelle église de Zion. Les dessins sont loin d'être étudiés et dessinés suffisamment; quant au petit modèle, il est moins négligé, et il fait voir une bonne silhouette de monu-
LES ÈTRANGEIIS. 57
ment; le clocher est aussi d'une bonne proportion, et la petite galerie qui contourne le haut de Tédifice ne manque pas d'une certaine élégance. Il va de soi que cette église est dans le style gothique.
M.* Waeseman a fait un envoi considérable, composé, comme celui de son collègue M. Orth, d'un modèle et de dessins ; mais ici ce sont les dessins qui l'emportent de beaucoup sur le modèle. Je ne veux pas dire pour cela que ces dessins soient d'une architecture bien recommandable; mais au moins ils sont très-bien faits, intelligemment disposés, fort bien étudiés, et, s'ils ne niontrent pas une fort bonne architecture, ils montrent certainement un fort bon architecte. Au surplus je me reconnais fort mauvais juge en cette occasion; j'ai une antipathie si prononcée contre le style actuel d'une partie de l'architecture gothico-prussienne, que, malgré mon désir d'en rechercher les beautés, ce sont les laideurs seules qui me frappent. Tout cela est sec, guindé, a des prétentions au château^fort et à la silhouette, et n'arrive en somme qu'à faire de grands joujoux.
Lorsque l'on voyage en Prusse, et môme dans presque toute l'Allemagne, les premières stations de chemin de fer que l'on aperçoit vous divertissent, les secondes vous ennuient, et les dernières vous agacent. On donnerait beaucoup pour voir une bonne grosse maison toute simple, au lieu de ces édifices prétentieux et découpés à Tcmporle-pièce; et ce qui
VOUS irrite le plus, c'est que tout cela est fait fort consciencieusement et avec la ferme volonté de produire cet effet désagréable. Or, comme partout où l'art se fait sentir, sous quelque forme que ce soit, la vue est toujours attirée, force vous est de regarder et de regarder encore toutes ces constructions. Tout cela doit plaire aux Allemands, puisque c'est ainsi qu'ils bâtissent; mais, malgré le respect que j'ai pour les convictions d'autrui, ih voient le beau d'un œil si différent du nôtre, que je n'ai pas le courage d'excuser ces convictions : pourtant elles doivent être profondes, car elles se retrouvent môme jusque dans rédification de leurs immenses poêles en faïence. Enfin chacun» est maître chez soi, et nous ne pouvons avoir la prétention de faire changer le goût des autres ; mais je proteste néanmoins contre une manifestation artistique qui me parait d'autant moins excusable qu'elle emploie d'autant plus de talent. Heureusement encore que tous les artistes allemands ne sacrifient pas aux faux dieux, et qu'à côté de cette architecture aux formes métalliques, il se produit souvent d'autres compositions qui, si elles manquent d'un peu de pureté, ne manquent pas d'aspect et de grandeur.
M. Schmitz a exposé un intéressant envoi : une partie est composée d'études sur les monuments du moyen âge ; l'autre est un grand projet d'église qui naturellement est gothique. Tous ces dessins, exécutés à la plume, sont d'une grande habileté, et la façade
de réglise projetée, coDçue dans le môme caractère que la cathédrale de Cologne, ne manque ni d'ampleur ni de finesse. Si M. Schmitz ne nous donne pas des productions très-originales, au moins il les donne fort bonnes, et celui qui sait indiquer les détails avec la fermeté que Ton remarque dans ces beaux dessins est certainement un homme de mérite.
L'autriche est représentée par un assez grand nombre d'architectes, et parmi ceux-ci il en est plusieurs dont l'exposition est réellement remarquable.
M. Hasenauer a envoyé divers projets d'édifices, et un autre projet de restauration ou plutôt d'édification d'une façade pour l'église Sainte-Marie des Fleurs à Florence. Ce n'est pas une idée nouvelle, que celle de faire enfin une façade à cette superbe église, et il faut espérer que bientôt le projet se changera en exécution. On a déjà construit la façade de Santa-Croce, sous la direction du chevalier Matazzi, et l'heureux résultat auquel cet architecte est arrivé doit encourager à construire aussi celle du dôme.
Le dessin de M. Hasenauer est fort soigné, la composition très-heureuse est bien dans le caractère de l'édifice, et cet envoi ne mériterait que de sincères éloges, si M. Hasenauer n'avait eu la fantaisie de terminer le campanile par un toit pyramidal accompagné de/ clochetons. J'ignore si cet architecte a retrouvé des documents qui l'ont conduit à faire cette restauration; je le désire pour excuser cette tenta-
live. Mais, lorsqu'une époque a produit un chefd'oeuvre aussi puissant que le campanile du Giotto, il faut être bien sûr de soi pour chercher à le modifier, à le complélep même, et, pour peu qu'on veuille y porter la main, cela s'appelle tout au moins imprudence.
M. Ferstl a envoyé un projet d'église fort biencomposé et fort bien exécuté ; c'est un peu une rétnîniscence de cette imposante église Saint-Étienne à Vienne ; mais le modèle est beau, on peut s'en inspirer. Les clochers de l'église de M. Ferstl sont d'une grande élégance, et tout l'ensemble, «quoique gothique » (dirait le président Des Brosses), ne manque pas de majesté. Cet architecte a envoyé également divers palais qui montrent de grandes qualités de composition. L'un d'eux, le palais impérial, je crois, a un rez-de-chaussée qui est une œuvre d'artiste, et Ton ne saurait trop en louer l'ordonnance. Dans ce palais, M. Ferstl a franchement rompu avec le style néo-gothique allemand, et s'est souvenu des grands principes de composition des édifices italiens de la Renaissance. Il eût pu plus mal choisir, il ne pouvait mieux réussir.
Un autre palais, dont je n'indique pas le nom, par crainte d'erreur, est encore dû à M. Ferstl. Ce dernier envoi est fort remarquable, non-seulement comme exécution ferme et accusée, mais surtout comme composition. La façade est vraiment monumentale et
d'une belle tournure ; les tourelles qui flanquent les deux extrémités, et qui contiennent les escaliers tournants, sont d'une gracieuse élégance et d'une heureuse silhouette. Le caractère général de Tarchitecture est sensiblement celui de la renaissance française. En résumé, le travail de M. Ferstl, dont je n'ai indiqué qu'une partie, est une œuvre considérable d'un homme de talent; il a, je crois, obtenu une grande médaille, et c'était justice.
M. Hlavka a envoyé un palais de résidence pour un évêque et un séminaire. Le tout est fort original, du moins en France, car on y senl quelque réminiscence de l'art du moyen âge en Allemagne ; mais le principal, c'est que cet envoi est très-intéressant. L'arrangement des cheminées formant pignons et s'élevant en degrés est au moins curieux, et c'est avec plaisir que l'on s'arrête devant les grandes et habiles aquarelles qui représentent les perspectives des constructions.
Parmi les envois nombreux de M. Schmîdt, il en est un surtout qui attire l'attention : c'est un projet pour une chambre de députés. Les dessins de ce projet sont un peu disséminés : il y en a jusqu'au bas du sol, il faut se courber pour les voir ; d'autres sont placés aux frises et ne s'aperçoivent qu'à peine, et malheureusement ce sont ceux qui semblent les plus intéressants. Ce. sont les grandes coupes monumentales de l'édifice, magistralement exécutées au trait.
La disposition de la grande salle est fort curieuse, mais me paraît surtout bizarre. L'esprit allemand me déconcerte : où ils voient sans doute la raison, je ne vois que la fantaisie ; oh ils voient la fantaisie, je vois la folie, et quelquefois leur folie me paraît la raison. Mais ce qui au moins me reste toujours visible, c'est le talent, et dans l'œuvre de M. Schmidt il ne fait pas défaut.
En somme, l'Autriche tient à l'Exposition une belle place, et plût à Dieu qu'elle lui fût disputée plus vivement I
La Suisse est représentée par plusieurs architectes, parmi lesquels il faut citer M. Stalder, qui a envoyé un assez grand nombre de projets d'églises et de monuments. Là encore c'est le style gothique qui a été adopté ; si l'invention n'est pas grande, l'exécution est bonne, et les dessins de M. Stalder sont assez habilement faits.
M. Kunkler a envoyé également des églises gothiques et beaucoup de petits monuments dans le genre des chalets allemands. Tout cela est assez pittoresque et se regarde avec intérêt. Quant à M. Semper, qui a fait le projet d'un théâtre pour Rio de Janeiro, il y aurait bien des choses à dire sur le parti qu'il a adopté, sur le foyer circulaire, et sur la conception embarrassée de la façade. Je préfère signaler seulement le J)lan du premier étage, qui renferme quelques qualités d'ingéniosité.
Pour TEspagne, je me bornerai à citer le nom de M. Ortiz de Yillajoz, qui a fait un assez bon projet d'église paroissiale. Pour le Portugal, je mentionnerai aussi M. Fonséca, et pour la Grèce M. Katzaros ; mais ce n'est pas sans tristesse que je dois constater une profonde décadence dans ce pays jadis si favorisé de Tart.
La Russie a quelques bons envois. M. Resanoff a exposé un projet de cathédrale dont le plan est original ; mais ce projet, exécuté à une petite échelle, est placé si haut qu'il est impossible de l'examiner. M. Rohlman a restauré la tour des Infants'à l'Alham* bra. C'est un travail fort important, qui fait honneur à son auteur ; les dessins sont exécutés fort habilement et dans le caractère de cette gracieuse architecture arabe, si typique et si élégante. On s'art^te charmé devant cette intelligente restauration, qui a dû coûter bien du temps à M. Kohlman ; mais cet artiste doit être récompensé de sa peine par le plaisir qu'il donne aux autres.
EAfin M. Bohnstedt a envoyé une douzaine de vues intérieures d'un palais construit à Saint-Pétersbourg. Il nous montre la salle de bal, la salle des tapisseries, celle des pastels, la bibliothèque, le jardin d'hiver, le grand escalier, la salle de concert, la salle à manger, et bien d'autres encore. Tout cela est garni par les meubles, les tapisseries et les fleurs, et doit former une précieuse collection pour les maîtres de la mai-
son ; quant au nublic, il n'y voit que des aquarelles un peu lourdement exécutées, et des chambres bien meublées.
Après la Russie, vient Tllalie, qui a envoyé quelques bonnes études. M. Lombardi a de grands dessins du maître-autel d'Orsanmichele, et d'une travée de la façade latérale de Sainte-Marie des Fleurs. Ces reproductionsj faites à une grande échelle, sont consciencieuses, et, bien que la façon en soit un peu molle, elles méritent d'attirer Taltention.
M. Ceppi a essayé aussi un projet pour la façade du dôme de Florence ; mais il n'a pas été très-heureux dans sa composition, qui n'est pas suffisamment étudiée.
Le Chili a tenu à exposer, et il faut lui savoir gré de celta tentative.
Quant à la Grande-Bretagne, ses envois sont fort nombreux ; mais ce ne sont pour la plupart que des aquarelles et des vues perspectives d'édifices projetés ou exécutés, et non des dessins d'architecte. Cette réserve faite, on ne saurait trop admirer le grand talent qui se trouve dans toutes ces aquarelles : elles sont faites de main de maître, avec une grande vivacité et une grande volonté ; et, quelle que soit l'habileté de rendu de nos architectes français, il leur sera bien difficile de lutter pour l'exécution avec leurs confrères d'outre-Manche. Tous ces dessins étant fort remarquables, il estpmque impossible de les classer;
les plus faibles sont encore fort beaux. Cependant on peut citer le travail considérable de M. Waterhouse. Quant au style employé, il ne varie guère, et, bien que l'imagination ne fasse pas défaut aux architectes anglais, ils vivent encore un peu sur une architecture passée où domine le type gothique, mais ce type particulier à l'Angleterre.
En résumé, bien qu'on doive regretter l'absence complète de plan et de façades géométriques^ et, bien que l'architecture de la Grande-Bretagne ne soit représentée que par des aquarelles et des perspectives, on doit reconnaître que cette exposition fait le plus grand honneur aux artistes qui y ont contribué.
L'exposition des architectes étrangers renferme donc des œuvres remarquables, mais qui sont un peu disséminées, et si un examen détaillé permet de constater le talent de plusieurs des exposants, il faut reconnaître que l'ensemble des envois ne répond pas complètement à ce qu'on était en droit d'espérer.
Mais je dois ajouter que la faiblesse relative de quelques parties de l'exposition étrangère n'implique pas • la faiblesse relative de l'art d'exécution; car bien des artistes ont dû s'abstenir, qui, s'ils avaient exposé, auraient, sans nul doute, élevé le niveau général des envois. Au surplus, cela s'applique aussi à la France, et il ne faudrait pas se former une opinion sur notre architecture actuelle par l'examen des œuvres exposées. Certes, le talent n'y fait pas défaut, mais elles
ne représentent pas pour cela l'expression complète de notre art. La plupart des envois ne sont que des études, d'autres des reproductions, et, à part quelques projets, le reste doit surtout être considéré comme des spécimens d'architectures antérieures.
Ce qui se remarque chaque année aux expositions, c'est l'abstention des architectes exécutants, et cela se comprend. Us sont en général surchargés de besogne et ont à faire, sinon mieux, du moins autre chose que des dessins bien rendus. Au reste, leurs œuvres sont édifiées, et c'est la construction qu'il faut juger préférablement aux dessins.
Cette abstention raisonnable et raisonnée empêche donc de reconnaître dans les expositions la trace bien caractérisée d'une voie nouvelle, et, si ces expositions sont d'un haut intérêt pour les études, elles sont insuffisantes pour affirmer une école.
Il est cependant nécessaire de regarder où l'on va, et il faut que Ton sache si les architectes français sont réellement coupables du délit d'immobilité dont on les accuse chaque jour. Pour cela il faut laisser un peu de côté les expositions, voir les monuments exé-* culés, et se rendre compte, par cet examen, de la marche certaine de l'art. C'est cette marche accusée et persistante qui fera le sujet du prochain chapitre, et j'espère que la question est assez élevée pour qu'elle puisse intéresser non-seulement les architectes, mais encore tous ceux qui ont à cœur l'avenir de notre art.