PRÉSENTATION
consumée et commence à lui brûler les doigts), saisit son paquet d'herbes et les lance au nez d'Oscar.
— C'est des herbes, déclare l'autre.
— Imbécile!.. Naturellement que c'est des herbes! Qu'est-ce que tu voudrais que ce soit?... Comment se fait-il que tu ne les aies pas arrachées, ces herbes?... Est-ce que tu n'es pas spécialement chargé du nettoyage du jardin?
— Les avais pas vues, bredouille Oscar.
Après les remontrances et menaces congrues, laphilippique du père Hormidas Lachance se terminait par une cascade d'épithètes savoureuses jaillissant comme de Teau sur du marbre sur la placidité résignée d'Oscar, lorsque le discours expira tout net sur ses lèvres. Dans l'allée du jardin où se trouvaient les deux jardiniers, venait d'apparaître M. Wilfrid Lapointe, accompagné d'un grand adolescent pâle et distingué.
— Il me semble, père Hormidas, que je vous interromps, remarqua M. Lapointe en souriant; et se tournant vers Oscar, en faisant la grosse voix :
— Tu as encore fait une sottise, toi, je parie?..
— Il paraît, confessa Oscar avec un sourire béat.
— Pas moyen de former ce garçon-là, grommela Hormidas. Je n'ai pas encore pu lui faire entrer dans la cervelle que les mauvaises herbes, outre qu'elles déparent un carré de jardin, nuisent aux plantes utiles en leur disputant les sucs de la terre? Quel malheur d'avoir une tête aussi dure!...
— Voyons, père Hormidas, je pense qu'Oscar n'y met pas de mauvaise volonté pourtant?
— J'aimerais mieux qu'il en mette, de la mauvai&e volonté, ronchonna le vieux jardinier. La mauvaise volonté, on en vient à bout avec un traitement approprié, tandis que la bêtise, c'est inguérissable.
— Allons, je suis sûr qu'Oscar fera son possible pour vous satisfaire, reprit M. Lapointe. En attendant, je viens vous fournir l'occasion de parler pendant plusieurs mois de vos chères plantes avec un garçon intelligent, mon neveu Georges Perrault.
D'un geste, il désignait le jeune homme qui l'accompagnait et que le père Hormidas s'empressa de saluer fort poliment.
— Voici l'affaire en deux mots, continua le maître. Georges, comme vous pouvez vous en rendre compte, a fait ces temps derniers, une crise de croissance rapide, si rapide que le médecin obligea sa famille à lui faire interrompre ses études et prescrivit son envoi immédiat à la campagne.
— La campagne, déclara Hormidas avec conviction, il n'y a que cela pour remettre les gens de la ville quand ils sont malades. Et ça se comprend : ici l'air est pur et on vit selon la Nature.
— L'excellent père Hormidas, expliqua en souriant M. Wilfrid Lapointe à son neveu, est un fervent de la vie naturelle et un ennemi déclaré de la civilisation citadine. C'est le dernier disciple de Jean-Jacques Rousseau.
— Vous avez beau rire, Monsieur Wilfrid, repartit le vieux jardinier avec cette familiarité respectueuse que lui permettaient son âge et son long séjour dans la maison de son maître, la Nature il n'y a que ça. A preuve que
PRÉSE\TATION 9
quand le Bon Dieu a créé Adam et Eve, il ne les a pas mis dans une ville, mais dans un jardin, le Paradis terrestre.
Georges et son oncle rirent franchement de cette boutade.
— C'est pourtant vrai, dit M. Wilfrid Lapointe. Et mon neveu ne vous contredira pas, j'en suis sûr, car, né citadin, il est pourtant lui aussi un fervent des choses de la campagne. Il brûle de s'instruire de botanique.
Les yeux du vieux jardinier pétillèrent à ces paroles.
— Aussi dès son arrivée ici, ce matin, avons-nous résolu de vous le confier pour tout l'été afin que vous fassiez son éducation en cette matière. Hormidas se gratta la tempe en signe d'embarras :
— Pour ce qui est de l'instruire des plantes, Monsieur Wilfrid, dit-il, ce serait plutôt votre affaire que la mienne. Vous avez été, vous, dans une Ecole d'Agriculture, et moi je ne suis qu'un jardinier.
— Pas de fausse modestie, interrompit M. Lapointe. Je sais très bien que vous connaissez à fond votre affaire.
Et sur un geste de protestation du bonhomme :
— Mais si, mais si! Tiens, Georges, regarde bien mon vieil Hormidas. Au premier abord, tu le prendrais pour un simple ouvrier sachant son métier sans doute, mais sans rien de plus. Vois comme les apparences sont trompeuses : Hormidas est un véritable botaniste qui a étudié la Botanique dans les livres et qui se tient au courant de tout ce qui paraît sur cette branche de la Science. Et en plus, il possède quelque chose que tous
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les botanistes, même les plus diplômés, lui envieraient, quarante ans de pratique, quarante ans de judicieuses observations qui lui en ont infiniment plus appris que toutes nos préparations théoriques d'examen à coups de cours et de tableaux synoptiques. Georges, mon ami, je t'assure que tu seras en bonnes mains. Ainsi, continuat-il, se tournant vers le père Hormidas, voilà qui est entendu, réglé, conclu. Je vous confie mon neveu qui ne vous quittera plus. Vous lui révélerez au jour le jour, pièces en mains^ tous les mystères de la Botanique canadienne et môme de la Botanique en général. Vous l'emmènerez en excursions durant ces mois d'été dans le jardin, dans le parc, dans les prairies et les forêts. Vous lui apprendrez comment les végétaux naissent, vivent, se reproduisent. Vous lui direz les noms des plantes.
— Les noms latins, je ne les sais guère, objecta Hormidas.
— Eh, qu'importe!.. J'aime mieux qu'il connaisse les vocables parfois si descriptifs et savoureux par lesquels le peuple campagnard désigne les fleurs et les arbres. D'ailleurs, s'il est nécessaire que votre enseignement soit parfois complété par des termes plus savants, je suis là pour le faire. Car je suis très fort^ moi, ajouta M. Wilfrid Lapointe en souriant... avec l'aide de mes livres. Vous acceptez mon offre, père Hormidas?
— Oh! avec grand plaisir, répondit celui-ci joyeusement.
Et se tournant vers Oscar, qui avait suivi bouche bée celte conversation :
A TRAyEBS [.ES CHAMPS ET LES BOIS 11
— Et tu verras, toi garnement, qu'en six mois, M. Georges en saura plus que tu n'en pourrais apprendre pendant toute ta vie.
— C'est probable, répliqua Oscar dans un large sourire qui, sous sa stupidité apparente, n'était pas dépourvu de quelque malice.
— Quand je pense, grogna obliquement Hormidas, que cet Oscar, depuis un an que je l'ai sous mes ordres, je n'ai pas encore pu lui apprendre à distinguer un trèfle d'une vesce!...
Les idées du père Hormidas sur les plantes sauvages eL les plantes cultivées. — Étamine et pollen; pistil et ovules. — La chlorophylle et son rôle merveilleux dans la nature. — Violettes du Canada.
Le lendemain matin, le père Hormidas, un bâton à la main, attendait son nouvel élève devant la porte de la villa de M. Wilfrid Lapointe.
Dès que Georges parut, il lui dit :
— Munissez-vous d'une canne et d'une boîte de carton.
— Une boîte? fit le jeune homme étonné.
— Oui, nous pouvons chemin faisant rencontrer des plantes que vous désiriez conserver.
Georges rentra dans la maison et reparut après un moment, armé d'une canne et portant en bandoulière une oblongue boîte verte de botaniste.
— C'est mon oncle Wilfrid qui me l'a prêtée, expliqua-t-il.
Tandis qu'ils se mettaient en marche, le jeune homme dit:
— Alors, père Hormidas, nous allons courir les champs ?
— Oui. Cela vous ennuie?
— Oh non, seulement je croyais que nous commencerions par étudier les plantes du jardin.
— Peuh, répondit le père Hormidas, en lançant dans l'espace une bouffée de son inséparable pipe, un jardin, ça a de l'intérêt, c'est sûr; mais tout de même pas comme les champs et les bois. Voyez-vous, M. Georges, dans les jardins, c'est comme qui dirait des plantes civilisées qu'on y trouve, des plantes de ville : elles manquent de naturel. Moi, j'aime mieux voir et vous faire voir d'abord la nature végétale en liberté.
Et comme le jeune homme paraissait quelque peu surpris de ce petit discours, Hormidas lui demanda :
— Avez-vous déjà visité un Parc Zoologique ?
— Oui, dit Georges.
— Moi aussi, et je ne saurais vous dire combien cela m'attriste d'en parcourir un. Voir là des lions, des tigres, des léopards, tous ces magnifiques animaux de steppes aux vastes espaces, dans ces cages étroites, des crocodiles dans des flaques, des coureurs comme les autruches et les gazelles sur des pelouses grillagées de trente mètres de côté, cela me fait venir les larmes aux yeux.
— Oh ! s'exclama Georges surpris et semblant se demander si le vieux jardinier ne plaisantait pas.
— Je parle sérieusement. Je suis convaincu de ne pas connaître un animal quand je ne l'ai vu que dans un
Parc Zoologique, prisonnier, neurastliénique et visiblement abruti. Eh bien? les plantes c'est comme les animaux : elles ne vivent vraiment leur vie qu'en liberté, à l'état sauvage. Je m'exprime peut-être très mal, je ne suis pas un savant, moi ! mais j'ai l'impression que vivre, c'est lutter. L'homme qui ne fait rien devient bête; l'animal en captivité perd toutes ses qualités; la plante cultivée n'ayant plus le souci de chercher sa nourriture, de se défendre contre ses ennemis naturels, d'assurer sa reproduction, s'hébête elle aussi.
— Pourtant d'ordinaire, objecta Georges, les plantes de jardin ont de plus belles fleurs que les plantes sauvages de même famille.
— Eh oui, sans doute elles gagnent en beauté, mais elles perdent en force. Tenez, vous connaissez certainement les rosiers sauvages que Ton nomme des églantines.
— Oui.
— Avez- vous jamais remarqué quelles n'ont que cinq pétales, tandis que les roses cultivées en portent un très grand nombre ?
— Sans doute, c^est assez visible.
— Et vous prenez probablement cette richesse en pétales pour un avantage ?
— Il me semble.
— Il vous semble mal, répliqua nettement le père Hormidas; car chaque pétale qu'elles s'ajoutent, c'est au détriment dune étamine. Savez-vous ce que c'est qu'une étamine ?
— Un petit filament avec un renflement à l'extrémité qui se trouve dans la fleur.
— Précisément. Or ce petit renflement produit une poussière de petits grains, le pollen qui est une substance fécondante. Ces grains en effet, lorsqu'ils entrent en contact avec un autre organe nommé le pistil qui se trouve au centre de la fleur et qui ressemble exactement à une petite bouteille contenant des ovules ou menus
Fig 1. — Une Etamine.
A gauche, l'étamine vue en longueur. Son renflement terminal nommé
Anthère contient quatre sacs à poUen.
A droite, une coupe transversale de ce renflement qui montre les sacs polli-
niques. A maturité, ces sacs éclatent et laissent échapper le pollen.
œufs, fécondent ceux-ci et les rendent aptes à produire des fruits qui en se développant donneront chacun un pied nouveau de la plante. Et par conséquent, chaque étamine qui disparaît, fût-ce pour se transformer en pétale, diminue d'autant les chances de reproduction de la plante. Et pourquoi cette transformation se manifeste-t-elle chez la rose cultivée? Parce que trop bien nourrie, en milieu sans dangers, il semble que celle-ci vit avec la certitude d'un avenir paisible et qu'elle se
dise : « Pas la peine de prendre des précautions pour assurer ma progéniture, j'aurai toujours assez de pollen pour ça ». En somme, elle se comporte comme un homme riche qui n'éprouve plus le besoin de travailler parce qu'il compte sur ses rentes. Un homme qui ne
Fig. 2. — Le Pistil.
Il a toujours plus ou moins l'aspect d'un flacon. A Tinlérieur, il contient
les ovules.
Selon la disposition de ces ovules, on dit qu'il est à placentation pariétale
(à gauche), âa à placentation axile (au milieu), ou à placentation centrale
(à droite).
travaille plus, s'encroùle; une plante, c'est la même chose. Voilà mon opinion.
— Les jardins, murmura Georges, cela a pourtant de l'utilité.
— Certes, répliqua le père Hormidas, ce n'est pas un vieux jardinier comme moi qui le niera. Au point de vue décoratif, il est certain qu'une rose est plus belle pour les yeux des hommes qu'une églantine. Au point de vue
alimentaire, une carotte cultivée est plus avantageuse qu'une carotte sauvage dont la racine, au lieu d'être gonflée de matières de réserve, est grosse au plus comme une ficelle. De même qu'une oie engraissée artificiellement au point qu'on lui a déterminé une maladie de foie, est préférée par un gourmand à une oie sauvage maigre. Seulement, faites attention que les défauts des plantes comme les maladies de certains animaux, pour agréables et utiles qu'ils nous puissent être, nuisent à leur perfection. Nous autres hommes, avons une regrettable tendance à nous considérer comme le centre de l'Univers. Je voudrais. Monsieur Georges, que vous vous défaisiez de cette idée-là en étudiant les plantes. Car avant tout, les plantes sont des êtres vivants complets qui naissent et vivent non pour nous, mais pour elles. J'ai lu, je ne me rappelle plus où à ce propos une phrase de Claude Bernard, un grand physiologiste français : « Lorsque, écrivait-il, une betterave fabrique du sucre, c'est pour elle et non pas pour que l'homme puisse sucrer son café ». Quand on étudie les plantes, il faut toujours avoir cela à l'esprit.
Tout en parlant, le père Hormidas et son disciple étaient arrivés dans une vaste prairie. Le vieux jardinier s'arrêta tout à coup et après un regard circulaire :
— N'y a-t-il pas ici quelque chose qui vous frappe, Monsieur Georges?
Le jeune homme regarda de tous côtés, s'imaginant qu'un spectacle anormal sollicitait son attention :
— Je ne vois rien, avoua-t-il enfin.
— Vous ne voyez rien? Vraiment ? fit le père Hormidas
eu branlant du chef avec ses lèvres minces s'allongeant en sourire un peu narquois.
— Non, je vous assure, répondit Georges.
— Vous ne voyez pas que les champs commencent à verdir?
Pauvre Georges demeura bouche bée, puis se reprenant :
— Naturellement, fit-il, mais ça n'a rien d'extraordinaire.
— Cela ne vous frappe pas, cette couleur verte de presque toutes les plantes ? Savez-vous d'où elle provient et quel est son rôle dans la nature?
— Son rôle? Est-ce qu'elle a un rôle dans la nature?
— Bien entendu. Tout est organisé dans la nature, et il n'est pas du tout indifférent, je vais vous le montrer, que les plantes soient vertes plutôt que rouges ou bleues. Je vais essayer de vous expliquer cela. Dans l'écorce des jeunes tiges et dans les feuilles, se trouvent des quantités de petits grains verts. Ils sont si nombreux, et par conséquent si serrés qu'il semble que la couleur que leur accumulation produit soit continue.
— Alors, interrompit Georges, les feuilles sont remplies de ces grains verts dans toute leur épaisseur?
— Non, ces grains, qu'on appelle de la chlorophylle, n'occupent dans la feuille qu'une zone bien déterminée.
Le père Hormidas arracha une jeune feuille d'un buisson.
— Si vous regardez^ dit-il, les deux faces de cette feuille, vous voyez que l'une d'elles, celle qui dans sa position normale est tournée vers le ciel, est plus verte
Jean-Louis Gagnon. 2
18 A TRAVErxS LES CHAMPS ET LES BOIS
que l'aulre. C'est que les grains de chlorophylle sont beaucoup plus près d'elle que de l'autre. Et vous comprendrez facilement pourquoi quand je vous aurai dit à quoi sert la chlorophylle. Elle arrête certains rayons solaires.
— Je ne comprends pas, avoua Georges.
— La lumière du soleil vous paraît blanche, mais en réalité elle est formée de sept couleurs, celles de l'arcen-ciel, allant du rouge au violet. Si vous observez un morceau de cristal ensoleillé, un lustre par exemple, vous remarquez que vous y apercevez une gamme de sept magnifiques couleurs; c'est que le cristal décompose les rayons solaires. Or si vous traitiez des feuilles vertes par de l'alcool et que vous interposiez la solution d'un beau vert de chlorophylle que vous obtiendriez ainsi, entre le soleil et un cristal, vous constateriez que le spectre solaire, c'est ainsi que l'on nomme la juxtaposition des sept couleurs, est rayé, en certains points, de lignes noires. Pourquoi? Parce que la chlorophylle absorbe des rayons. Ainsi tout le feuillage d'un arbre, toutes les herbes de cette prairie absorbent des rayons solaires, c'est-à-dire de l'énergie qu'ils mettent à la disposition des plantes pour opérer leurs transformations vitales. N'est-ce pas merveilleux?
— Je n'aurais jamais soupçonné cela, dit Georges.
— Et celte énergie ravie au soleil, les plantes l'incorporent aux sucs nourriciers qu'elles pompent dans la terre à l'aide de leurs racines, réalisant ce que l'on nomme la synthèse vivante. Vous voyez quel rôle important joue la chlorophylle dans l'économie générale du
monde. Grâce à elle, les végétaux, et eux seuls, fabriquent de la matière vivante avec des éléments minéraux inertes. Les animaux herbivores en mangeant les plantes se procurent de l'énergie vitale, que les animaux carnivores reçoivent des animaux herbivores qu'ils dévorent. De sorte que toute la vie qui existe sur la terre emprunte sa force au soleil par l'intermédiaire de la plante verte.
Fig. 3. — Violette a feuilles cucullées. De la famille des "Violariées. Fleur d"un bleu violet, commune dansles prairies canadiennes. La violette canadienne à pétales blancs veinés de bleu et la violette jaune sont des plantes de forêts.
Est-ce beau, cela, est-ce beau? répétait le père Hormidas avec un enthousiasme scientifique.
— Ce que je trouve de beau aussi là-dedans, observa Georges, c'estquece soit un jardinier qui me l'apprenne. Que je suis content de vous avoir rencontré, père Hormidas !
A celte déclaration spontanée, la figure plutôt revêche du vieux jardinier s'embellit d'un sourire de profonde satisfaction :
— Je ne sais pas grand'chose, dit-il modestement,
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mais j'aime la nature et elle m'a révélé quelques-uns de ses secrets; et ce que je sais, je vous l'apprendrai.
Le soleil montait, et nos amis reprirent le chemin du retour.
— Mais, s'écria Georges, nous rentrons, et je rapporte rien dans ma boîte de botaniste. Oncle Wilfrid va penser que nous avons fait l'école buissonnière.
— Mettez-y cette violette, répondit le père Hormidas en cueillant la fleur qu'il tendit à son élève; c'est notre commune violette cucullée, aux pétales bleu violet.
Georges prit la jolie fleur {et la porta à son nez :
— Elle ne sent rien, dit-il.
— Nos violettes sauvages, répliqua le père Hormidas, poussent la modestie jusqu'à ne pas dégager de parfums. Elles abandonnent ce privilège aux violettes de jardins, les violettes odorantes. Mais elles ont des couleurs bien séduisantes, qu'il s'agisse de celle-ci, très commune dans nos prairies, ou de la violette jaune, ou de la violette canadienne, dont les pétales blancs laiteux sont veinés de bleu.
— Mais celles-ci, où les trouve-t-on ? demanda Georges.
— Dans les bois. Nous en chercherons une autre fois. Rentrons. Il faut que j'aille voir ce qu'a fait ce matin cet animal d'Oscar. Je suis sûr qu'il a profité de mon absence, d'ailleurs, pour ne rien faire.
Georges est satisfait. — Comment on prépare des plantes pour les conserver. — Oscar a des vues matrimoniales. — Les groupes botaniques. — La cellule. — L'âme des plantes. — Ce que c'est que le protoplasme.
Quand Georges revit, l'après-midi au jardin le père
Hormidas, il était rayonnant. Il dit au vieux jardinier
les motifs de sa joie :
— D'abord j'ai vu des grains de chlorophylle. Mon oncle Wilfrid à qui j'avais raconté ce que vous m'avez expliqué ce matin m'en a fait voir dans son microscope. Il a pris une feuille fraîche, en a mis un petit bout entre deux morceaux de moelle de sureau et a taillé le tout en tranches fines. Ensuite il a tiré d'une de ces tranches le fragment de feuille qu'elle contenait, l'a placé sur une plaque de verre dans un peu d'eau, l'a recouverte avec une autre fine lame de verre et l'a mise sous son microscope: et j'ai vu, comme je vous vois, père Hormidas, les petites boules vertes. Et ce n'est pas tout, mon oncle m'a donné une loupe pour nos promenades botaniques et il m'a expliqué comment on fait un herbier.
— Voyons? dit Hormidas.
— Voilà : on fait d'abord sécher les plantes; pour cela on les étale entre deux feuilles de papier buvard, puis on en met plusieurs ensemble les unes sur les autres entre deux planches de 7 à 8 pouces sur 18 à 20. Sur le tout, on met un poids; Cela force l'humidité qu'elles contiennent à sortir des plantes ; cette humidité est absor-
bée par le buvard. Quand les échantillons sont bien secs, on les sort, et on les fixe chacun sur un carton avec du papier gommé et on marque sur le carton le lieu et la date de la trouvaille et naturellement le nom de la plante et celui de sa famille.
— Très bien, approuva Hormidas, c'est un plaisir de vous expliquer quelque chose Monsieur Georges, vous n'en perdez pas un mot.
— Seulement, continua le jeune homme, pendant que mon oncle me donnait ces explications, on est venu l'appeler et je n'ai pas eu le temps de lui demander ce que c'est qu'une famille de plantes.
— Je peux vous l'expliquer moi-même, dit le père Hormidas.
A ce moment, dans une allée voisine de celle où se trouvaient Georges et le jardinier, passa Oscar qui, en apercevant son supérieur hiérarchique, eut un visible mouvement d'émoi. Hormidas à qui rien n'échappe s'en aperçut :
— Viens ici, toi! cria-t-il à son aide.
Oscar s'en vint mais visiblement à contre-cœur, en dissimulant gauchement quelque chose derrière son dos.
— Qu'est-ce que tu caches? demanda sévèrement le vieux jardinier.
— C'est rien, c'est des fleurs, répondit l'autre, en se décidant à montrer un petit bouquet de pensées et de violettes.
— Ah! Ah! tu cueilles des fleurs dans le jardin de tes maîtres pour ton usage personnel! fit, menaçant, le père Hormidas.
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— Ce n'est pas pour mon usage personnel, se hâta d'expliquer Oscar, c'est pour les offrira ma fiancée.
— Ta fiancée ! ! !
Le père Hormidas en eut la respiration coupée. Comment! Il y avait de par le monde une jeune personne assez aveuglée pour trouver du charme à ce grand dadais î
— Oui, corrobora l'autre, je veux fonder une famille. Du coup, le père Hormidas fut désarmé :
— Fonde une famille, mon garçon, fonde une famille! Seulement tâche que tes rejetons soient plus intelligents et plus travailleurs que toi !
Oscar sur ces bonnes paroles se hâta de s'esquiver, emportant son bouquet.
— Une famille botanique, dit à Georges le père Hormidas, n'a absolument rien de comparable à celle que veut fonder Oscar. En histoire naturelle, on désigne par ce terme un groupe d'animaux ou de plantes présentant certaines analogies. Une rose par exemple appartient à la famille des Rosacées; et à la même famille appartiennent un fraisier, un cerisier et un pommier. C'est vous dire que dans une même famille les caractères différents des sujets peuvent être très nombreux, et que pour en faire partie, il suffit qu'ils aient seulement quelques caractères communs.
— Je me demande quels peuvent bien être les caractères communs d'une rose, d'une fraise, d'une poire et d'une cerise, dit Georges.
— Ces caractères communs n'existent pas dans les fruits, mais dans les fleurs. Si vous examiniez une fleur de chacune des plantes que vous venez de nommer,
VOUS observeriez que toutes ont cinq sépales, cinq pétales, et de nombreuses étamines.
— Les sépales, qu'est-ce que c'est au juste? demanda Georges.
— Ce sont les petites feuilles vertes qui constituent l'enveloppe florale la plus externe. Quand une rose est en bouton par exemple, vous n'en uoyez que les sépales. Leur ensemble constitue ce qu'on nomme le calice, tandis que l'ensemble des pétales forme la corolle. Et ceci me rappelle un sermon que j'ai un jour entendu, ajouta le père^Ilormidasdontle bout du nez s'agita malicieusement. Le prédicateur nous recommanda ce jour-là d'ouvrir nos ûmes à la grâce comme le calice des fleurs s'ouvre à la rosée du ciel. Diable, pensai-je, il faudra donc que nous arrachions la fleur de nos âmes, car un calice de fleur ne peut recevoir la rosée qu'à condition que sa corolle soit enlevée. Cet excellent prêtre était plein de bonnes intentions, mais, je le regrette pour lui, il n'avait jamais étudié la Botanique élémentaire, et si j'avais eu à lui donner un conseil, je lui aurais dit qu'en ce cas-là il aurait mieux fait de ne pas lui emprunter de comparaisons. Mais revenons à nos explications. Le groupement en familles n'est pas le seul qui soit employé en Botanique. Pour s'y reconnaître, les naturalistes ont imaginé tout un système de classification. A la base, il y a l'espèce. On dit que deux plantes sont de la même espèce quand elles se ressemblent autant entre elles qu'elles ressemblent à leurs parents. Plusieurs espèces différentes mais présentant un grand nombre de caractères communs forment un genre ; plusieurs genres qui
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se ressemblent forment une famille ; plusieurs familles, un ordre; plusieurs ordres, une classe; plusieurs classes, un embranchement. Il n'y a en Botanique que quatre embranchements : les plantes qui ont des fleurs ou Phanérogames ; les plantes à racines et sans fleurs, ou Cryptogames comme les Fougères; les plantes sans fleurs et sans racines^ ou Mousses; les plantes enfin qui n'ont ni racine, ni tige, ni feuilles, ni fleurs.
— Eh? fit Jacques, mais alors celles-ci n'ont rien du tout?
— Si, elles sont formées d'un amas de matière verte ou blanche qu'on nomme leur thalle : cesont les Algues, les Champignons et les Lichens qui sont une association d'algue et de champignon.
— Pourtant, remarqua Georges, j'ai vu des algues au bord de la mer, et je vous assure qu'elles avaient des tiges, de grandes feuilles plates, des racines, et même des espèces de fruits
— 'Elles « semblaient » avoir, corrigea le père Hormidas, mais en réalité ces diff'érentes parties se ressemblaient toutes comme constitution. On pourrait presque dire qu'une algue est aussi différente d'une plante à fleurs que la statue dun homme, de l'homme qu'elle représente. Les deux, la statue et l'homme, ont la même apparence, mais la première est dépourvue de tous les organes que possède la seconde.
Et comme cette comparaison ne paraissait pas convaincre Georges :
— Tenez, continua le père Hormidas, demandez donc à M. Wilfrid de vous montrer avec son microscope
la tranche verticale d'une feuille d'arbre, c'est-à-dire ce qui se trouve entre les deux faces de cette feuille Vous y verrez des rangées superposées de cellules : une couche en haut, incolore, puis, les unes sur les autres, plusieurs couches régulières en forme de palissades et qui contiennent des grains de chlorophylle; puis une autre épaisseur moins régulière, incolore, avec des paquets de vaisseaux coupés transversalement qui cor-
Fig. 4. — Coupe d'une feuille de Plante a fleurs.
Sous la couche limitante du haut, les cellules palissadiques avec grains de
chlorophylle, puis un lissu lacuneux dans lequel on voit la coupe des
canaux nourriciers.
Au-dessous, couche limitante inférieure percée d'ouvertures (on en voit
une) nommées des stomates.
respondent aux nervures; enfin la couche limitante du bas. Après cela, si vous regardez une tranche de ce que vous appelez une feuille d'algue, elle vous apparaîtra, comment dirai-je? sous l'aspect de cellules se ressemblant toutes et jetées... en salade. C'est que la première feuille est organisée, la seconde ne l'est pas. Voilà où se trouve la différence, très grande, entre les deux plantes auxquelles elles appartiennent.
— Père Hormidas, dit le jeune homme, vous me parlez de cellules, mais vous ne m'avez pas expliqué ce que c'est.
— C'est vrai. Excusez-moi; je suis un mauvais professeur. Eh bien, voici. J'ai lu dans un livre que tous les corps vivants, végétaux, animaux, hommes, sont formés de cellules. L'être vivant, quel qu'il soit, peut en avoir beaucoup; il lui en faut au moins une pour exister. La cellule, c'est comme qui dirait l'unité de vie, comme une pierre est l'unité de ce mur que vous voyez là qui sépare le jardin du parc. Pour faire ce mur, on a mis des pierres les unes sur les autres; si nous voyions un être vivant très agrandi nous constaterions qu'il est de même formé de cellules placées les unes sur les autres.
— Quelque chose comme une mosaïque, quoi ! fit Georges pour montrer qu'il comprenait.
— Justement. Chacune de ces cellules ressemble plus ou moins à un petit sac de peau dans lequel il y a comme du blanc d'œuf dans lequel flotte un noyau plus dur. Le tout est microscopique. Vous pensez s'il y en a des cellules dans un chêne et même simplement dans un homme!
— Mais en quoi est-ce fait, une cellule? demanda Georges .
— Noyau, blanc d'œuf, membrane, tout cela est fait de même matière que les savants appellent, je ne sais pas pourquoi, demandez-le à votre oncle, du protoplasme. Tout ce que je sais, c'est que c'est une combinaison très compliquée, paraît-il, de carbone, d'hydrogène, d'oxygène et d'azote.
— Alors, interrogea Georges, si on combinait ensemble ces quatre corps, on fabriquerait de la matière vivante?
— Je ne crois pas parce qu'il faudrait, pour qu'elle
vive, y mettre ausi une ame ? Et ça, ce n'est pas dans nos moyens.
— Une àme ! fît le jeune homme très étonné. Mais est-ce que les plantes ont une àme?
— Et pourquoi pas, répliqua le père Hormidas. Evi-
Fig. 5. — Une cellule.
Au centre, le noyau brillant. Autour du noyau, une sorte de blanc d'œuf
nommé le cytoplasme.
Autour du cytoplasme, la membrane cellulaire limitante.
demment, ça ne doit pas être une àme comme la nôtre puisque les plantes ne pensent pas et que nous pensons, ça ne doit pas être une âme comme celle des animaux puisque les plantes ne paraissent pas sentir et que les animaux sentent; mais comme les hommes elles animaux, les plantes naissent, se nourrissent, respirent et meurent; il faut donc qu'elles aient quelque chose de plus que les minéraux qui, eux, ne se modifient pas d'eux-
mêmes. Ce qu'elles ont en plus, je n'en sais rien et je suppose que les plus grands savants n'en savent rien eux-mêmes, mais il n'est pas nécessaire que quelqu'un le sache pour que ça existe. H y a une chose qui m'a toujours frappé, c'est qu'une plante morte ressemble considérablement à la même plante vivante dans le moment qui suit sa mort. Elle a pourtant certainement quelque chose de moins que la plante vivante, et quelque chose d'essentiel. Qui pourrait m'empêcher de penser que c'est une petite âme très simple? Je suis tellement convaincu de ce que je vous dis là qu'il m'arrive d'avoir du scrupule de blesser inutilement une plante. Et quand je vois quelqu'un donner bêtement un coup de pied à un arbre, ça me fait à peu près le même effet que s'il donnait sans raison un coup de pied à un chien. J'ai l'impression que cet arbre en souffre à sa façon, qui n'est pas la nôtre évidemment, mais qui est une souffrance tout de même.
Au repas du soir, Georges ne manqua pas, en racontant tout ce que lui avait appris le vieux jardinier, de demander à son oncle quelques renseignementeî supplémentaires sur le protoplasme.
— Que signifie au juste ce nom? interrogea-t-il.
— Rien du tout, répondit flegmatiquement M. Wilfrid Lapointe.
— Comment cela, rien du tout?...
— Parfaitement. Ce terme qui désigne la matière vivante est formé de deux mots grecs qui signifient « première substance ». Or la matière vivante n'est pas la première, ni dans le temps, ni dans l'espace. Elle ne
l'est pas dans le temps puisque les minéraux ont certainement existé des milliers d'années avant qu'il y eût sur la terre une plante ou un animal si rudimentaires qu'on les suppose. Elle ne l'est pas dans l'espace puisque plantes et animaux vivant actuellement sur terre n'occupent à la surface du globe qu'une zone d'une épaisseur infime, quelque chose comme la moisissure qui existerait sur une énorme courge. Mais l'expression protoplasme étant commode et d'aspect suffisamment scientifique pour impressionner les profanes, ail right, on la conserve.
— Je dirai cela au pèreHormidas, dit Georges. Comme il m'a avoué qu'il ne connaissait pas le sens de ce mot, ça lui fera plaisir d'apprendre que ce mot n'en a pas.
— Sois persuadé, mon ami, reprit M. Wilfrid Lapointe^ que s'il avait une valeur réelle en Botanique, le père Hormidas ne l'ignorerait pas. C'est un fureteur à qui rien de ce qui touche ses chères plantes n'échappe.
En promenade vers les bois. — Les différentes parties de la fleur. — La Renoncule ou Bouton d'or. — La fleur du Trèfle. — L'Hédyotis bleue. — La Claytonie de la Virginie. — L'Ancolie du Canada.
Il fut décidé entre M. Wilfrid Lapointe et le père Hormidas que chaque matin quand il ferait beau, celui-ci emmènerait Georges à travers la campagne.
— Mon neveu est enchanté de vous, dit le maître à son serviteur, et ces promenades lui seront doublement
profitables, au point de vue de sa santé d'abord, au point de vue de sa formation naturaliste ensuite.
Inutile de dire si cette perspective de vacances prolongées enchantait le jeune homme.
Je suis en vacances, confrait Georges à son oncle, et pourtant j'ai l'impression d'apprendre plus de choses ici en un jour que je n'en apprends en classe en une semaine.
En vertu de cet arrangement, le lendemain matin, Georges et le père Hormidas reprenaient ensemble le chemin des champs.
— Aujourd'hui, fit le jardinier, nous pousserons jusqu'aux bois.
— Est-ce qu'à ce moment de l'année on trouve beaucoup de fleurs dans les bois? demanda l'élève.
— C'est précisément à ce seul moment de l'année qu'ici on peut récoller dans les bois de jolies fleurs. Je vais vous expliquer pourquoi. Au Canada, le printemps est tardif et rapide, cela vous avez déjà dû le remarquer.
— Oui, dit Georges.
— Le départ de la végétation marche, cela se comprend, avec la température : ainsi, à Québec, il se fait quinze jours après Montréal, à la Rivière-du-Loup, quinze jours après Québec. Les premières fletirs, ce n'est pas dans les champs qu'elles apparaissent mais dans les forêts, peut-être bien parce que les champs sont moins protégés que les bois contre les retours de froid. Seulement, les plantes pour vivre ont besoin de lumière. C'est une chance qu'au moment où les fleurs printanières sont décidées à montrer le bout de leur nez, les feuilles des arbres n'ont pour ainsi dire
pas encore poussé et par conséquent ne les empêchent pas de recevoir la lumière du soleil. Toutefois, comme les petites plantes doivent se douter qu'elles n'ont pas beaucoup de temps pour profiter de cette belle lumière, elles fonctionnent en vitesse : en deux ou trois semaines, elles ont grandi, fleuri et donné leurs graines. Donc, tranquillisez-vous, Monsieur Georges, nous verrons plus de plantes intéressantes en faisant un tour de bois que je ne pourrais vous en décrire en une matinée. Chemin faisant, je veux vous expliquer ce que c'est que les fleurs, si toutefois vous ne le savez pas, ajouta-t-il poliment.
— Je le sais en gros, dit Georges avec modestie. Je connais les pétales, les étamines, le pistil et vous m'avez dit ce que c'est que les sépales. Et je sais aussi que ce sont les fleurs qui produisent les fruits et par conséquent reproduisent la plante.
Le père Hormidas tira une longue bouffée de sa pipe, puis posément :
— C'est déjà quelque chose, dit-il, mais c'est peut-être un peu court. Apprenez que dans la fleur il y a deux parties bien distinctes, les organes reproducteurs, étamines et pistil, et les enveloppes protectrices, corolle et calice. Naturellement la partie essentielle de la fleur, ce sont les organes reproducteurs, tandis que les enveloppes, si utiles qu'elles soient ne sont qu'accessoires; la preuve, c'est qu'elles peuvent manquer ou presque. Tenez, vous avez déjà rencontré dans votre vie des chênes, des saules et des peupliers; avez-vous jamais eu l'idée de faire un bouquet avec leurs fleurs?
— Non, dit Georges : Mais est-ce que ces arbres ont des fleurs?
— lié oui. Seulement ces fleurs n'ont pas de corolle et leur calice est réduit à très peu de chose, et c'est pourquoi un observateur superficiel ne les aperçoit pas. Retenez en passant que l'absence de corolle a valu à ces arbres le nom de plantes apétales. Donc, disais-je, ce qui compte dans une fleur, ce sont les étamines et le pistil. Mais faites bien attention à ceci : il peut arriver qu'une môme plante ait deux sortes de fleurs, les unes qui ne contiennent que des étamines, les autres qui ne contiennent que le pistil, autrement dit, des fleurs mâles et des fleurs femelles. Cela par exemple se produit chez les saules dont je vous parlais, il y a un instant ; et même chez les saules, il y a des pieds mâles et des pieds femelles.
Georges ne put se tenir de sourire à cet accouplement de termes.
— Que des pieds soient mâles et d'autres femelles vous amuse, observa le père Uormidas. Nous avons pourtant plus drôle que ça, même en Botanique, à savoir des chapeaux mâles et des chapeaux femelles.
Georges partit d'un franc éclat de rire.
— Riez, dit le père Hormidas, riez, j'en suis ravi pavce que c'est une garantie que vous n'oublierez pas ce quo je vous enseigne. Ces chapeaux se trouvent sur des plantes du groupe des Mousses, les Hépatiques, et servent, à défaut de fleurs dont ces végétaux sont dépourvus, à protéger leurs appareils reproducteurs. Quand je vous dis que les saules ont des pieds de sexes différents, cela signifie simplerfiient que leurs fleurs à étamines
Jean-Loucs Gagnon. 3
3i A TRAVERS LES CHAMPS ET LES BOIS
sont portées par des pieds différents de ceux qui portent les fleurs à pistil. Il arrive d'autres fois, sur le noisetier, par exemple, que les fleurs à étamines se trouvent sur les mômes pieds que les fleurs à pistil. Chez les plantes à fleurs, étamines et pistil sont réunis sur la même fleur, et c'est une fleur de ces plantes que je veux vous décrire. Connaissez-vous le Bouton d'or?
Fig. 6. — Le Bouton d'Or ou Renoncule. Fleur régulière.
— C'est une marguerite jaune, s'écria Gorges.
— C'est ainsi qu'on la nomme souvent chez nous, dit îe jardinier, mais à tort, car les marguerites sont visiblement d'une toute autre famille que la sienne. Il faut l'appeler ou bien comme les savants, une Renoncule, ou bien un Bouton d'or, nom qu'elle mérite par son aspect.
Et s'arrêtant au milieu de la route, le père Hormidas, sans sortir sa pipe de sa bouche, commença son explication :
— Le Bouton d'or a cinq dents vertes à l'extérieur ; ce sont les sépales ici séparés les uns des autres. Cela n'arrive pas toujours : il y a des fleurs, comme celles des Primevères par exemple, dont les sépales soudés forment un calice en tube autour de la base des étamines. En dedans de ces sépales se trouvent cinq jolis pétales d'un jaune d'or vernissé. Vous observerez quand vous aurez en main une de ces fleurs, que chaque pétale est attaché en face, non d'un sépale, mais de l'espace qui sépare deux pétales. Si vous arrachez ces pétales, que verrez-vous? De très nombreuses étamines avec leur partie renflée de l'extrémité, ou anthère, tournée en dehors. Quant au pistil, il occupe le centre de la fleur. D'une fleur complète à une autre fleur complète, le nombre des sépales, des pétales^, des étamines peut varier. Dans une même fleur, les pétales peuvent tous se ressembler, comme chez ce Bouton d'or ou bien être diff'érents comme taille et comme forme les uns des autres, comme dans le Trèfle. Le Trèfle, vous connaissez ça aussi?
— Oui, dit Georges.
— Comment est sa fleur?
— Elle est toute de travers.
— C'est enefl'et une fleur irrégulière, répondit le père Hormidas. Combien a-t-elle de sépales ?
— Attendez, dit Georges, je vais prendre des notes sur ce que vous me dites, pour me le rappeler.
Il tira un carnet de sa poche et le crayon en mains se prépara à écrire.
— Le calice, professa le jardinier, est en partie soudé et a cinq dents; donc cette fleur a cinq sépales. Des
pétales, nous en trouvons quatre, un grand en haut, deux plus petits de chaque côté, un en gouttière en bas. Cela fait cinq, car celui du bas est en réalité formé de deux soudés ensemble. Combien d'étamines ? Il y en a dix. Mais vous remarquerez que neuf d'entre elles sont réunies à leur base et forment comme un petit balai plié et une est indépendante. Au milieu d'elles vous verrez
Fis
La fleur de trèfle.
Fleur irrégulière. A gauche, la fleur entière. Au milieu, les pétales séparé; A droite, étamines et pistil.
le pistil plumeux qui les dépasse un peu. Chaque fois que vous trouverez une fleur, livrez-vous au même examen.
Son cours sur la fleur, si l'on ose dire, terminé, le père Hormidas reprit sa marche. Les deux botanistes ne tardèrent pas à arriver au voisinage d'une jolie rivière serpentant dans la plaine.
Georges qui scrutait attentivement le terrain s'écria soudain :
— Oh, les jolies petites fleurs!... Et il y en a des quantités!
— Ce sont des Hédyotis bleueS; déclara le père Ilormidas. Elles arrivent à point pour vous faire voir que le nombre des sépales et des pétales n'est pas toujours du type cinq comme chez les autres fleurs que nous avons rencontrées tout à l'heure.
Fig-. 8. — Hédyotis bleue.
De la famille des Rubiacées (4 sépales, 4 pélales soudés, 5 étamines).
Se trouve sur le bord des rivières.
— En voici une que nous allons disséquer, s'écria joyeusement Georges sur un ton très décidé.
— Monsieur Georges, dit gravement le père Hormidas, il ne faut jamais ouvrir un polichinelle pour voir ce qu'il a dans le ventre avant d'avoir fini de s'amuser avec lui.
— Je ne comprends pas, fit Georges.
— Je veux dire qu'avant de chercher à savoir ce qu'il
y a dans une plante, il faut d'abord soigneusement examiner ses caractères extérieurs. Notez d'abord quel est l'aspect de cette plante que vous avez en main. Retenez bien son nom, Hédyotis, et ne le confondez pas avec Myosotis, une autre petite fleur bleue, elle aussi. Remarquez que les Hédyotis ont un calice à quatre sépales, une corolle à quatre pétales et que ceux-ci sont soudés en tube à leur base et qu'ils sont d'un bleu pâle avec une gorge dorée. Observez que ces petites fleurs sont montées sur un pédoncule...
— Un pédoncule?...
— Oui, c'est ainsi que l'on nomme en Botanique la queue des fleurs. Ce pédoncule, dis-je, n'a pas plus de cinq pouces de hauteur au maximum et porte en son milieu deux petites feuilles opposées. Maintenant, disséquez-la si le cœur vous en dit.
Georges ne se le fit pas répéter deux fois. Il détacha un à un les pétales et se mit à sourire :
— Je pense, remarqua-t-il, qu'Oscar n'offrira pas d'Hédyolis à sa fiancée.
— Pourquoi?
— Parce qu'en les effeuillant, elle serait amenée à dire ; Il m'aime, un peu, beaucoup, passionnément... pas du tout !...
— En effet, constata le père Hormidas en riant.
— Je trouve cinq étamines, continua Georges, et un pistil au milieu.
— Quatre sépales, quatre pétales, cinq étamines, un pistil, savez-vous que ces caractères indiquent que l'Hédyotis appartient à la famille des Rubiacées?
— Ah, dit Georges par politesse plutôt que par intérêt.
— Et que c'est à la même famille qu'appartiennent le Café et l'Arbre à quinquina?
— Ça, je ne m'en serais certes pas douté, reconnut lejeune homme.
Et il ajouta :
— Je vais en emporter quelques unes pour ma collection.
— Vous avez oublié de faire attention à leur propos à un détail qui a son importance.
— Lequel? demanda Georges étonné.
— Leur habitat. N'avez-vous pas remarqué que c'est au voisinage d'une rivière que nous les avons rencontrées?
— Cela a donc de l'importance?
— Hé oui. La question du terrain, et de l'humidité de ce terrain par conséquent influe énormément sur la répartition des plantes. Si vous semiez du blé en terre siliceuse et de la vigne en terre grasse, vous n'obtiendriez certainement ni beaucoup de pain, ni de bon vin^ tandis que la terre grasse convient au blé et les terrains secs siliceux à la vigne.
— Je noterai ce détail dans mes papiers, résolut Georges.
— Poussons jusqu'à l'orée du bois voisin, dit le père Hormidas. Nous n'aurons pas le temps d'y pénétrer aujourd'hui, mais la lisière des forêts réserve parfois aux botanistes d'agréables trouvailles.
Ils marchèrent quelque temps.
— Quand je vous le disais!... s'exclama le vieil Hor-
midas en indiquant du bout de sa canne une plante déjà défleurie.
— La beauté du printemps, ajouta-t-il, Sprlng- beaiilij, comme disent les Américains. Hélas, nous arrivons un peu tard: le printemps a perdu cette beauté !
Fig. 9. — La Claytome de la Virginie.
Fleurs roses en grappe entre deux grandes feuilles. Se rencontre au
printemps à l'orée des bois.
De deux larges feuilles s'élevaient les tristes restes d'une grappe.
— Il y a quelque temps ici, dit Hormidas, s'étalait une belle tleur à cinq pétales roses veinés de rouge vif.
C'est la Claytonie de la Virginie, ajouta le vieux
jardinier. Recaeillez-la quand même, c'est une de nos plus jolies fleurs printanières. Elle unit la grâce et le charme de ses couleurs fragiles à une simplicité admirable.
La Claytonie prit place dans la boite du botaniste Georges.
— Avançons sous les bois, proposa le jeune homme excité dans sa chasse aux plantes ; nous trouverons peut-être autre chose.
Le père Hormidas consulta sa montre :
— Nous n'en avons pas le temps, dit-il ; il faut faire demi- tour pour rentrer.
— Oh, quel dommage!...
Et, Georges, malgré le conseil de son Mentor, fit quelques pas dans la forêt.
— Père Hormidas, cria-t-il presqu'aussitôt, voici une belle fleur!
— Toutes les fleurs sont belles, répliqua sans bouger le jardinier occupé à bourrer sa pipe en vue du retour.
— Je n'en ai jamais vu comme cela, expliquait Georges; on dirait qu'elle est faite de cornets placés les uns à côté des autres.
— C'est une Ancolie, répliqua l'autre. Arrachez -la délicatement, Monsieur Georges, et apportez-la.
Un instant après, Georges apportait le pied de la plante au feuillage découpé d'un beau vert brillant et dont les fleurs rouges à l'extérieur, jaunes à l'intérieur, se balançaient comme des clochettes aux formes compliquées sur leurs longs et minces pédoncules.
— C'est en effet l'Ancolie du Canada, diagnostiqua Hormidas. Elle est très belle et je me suis toujours demandé pourquoi on ne la cultive pas dans nos jardins, alors qu'en Europe, m'a-t-on dit, d'autres Ancolies d'un bleu très ordinaire, y sont soigneusement entretenues.
Fig. 10. — Ancolie du Canada.
De la famille des Renonculacées. Cinq pétales en cornets rouges à
l'exlérieur, jaunes à l'intérieur. Feuillage découpé, vert brillant.
L'Ancolie appartient à la famille des Renonculacées comme le Bouton d'or. Vous vérifierez à la maison que ses caractères principaux sont identiques à ceux du Bouton d'or. Toutefois elle se distingue des autres Renonculacées par ces pétales qui, comme vous l'avez
remarqué, sont en cornets, et terminés chacun par un éperon recourbé.
En revenant par la prairie, Georges dit fièrement à son compagnon :
— Aujourd'hui, j'ai appris à connaître cinq plantes nouvelles. A cette allure-là, je connaîtrai bientôt toute la flore du pays.
— Euhm ! Euhm ! fit le vieux jardinier.
Et le jeune homme ne put deviner si le père Hormidas doutait ou s'il était enrhumé...
Sous les bois. — La Trientale d'Amérique. — Le Sang de Dragon. — Fleur de Fraisier. — Marcottage et Bouturage. — Le fruit de la Fraise. — La Cypripède. — Des fleurs rares!...
Georges est enchanté que le printemps soit bref et que les fleurs printanières naissent dans les forêts. De la sorte il est sur d'aller chaque matin courir les bois avec le père Hormidas. Lui qui à la maison de ses parents se faisait tirer l'oreille pour se lever, se surprend à trouver le temps long au lit quand d'aventure il s'éveille de bonne heure. Sitôt que sept heures sonnent, il bondit joyeusement, fait sa toilette en chantant, avale son déjeuner, et le voilà harnaché, armé de sa boîte de botanique et de son bâton ferré, prêt à partir. Même il trouve que le vieux jardinier est lent à paraître, lent à marcher. Heureusement que le brave homme
est une véritable encyclopédie dont Georges largement profite.
Ce matin, le voici avec son compagnon sous les grands arbres qui déjà se teintent de vert pâle. Il cherche des plantes nouvelles, dédaigneux de celles qu'il connaît déjà et possède dans sa collection. Il se contente, s'il en rencontre, de les nommer à haute voix, non sans fatuité.
— Ah! dit-il joyeusement tout à coup, en voici une que je n'ai pas.
— Elle est plutôt rare ici, remarque le père Hormidas ; on la trouve d'ordinaire du côté des Trois-Rivières.
— Quelle chance! s'écrie, ravi, Georges. Qu'est-ce que c'est?
— Si je ne me trompe, c'est une Trientalc d'Amérique.
— On dirait une petite étoile blanche.
— Comptez ses pétales. Monsieur Georges. Le jeune homme s'exécute :
— Il y en a sept.
— Comptez ses feuilles au nœud.
— 11 y en a sept.
— Retenez bien ces nombres. Il est assez peu commun en effet qu'une plante soit bàlie sur le type sept. D'ordinaire, c'est sur le type cinq ou trois, c'est-à-dire cinq sépales, cinq pétales, cinq étamines ou un multiple de cinq, et ainsi de suite.
Georges avec beaucoup de précaution introduit la Trientale dans sa boîte. Puis il se remet en chasse. Bientôt il pousse un cri dejoie :
— En voici au moins dix !
— Quoi donc ? interroge le père Hormidas en s'appro-
chant.
Des fleurs, mais je ne sais pas leur nom.
Fig'. 11, — La Trientale d'Amérique.
De la famille des Primulacées. Plante assez curieuse parce qu'elle est bâlie
sur le type sept. La fleur est blanche.
— Le Sang- de Dragon, de la même famille que les Pavots.
— Son nom est amusant, remarqua Georges, mais assez mal choisi, car ces fleurs sont blanches avec seulement le cœur jaune.
— Ce n'est pas sa fleur qui lui a fait donner son nom, ni celui de Sanguinaire qu'on lui donne aussi, mais le suc rouge que contient sa tige. Voyez. Ce disant, le
jardinier coupa le pédoncule d'une Trientale et le pressa entre ses doigts : il en sortit un liquide rouge.
— Garanti bon teint, dit-il; les sauvages, paraît-il, s'en servent comme teinture. Remarquez que chaque fleur est solitaire sur sa queue et qu'à chacune correspond
Fig. 12. — Le Sang de Dragon ou Sanguinaire. De la famille des Papavéracées. Cette plante produit un suc rouge. La fleur est unique sur son pédoncule et chaque fleur est accompagnée d'une large feuille très découpée.
une seule feuille, large et très découpée, qui a l'air de vouloir l'envelopper.
Se penchant, le père Hormidas ajouta :
— Tenez, Monsieur Georges, voici une autre fleur, et c^lle-ci, je pense que vous la connaissez.
Georges hésita un instant, puis :
— Ça m'a l'air d'être un Fraisier.
— Justement.
— J'aurais mieux aimé trouver la Fraise, avoua Georges avec une moue de gourmandise.
Le père Hormidas sourit :
— Il faudra repasser un peu plus tard, fin juin ou juillet.
— En attendant, dit le jeune homme, je cueille cette fleur-ci pour mon herbier.
11 la cueillit et l'examina :
— Cinq sépales, cinq pétales, de nombreuses éta-
Fig. 13. — Le fraisier.
De la famille des Rosacées. Plante produisant des marcottes naturelles.
mines, hum!.... ça doit être de la famille des Rosacées.
— Très bien. Seulement retenez que cette famille est très complexe puisque lui appartiennent des plantes aussi différentes que le Fraisier, le Rosier, le Cerisier et le Pommier, Que trouvez-vous de particulier à celleci?
Le jeune homme regarda attentivement la petite fleur.
— Je ne vois rien dit-il enfin.
— Ses feuilles? I«î
— Elles sont attachées trois par trois.
— Ces trois soi-disant feuilles sont trois folioles qui,
en réalité, ne forment qu'une feuille. Je vous expliquerai cela un autre jour. Aujourd'hui, puisque vous avez en mains un pied de fraisier, je veux vous expliquer deux de ses particularités. D'abord savez-vous comment les fraisiers se reproduisent ?
— Par leurs graines, comme toutes les autres plantes, je pense.
— Sans doute, mais elles ont à leur disposition un autre moyen de le faire. Cela s'appelle le marcottage naturel. Ignorez-vous que les fraises filent?
— Je le sais, môme qu'elles envahissent les jardins si on n'y prend garde.
— Ces filants ou stolons sont des tiges rampantes. Lorsqu'elles se sont allongées, des racines naissent à leur extrémité, ou plus exactement dans son voisinage, déterminant l'origine d'un nouveau pied qui se sépare du pied-mère par dessèchement du stolon. C'est ce que l'on appelle une marcotte naturelle.
— Est-ce que, demanda Georges, si on repliait vers la terre la tige de n'importe quelle plante, cela se produirait?
— Pour toutes, non; pour quelques-unes, oui. La vigne se prête par exemple à ce marcottage artificiel procédé très employé dans sa culture pour muiliiplier facilement et rapidement les pieds. Mais il y a mieux encore, le bouturage. Cela consiste à détacher de certaines plantes un morceau de tige ou de branche que l'on replante en terre tel quel. Des racines se forment à l'extrémité enterrée et voilà une nouvelle plante. Tenez, quand vous rencontrerez un saule, arrachez une de ses
branches, et enfoncez-la dans le sol; bientôt, vous la verrez se couvrir de feuilles. Le saule est tellement complaisant dans ce sens que je suis convaincu que si vous acheliez une canne de saule chez un marchand et que vous la piquiez en terre par mégarde, vous retrouveriez votre canne chargée de feuilles !
— Oh! fît Georges stupéfait.
Le père Hormidas éclata de rire derrière sa pipe qu'il serrait entre ses dents.
— Bien entendu, je plaisante. N'empêche que le saule se bouture admirablement. Et heureusement pour lui d'ailleurs, car comme le même arbre ne porte dans cette famille que des fleurs mâles ou des fleurs femelles, cela lui permet de se disséminer sans qu'il soit nécessaire que le pollen des arbres mâles rencontre le pistil des arbres femelles. J'ai lu qu'en France oi^i il y a pas mal de saules pleureurs, il n'y en a pas un seul à fleurs mâles, tandis qu'au Canada, nous possédons les deux sexes; et pourtant on obtient en France autant de pieds de saules pleureurs que l'on en désire grâce à ce procédé de bouturage artificiel.
— J'essayerai, dit Georges résolument.
— Deuxième observation sur les fraisiers. Qu'est-ce à votre avis qu'une fraise?
— Un fruit.
— Non.
— Non?...
— Non. C'est un ensemble de fruits. Chacun des fruits est un de ces petits grains jaunes que vous voyez piqueter la chair rouge de la fraise.
Jkan-Louis Gagnon. 4
— Et celle chair, alors, qu'est-ce que c'est?
— Tout simplement l'extrémité de la queue de la fleur qui s'est gonflée et remplie de sucre.
— Mais ces petits grains, cène sont pas des fruits, B'est-ce pas, ce sont des graines ?
Le père Hormidas répondit obliquement à cette question directe :
Fig-. 14. — La Fraise.
Ce n'est pas un fruit, mais un réceptacle charnu et sucré sur lequel sont enchâssés de nombreux petits fruits (akènes).
— Quelle différence, Monsieur Georges, y a-t-il selon Yous entre un fruit et une graine?
— Eh bien, par exemple, dans une pomme, le fruit c'est ce qu'on mange; les graines, ce sont les pépins.
— Pas mal répondu. Mais si, dans les fraises, les grains sont des pépins ou quelque chose d'approchant, 011 est le fruit?
— Ce qu'on mange.
— Non, je viens de vous dire que ce qu'on mange n'est que l'extrémité renflée de la queue.
— Alors... je ne sais pas.
— Cela provient de ce que vous n'avez pas une idée exacte du fruit et de la graine. Voici. Dans une fleur, je vous l'ai dit, il y a un pistil qui ressemble plus ou moins à une bouteille, et dans ce pistil, il y a des ovules. En se développant, les ovules deviennent des graines, tandis que leur contenant, ou ovaire, devient le fruit. Or, les Botanistes se sont facilement rendu compte en étudiant le développement d'une fraise, que chacun de ces petits grains jaunes qui la recouvrent provient du développement d'un pistil complet, contenant et contenu, ovaire et ovules, et que donc la fraise est en réalité un groupement de fruits. De même, et pour la même raison, un grain de blé n'est pas une graine, mais un fruit. Fraise et blé sont des fruits secs; il y a d'autres fruits qui sont dits charnus, par exemple la pomme, la cerise, l'abricot. Cherchons autre chose.
Georges et le père Hormidas se remirent à scruter le sous-bois. Cela dura un certain temps. Le vieux jardinier qui s'était écarté, appela le jeune homme qui accourut.
— Que pensez-vous de cette fleur ? lui demanda-t-il.
— Oh! qu'elle est curieuse!... On dirait un soulier. Je n'en ai jamais vu de pareilles, dit Georges.
— C'est une Orchidée. Une singulière famille où les fleurs afl'ectent les formes les plus bizarres, d'un sabot comme celle-ci, d'une mouche, d'une araignée, même quelquefois d'un homme pendu.
— Quel est son nom? interrogea Georges en cueillant délicatement la fleur.
— Une Cypripède. Elle est organisée sur le type trois : trois sépales, Irois pétales groupés en une sorte de sae.
— Est-ce qu'elle est rare ?
Fig. 15. — La Cypripède.
De la famille des Orchidées. En forme de saLol.
Conlient deux pollinies en massues.
— Assez. Plus exactement, elle devient rare chez nous. Traitez-la avec respect, d'autant plus qu'il vous faudra examiner sur elle quelque chose qu'on ne trouve que chez les Orchidées. Quand vous serez de retour à la maison, introduisez doucement la pointe d'un crayon
dans sa corolle ; si vous avez un peu de chance, vous en retirerez les pollinies.
— Les poUinies ???...
— Ce sont de toutes petites massues faites d'une matière collante qui retiennent les grains de pollen. Comme elles sont posées dans la fleur sur leur pointe, la moindresecousse les en détache, ce qui favorise la fécondation de ces plantes.
Georges coucha avec une minutieuse prudence la Cypripède dans sa boîte.
— Deux fleurs rares ce malin, remarqua-t-il. Voilà un jour qui mérite d'être marqué pour moi d'un caillou blanc. Je voudrais qu'il n'y ait dans le monde que des fleurs rares !
— Cela prouve, déclara sententieusement le père Ilormidas, que vous avez le tempérament d'un herboriseur. Seulement s'il n'y avait que des plantes rares sur terre, alors, et le blé ?... Et les fruits^ que vous aimez tant?
Et le vieil homme détachait obliquement un sourire ironique à son jeune compagnon. Georges s'aperçut alors qu'il venait de perdre une belle occasion de sd taire.
A TRAVERS LES CHAMPS El LES BOIS
Il pleut. — M. W. Lapointe enseigne son neveu. —Description d'une racine. — Le rôle des poils absorbants. — L'osmose. — Circulation de la sève brute. — Sa transformation en sève assimilable. — Comment la plante fabrique de l'amidon. — Oscar arrose.
Les jours suivants, il plut. Georges ne put sortir. Après s'être occupé à mettre en ordre sa collection et à rédiger ses notes de Botanique, il tournait, désœuvré dans la maison comme une âme en peine.
A la fin, son oncle le prit en pitié ;
— A défaut d'excursions expérimentales, lui dit-il, je puis te donner des renseignements théoriques qui, je l'espère, t'intéresseront. Viens dans mon bureau.
Du coup, le jeune homme se rasséréna.
Lorsqu'ils furent installés dans de confortables fauteuils, M. Wilfrid Lapointe demanda à son neveu :
^ Tu connais, je suppose, les parties essentielles d'une plante"?
— Oui, dit Georges, la racine, la tige, la feuille et la fleur.
— De la racine, que sais-tu?
— Qu'elle s'enfonce dans la terre et nourrit la plante.
— Et comment est-elle faite, cette racine"? Et comment peut-elle nourrir la plante? A-t-elle donc à son extrémité une petite bouche?
Georges hésita.
— Ça, je ne le sais pas^ répondit-il enfin.
— Eh bien, écoute.
Et prenant une feuille de papier blanc et un crayon, M. Wilfrid Lapointe traça rapidement un croquis, qu'il se mit à expliquer.
— Ceci, dit-il, te représente une racine. Comme tu le vois, ce n'est pas compliqué. Elle fait suite à la tige; l'endroit qui les sépare se nomme le collet.
\m7M/77:fJ7W^W77777C
Fig. 16. — La Racine.
Elle porte vers sa partie inférieure une brosse de poils absorbants. Soe extrémité est recouverte d'une coiffe dure protectrice. Au milieu, la. racine principale ; de chaque côté, des ramifications obliques, constituées comme elle, les radicelles.
— C'est comme dans une dent, observa Georges; ce qui sépare la racine d'une dent de sa couronne se nomme aussi le collet.
— Exactement. Le filament qui constitue la racine de la plante descend verticalement dans la terre selon la loi de la pesanteur.
— Pourtant, objecta Georges, certaines racines sont contournées, et même tordues.
— C'est qa'en cours de roule, elles ont rencontré des obstacles, par exemple de petites ou de grosses pierres qui n'ont pas cédé devant elles; alors, ce sont elles qui ont dû se détourner pour franchir ces obstacles.
Vers la partie inférieure de la racine, tu vois ici une espèce de brosse de poils allant en diminuant de taille parce que les plus hauts sont les plus vieux et les inférieurs les plus jeunes. C'est ce qu'on appelle les poils absorbants; puis au-dessous d'eux, la racine qui est alors très fine est glabre, et elle se termine par une sorte de menu capuchon qui recouvre son extrémité et que l'on nomme la coiffe. Comme tu le devines sans doute, celte coiffe faite de matière inerte et dure est une protection pour cette extrémité très fragile et que les frottements résultant de la croissance de la racine risqueraient de broyer, sans compter qu'elle tenterait la gourmandise des petites bestioles vivant dans la terre qui se feraient un plaisir de la déguster comme nous faisons des pointes d'asperges. Comprends-tu?
— Oui, dit Georges, c'est clair.
— Avec quoi, penses-tu que la racine absorbe?
— Avec ses poils absorbants, naturellement.
— Excellente réponse, dit M. Wilfrid Lapointe en souriant. Mais alors ces poils sont donc ouverts?
— Oui, sans doute.
— Non; ils sont fermés et pleins.
— Ah, fit Georges très étonné. Mais alors comment peuvent-ils absorber quelque chose?
— Par osmose.
— Qu'est-ce que c'est que ça, l'osmose?
En trois coups de crayon, M. Wilfrid Lapointe fit un autre dessin, et le passant à son neveu;
— Ceci, dit-il, te représente un bocal de verre contenant de l'eau sucrée. Je pourrais y mettre d'ailleurs de l'eau salée que les mêmes phénomènes se produiraient.
Fig. 17. — Les canaux conducteurs de la sève brute dans la Racine.
De chaque côté de celle racine sonl indiqués des poils absorbants. Les canaux conducteurs sont groupés en faisceaux parallèles longitudinaux, disposés en circonférence. Ici, en coupe, on aperçoit deux faisceaux de ces canaux ligneux.
Dans ce bocal je fais descendre un tube dont j'ai fermé la partie inférieure par un morceau de vessie de porc et dans lequel j'ai versé de l'eau pure. Je laisse un moment ces deux récipients dans cette situation et je constate alors que l'eau pure du tube est devenue sucrée et que l'eau du bocal s'est désucrée d'autant. Que s'est-il passé? Le sucre dissous dans l'eau s'est
équilibré à travers la membrane; c'est ce qu'on nomme un phénomène d'osmose.
— Alors on pourrait mettre n'importe quelle substance dans une des deux eaux, elle traverserait cette peau? interrogea Georges.
— Non; ne sont osmosables que les substances cristallisables, le sucre, le sel. Si tu mettais dans le bocal
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Fig. 18. — Le phénomène de l'Osmose.
Dans le cristallisoir, il y a de l'eau sucrée. Dans le tube, il y a de l'eau pure. Léquilibre de sucrage s'établit (dans le sens de la flèche) à travers la membrane qui ferme le tube à sa partie inférieure.
de la graisse, de la colle, de l'albumine, ces substances ne traverseraient pas la membrane osmotique, parce qu'elles sont ce qu'on appelle des colloïdes, des substances non cristallisables. Or, la racine d'une plante se trouve en milieu humide contenant généralement en dissolution de nombreux sels. Que se passe-t-il? La peau fine qui revêt les poils absorbants joue le rôle de membrane osmotique, les sels dissous dans la terre qui manquent à la plante passent à travers elle, du sol à la racine, lui constituant ce que l'on appelle sa sève brute.
— Alors la plante ne peut absorber que des liquides?
— Oui, comme d'ailleurs les animaux el l'homme luimême.
— Mais, objecta Georges, moi je digère très bien des aliments solides.
— Nullement. Tu les manges solides, mais tes dents les réduisent en bouillie et ton estomac en achève la liquéfaction. De même on dit quelquefois qu'une plante a rongé le marbre d'une pierre tombale parce que ses racines y ont creusé des sillons; de fait, cette plante a absorbé le calcaire, mais ses racines pour l'absorber ont commencé par le liquéfier en l'attaquant avec des sucs acides qu'elles ont sécrétés.
— La sève avalée par les poils absorbants, où va-telle? demanda Georges.
— Cette sève brute, ne crois pas qu'elle soit aussitôt assimilée, car, telle quelle, elle n'est pas encore assimilable. Elle monte dans la plante jusqu'aux feuilles par ce que Ton nomme les canaux ligneux, parce qu'ils sont revêtus d'une couche de bois. Ce sont des tubes d'un calibre extrêmement petit et que, pour cette raison, on dit capillaires.
— Alors la circulation des liquides ne doit y être ni facile, ni rapide, remarqua Georges.
— Au contraire, les canaux capillaires aspirent remarquablement les liquides.
— Ça, dit Georges, c'est extraordinaire!
— Je vais t'en donner la preuve.
Ce disant M. Wilfrid Lapointc secoua son stylo sur une feuille posée devant lui et y fît une grosse tache
d'encre de laquelle il approcha un morceau de papier buvard.
— Celte tache est instantanément sécliée, constata-t-il.
— Naturellement, répliqua son neveu.
— T'expliques-tu pourquoi?
Georges demeura coi.
— C'est que, lui dit son oncle, la caractéristique du papier buvard est d'être fait de fibres capillaires, de menus tubes qui pompent les liquides à cause précisément de la petitesse de leur diamètre, tandis que le papier ordinaire étant fabriqué avec des fibres pleines ne boit pas la tache, mais Tétale.
— Comme les choses les plus simples sont curieuses! murmura Georges ravi.
— D'ailleurs, continua l'oncle précepteur, la capillarité n'est pas le seul facteur qui joue dans la plante pour faire monter la sève brute. Celle-ci est poussée par derrière par les nouveaux liquides, continuellement empruntés à la terre, et aspirée vers le haut par le vide qui se produit dans les tubes du fait de la constante évaporation à la surface des feuilles.
— Est-ce que cette évaporation est si considérable?
— Ah! mon garçon, je vois que tu veux des précisions. Excellent état d'esprit pour un savant... même en herbe, c'est bien le cas de dire, remarqua M. Lapointe en souriant de son jeu de mots. Eh bien, je vais t'en donner des précisions. Sais-tu combien au mois de juillet un champ de blé carré de trois cents pieds de côté rejette d'eau dans l'air par sa transpiration?
— Je ne devine pas.
A TRAVERS LES CHAMPS ET LES BOIS 6i
— Environ S. 000 gallons.
— Oh! s'exclama Georges avec ahurissement.
— Tu te rends compte que, dans ces conditions, le courant de liquide circule dans la plante avec une rapidité appréciable.
— Mais, observa Georges, si le liquide pompé dans la terre par les racines s'en va par les feuilles, je ne vois pas comment la plante en profite.
— Certes, répondit M. Wilfrid Lapointe, une grande partie de ce liquide est rejeté au dehors ; mais il en reste assez dans la plante pour lui constituer les solutions salées qui forment sa nourriture. Ces solutions salées reçoivent par l'intermédiaire de la chlorophylle...
— La chlorophylle, je connais ça ! interrompit le jeune homme, le père Hormidas m'a appris que c'est elle qui capte l'énergie du soleil pour la donner aux végétaux.
— Précisément, et cette captalion d'énergie se fait de la façon suivante: Sous la double influence de la chlorophylle et de la lumière, l'acide carbonique de l'air est décomposé par la plante en oxygène qui s'échappe et en carbone qui se fixe sur la sève brute et la rend assimilable; cette sève assimilable, les cellules végétales l'absorbent et la transforment en protoplasme et en matières sucrées, telles que l'amidon. L'amidon apparaît dans les grains de chlorophylle eux-mêmes. Je veux à ce sujet t'indiquer une jolie expérience que tu pourras réaliser.
Georges se mit en position d'écouter avec une extrême attention.
— Prends une feuille assez large. Mets-la pendant vingt-quatre heures dans l'obscurité. Puis, expose-la
à la lumière après l'avoir recouverte d'un papier d'étain oii tu auras découpé un mot quelconque, par exemple le mot Amidon. Après quelque temps, trempe cette feuille dans de l'alcool assez longuement pour enlever la chlorophylle que Talcool dissoudra ; trempe-la ensuite dans une solution d'iode, et tu constateras que le mot Amidon apparaît en bleu sur une feuille.
— Pas possible! s'écria Georges. Pourquoi?
Fig. 19. — Expérience
m onlrant l'action de la lumière dans la fabrication deTamidon
par les parties vertes de la plante.
— Parce que la feuille à la lumière avait fabriqué de l'amidon; mise à l'obscurité, elle a consommé cet amidon qui est une matière de réserve nutritive, pour la même raison que des navigateurs consomment des boîtes de conserves quand ils n'ont plus de viande fraîche. Quand tu l'as remise à la lumière, elle a reformé de l'amidon dans toutes ses parties éclairées, donc sur les seules ouvertures inscrivant le mot Amidon. L'alcool, je viens de te le dire, a dissous la chlorophylle, et l'iode a coloré en bleu l'amidon. D'oii le résultat obtenu.
— Dites-moi, oncle Wilfrid, est-ce que le soleil est nécessaire pour faire cette expérience?
— Non. Apprends, si tu ne le sais, que la formation
de la chlorophylle et tout ce qui s'y rattache exige de la lumière, mais une lumière quelconque : celle d'une chandelle de suif y suffirait pourvu qu'elle soit d'une intensité suffisante pour, par exemple, permettre à un homme de vue normale de lire un journal.
M. Wilfrid Lapointe en était là de ses explications quand on frappa discrètement à la porte de son bureau. Une domestique entra.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-il.
— C'est le père Hormidas qui désirerait dire un mot à Monsieur.
— Faites-le entrer.
La domestique s'écarta et Hormidas apparut. Il avait l'air plutôt de mauvaise humeur.
— Monsieur Wilfrid, dit-il, je viens vous prévenir que je ne peux plus conserver Oscar.
— Qu'a-t-il encore fait? interrogea le maître, mais sur un ton où l'on pouvait deviner qu'il était habitué aux scènes de ce genre et d'avance prédisposé à l'indulgence.
— Tout à l'heure, expliqua le vieux jardinier, alors qu'il pleuvait à verse, j'ai été obligé de traverser le jardin, et je l'ai trouvé, Oscar, occupé savez- vous à quoi?
— A dévaliser les plates-bandes pour fleurir sa fiancée? demanda M. Lapointe en souriant.
— Non, à arroser!!!....
Juin. — Hormidas n'aime pas les roules. — Dissémination des plantes.
— Le Mélilot. — Le Trèfle. — La Vesce. — Feuilles simples et feuilles composées. — L'Anémone du Canada. — Le Pissenlit. — Le latex. — Le caoutchouc. — Le Milie-feuille. — La position des feuilles sur les tiges.
Le mois de juin avait ramené le soleil. Dès le premier beau temps, Georges s'était remis à faire avec le père Hormidas ce qu'ils appelaient leur école buissonnière. Unjour en partante la promenade, le jeune homme, tout plein des acquisitions nouvelles en Botanique qu'il devait à son oncle, en fit profiter, non sans quelque intime satisfaction, son vieux compagnon.
— Je suis très content, dit le vieux jardinier, que M. Wilfrid vous ait donné ces renseignement-; et j'espère bien qu'il vous en donnera beaucoup d'autres, spécialement sur les noms de famille des plantes. Car je n'en connais, moi simple herboriseur, que quelquesunes de ces familles, tandis que lui est un savant qui peut réciter ça comme le Notre Père. Si le père Hormidas eut écouté son élève, ils seraient partis tous les deux à travers champs au plus vite jusqu'aux bois prochains. La forêt exerce en efi'et une attraction puissante sur Greorges; jeune citadin, son mystérieux silence l'attire en produisant sur lui je ne sais quelle impression de délicieux effroi ; et puis, botaniste né, il devine qu'elle lui révélera beaucoup plus de surprises que l'uniformité des prés verts. Mais Hormidas dit avec autorité :
— Monsieur Georges, quand on veut apprendre quelque chose, croyez-en ma vieille expérience, il faut de l'ordre. L'homme qui veut prendre un trop gros fagot en perd la moitié en chemin.
— yui trop embrasse... manque le train, remarqua Georges en souriant.
— Justement, répliqua Hormidas? Donc nous verrons les choses les unes après les autres. Aujourd'hui, nous allons nous contenter d'explorer le bord des chemins.
— Mais nous n'y verrons que de l'herbe, dit Georges avec dans la voix quelque regret.
— Vous constaterez que ce qu'on y trouve n'est pas toujours méprisable, se contenta de répondre Hormidas.
Pendant quelque temps, le jardinier entraînant son compagnon, suivit la roule d'un pas décidé et le nez au vent, ce qui n'est pas l'attitude caractéristique dun botaniste, éminemment fureteur par état.
Il s'en expliqua :
— Les routes, je ne m'y arrête jamais.
— Pourquoi? demanda Georges.
— A cause des automobiles.
— Vous avez peur d'être écrasé, père Hormidas?
— Non, mais ces engins couvrent dépoussière toute la végétation qui les environne. Ah, je regrette le bon vieux temps où les chevaux des attelages ne projetaient que du crottin qui, lui, était utile aux plantes!
— Avouez pourtant que les véhicules rapides ont du bon, père Hormidas.
— Certes, et même, je l'avoue au point de vue botanique.
Jean-Louis Gagnon. 5
— Comment cela?
— Ils contribuent à la dissémination des végétaux en transportant les germes à dislance. On a remarqué, et c'est assez visible, que le long des voies de chemins de fer, il y a une flore spéciale souvent très différente de la flore des champs ou des forêts voisines. Les automobiles comme les trains et les bateaux, et les troupes d'hommes ou d'animaux en marches longues, contribuent donc à répandre des plantes nouvelles dans des régions où elles n'arriveraient pas sans eux.
— Je comprends que les bêtes qui se déplacent emportent des graines dans leurs fourrures, dit Georges, mais les hommes, à moins que ce ne soit volontairement, comment peuvent-ils le faire ?
— Et quand ce ne serait qu'à la plante de leurs pieds ! répartit le père Ilormidas.
— A la plante de leurs pieds? fit le jeune homme.
— Oui ; des régiments qui accomplissent de longues marches entraînent avec la boue du chemin bien des semences. Par exemple, j'ai lu quelque part qu'après la guerre de 1870 entre la France et l'Allemagne, le territoire français qui avait été envahi par les Prussiens s'enrichit de plus de sept cents espèces nouvelles de plantes. Mais voici un chemin, suivons-le. Et tout en s'engageant sur cette voie nouvelle, le père Hormidas continua :
— Nous avonsici, au Canada, une plante de prairie très commune qui est d'importation étrangère, le Mélilot. Il nous est arrivé d'Europe, nécessairement par un bateau, et l'on observe qu'il gagne d'année en année vers l'Ouest,, et savez-vous par quelles voies ?
— Par les voies de chemins de fer.
— Qu'est-ce que c'est que ça, le Mélilot?
— Ce que nous appelons le Trèfle d'odeur blanc ou jaune. Il appartient en effet à la même famille que le Trèfle. Comme leur nom populaire l'indique, les Mélilots
Fig. 20. — Le Mélilot ou Trèfle d'odeur. De la famille des Légumineuses. Plante fourragère.
ont une odeur parfumée et on les emploie, pour cette raison, pour parfumer le linge dans les armoires. Comme celles du Trèfle, leurs fleurs sécrètent du nectar qui les font rechercher des abeilles pour la fabrication de leur miel. Tenez, du Trèfle en voici. Ses fleurs sont rouges mais il en existe des variétés à fleurs jaunes, blanches, roses. Ce sont des Légumineuses auxquelles on donne souvent le nom de Papilionacées parce que leurs fleurs
ont l'air d'un papillon posé. Je vous les ai déjà décrites, vous vous rappelez?
— Oui, dit Georges qui cueillit plusieurs pieds de Trèfle pour sa collection.
— Attendez, dit le père Hormidas qui se mit à cher-
Fig. 21. — Le Trèfle.
Légumineuse fourragère à fleurs réunies en capitule.
cher attentivement sur le bord du champ qu'ils suivaient.
Au bout d'un instant, il revint en disant :
— V^oici mon affaire.
Et il tendit à son élève une plante nouvelle :
— C'est une Vesce ou, si vous le préférez, un Pois sauvage. Remarquez d'abord que sa fleur ressemble à celle du Trèfle, ce qui est une indication que ces deux plantes appartiennent à la même famille. D'autre part, voyez-vous ses feuilles?
— Oui, répondit Georges, étonné de la question. En voici une, ajouta t-il en arrachant ce qu'il croyait être l'organe demandé.
. — Pas du tout. Ce que vous avez en main, c'est non une feuille, mais une foliole, c'est-à-dire une partie seu-
Fig. 22. — Le Pois sauvage ou vesce.
Légumineuse fourragère; la feuille est composée de plusieurs folioles.
Certaines folioles de l'extrémité sont transformées en vrilles.
lement d'une feuille. La feuille ici est ce que l'on nomme composée, par opposition avec les feuilles simples, celles du Lilas, par exemple; au lieu d'être formée d'une seule pièce, elle comprend de nombreuses folioles qui, chez cette Légumineuse sont disposées comme les plumes d'une flèche. Dans d'autres plantes, par exemple le Marronnier d'Inde, les folioles, toutes attachées au même point à l'extrémité du pédoncule, ressemblent à un éven-
lail. Et, je vais sans doute bien vous étonner, ces espèces de tortillons en vrilles qui se trouvent à l'extrémité de ces feuilles de Vesce sont, elles aussi, des folioles, mais modifiées pour servir d'accrochoirs à la plante qui est grimpante. Retenez que le Trèfle, la Vesce et le Mélilot
Fig. 23. — Anémone du Canada.
Fleur des champs humides de la famille des Renonculacées.
constituent un fourrage très précieux pour nos animaux domestiques herbivores.
— Ça, au moins, ce ne sont pas des plantes de jardins, suggéra malicieusement le jeune homme.
— Erreur, des Trèfles incarnat, je vous en montrerai dans le jardin de M. Wilfrid. Leur chaude couleur
rouge leur mérite bien cet honneur... si c'en est un.
Georges se pencha et cueillit une fleur d'un blanc nacré, et la tendant au père Hormidas :
A TRAVErxS LES CHAMPS ET LES BOIS 71
— Et ça, deraanda-t-il, qu'est-ce que c'est?
— Une Anémone du Canada. Voyez, elle est montée, solitaire, sur un long pédoncule. Ses caractères, et spécialement le grand nombre de ses étamines, vous permettront facilement de reconnaître qu'elle appartient à la même famille que les Boutons d'Or et qui est... vous vous rappelez?
— Celle des Renonculacées.
— Exactement. Souvenez-vous, ce n'esl pas inutile de le savoir, — que les plantes de cette famille sont vénéneuses. A ce propos, je vous conseille de ne pas porter à votre bouche des fleurs inconnues de vous, ni d'ailleurs en général des plantes quelconques. Vous pourriez tomber sur une fleur dangereuse.
— Est-ce que, interrogea Georges, ce serait mortel de les sucer?
— Mortel, c'est beaucoup dire, en nos pays du moins; mais ce ne serait jamais sans danger plus ou moins grave selon les cas, et pour le moins toujours désagréable. Dans cette famille des Renonculacées, il y a précisément une fleur, l'Aconit, qui sécrète un poison assez violent.
— Mais pourquoi me dites-vous de ne sucer aucune plante, même celles que je connaîtrais bien?
— Parce que vous pouvez toujours craindre qu'elle ne soit souillée plus ou moins. Tenez, je vous parlais de suc désagréable ; sucez légèrement ceci.
Et le jardinier présenta à son pupille une plante qu'il venait d'arracher.
— Mais c'est une Dent de lion, observa Georges,
— Oui, ou si vous voulez, un Pissenlit.
Georges hésitait'à la mettre dans sa bouche.
— Ne craignez rien; elle ne vous empoisonnera pas, dit le père Hormidas.
Le jeune homme introduisit avec précaution la queue de cette fleur entre ses lèvres.
Fig. 2i. — Dent de Lion ou Pissenlit.
De la famille des Composées. A des fleurs en capitules et sécrète un latex
— Pouah! fit-il en la recrachant aussitôt, que c'est amer!...
— Ramassez cette plante, conseilla le père Hormidas avec beaucoup de calme; il y a encore quelque chose à y observer.
Georges s'exécuta.
— Pressez cette queue d'une fleur flétrie entre vos doigts : voyez, il en sort une sorte de lait qu'on nomme le latex. C'est cette substance qui est la cause de l'amertume de la plante.
— Est-ce un poison? demanda le jeune homme, un peu inquiet.
— Non, ce n'est qu'un purgatif!
Et comme l'élève es([uissait une légère grimace, le professeur se hâta d'ajouter en souriant :
— Mais je crois que vous en avez trop peu avalé pour qu'il produise son effet. Le latex n'est pas sans utilité industrielle, celui de certaines plantes du moins : k caoutchouc, par exemple, est fait du latex de certains arbres des pays chauds. Ne me demandez pas leurs noms, je les ignore. Les arbres à caoutchouc sécrètent en abondance des liquides du genre de celui-ci. On les obtient en faisant dans leurs tiges des incisions sous lesquelles on attache de petits pois pour les recueillir. Une matière épaisse monte à leur surface quand ils sont laissés en repos comme la crème monte sur le lait; on l'enlève, on la fait légèrement chauffer pour qu'elle se coagule, on y ajoute du soufre et voici du caoutchouc.
— Pourquoi y ajoute-t-on du soufre ? demanda Georges.
— Pour empêcher le caoutchouc de devenir collant en s'échauffant : c'est ce qu'on appelle le vulcaniser. Seulement du soufre, il ne faut pas trop en mettre, sans quoi le caoutchouc deviendrait cassant; ce serait alors de l'ébonite avec quoi on fabrique des disques de phonographes, et des stylographes.
Georges allait de découverte en découverte. Le père Hormidas n'avait pas fini ses explications qu'ayant mis soigneusement la fleur de Pissenlit dans sa longue boîte de botaniste qui lui battait le flanc, ses yeux attentifs rencontrèrent sur le bord du chemin une plante qui lui parut
siixgulière à cause de la petitesse de ses fleurs blanches et les découpures très fines de ses feuilles.
— C'est de THerbe à dinde, répondit son vieux compagnon à son interrogation.
— Quel nom bizarre!
— On la nomme ain,si dans les campagnes parce que.
Fig. 25. — Le Mille-Feuille ou Herbe a dinde. De la famille des Composées à feuilles alternanles découpées en folioles.
les cultivateurs la mélangent à du lait caillé pour nourrir les dindonneaux.
— Elle n'a pas d'autre nom ?
— On l'appelle aussi le Milie-feuille.
— Je comprends ça, s'exclama Georges, car ses feuilles, si elles sont petites, sont nombreuses.
— Ses folioles, voulez-vous dire.
— C'est comme chez le Pois sauvage alors ?
— Oui. Remarquez que les feuilles réelles sont
alternes, ce qui veut dire qu'il n'y en a qu'une à chaque nœud et que leur position varie d'un nœud à l'autre de sorte que si on tirait une ligne unissant tous leurs points d'attache, elle se déroulerait en spirale sur la tige.
— Mais n'en est-il pas de même chez toutes les plantes?
— Non, les feuilles des plantes, qui naissent toujours ^ux nœuds de la tige et jamais dans les espaces qui les
Fig. 2G. — Disposition des feuilles sur la tige. A gauche, feuilles alternes. Au milieu, feuilles opposées. A droite, feuilles
verticillées.
séparent, peuvent être uniques à chaque nœud et alternantes, comme ici dans le Mille-feuille, ou bien groupées au même nœud, soit à deux et opposées l'une à l'autre, ou bien à beaucoup au même nœud, et alors on dit qu'elles sont verticillées. Les pédoncules de toutes les feuilles s'élargissent au point d'attache, et cet élargissement s'appelle la gaîne parce que quelquefois, comme dans le blé, il engaîne la tige à la façon d'un cornet.
— Vous venez de dire que les feuilles naissent toujours aux nœuds des tiges, observa Georges, mais je n'ai
pas cette impression en regardant les arbres. Il me semble que les feuilles y sont apparues n'importe où.
— C'est une erreur d'observation, répondit le père Hormidas. En réalité, si nombreuses que soient les feuilles sur une plante, elles apparaissent toujours
Fig. 27. — Feuille de Graminée avec la caîne bien marquée.
Chez la plupart des autres familles, la gaîne est un élargissement du pétiole,
mais peu engainant.
d'abord sur un nœud qui, quelquefois a cessé d'être visible, et ensuite en un point précis de ce nœud, si précis qu'on peut le déterminer d'avance, puisque dans le cas des feuilles alternes par exemple, il se trouve sur une spirale à tours réguliers. La disposition des feuilles est si peu laissée au hasard que même leur position dans l'espace est fixée : toutes tournent leur surface la
plus verte vers le ciel, de façon à ne rien perdre des rayons qu'elles reçoivent, et jamais deux ou plusieurs feuilles ne se recouvrent, ce qui empêcherait le fonctionnement de celles qui seraient recouvertes. Est-ce beau, ça? Penser que dans un chêne les millions de feuilles de l'arbre travaillent toutes à rendement maximum sans se gêner les unes les autres ! Ah, Celui qui a fabriqué cela, connaissait son métier !. . .
Sur ces paroles, nos amis s'en revinrent à la maison, le vieux jardinier fumant sa pipe, Georges babillant, tous deux fort satisfaits de leur matinée.
Encore la pluie. — Les Erables. — Différentes sortes d'Erables. — L'Erable à sucre. — La récolte de la sève. — Ce que c'est que l'aubier dans un tronc d'arbre. — Les chaudières. — La transformation de la sève en sirop et du sirop en sucre. — Rendement et sous-produits. — L'Arbre sacré.
Un proverbe dit : « Après la pluie vient le beau temps » ; mais la réciproque est vraie et Georges s'en aperçut bien en ce commencement de juin. Le ciel se couvrit et la pluie commença à tomber.
Le jeune homme, ne pouvant sortir, s'attachait aux pas de son oncle et celui-ci se prêtait volontiers à lui fournir des éléments de travaux botaniques.
Un jour qu'ils parlaient entre eux, M. Wilfrid Lapointe interrogea son neveu sur ses intentions d'avenir.
— Avant d'arriver ici, répondit celui-ci, j'hésitais ; maintenant je n'hésite plus, je ferai de l'agriculture.
— Excellente idée, dit M. Wilfrid avec satisfaction. Eh bien, je vais t'indiquer une orientation utile dans ce sens : cultive les Erables à sucre.
— Comme tout le monde au Canada, je sais, bien entendu, ce que c'est que les Erables à sucre; mais en fait, ayant toujours habité la ville, je possède sur ce point des idées plutôt... comment dirai-je?
— Théoriques, compléta charitablement M. Wilfrid.
— Oui, précisément : théoriques,
— Je vais donc, dit M. Wilfrid Lapointe, te donner quelques détails sur ce sujet. Il est inutile, je crois, que j'insiste sur l'utilité du sucre dans l'alimentation humaine. Tu aimes trop les desserts sucrés pour n'en être pas convaincu.
Georges rougit un peu, car il est vrai que la gourmandise est son péché mignon.
— Ne t'en excuse pas, continua son oncle qui avait surpris son léger mouvement de vergogne. Le sucre est en effet un aliment de toute première valeur, et le plaisir qu'il te procure est une indication qu'il répond à un instinct de ton organisme. Il est, comme on dit, énergétique, ce qui signifie que c'est un combustible qui brûle entièrement dans nos cellules et leur livre une grosse quantité d'énergie. Or, le sucre se trouve de par le monde dans deux végétaux types : la Canne à sucre qui ne pousse que dans les régions à température moyenne très élevée et la betterave, productrice de sucre des pays tempérés. C'est l'honneur et le profit des Canadiens de savoir l'extraire d'une autre plante^ l'Erable
— L'Erable ne pousse-t-il donc qu'au Canada ? interrogea Georges.
— Non, il existe en bien d'autres pays, en France par exemple.
— Alors, comment se fait-il qu'on n'en tire du sucre que chez nous ?
— Entendons-nous bien. Il y a Erable et Erable. Sur la centaine d'espèces de cet arbre existant ici, trois seulement à ma connaissance donnent une sève sucrée ; et parmi ces trois, une seule mérite vraiment le titre d'Erable à sucre. Il faut ne pas confondre cette dernière avec les deux autres qui sont l'Erable rouge ou Plaine rouge et l'Erable blanc ou Plaine blanche. Le premier esthabillé d'une écorce grise; ses fleurs sont rouges et, en automne, ses feuilles vieillissantes deviennent écartâtes; ses rameaux et ses bourgeons sont eux-mêmes de cette belle couleur plus ou moins accusée. Sa taille moyenne est de soixante-dix pieds et son diamètre de deux. Il pousse de préférence dans les lieux humides. Le second, l'Erable blanc, moins commun que le précédent, se rencontre surtout dans les parcs ou sur le bord des routes, planté là par l'homme pour la beauté de son port. Il a l'écorce grisâtre; ses rameaux jeunes sont verdâtres et rougissent quelque peu en vieillissant; ses bourgeons sont rouges comme du sang, tandis que ses fleurs sont d'un jaune vert. Ses feuilles, d'un magnifique vert brillant par dessus, ont le dessous à reflets argentés et sont montées sur une longue queue rouge.
Ces deux espèces peuvent être intéressantes par les qualités de leur bois et leur valeur ornementale; mais
rien ne surpasse pour nous autres, Canadiens, l'Erable à sucre qu'on nomme aussi Erable gris ou Erable dur. Il est proprement notre arbre national et sa feuille est notre emblème. Il a l'écorce grisâtre, les fleurs jaunes verdàtres en éventail, les rameaux bruns qui portent
Figp. 28. — Feuille d'Erable a sucre.
des bourgeons pointus de la couleur du sang. Ce qui lui donne sa supériorité sur tous les autres arbres de notre pays, c'est l'abondance de sa sève sucrée,
— Comment en extrait-on le sucre? demanda Georges.
— J'y viens. Cette opération se fait au printemps. Tu n'ignores pas qu'à ce moment une poussée active de sève monte dans toutes les plantes. Donc, vers le milieu de mars en cette région, un peu plus tard dans les régions
plus au nord, les sucriers se mettent à l'œuvre. Il importe qu'ils choisissent bien leur moment de commencer la récolte, ni trop tôt, ni trop tard, car la première sève étant la plus sucrée, donne le sirop le plus riche en sucre. Ils doivent tenir compte de l'état météorologique car, on l'a remarqué, les jours clairs et ensoleillés sont propices à la coulée de la sève, tandis que le vent l'arrête. La circulation du liquide dans la plante est fort sensible aux facteurs de cet ordre : elle a besoin d'une température régulière et normale : une chaleur excessive l'empêche comme une gelée trop marquée.
— Mais comment peut-on se rendre compte que le temps est bon?
— Par un essai. Les Erables étant groupés en érablières ou, comme disent les professionnels, en sucreries, il y a forcément des arbres plus exposés que les autres au froid, ce sont ceux, tu le devines, qui se trouvent au Nord. Donc on choisit un arbre exposé au Nord et on l'entaille. Si la sève se met à couler et que cette coulée se prolonge bien régulièrement pendant plusieurs heures, c'est le moment d'opérer en grand.
— Cette entaille, il faut sans doute la faire en haut de l'arbre?
— Non point: le meilleur rendement est donné par une entaille située à environ trois pieds du sol. On la pratique d'ordinaire du côté du Sud pour qu'elle soit exposée aux rayons du soleil, mais ce dernier délail n'a pas grande importance.
— Ça se fait avec un couteau?
— Non; bien que l'on nomme cette opération une
Jean-Louis Gagnon. G
entaille, ce qui éveille l'idée d'une fente, en réalité, c'est un trou fait avec une mèche, car il ne faut pas enlever 1 ecorce autour de la blessure. Sa profondeur doit être de deux pouces au minimum et de huit au maximum, et naturellement elle est d'autant plus grande que l'arbre est plus gros, de façon à ne jamais dépasser l'aubier. Georges, à ce mot, fronça les sourcils de telle sorte
Fig. 29. — Ce que l'on voit dans un arbre coupé transversalement.
A l'extérieur, Técorce mince. Puis une zone plus claire : c'est l'aubier où circule la sève. L'aubier est la partie vivante de la tige. Au centre, le cœur fait de bois mort. Les couches d'accroissement annuel sont disposées en circonférences concentriques.
que son oncle se rendit compte qu'il ne le comprenait pas.
— Tu ne sais pas, dit-il, ce que c'est que l'aubier?
— Pas trop, avoua Georges.
— Et même pas assez, je crois, répliqua M. Wilfrid Lapointe en souriant. Je vais donc te l'expliquer en passant. Si tu regardes un tronc d'arbre coupé transversalement, tu aperçois sous l'écorce deux régions concentriques bien délimitées, l'une plus extérieure est plus claire^ l'autre centrale est de ton plus sombre. La partie centrale est le cœur, fait d'un tissu de bois mort;
la partie extérieure au contraire est bien vivante; c'est celle où se trouvent les vaisseaux conducteurs de la sève : c'est l'aubier.
— Mais, observa Georges, dans un arbre coupé, on voit aussi des ronds de plus en plus larges, du centre à l'écorce.
— Oui, ils marquent les zones d'accroissement de chaque année. Chacun de ces ronds, comme tu dis, est
Fig. 30. — Une goutterelle ou chalumeau.
en réalité fait de deux zones circulaires appliquées l'une contre l'autre, une plus claire, c'est le bois de printemps, l'autre plus foncée, c'est le bois d'automne; de sorte qu'il suffit de compter le nombre de ces doubles circonférences pour connaître exactement l'âge de l'arbre coupé que l'on a sous les yeux. Ceci posé, tu comprends que le sucrier n'a aucun intérêt à entamer le cœur de l'arbre, puisqu'il est certain de n'y pas trouver de sève; et donc quand les ripes de sa mèche lui apparaissent brunes, il ne doit pas pousser plus avant, mais au" contraire revenir en arrière dans l'aubier. L'entaille faite, il y introduit sa goutterelle avec précaution pour ne pas fendre l'écorce ni comprimer l'aubier. — C'est quoi, une goutterelle? demanda Georges.
— Une sorte d'entonnoir métallique tout simplement, qui canalise la coulée.
— Est-ce qu'on peut faire plusieurs entailles sur le même arbre ?
— Assurément, mais le mieux est de n'en faire qu'une pour ne pas trop fatiguer cet arbre, car c'est une véri-
Fig. 31. — Chaudière en place avec son couvercle relevé.
table saignée que l'on pratique sur lui. A chaque goutterelle est suspendu un seau communément nommé chaudière. Autrefois, ces chaudières étaient en bois et tu entendras encore de vieux sucriers soutenir que le bois est préférable au métal et donne un goût agréable au sirop. C'est une erreur, et l'emploi des chaudières métalliques, plus commodes à manier et à maintenir en un état de propreté qui s'impose, se généralise de plus en plus. On prend d'ordinaire des chaudières à bord
non circulaire mais un peu ovale pour pouvoir mieux les adapter au tronc de l'arbre; leur capacité est d'environ quatre gallons. Elles doivent être munies d'un couvercle qui protège la sève écoulée contre toutes sortes de saletés, feuilles, poussières, branches, insectes, susceptibles de tomber dedans.
— Et même sans doute contre la pluie qui allongerait le sirop, remarqua Georges judicieusement.
— Précisément. Toutefois il importe que ces couvercles ne ferment pas hermétiquement les récipients.
— Pourquoi donc?
— Afin que l'air circulant sur la sève recueillie en empêche la fermentation. Au milieu de la sucrerie, il y a une grande chaudière centrale, un réservoir de cent à cent vingt gallons, qui reçoit la récolte au fur et à mesure qu'elle se produit. Cette sève est ensuite portée à l'ébullition, opération pendant laquelle les substances albuminoïdes qu'elle contient montent à la surface comme une crème : on enlève cette mousse avec des écumoirs en treillis.
— Mais pourquoi la fait-on bouillir? demanda Georges.
— Pour chasser l'excès d'eau et par conséquent concentrer le sirop jusqu'à une certaine densité fixée par la loi fédérale. Ce sirop, on le filtre au moyen de poches allongées en feutre ou en flanelle du pays, pour le débarrasser de ses minéraux constituant ce que l'on appelle le marc de sucre, et on le coule enfin dans de grands bidons à lait dont se servent les cultivateurs et que l'on conserve dans des endroits frais.
— Quel effet produirait sur lui une trop grande fraîcheur ?
— Elle le ferait cristalliser. Pour transformer ce sirop en sucre, il suffira de le faire cuire et, quand le sucre a pris son grain, de le verser dans des moules convenables.
— En somme, demanda Georges, combien un Erable peut-il donner de livres de sucre par saison?
Fig. 32. — Le filtre pour le sirop.
— Cela dépend des régions : dans les cantons de l'Est, le rendement peut aller jusqu'à trois livres, tandis que dans notre région d'en bas de Québec, la moyenne est au maximum, rarement atteint, de deux livres. Tu vois qu'une érablière d'une certaine importance, comptant par exemple de trois mille à cinq mille arbres, constitue une véritable richesse. Sans compter qu'en dehors du sucre proprement dit, la sève d'Erable fournit au cultivateur intelligent des sous-produits non méprisables, comme le sable de sucre arrêté par les filtres, et même du vinaigre. N'oublie pas, Georges, conclut
M. Wilfrid Lapoiiite, que pour nous Canadiens, l'Erable est, comme le dit une de nos vieilles chansons. a L'arbre sacré, V arbre de la Patrie ».
Oscar fume. — Ses idées personnelles sur la nécessité de l'arrosage des jardins. — Le Tabac et sa culture. — Nécessité du sarclage.
— Préparation du Tabac. — L'Euphorbe Réveille-matin. — Les poisons des Euphorbiacées.
En arrivant ce matin-là au jardin pour prendre le père Hormidas, Georges trouva celui-ci occupé, à son ordinaire, à houspiller Oscar. Georges qui a bon cœur et prend en pitié ce pauvre garçon, remarquant qu'il avait à la bouche une pipe neuve dont il tirait de trop abondantes bouffées, en prit occasion pour tenter de créer une diversion à la colère du vieux jardinier.
— Tiens! fit-il étonné, tu fumes donc, Oscar?
— Oui, répondit linterpellé, oui. Monsieur Georges, depuis hier soir.
— Depuis hier soir???..,
— Parce que ma fiancée m'a offert hier cette belle pipe. Alors, vous comprenez...
— J'étais en train de lui dire, grommela le père Hormidas du côté de Georges, que pour avoir le droit de fumer, il faut être un homme.
— J'ai l'âge, objecta Oscar.
— Et pour être un homme, continua imperturbablement Hormidas, il faut travailler comme un homme. Tu n'aurais que quatorze ans et tu travaillerais dur, je
88 A TliAVERS LES CHAMPS ET LES BOIS
te dirais : Oscar, bourre ta pipe et lance de la boucane. Tu en as vingt- cinq et tu ne fais rien, je te dis : Tu n'as pas droit à la pipe.
Ayant ainsi parlé, le vieux jardinier tira de sa poche une vessie de porc gonflée de tabac et se mit à bourrer sa propre pipe encore chaude.
Georges s'aperçut que pour sauver Oscar, il avait choisi un mauvais terrain; il s'orienta d'un autre côté :
— A propos, dit-il en riant au grand garçon efllanqué ; il paraît que l'autre jour tu arrosais le jardin sous une pluie battante.
— C'est donc que je ne demande pas mieux que de travailler! répliqua Oscar, non sans logique.
— Avoue, dit Georges, que c'était là du travail inutile.
— Mais non.
— Comment ça? fit Hormidas étonné.
— Non, parce que l'eau de pluie, c'est bon pour les plantes sauvages, mais les plantes cultivées, il leur faut de l'eau d'arrosage.
— Tu as trouvé ça tout seul? demanda pince-sansrire le vieux jardinier.
— Bien sûr. A preuve que les plantes des champs qui ne sont jamais arrosées que par la pluie ne deviennent jamais aussi belles que les plantes de jardins qu'on arrose avec un tuyau.
Devant ce raisonnement ingénu, le père Hormidas demeura un instant coi, puis il haussa les épaules et dit simplement :
— Oscar, tu es encore plus bête que je croyais, parce que tu l'es par raisonnement.
Et il ajouta :
— Partons en campagne, Monsieur Georges.
En cheminant, le vieux jardinier parla du tabac et de sa culture. Il y avait été incité par un mot de Georges.
— Moi aussi, je fumerais volontiers, mais mon père qui ne fume jamais m'a assuré que fumer était mauvais pour la santé.
— Je ne sais pas, répliqua le père Hormidas, si le tabac est mauvais pour la santé. Il y a des gens qui le disent. Peut-être bien pour certaines personnes. Et je croirais volontiers qu'il en est du tabac comme de bien d'autres choses, l'alcool, le vin, ou même simplement le sucre, ça fait du mal si on en abuse. Pour mon compte, je n'ai jamais remarqué que le tabac me faisait du tort, bien que je fume depuis quarante-cinq ans. C'est probablement parce que je n'en abuse pas.
Cette dernière réflexion laissa Georges rêveur. Depuis qu'il fréquentait le père Hormidas, il ne pouvait se rappeler l'avoir vu un seul moment sans sa pipe à la bouche et Georges se demandait avec curiosité quand pour ce brave homme pouvait bien commencer l'abus du tabac. Mais par politesse, il ne fit aucune réflexion.
— D'ailleurs, continuait son compagnon, si le tabac a quelques inconvénients, il a bien ses avantages, ne fut-ce que pour chasser les moustiques. Sans compter que sa culture est une richesse pour les cultivateurs qui la pratiquent.
— Le tabac est une plante, dit Georges, par conséquent tout ce qui le regarde m'intéresse. Dites-moi donc père Hormidas, tout ce que vous en savez.
A TRAVEIiS LES CHAMPS ET LES BOIS
— Je veux bien. J'ai lu que le tabac appartient à la même famille que les pommes de terre et les tomates qui est celle des Solanées. Ce sera facile de vous en procurer pour notre herbier dans le voisinage de Montréal oi^i, vous le savez, cette culture est pratiquée en grand.
Fig. 33. — Le Tabac.
De la famille des Solanées. A gauche, aspect d'un pied fleuri. A droite,
aspect d'une feuille.
Ne croyez pas que le tabac pousse tout seul : il nécessite des travaux considérables et des soins attentifs. On le sème au mois d'avril dans des couches chaudes sous châssis vitrés. Il y lève. Au mois de juin, on arrache les plantes déjà grandelettes pour les transplanter dans des terres qui ont été bien labourées au précédent
A TRA VEfiS LES CHAMPS ET LES fiOIS 91
automne et mises en fertilité au dernier printemps. Ces petites plantes il faut les proléger : pour cela, on les entoure chacune d'un casseau de bouleau. En juillet, on sarcle.
— Qu'est-ce que c'est que ça, sarcler? interrogea Georges.
— Sarcler, c'est enlever les mauvaises herbes qui envahissent un champ cultivé.
— Père Hormidas, dit le jeune homme, je serai peutêtre ridicule en vous demandant de m'expliquer quelque chose à quoi j'ai déjà pensé sans pouvoir le comprendre.
— Dites toujours, répondit le vieux jardinier, on n'est jamais ridicule quand on cherche à s'instruire.
— Voici. Je me suis posé plusieurs fois la question : pourquoi arrache-l-on les mauvaises herbes?
Sur un mouvement d'étonnementd'Hormidas, Georges se hâta d'ajouter :
— Dans les jardins, cela peut se comprendre à la rigueur, à cause de l'aspect général qui doit être net et propre. Mais dans les bois et les champs, personne ne sarcle et les plantes n'ont pas l'air d'en souffrir. Elles y vivent très bien.
— Qu'elles y vivent, répondit le jardinier, je vous le concède, et encore sous quelques réserves que je vous dirai. Qu'elles y vivent aussi facilement que vous le pensez, moi je ne le pense pas. C'est d'ailleurs assez clair. Dites-moi, Monsieur Georges, aimeriez-vous mieux être avec cinq personnes pour manger un poulet ou avec trente?
— Sûrement avec cinq, répondit Georges amusé.
— Eh bien! les plantes sont comme vous et si elles savaient parler, elles nous diraient sans doute que moins on est serré à table, plus on a de chance de manger à sa faim. Car remarquez bien que la quantité de nourriture mise à leur disposition par la nature dans un endroit
Fig. 34. — Le Tabac.
Aspect de la fleur qui est formée d'un calice soudé à 5 sépales, d'une corolle soudée à 5 pétales et porte 5 étamines et un pistil formé de deux poches soudées contenant de nombreux ovules.
donné n'est pas illimitée. Par conséquent, si sur une surface de terrain large comme ma main, vous mettez dix pieds de plantes, il y a des chances pour qu'ils ne grandissent pas beaucoup; il y en a même pour que quelques-uns meurent jeunes.
— Pourtant, insista Georges tenant à son idée, voyez les arbres des forêts, ils se portent bien, eux, et ils sont cependant non seulement tout près les uns des autres»
mais encore envahis à leur base par toute une végétation touffue qui n'a pas l'air, elle non plus, de se mal porter.
— Oui, mais c'est que les habitants des forêts sont munis de longues racines qui leur permettent d'aller chercher leur nourriture à de grandes distances. De plus l'alimentation y est surabondante, parce que les feuilles qui tombent chaque automne enrichissent en se putréfiant le sol de leurs détritus, véritables éponges où l'humidité se maintient. Et puis enfin beaucoup de plantes disparaissent avant d'avoir pu se développer.
— Vraiment ?
— Tenez, j'ai lu qu'on avait fait l'expérience suivante : Un jardin clos de murs où il y avait toutes sortes de plantes a été laissé à lui-même pendant plusieurs années. Après cinq ans, on a constaté qu'il n'y restait plus que des fraises et des violettes. Cinq ans après, les seules violettes y subsistaient
— C'est le triomphe de la modestie, dit gaîment Georges. Mais comment explique-t-on que les violettes, ces plantes en apparence si fragiles, aient tenu alors que toutes les autres disparaissaient ?
— C'est que dans la lutte pour la vie qui s'exerce entre les plantes comme entre les animaux, elles avaient sans doute sur les autres espèces végétales une supériorité peu visible mais réelle, une force de résistance particulière, une facilité à supporter un jeûne temporaire, que sais-je. Donc, chaque fois qu'un cultivateur sarcle son champ, il travaille en faveur des plantes qu'il y laisse et oui, mieux nourries, se développent davantage
et plus vite. Et ceci nous ramène au Tabac. On sarcle le Tabac. Au commencement d'août, on l'arrête en l'étêtant et en l'édrageonnant.
— Je ne comprends plus, dit Georges.
— Etêter, cela veut dire couper la tête, par conséquent les fleurs au-dessus des feuilles qui sont groupées à la partie inférieure du pied. Edrageonner, cela signifie enlever les drageons, c'est-à-dire les rejetons.
— Mais pourquoi ce massacre ?
— Comme je viens de vous le dire, pour arrêter la plante, autrement dit pour concentrer toute sa sève sur les seules feuilles. Grâce à cette opération, toutes les matières qui font la valeur marchande du Tabac s'accumulent dans les feuilles. Au bout de trois ou quatre semaines, ce travail intérieur est accompli.
— Comme c'est long et compliqué tout cela ! dit le jeune homme. Je ne croyais pas qu'il y avait si loin du pied de tabac à votre pipe, père Ilormidas !
— Ce, n'est pas fini, reprit celui-ci. Pour que tout se passe bien, il ne faut pas que le Tabac gèle sur pied, et il y a à cette époque une certaine nuit que nos cultivateurs de Tabac redoutent beaucoup, celle de la Saint-Louis, entre le 25 et 26 août; si cette date critique se passe sans encombre, nos vieux estiment qu'ils sont pour dix jours encore tranquilles au sujet de la gelée. On coupe alors les plantes que l'on laisse sécher sur place pendant quelques heures, puis on les enlatte.
— Cela veut dire ?...
— Cela veut dire qu'on les dispose sur des lattes qu'on charroie jusqu'aux séchoirs sur des chariots spéciaux
dont chacun peut emporter d'un coup environ cinq cents plantes, réparties sur soixante-quinze latles. Les séchoirs sont des baraques aérées par le toit et par des portes de côté. On y laisse les plantes pendant deux mois, puis, à la fin de l'automne on les dépend. Il ne reste plus au producteur qu'à les trier en feuilles de dessous, feuilles de
Fig. 35. — L'Euphorbe, De la famille des Euphorbiacées. Dans celte famille, les tiges produisent un latex qui est un poison parfois violent. Les fleurs sont unisexuées : à. étamines ou à pistil.
pied et feuilles de dessus, et à les mettre en ballots pour les expédier au commerçant, à moins, bien entendu qu'il ne les vende directement lui-même aux consommateurs. Le commerçant les fait fermenter, pui ils sépare celles qu'il destine à la fabrication des cigares et celles qu'il destine à la fabrication du tabac de pipe: les premières il les met en caisses, les autres il les met en ballots. Quelle que soit d'ailleurs leur destination, il
les laisse mûrir un an au moins encore à l'entrepôt avant de les rendre libres à la consommation.
— Combien le Canada produit-il de tabac par an ? demanda Georges.
— Environ 30 millions de livres, un peu moins que ce qui est nécessaire à sa consommation qui est d'environ 35 millions de livres.
Durant le cours de cette conversation, Georges et le père Hormidas avaient gagné les champs. Celui-ci cueillit une plante sur le bord du chemin et la tendit à son compagnon :
— Pour votre collection, dit-il; c'est une Euphorbe Réveille-matin.
Georges prit la plante et l'examina :
— Elle rejette du latex, constata-t-il; il ne faut pas la la sucer.
— D'autant moins, déclara le vieux jardir'er, que dans la famille des Euphorbiacées à laquelle elle appartient, ce latex est un poison parfois assez violent. C'est même pour cela, ajouta-t-il non sans malice, qu'on emploie ces plantes en pharmacie.
— Je ne savais pas, dit Georges mi-sérieux, mi-plaisantin, que les pharmaciens avaient pour fonction d'empoisonner le public.
— Entendons-nous. Pris en dose légère, les poisons les plus violents peuvent être bons pour la santé. Vous ne nierez pas que par exemple l'huile de ricin ne soit quelquefois utile? Et pourtant le Ricin est une Euphorbiacée.
— C'est du latex, l'huile de Ricin?
— Non, on l'extrait de la graine et non de la tige de cette plante.
— C'est également une Eiiphorbiacée que (e Manioc brésilien dont on fabrique le tapioca qui est excellent. On l'extrait des rhizomes de la plante après en avoir enlevé le poison.
— Les rhizomes? fit Georges, vous ne m'avez pas encore parlé de cela.
— Certaines plantes, expliqua le père Hormidas, au lieu de lancer leur tige dans l'espace, les couchent dans la terre et ne dressent que leurs branches : ces tiges souterraines, c'est ce qu'on appelle des rhizomes.
— Cette Euphorbe, elle est dangereuse? demanda Georges.
— Son latex est corrosif. Des gens de la campagne s'en servent quelquefois à cause de cela pour enlever des verrues. Ils ne courent pas grand risque. Mais ceux qui s'en frottent les yeux sous prétexte que cela les fait se réveiller de bonne heure commettent une imprudence qui pourrait bien un jour leur coûter cher.
Georges examinait l'Euphorbe qu'il avait en mains :
— Ses feuilles sont d'un beau vert, dit-il, mais quelles curieuses petites fleurs jaunes elle a !
— Plus curieuses encore que vous ne le pensez sans i'oute, remarqua son compagnon. Vous les examinerez à loisir dans votre chambre et vous remarquerez que les unes n'ont que des étamines, les autres que des pistils. Ici les sexes sont séparés.
Ils cheminèrent un moment. Georges demeurait silencieux. Il était évident que son esprit était en travail
Jean-Louis Gagnon. 7
concentré. Soudain il demanda au vieux jardinier :
— Père Hormidas, est-ce que vous connaissez leMancenillier?
— De réputation, oui, car c'est une plante de pays chauds que l'on ne rencontre par conséquent pas ici.
— C'est une Euphorbiacée, n'est-ce pas?
— Oui.
— Je l'ai deviné, dit Georges, de qui le visage s'éclaira de satisfaction.
Figurez-vous que j'ai lu dans un roman de voyage que quand on s'endort sous un Mancenillier, on se réveille aveugle ou... mort.
— Ça, dit le père Hormidas, c'est une histoire pour faire peur aux petits enfants qui ne sont pas sages. Si on mangeait le fruit de cet arbre qui a, paraît-il, l'aspect agréable dune petite pomme, oui, on pourrai! en mourir ; mais tout de môme son poison n'agit pas à distance. Si jamais, Monsieur Georges, vous vous couchez sous un arbre dans un pays tropical, croyez-moi, n'ayez pas peur de l'arbre mais plutôt des serpents qui, comme vous, y chercheront la fraîcheur de son ombre.
La nutrition des plantes. — Circulation de la sève. — Les vaisseaux libériens. — Accroissements des faisceaux libéro-ligneux. — Accroissement de la racine. — Au jardin. — Oscar perdu. — Les Rosiers. — Projet de greffe. — Le Liias. — Oscar est retrouvé sous les lilas en fleurs.
Georges vint trouver son oncle Wilfrid dans son bureau.
— Si je ne vous dérange pas, lui dit-il, je voudrais vous demander quelques renseignements. Je commence à connaître beaucoup de choses sur les plantes, grâce à vous et au père Hormidas. Seulement je m'aperçois qu'il y en a encore beaucoup que je ne connais pas.
— Cet aveu t'honore, proféra M. Wilfrid Lapointe avec une gravité de visage que démentaient les yeux rieurs.
— Et des choses probablement très simples. Alors, pour bien profiter de ce que je vois dans nos excursions, je désirerais savoir par exemple, — oh! c'est très simple, je le sais bien, — comment les plantes se nourrissent.
— Très simple, murmura M. Wilfrid sur un ton qui n'était pas une complète approbation.
— Un homme, continua Georges, cela mange, cela boit, cela digère, cela profite, tout cela en somme c'est clair (sur un geste dubitatif de l'oncle) ou à peu près.
— A peu près, en effet, constata M. Wilfrid.
— Tandis qu'une plante!... Gela mange par sa racine, je l'ai appris. J'ai appris aussi que la chlorophylle transforme, grâce à la lumière, la sève brute en sève assimilable; mais après?.. Oùva-t-elle, cette sève assimilable? Et comment la plante l'absorbe-t-elle? Et comment la plante en profite-t-elle? Pourquoi certaines plantes deviennent-elles de grands arbres etd'autres restent-elles en herbe? Pourquoi
— Hé là! Hé là! s'écria M. Wilfrid en levant les bras au ciel, n'en jette plus ! comme nous disions quand pendant la Guerre, j'étais dans les tranchées du Nord de la France. Je crois que tu as l'intention de me réclamer un cours complet de Botanique. Procédons par ordre et
avec mesure. Partons de l'assimilation des aliments telle qu'elle se fait chez l'homme. Tu n'ignores pas que lorsque les aliments devenus liquides sont entrés par osmose à travers l'intestin dans l'organisme, ils sont livrés à domicile aux cellules qui en ont besoin par une canalisation très ramifiée de vaisseaux sanguins.
— Oui, dit Georges.
— 11 existe dans les plantes une canalisation de même ordre qui porte aux cellules la sève assimilable dont le nom exact est sève élaborée. Tu te rappelles que, des racines aux feuilles, il y a des vaisseaux, des tuyaux si tu préfères, groupés parallèlement, que l'on nomme les vaisseaux ligneux, qui vont présenter la sève brute à l'action de la lumière pour la faire devenir élaborée.
— Oui, dit Georges.
— Le long de tous ces vaisseaux ligneux et dans leur voisinage immédiat, existe un autre système de tubes beaucoup plus lins qu'eux, excessivement fins : on les appelle vaisseaux libériens. Ils vont, eux, distribuer la sève élaborée, des feuilles aux cellules de la plante.
— Libérien! Quel nom bizarre!... D'où vient-il?
— Ce nom est un adjectif, rectifia M. Wilfrid; le substantif correspondant est liber. Or en latin, liber signifie livre.
— En quoi des tuyaux peuvent-ils bien ressembler à un livre?
— Si tu groupes en écheveau peu épais des tuyaux si fins qu'ils ressemblent à des cheveux, tu peux, avec un peu de bonne volonté j'en conviens, constater que cet écheveau long et peu large te donne l'impression de
la tranche d'un livre. Voilà. En matière de comparaisons, les Naturalistes, tu sais, ne sont pas très difficiles. — Alors, ces canaux libériens sont des tubes?
Fig. 33. — Positions relatives des vaisseaux ligneux et libériens
DANS LA tige.
En haut, coupe de haut en bas. Les vaisseaux ligneux et libériens sont dans le cylindre central, les vaisseaux ligneux plus larges (marqués en noir) et les libériens très fins (du côté extérieur). En bas, coupe transversale perpendiculaire au grand axe de la tige Les flèches en haut indiquent le sens de la circulation de la sève.
— Oui, mais d'un genre un peu spécial car leur conduit intérieur est barré par de très nombreuses cloisons transversales.
— Alors comment la sève élaborée y passe-t-elle?
— Elle y passe par des trous dont ces cloisons sont criblées.
— Je ne vois pas l'avantage de cette organisation.
— Il y en a un pourtant, car le Créateur savait ce
iaac
Fig. 37. — Vaisseaux libériens.
Ils sont cloisonnés transversalement. Leurs cloisons sont criblées de petits trous. A gauche, vaisseau libérien pendant la saison : les cribles sont ouverts pour la circulation de la sève. A droite, vaisseau libérien pendant la vie ralentie ; les cribles sont bouchés par du cal.
qu'il faisait en fabriquant ainsi ces vaisseaux libériens. Ceux-ci n'ont pas en effet à fonctionner pendant toute l'année mais seulement durant la période de vie active, c'est-à-dire du printemps à l'automne. Car il est nécessaire pour que la synthèse s'opère que la plante ait ses feuilles. Pas de feuille, pas de circulation de
sève : le végétal tombe en vie ralentie. Or, lorsque l'automne approche, la sève élaborée dépose peu à peu une sorte de cal dans les trous des cloisons et ainsi les bouche, constituant une barrière infranchissable à sa propre circulation.
— Mais alors, au printemps, comment la sève peutelle se remettre à circuler?
— En dissolvant ce cal tout simplement. C'est, tu le vois, un système de fermeture et d'ouverture automatique qui fonctionne selon les besoins de la plante.
— C'est tout de môme bien imaginé, reconnut Georges. Il réfléchit un peu, puis :
— Dites-moi, Oncle Wilfrid, quand un chêne est tout petit, il a déjà ses canalisations ligneuses et libériennes?
— Oui.
— Alors quand il est très gros, ses canaux doivent être énormes.
— Nullement, ils restent du même calibre.
— Comment des canaux qui suffisent à assurer la circulation de la sève dans une petite plante peuvent-ils suffire quand cette plante a grandi?
r— Les canaux demeurent de mêmes dimensions, mais leur nombre s'accroît par ce que l'on nomme des formations secondaires.
— Expliquez-moi cela, dites.
— Volontiers. L'intérieur d'une plante comprend deux zones.
— Je sais, interrompit Georges, l'écorce et le cylindre central.
— Bien. Or, vers la partie extérieure du cylindre
central, dans la tige, se trouvent les canaux ligneux et libériens groupes en faisceaux qui se font face; en dehors, les libériens, en dedans, les ligneux. Ces canaux se multiplient par le jeu d'une couche de cellules nommée un méristème. D'ordinaire, quand une cellule se divise, elle produit deux cellules semblables à elle-même. Ici, c'est différent : les cellules du méristème donnent des
Fig. 38. — Formation du bois et du liber secondaires. Le bois et le liber secondaires se forment par l'activité d'une couclie de cellules qui les sépare (le nnéristème) qui produit, à leur niveau, à l'extérieur du liber, à l'intérieur des canaux ligneux. Ce méiislème est indiqué ici par des hachures.
cellules libériennes sur leur face qui touche le liber, et des cellules ligneuses sur celle qui touche le bois. Entre les faisceaux, comme elles touchent de part et d'autre un tissu de soutien, le parenchyme, elles font naître du parenchyme sur leurs deux faces extérieure et intérieure.
— Mais tout de même, il faut si la plante s'allonge que ses vaisseaux s'allongent eux aussi !
— Pas précisément, il faut que leur longueur augmente, ce qui, tu vas le voir, n'est pas tout à fait la même chose. Vers l'extrémité de la racine, des cellules se mettent en file à la suite des vaisseaux ; elles se vident
de leur contenu, conservent leurs cloisons séparantes et les percent de trous, et le tour est joué.
— Et dans les tiges et les branches, il n'y a pas d'allongement?
— Non, parce qu'une plante n'a que peu d'accroissement intercalaire. Ses points d'accroissement sont en
Fig. 39. — Accroissement d'une racine.
La racine s'accroît uniquemeat par son extrémité. A gauche, racine sur laquelle on a tracé des traits à égale distance les uns des autres. A droite, quelques jours après, seule l'extrémité de la racine s'est accrue.
effet situés aux extrémités de ses racines et de ses branches. Tu pourras t'en rendre compte par une expérience assez simple. Plante un haricot dans un pot. Après quelques jours, il aura produit une racine. Déterre-le alors et marque à l'encre rouge sur cette racine des traits à égale distance les uns des autres. Remets le haricot en terre. Attends quelques jours encore, déterrele à nouveau et tu constateras que seule la dernière division s'est allongée, les autres n'ont pas bougé.
lOG A TRAVERS LES CHAMPS ET LES BOIS
Georges était décidé à tenter celle expérience sur l'heure. Mais M. Wilfrid Lapointe lui dit :
— Il faut que j'aille au jardin pour y rencontrer le père Hormidas. Viens-tu avec moi?
— Très volontiers.
Ils descendirent tous deux vers ce que M, Wilfrid appelait avec emphase le Royaume dHormidas et trouvèrent facilement le jardinier qui, par extraordinaire, n'était pas occupé à tancer Oscar. A vrai dire, Oscar était absent.
En s'amusant, M. Wilfrid Lapointe demanda des nouvelles de ce garçon à son supérieur hiérarchique.
— Je ne l'ai pas vu de l'après-midi, répondit celui-ci. Je suppose qu'il est allé porter des lilas à l'élue de son cœur.
Et il ajouta tranquillement, après avoir rallumé sa pipe qui s'éteignait :
— C'est ce qu'il peut faire de mieux. Comment voudriez-vous qu'un garnement comme lui qui n'aime pas les plantes fasse de l'ouvrage utile dans un jardin!
— Allons, dit en souriant M. Wilfrid à son neveu, toi du moins, si jamais tu te trouves dans la nécessité de gagner ta vie à la sueur de ton front, tu es sûr de pouvoir t'embaucher comme garçon de culture chez le père Hormidas, car tu aimes les plantes.
Et se tournant vers le jardinier :
— Parlons sérieusement. Oîi en sont nos roses?
— Elles ne donnent pas mal. Si vous voulez voir? Mais nous en avons perdu pas mal l'hiver dernier.
Ils firent de compagnie une exploration danslejar-
din. L'impression qu'en rapporta M. Wilfrid Lapoinle s'exprima en ces termes :
— Ne croyez-vous pas, père Hormidas, qu'il y aurait à multiplier les pieds de ces jolies fleurs?
— C'est mon avis. Dans notre pays, nous n'avons pas beaucoup de variétés de roses et elles se tiennent dans des tons qui vont du rose pâle au rouge; mais on peut remplacer la variété par la quantité. Les rosiers n'occupent pas beaucoup de place et font une belle décoration au mois de juin. Je pourrai en planter tqut le long des plates-bandes.
— Je vous le conseille, dit M. Wilfrid avec le souci de laisser prendre au brave homme les initiatives de sa eharge.
— Un de ces jours, proposa celui-ci, j'irai avec M. Georges chercher des églantiers dans la campagne et nous les transplanterons ici.
— Est-ce qu'il suffit, demanda Georges surpris, de transplanter un églantier dans un jardin pour qu'il devienne un rosier?
Le père Hormidas sourit :
— Ça serait vraiment trop facile, remarqua-t-il; il faut encore greffer.
— C'est cela, approuva M. Wilfrid Lapointe, allez chercher des églantiers avec mon neveu et vous les grefferez devant lui ; au besoin, vous lui en ferez greffer lui-même. Je suis sûr qu'il n'a qu'une idée très vague de la façon dont se fait cette opération.
Georges se mit en arrêt devant un rosier et le considéra attentivement.
— Qu'a-t-il donc de si extraordinaire? lui demanda son oncle.
— Oh rien, je regarde ses feuilles : elles ont vers l'extrémité de la queue des pointes que je n'avais jamais remarquées ?
— Cela se nomme des stipules, expliqua M. Wilfrid,
Fig. 40. — Les stipules.
A gauche, feuille de Rose avec stipules à deux pointes. A droite, feuille
de Pois avec stipule en plateau.
Quelques plantes portent des stipules, par exemple, parmi celles que tu connais, le petit pois. Seulement, alors que chez les rosiers, ces organes ont l'aspect de deux pointes vertes, chez le petit pois, elles enveloppent la jonction de la feuille avec la tige comme d'une large collerette plate.
— Gomment se nomme cette rose si simple ? demanda encore le jeune homme.
— C'est la Rose agréable, répondit le père Hormidas.
Elle fait le fond de nos espèces canadiennes avec la Rose brillante, et la Rose de la Caroline. Je ne parle pas, bien entendu de l'Eglantine que l'on appelle Rose rouillée. Le tour de jardin conduisit le petit groupe devant un massif de lilas.
FiK. il. — La Rose agréable.
M. Wilfrid Lapointe désigna d'un geste celte plante et s'adressant à Georges :
— Lilas! Quatre sépales, quatre pétales... De quelle famille?
Georges hésita longuement. Son front plissé marquait un évident effort de mémoire.
Finalement, il répondit à son oncle.
— J'allais vous le demander.
110 A TnA\ERS LES CHAMPS ET LES BOIS
Mais celui-ci se contenta de lui dire sur un ton quelque peu moqueur :
— Eh bien, Monsieur le Botaniste?...
— Le père Hormidas m'a expliqué que presque toutes
Fig. 42. — Les Lilas.
De la famille des Oléinées. Quatre sépales, quatre pétales. A gauche, aspect
de la branche. A droite, la fleur avec plus de détails.
les plantes sont du type cinq ou du type trois; et celleci est du type quatre.
— Le chou aussi est du type quatre.
— Alors, le Lilas est de la famille du chou?
— Non, le chou est une Crucifère, et le Lilas une Oléinée. Ce nom provient à cette famille de l'Olive qui en fait partie...
M. Wilfrid Lapointe allait sans doute continuer ses explications sur la famille des Oléinées quand, de der-
A Tl\ AVERS LES CHAMPS ET LES BOIS lll
rière le massif, une sorte de grognement se fit entendre.
— Qu'est-ce que cela ? fit-il très surpris.
— Sans doute une bête, dit Georges.
— Une bête, en effet, et une grosse, dit le père Hormidas qui soulevant les branches, découvrit, assis par terre... Oscar, Oscar lui-même, ahuri plus que jamais, et blême, les yeux pleins de sommeil encore.
— C'est Oscar ! s'écria Georges.
— C'est moi, Monsieur Georges, avoua le domestique piteusement.
— Et moi, grommela le père Hormidas qui pensait qu'il était allé porter des lilas à sa fiancée !... Les lilas, il dort dessous, ce grand paresseux !
— Je ne suis pas paresseux, gémit Oscar, je suis malade. J'ai trop fumé de pipes; alors... alors, ça m'a tourné le cœur. Je dormais pour me remettre.
— Oscar ivre de tabac sous un lilas en fleurs! Spectacle vraiment printanier, déclare M. Wilfrid Lapointe.
A la recherche d'Eglantiers. — La fleur du Blé. — Le Sarrasin. — L'Herbe à la Puce. — L'Herbe au j Chantre. — Le Mouron des Oiseaux. — L'Herbe aux Anes. — Les Eglantiers. — L'Herbe à cochon.
Quand, à huit heures du matin, Georges descendit comme à l'ordinaire pour rejoindre le père Hormidas, il fut assez étonné de le voir accompagné d'Oscar, le chapeau sur la tête et la bêche sur l'épaule.
— Tu viens avec nous? lui demanda-t-il.
— 11 paraît que oui. Monsieur Georges, lui répondit le grand garçon.
— Tu n'as pas ta pipe. L'aurais-tu oubliée?
— Je l'ai oubliée... exprès, déclara Oscar.
— Sur mon ordre, corrigea le père Hormidas. Je n'ai pas envie qu'Oscar soit malade en route. Je l'emmène pour rapporter des églantiers, ce qui est un des rares travaux des champs dont je le crois à peu près capable. Voyez-vous qu'il se couche dessus ou dessous le paquet sous le prétexte qu'il a mal au cœur!... Moi du moins, £ijouta-t-il, je puis fumer, j'ai le cœur solide.
Et il alluma sa pipe.
Le petit groupe se mit en marche, Georges et le père Hormidas en avant, Oscar leur emboîtant le pas. Tout en marchant, le vieux jardinier dit :
— Nous allons vers les bois, mais cela ne nous empêche pas de jeter d'ici là un coup d'œil sur les plantes que nous rencontrerons.
— Tant que nous sommes sur la route, dit Georges, je voudrais vous poser une question, père Hormidas.
— Voyons?
— Le Blé, est-ce que cela a des fleurs?
— Naturellement.
— Où sont-elles? Je n'en ai jamais vu.
— Et les épis, alors, interrogea Hormidas, qu'est-ce que c'est? Les épis sont des fleurs. Sans vouloir vous faire de reproche. Monsieur Georges, vous auriez pu ■vous en douter, puisque ce sont les épis qui contiennent les graines.
— Tiens! Au fait, c'est vrai, avoua Georges. Faut-il que je sois slupide! ojouta-t-il à haute voix.
— Vous m'appelez, Monsieur Georges? demanda Oscar en s'avançant vivement.
— Moi? fit Georges étonné, mais non, Oscar.
Fig. 43- — Le Blé.
De ]a famille des Graminées, plantes bâties sur le type trois. A gauche, un épi. A droite, en haut, schéma d'un épillet. Au-dessous, la fleur du Blé avec ovaire plumeux et trois étamines, le tout entouré de deux glumelles.
— Ah, pardon,... je croyais, répliqua le domestique battant en retraite.
Georges s'adressant à Ilormidas :
— Mais pourquoi, je me le demande, Oscar s'esl-il imaginé que je l'avais appelé?
— Il faut l'excuser, expliqua le vieux jardinier, chaque fois que l'on prononce les mots d'animal, d'idiot ou de stupide, ce garçon-là répond : Présent!
JEAN-Lotis Gagnon. 8
— Donc, reprit Georges, les épis de blé sont des fleurs. Tout de même, ces fleurs-là ne ressemblent pas beaucoup aux autres.
— Parce qu'elles sont disposées en épis, formés euxmêmes de plusieurs épillets chacun, recouverts de deux lames vertes et contenant de trois à dix fleurs. Chacune de ces minuscules fleurs a ses deux feuilles personnelles protectrices, les glumelles, entre lesquelles se trouvent trois étatoines autour d'un ovaire globuleux surmonté de deux panaches plumeux.
— A l'occasion, j'examinerai cela attentivement, dit Georges. De quelle famille est le blé?
— De la famille des Graminées à laquelle appartiennent aussi l'avoine, le seigle, le maïs et même le riz. Le Blé, semé en juin, fleurit en juillet.
— Et le blé noir aussi, sans doute?
— Oui, mais le blé noir ou sarrasin est très différent des plantes que je viens de vous nommer. Quand j'en apercevrai un champ, je vous l'indiquerai et vous pourrez voir d'un seul coup d'œil qu'il n'a pas du tout le même aspect qu'elles : il a des fleurs, rouges ou blanches, groupées en grappes et de grandes feuilles larges triangulaires qui ressemblent un peu à celles de la rhubarbe.
— Pourquoi le nomme-t-on sarrasin?
— Je crois que c'est parce que ce sont les Arabes qui l'ont introduit autrefois en Europe.
— Est-ce que l'on peut faire du pain avec?
— Penh, fit le père Hormidas, oui; mais je préfère le pain blanc, vous savez. Seulement comme le blé noir n'est pas difficile en matière de sol et pousse dans les
A TRAVERS f.ES CHAMPS ET LES BOIS 115
terres pauvres, il est toujours une ressource pour les habitants de ces terres.
— Est-il vraiment noir?
— Le fruit qui a trois angles est noir. De jolies fleurs, une excellente odeur, produisant une farine commune,
Fig. 44. — Le Sarrasin ou Blé noir.
De la famille des Polygonées. Fleurs en grappes. Larges feuilles
triangulaires. Le fruit est un akène noir à trois angles.
pour moi, le sarrasin est du type des gens dont on dit : C'est pauvre, mais honnête.
Le père Hormidas et Georges prirent un sentier qui obliquait vers les bois. Ils se mirent à en suivre chacun un bord, examinant la végétation.
— Voici de l'Herbe à la puce, dit le jardinier.
D'un saut, Georges fut près de son compagnon,
IIG
— Donne-t-elle donc des puces? demanda-t-il, les yeux égayés.
— Non, mais elle produit les mêmes ennuis que ces bestioles : des ampoules et des démangeaisons. C'est qu'elle sécrète un suc vénéneux qui est si subtil qu'il
Fig. 45. — L'Herbe a la Puce ou Sumac vénéneux.
De la famille des Térébinlhacées. Petit arbrisseau à feuilles Irifoliôes et
fleurs rosées en grappes. Son latex produit des émanations urticanles.
suffît de s'approcher de celte plante pour être incommodé.
— Oh ! fit Georges étonné, même sans toucher cette herbe?..
— Même sans la toucher.
— Alors, père Hormidas, nous allons sentir nousmêmes ces démangeaisons.
— Vous peut-être, répondit le vieux jardinier, pas moi.
A TliAVERS LES CHAMPS ET LES BOIS 117
Car je dois dire que voilà longtemps que j'en ai touché pour la première fois et que cela ne m'a jamais rien fait. J'ai lu dans un livre que l'Herbe à la puce prend sur des personnes et ne prend pas sur les autres.
Georges hésita un moment. La perspective d'ampoules et de besoins de se gratter ne le ravissait pas; mais d'autre part, une plante dans son herbier, surtout une plante particulièrement vénéneuse que l'on pourrait montrer à ses amis avec quelque fierté, c'était bien tentant. A la fin, il prit son parti :
— Tant pis si je suis obligé de me gratter, dit-il résolument; je veux en emporter.
L'Herbe à la Puce se présentait à lui dans un endroit ombragé par un massif d'arbres, sous la forme d'un petit arbrisseau de deux pieds environ de hauteur, étalant entre ses feuilles disposées par trois, de petites grappes de fleurs rosées. l\ en cueillit une branche du bout des doigts et l'introduisit dans sa boîte qu'il referma hermétiquement.
On longea un petit mur du côté que suivait le jeune homme.
— Rien à voir ici, déclara-t-il.
— Il y a toujours quelque chose à voir, proféra sententieusement le père Hormidas. Tenez, nous venons de trouver l'Herbe à la Puce, vous pouvez voir maintenant de l'Herbe au Chantre,
A vrai dire l'Herbe au Chantre ne fit pas pousser au jeune botaniste des cris d'admiration. Elle n'a rien de séduisant : une plante d'aspect dur à tiges velues, aux feuilles irrégulièrement découpées avec de minuscules
fleurs jaunes, Heureusement son nom ne manque pas de pittoresque.
— C'est une Crucifère, comme le chou, le navet, le cresson et le raifort, expliqua le vieux jardinier. On la nomme Crucifère parce que, vous pouvez l'observer,
Fig. 46. — Herbe au Chantre ou Sisvmbre. De la famille des Crucifères, quatre sépales, quatre pétales en croix, six étamines. Les fleurs sont minuscules et les feuilles découpées et très irrégulières. A gauche, une branche d'Herbe au Chantre. A droite, la fleur des Crucifères.
elle porte quatre pétales en croix. Elle a quatre sépales aussi, mais six étamines.
— Les pétales et les sépales, je les vois bien, dit Georges, mais les étamines, je les regarderai à la maison avec une loupe. Pourquoi appelle-t-on cette plante, Herbe au Chantre? Est-ce qu'elle pique... les chantres? ajouta-t-il en souriant.
— Au contraire, elle leur rend, du moins on le dit, des services, parce qu'elle entre dans la composition d'une drogue contre les maladies de poitrine.
— ■ Vous ne paraissez pas avoir grande confiance dans ses vertus curatives, père Hormidas, remarqua Georges.
— Oh, vous savez, j'ai dans ma vie entendu indiquer tant de plantes pour guérir les maladies, que je me dis que si c'était vrai, personne n'aurait plus le droit de mourir. Cela n'empêche pas d'ailleurs que quelquesunes au moins doivent être bonnes pour la santé, car du temps que la médecine et la pharmacie n'avaient pas fait tous les progrès que nous voyons, nos vieux se portaient aussi bien que nous.
Au mur avait succédé une haie. Elle parut à Georges être bordée d'un tapis vert piqueté de blanc par des fleurettes.
— Le Mouron des oiseaux, diagnostiqua le père Hormidas. C'est plutôt une mauvaise herbe, si on en croit les gens de la campagne, de celles, ajouta-t-il en se tournant vers Oscar, que celui-ci devrait arracher, s'il n'avait pas les côtes en long, ce qui l'empêche de se baisser.
— De vraies étoiles, remarqua Georges.
— Vous ne croyez pas si bien dire, car leur nom est aussi Stellaires. Elles se multiplient exagérément au Canada oîi je ne sais qui les a introduites; et, avec ça, elles ont des racines envahissantes.
— Est-ce que les oiseaux en mangent?
— Oui, ils font leur régal de ses fruits verts dont ils sont très gourmands. Remarquez que les fleurs ont cinq
120 A TRAVERS LES CflAMPS ET LES DOIS
sépales el cinq pétales séparés et que les feuilles sont opposées.
— Et les bestiaux, ils n'en mangent pas? demanda encore Georges suivant son idée
— Je viens de vous le dire ; les paysans croient que
Fig. 47. — L'Herbe aux Anes ou Onagre.
De la famille des Onagrariées. Fleurs jaunes pâles ne s'ouvrant qu'à la
tombée du jour.
le Mouron des Oiseaux empoisonnerait leurs bêtes ; mais je me suis laissé dire qu'au contraire, il serait excellent pour les animaux de l'étable, et même qu'en France, on le sème avec le trèfle comme plante fourragère. Il faudrait essayer ici,
— Moi, quand je serai agriculteur, dit Georges gravement, j'essayerai.
— Et vous ferez bien. Oui n'essaye rien n'a rien, et
il faut savoir oser et ne pas toujours tourner dans les mêmes habitudes et les mêmes préjugés.
Sur cet encouragement pourtant plutôt sérieux, le père Hormidas se prit à sourire, puis se tournant vers Oscar, il lui dit :
— Approche ici, toi!
Oscar non sans quelque étonnement, s'en vint de son pas philosophique.
— Regarde, là, cette fleur jaune sur le bord du chemin. Tu la vois?
Le gaillard écarquilla les yeux, puis :
— Celle qui n'est pas ouverte? demanda-t-il.
— Oui.
— Je la vois.
— Bon. Cueille-la et mets-la à ta boutonnière.
— Que je la mette??...
— Oui, et plus vite que ça, nous n'avons pas de temps à perdre.
Oscar s'exécuta ;
— Mais pourquoi me dites vous de la prendre? interrogea-t-il.
— Parce que répondit le père Hormidas avec flegme, c'est de l'Herbe aux Anes.
Georges partit d'un tel éclat de rire que le pauvre Oscar, d'abord vexé, se mit à rire lui-même.
— Donne-la moi, ta fleur, lui dit le jeune homme; je la mettrai dans mon herbier.
— C'est ça, corrobora le père Hormidas, et chaque fois que vous la regarderez plus tard, elle vous rappellera Oscar.
122 A TRAVERfi LES CHAMPS ET LES BOIS
— Ça me fera plaisir, dit le domestique avec ingénuité.
— L'Herbe aux Anes, expliqua le père Hormidas, se nomme également l'Onagre.
C'est une fleur assez curieuse parce que. Oscar luimême l'a remarqué, elle n'est pas ouverte dans la journée. C'est seulement au soleil couchant que sa corolle s'étale.
— J'ai lu en effet, dit Georges que les fleurs ne s'ouvrent pas toutes au même moment de la journée et que même, au xviii^ siècle, les dames de qualité avaient imaginé une Horloge de Flore. Par exemple, au lieu de dire : « Il est six heures du soir », elles disaient : « Il est Pâquerette ».
— Alors, remarqua le jardinier, quand le soleil se couche, il est Onagre!
— Mais pourquoi donc les fleurs se ferment-elles à certains moments?
— Pour éviter les refroidissements. Celles qui se ferment vers le soir sont sûrement des frileuses qui redoutent la fraîcheur de la nuit, et surtout la rosée du matin, car la rosée, lorsqu'elle s'évapore au premier soleil, refroidit la plante d'une façon considérable. Vous n'avez qu'à passer votre langue sur le dos de votre main. Monsieur Georges, et à souffler dessus...
Avant même que le père Hormidas ait fini sa phrase, le geste avait été réalisé par Georges :
— Oh! c'est froid! s'écria-t-il ;
— Vous comprenez que les plantes délicates n'aiment pas avoir ainsi le bout du nez gelé.
— Tout de même, remarqua Georges, ce n'est pas volontairement que les fleurs se ferment!
— Sûrement non, dit le jardinier. Les savants expliquent cela en disant que dans la journée, il y a dans les plantes beaucoup d'eau qui gonfle leurs organes, et que le soir, il y aurait un retrait d'eau qui les rendrait
Fig. 48. — La Renouée.
De la famille des Polygonées. Epis de fleurs roses ou blanches peu
apparentes. Feuilles lancéolées.
plus flasques. Vous demanderez à M. Wilfrid de vous expliquer cela parce que, moi, vous comprenez, ce n'est plus ma partie.
— Mais l'Onagre, comment comprenez-vous qu'il ne s'ouvre que le soir?
— Je ne le comprends pas, répondit modestement le père Hormidas ; je pense seulement que, parmi les plantes, l'Onagre est un original.
124 A TliAVERS LES CHAMPS ET LES BOIS
Arrive au voisinage immédiat du bois, en cet endroit où se multiplient les formes buissonnantes, le père Hormidas ne tarda pas à trouver ce qu'il cherchait, des églantiers qu'on appelle aussi des Rosiers rouilles. Il en déracina à la bêche un assez grand nombre de pieds qu'il ficela en un gros fagot, lequel fut confié aux épaules d'Oscar. Après quoi, l'heure s'avançant, il donna le signal du retour. On n'avait guère le loisir d'herboriser en flânant le long du chemin. Le vieux jardinier ne fit que signaler à son élève une plante très commune au voisinage des maisons, la Renouée portant de longs épis de fleurs allant du rose r\u blanc.
— Est-ce qu'elle offre quelque intérêt '^ demanda celui-ci.
— On dit, répliqua le père Hormidas, que prise en infusion, elle guérit les maladies des reins et de la vessie.
Et tandis que Georges enrichissait sa boîte de quelques échantillons de Renouées, il ajouta :
— Vous pouvez noter qu'elle est connue ici par tout le monde sous un nom qui n'a rien de reluisant.
— Lequel?
— L'Herbe à Cochon.
Un peu de philosophie à propos de la Botanique. — La Greffe. — Différentes sortes de greffes. — Le Coquelicot. — Les alcaloïdes végétaux. — Les Insectes agents de pollinisation.
Les églantiers ayant été replantés, le père Hormidas se mit en devoir quelques jours après de les greffer. Georges était fort intéressé par cette perspective. Et
selon l'usage de l'adolescence, il voulait savoir le tout de tout et accablait à ce sujet de ses « pourquoi » et de ses « comment o son oncle Wilfrid.
— Pourquoi la greffe qui est un morceau d'être vivant, reprend-elle sur un autre être vivant?... L'églantier greffé devient un rosier ; pourquoi est-ce le menu fragment d'une plante qui impose ses propriétés à la masse entière d'une autre plante?... Comment cela se fait-il?...
M. Wilfrid Lapoinle résuma ses réponses en ces termes :
— Mon cher Georges, la Science la plus avertie marche les yeux bandés, à l'aveuglette. Si tu t'imagines qu'elle peut te fournir des réponses précises à toutes les questions qu'il te plaira de lui poser, tu montres que ou bien tu es jeune, ou bien tu es remarquablement naïf. Songe que le chimiste le plus fort du monde se sent incapable de te répondre quand tu lui demandes : Qu'est-ce qu'une goutte d'eau ?
— Mais je le sais, moi, s'écria Georges, c'est une combinaison d'hydrogène et d'oxygène.
— J'ajouterai, dit simplement M. Wilfrid que par molécule d'eau, il y a deux atomes d'hydrogène et un atome d'oxygène. Mais je ne me figure certes pas connaître l'eau parce que je sais cela. Car, qu'est-ce au juste que l'hydrogène?... Qu'est-ce que l'oxygène?... Des corps simples?... C'est bientôt dit ! Et veux-tu m'expliquer comment il se fait que, combinant deux gaz à propriétés bien définies, tu obtiennes un liquide qui n'ait aucune de ces propriétés et en ait d'autres? Et pourtant, en Dartant de l'eau, tu peux retrouver, et ces deux gaz
composants, et leurs propriétés. Or, note-le, il ne s'agit ici que de corps inertes. Si nous entrons dans le domaine de la vie, un formidable point d'interrogation nouveau se pose devant nous. Si la matière vivante n'est qu'une combinaison chimique, on pourrait la réaliser à volonté en groupant convenablement ses corps simples constituants, en l'espèce, du carbone, de l'hydrogène, de l'oxygène et de l'azote. Or, personne n'a jamais pu fabriquer de la matière vivante. 11 y a donc autre chose dans le vivant, animal ou simple plante, quelque chose de spirituel, comme une petite âme; mais cette âme rudimentaire, d'oii provient-elle?... Vois-tu, les mystères de la Nature sont, pour emprunter le langage biblique, nombreux comme les grains de l'océan. Ils nous disent qu'il y a au-dessus de l'Univers, une puissance créatrice qui nous permet à nous, hommes intelligents, de les percevoir mais ne nous permet pas de les comprendre^ et de qui comme l'a dit, en termes excellents un gaillard peu recommandable, Voltaire :
La voix de l'Univers annonce la puissance
Et la voix de nos cœurs dit qu'il faut Vadorer.
C'est sur ces considérations de haute philosophie que Georges quitta son oncle pour aller voir le père Hormidas greffer ses Eglantiers.
— Je vous attendais pour commencer. Monsieur Georges, lui dit le vieux jardinier. Je vais d'abord vous donner quelques explications parce que je connais quatre sortes de greffes et que je n'en pratiquerai qu'une devant vous. Greffer, c'est transporter un bourgeon
qu'on nomme greffon ou quelquefois scion, emprunté à une plante cultivée, sur une plante sauvage, le sujet ou sauvageon. Autrement dit, la plante à laquelle j'emprunterai ici ses caractères avec la bouture, c'est le rosier; le sujet c'est l'églantier, et je porterai le greffon du rosier sur l'églantier.
— C'est tout ce qu'il y a de plus clair, dit Georges.
Fïg. 49. — La Greffe.
1, greffe en fente : le sujet fendu et, à côlé, le greffon; 2, le greffon
ligaturé en place; 3, greffe en couronne.
— Il faut donc que je commence par détacher un bourgeon de rosier et que je l'introduise dans l'églantier. Cela au moyen d'une petite blessure que je fais à celui-ci. Dans cette blessure, j'introduirai le greffon et j'établirai entre lui et le sujet un contact intime.
— Je comprends, dit Georges.
— Mais comment m'y prendre? J'ai plusieurs moyens à ma disposition. Je puis par exemple couper le haut d'un de mes églantiers, le décapiter, faire une fente diamétrale sur la section, y glisser le greffon et l'assujettir
en liant très sjerré un fil poissé autour : c'est ce qu'on appelle la greffe en fente.
Et joignant l'exemple à l'enseignement, le père Hormidas, coupa au hasard une branche d'arbuste, et dans la section fendue fît le geste de glisser une autre branche plus petite.
— Compris, dit Georges.
— Au lieu de fendre la section transversalement, je puis faire des fentes, plusieurs, autour d'elle dans lécorce et y mettre des greffons. Comme ceci. J'ai alors la greffe en couronne. De cette façon si un des greffons manque, d'autres peuvent réussir. Je puis aussi pratiquer la greffe par approche. Cela consiste à planter le sauvageon dans le voisinage immédiat de la plante cultivée, de blesser les deux de telle manière qu'en les rapprochant les deux blessures coïncident, et de lier. Enfin, et c'est ce que je vais faire devant vous, il y a la greffe en écusson.
Sur ces mots, le père Hormidas commença par détacher proprement un bourgeon d'un rosier, puis il fit sur la tige d'un églantier, avec un canif une fente d'abord longitudinale, puis transversale, de manière à y tracer une sorte de T majuscule. Après quoi, à l'aide d'une lame en os de son couteau à greffer, il souleva lécorce de chaque côté de la fente longitudinale, introduisit dans la plaie le greffon et ayant rabattu l'écorce sur lui autant que faire se pouvait, il ligatura le tout avec du fil poissé.
— C'est fait, dit-il, pas plus difficile que ça! Georges demanda et obtint l'autorisation de greffer
lui aussi, un églanlier et s'en lira de manière à mériter les compliments du père Ilormidas.
Une grandepartie de la matinée fut employée à cette opération de la greffe. A vrai dire, elle n'intéressa pas très longtemps le jeune homme qui, bientôt, se mit à explorer le jardin pour son propre compte.
Il découvrit un pied de magnifique pavot d'un rouge vif et, selon les directives reçues de son oncle,
Fig-, 50. — La Greffe.
1, greffe par approche; 2, greffe en écusson ; 3, greffon ; 4, greffon en place.
s'en vint aussitôt demander au vieux jardinier la permission d'en cueillir une fleur pour sa collection.
— Pas seulement une fleur, répondit le père Hormidas, mais aussi un bouton.
Sa cueillette en main, Georges retourna près de son maître.
— Pourquoi, lui demanda-t-il, m'avez-vous conseillé de prendre aussi le bouton? Est-ce qu'il présente quelque chose d'intéressant?
— Oui. D'abord, dites-moi combien vous comptez de sr pales sur ce bouton ?
Jean-Louis Gagnon. 9
fôO A TRAVERS LES CHAMPS ET LES BOIS
Georges regarda, hésita, regarda encore et dit finalement :
— Je dois me tromper, je n'en vois que deux.
— C'est bien facile de vérifier, répliqua Hormidas, TOUS n'avez qu'à regarder les sépales de la fleur épanouie.
— Suis-je stupide! s'écria Georges, je n'y avais pas pensé.
Et il fit faire volte-face à la fleur de Coquelicot qu'il tenait dans sa main.
— Mais... mais il n'y en a pas, dit-il, le regard interrogateur tourné vers le jardinier.
Celui-ci nullement ému, tira une bouffée de sa pipe :
— Je le savais, dit-il ensuite, que vous n'en trouveriez pas sous la fleur, pour la bonne raison que sitôt que îa fleur de Coquelicot est épanouie, les sépales tombent. Vous avez bien vu dans le bouton : des sépales, il n'y en a que deux, et quatre pétales en croix,
— Oui, remarqua Georges, et ils sont d'un rouge magnifique avec une belle tache noire à la base : on dirait qu'ils sontvernis. Il y a aussi beaucoup d'étamines et puis un drôle de pistil.
— Il a l'air d'un vase allongé avec son couvercle, expliqua le jardinier. Ce couvercle a des trous, et par ces trous quand les graines sont mûres et que ce vase se penche vers la terre, elles s'échappent et tombent sur le sol. Ce genre de fruit s'appelle une capsule.
En coupant ces fleurs, Georges avait remarqué que kurs queues laissaient suinter un latex blanc. Il le fit remarquer au père Hormidas.
— C'est un latex d'une plante de la même famille, le Pavot, dit celui-ci, qui donne l'opium.
— Aurais-tu, Georges, l'intention de t'opiomatiser? demanda M. Wilfrid qui, survenant à ce moment pour voir où en était l'opération des greffes de ses églantiers, avait entendu les derniers mots du jardinier.
Fig. 51. — Le Pavot.
De la famille des Papavémcées. Deux sépales, quatre pétales, nombreuses étamines, pistil en urne coiffée d'^un couvercle festoiané. Contient dans sa tige, un latex vénéneux. A gauche, la fleur; à droite, ovaire et étamines.
— Non, répondit le jeune homme, et d'autant moins que je ne trouverais pas ici de pavots en suffisance.
— Des Coquelicots et des Pavots, que n'étais-tu avec moi en France pendant la guerre, tu en aurais vu I
— Vraiment?
— Oui. Ici le Coquelicot est une plante de jardin; là-
bas, il pousse à foison dans les cliamps au point d'être considéré comme plante nuisible,
— Ce doit être bien joli des accumulations de Coquelicots.
— Certes, rien de plus beau que ces grandes taches rouges dans l'or d'un champ de blé.
Georges revint à l'opium qui l'intéressait :
— On dit que c'est un poison épouvantable.
— Oui, mais fais attention qu'il peut avoir des effets utiles quand on en use à doses minimes et qu'on en tire, par conséquent, d'excellents remèdes comme la morphine, la codéine, le laudanum...
— Comment! s'écria Georges, le laudanum est de l'opium!... Mais on m'en a fait prendre, à moi!
— Le laudanum n'est pas de l'opium : il en contient, en même temps que des extraits de plusieurs autres plantes, safran, cannelle, girofle, le tout macéré dans de l'alcool. Ces alcaloïdes offrent vraiment de l'intérêt.
— Alcaloïdes? Qu'est-ce qu'un alcaloïde?
— Les alcaloïdes sont des principes azotés créés par des substances végétales surtout, quelquefois animales ; poisons violents, ils fournissent de nombreux remèdes à l'humanité souffrante. Par exemple, en dehors de l'opium, la quinine que produit l'écorce d'arbre à Quinquina, utilisée comme fébrifuge, un fébrifuge si authentique qu'un général français a pu dire que l'on prend les colonies, non à coups de canon, mais à coups de quinine; la digitaline, tirée de la fleur de digitale, employée comme excitant du cœur; la nicotine, tirée
du tabac dont notre ami Hormidas, dit-il en se tournant vers celui-ci, fait une grande consommation.
— Oscar aussi, se hâta de proférer l'interpellé, mais cela ne lui réussit pas.
— Ces alcaloïdes, demanda Georges, ont-ils des avantages pour les plantes qui les fabriquent?
— Ils peuvent n'être, et c'est le cas général, qu'une simple excrétion des résidus chimiques des réaclions cellulaires, rejetés par les cellules qu'ils encombrent. Mais il y a dans certains végétaux, des produits d'une haute utilité, le tanin par exemple? Tu sais que dans la préparation des cuirs entre une opération nommée le tannage. Elle consiste à imprégner ces cuirs de chêne pulvérisé. Dans quel but?
— Pour les assouplir, sans doute?
— Non, pour les antisepliser, c'est-à-dire empêcher leur putréfaction. Le cuir, substance d'origine animale, tend normalement à pourrir; qu'on le tanne et ce phénomène ne se produit pas, parce que le tanin est une matière antiseptique que la nature fait naître dans le bois du chêne pour l'empêcher lui aussi de pourrir puisque, tu ne l'ignores pas, le cœur du chêne meurt jeune. La créosote agit de même dans le hêtre; la bétuline, dans le bouleau. Et, tiens, quand on veut donner à des gants l'odeur dite de cuir de Russie, il suffit d'en tanner le cuir avec de la bétuline. De même le goménol dans le Sapin. L'homme profite de ces vertus préservatives des extraits d'arbres qu'il obtient par distillation et s'en fabrique des remèdes désinfectants.
Dans le clair soleil de cette fin de juin, la nature était
en fête. Les oiseaux gazouillaient et un bourdonnement d'insectes vibrait sans arrêt autour des fleurs.
M. Wilfrid Lapointe suivit des yeux une abeille et la fit remarquer à son neveu.
— Regarde, dit-il, elle entre dans cette fleur pour y chercher le liquide sucré dont elle fera son miel.
— J'ai souvent observé des abeilles au travail, dit Georges.
— Peut-être n'as-tu pas remarqué qu'elles sont de puissants auxiliaires des plantes dans la dissémination du pollen.
— Mais, fit Georges étonné, est-ce que le pollen, elles ne viennent pas le prendre pour elles-mêmes, pour en fabriquer leur miel.
— C'est une erreur. Ce n'est pas, bien que beaucoup de personnes le croient, avec le pollen que les abeilles font leur miel, mais avec le sucre qu'elles extraient de mamelons sucrés, les nectaires, qu'elles découvrent et pressent dans le fond des corolles de certaines fleurs. En fait, d'ailleurs, elles emportent aussi sous forme de pelotes attachées à leurs cuisses, des grains de pollen destinés à l'alimentation de leur couvain. Mais en s'introduisant dans les corolles et en sortant à frottements durs, elles saupoudrent involontairement leur corps poilu, de ces grains ; et comme elles frottent en même temps l'extrémité des pistils, laquelle est collante, elles les y laissent, fécondant ainsi la fleur. Leur action, toujours utile est parfois indispensable, comme dans le cas des plantes à sexes séparés, ou dans celui des Orchidées qui, sans elles, ne pourraient pas être pollinisées.
L'abeille à ce moment s'extrayait de la fleur et, diligente, volait aussitôt vers une autre.
— Songe, observa M. Wiifrid, au nombre considérable de plantes que ces insectes visitent en une seule journée; et tu admireras l'organisation du monde vivant et comment s'y pratique, entre les êtres animés qui l'habitent, une loi de solidarité véritablement providentielle.
A la recherche de plantes aquatiques. — Pourquoi en général elles sont rubanées ou filiformes. — La Birmulienne. — L'Iris. — Sépales pétaloïdes. — Les Rhizomes. — Le Nénuphar, — Leg microbes sont en général des plantes et non des animaux. — La Victoria Regia. — La Quenouille. — Le Liseron.
Les jours succédaient aux jours apportant chacun à Georges leurs surprises botaniques et des échantillons nouveaux de plantes qui enrichissaient son herbier. Ils lui apportaient aussi un renouveau de santé dont tous autour de lui se réjouissaient et dont le père Hormidas tirait grand orgueil, y trouvant la confirmation expérimentale de ses chères idées sur la supériorité de la libre vie au grand air sur la déprimante existence des villes.
Un matin, le jardinier dit à son disciple : — Voici le moment, je crois, de faire une excursion que j'ai retardée jusqu'ici par crainte que toutes les plantes que je désire vous montrer ne soient pas épanouies. A quelques milles se trouve une sorte d'étang
pas très grand mais encombré de végétation* Allons-y
— Allons-y! s'écria Georges joyeusement.
Il courut à la villa de son oncle pour y prendre chapeau, canne et boîte et en ramena par dessus le marché, si l'on ose ainsi s'exprimer, M. Wilfrid Lapointe lui-même qui proposa aux excursionnistes de les accompagner.
— Si seulement, répondit le père Hormidas, vous vouliez venir avec nous tous les jours ! Je suis sûr que M. Georges apprendrait dix fois plus de choses que je ne puis lui en apprendre.
— Puisque nous allons à la chasse des plantes aquatiques, dit M. Wilfrid à son neveu, il est bon que lu aies quelques indications à leur sujet. Tu as remarqué, et tu le remarqueras mieux encore tout à l'heure, que ces plantes ont souvent un aspect rubané ou filiforme. El lorsque tu les prendras en mains, tu constateras que leurs tiges sont, souvent aussi, molles et spongieuses. Je vais l'expliquer pourquoi. Toute plante doit se prémunir contre les exigences de la pesanteur, contre la pression des fluides ambiants et contre les accidents moyens. Pour lutter contre la pesanteur, un chêne, un sapin, un arbre en général possèdent des tissus ligneux résistants; une plante herbacé a la turgescence.
— La turgescence! dit Georges, encore un mot nouveau pour moi !
— Si tu ignores le mot, je suis sûr que tu connais la chose.
— Moi?., La turgescence?!..
— Parfaitement. Ne t'est-il jamais arrivé de gonfler ta bicyclette?
— Oui, souvent.
— Eh bien, chaque fois que tu gonfles un pneu, tu le rends turgescent, car la turgescence c'est l'opération par laquelle on donne à un corps mou la valeur d'un corps dur. Les cellules des plantes sont de petits sacs qui,remplisd'unematière visqueuse, sont habituellement assez mous. Celles d'entre elles qui sont gonflées d'eau à bloc, turgescentes autrement dit, deviennent résistantes. Et c'est parce que les plantes herbacées gonflent de la sorte certains de leurs tissus qu'elles maintiennent leur forme. Comprends-tu?
— Très bien.
— Les plantes aquatiques n'ont pas à se préoccuper, elles, de la pesanteur, puisque, vivant dans l'eau, elles bénéficient d'une poussée de bas en haut...
— Egale au poids du volume d'eau qu'elles déplacent, récita Georges.
— Ail right! dit son oncle. Et c'est ce qui t'explique que ces végétaux ne portent pas en eux de ces tissus que chez les autres on groupe sous le nom générique de tissus mécaniques. Les plantes qui vivent dans l'air, utilisent aussi leurs tissus mécaniques à résister aux pressions de cet air, et dans le cours ordinaire des choses, ces tissus leur suffisent pour cela. Pratiquement, elles échappent de celte façon à ce que je nomme les accidents moyens, car il est évident que s'il s'agit d'un accident extrême, ces tissus mécaniques ne leur suffisent plus; un cyclone déracine un chêne.
— Il est assez curieux, remarqua judicieusement le père Hormidas que cette conversation intéressait au plus haut point, que les plantes comme les animaux et les hommes, sont organisés pour éviter les dangers moyens seulement.
— C'est vrai, fit M. Wilfrid, notre peau est assez résistante pour ne point se briser sous un coup de poing
Fig. 52. — Le Nénuphar De la famille des Nymphéacées, Fleurs jaunes. Feuilles cordées nageanles.
violent qu'on nous porte sur l'œil, mais elle est immédiatement percée par la pointe d'un couteau sur laquelle on presse à peine. En somme, tout se passe comme si les êtres vivants étaient protégés seulement contre les accidents naturels habituels. En ce qui concerne la résistance au fluide ambiant qui, pour elles, est l'eau, les plantes aquatiques sont complètement démunies.
— Alors, dit Georges, elles sont perdues d'avance ?
— Tout au contraire, c'est ce qui les sauve : elles cèdent toujours; en pliant, le roseau évite la rupture et il est capable de tenir alors que le chêne est abattu.
C'est ce qui t'explique la forme filamenteuse ou rubanée de ces plantes. Que si quelques-unes d'entre elles adoptent une autre forme, le Nénuphar par exemple, dont les feuilles ressemblent à de larges plateaux, elles prennent soin de fréquenter seulement des eaux sans cou-
Fig. 53. — La Bkrmudiknne.
De la famille des Iridées. Tige simple. Feuilles rubanées engainantes.
Plante des prés humides.
rant, des mares stagnantes. L'état spongieux de toutes ces plantes s'explique suffisamment par leur besoin de demeurer très souples.
Les herboriseurs étaient arrivés dans les prés humides qui avoisinent l'étang, but de leur promenade. Une petite fleur d'un bleu violacé montée sur une longue queue de 6 à 8 pouces de hauteur, attira leurs regards.
— C'est la Bermudienne, diagnostiqua M. Wilfrid,
cette fleur que les Anglais nomment avec justesse la blue eged grass^ l'herbe aux yeux bleus. Nous avons de la chance de ne pas être passés trop tard, car sa corolle se ferme dès que le soleil montant à l'horizon devient trop chaud. Remarque, Georges, ses feuilles linéaires, engainantes et sa tige aplatie.
— Elle a six pétales, observa Georges qui s'était empressé de cueillir une Bermudienne.
— Et cela, ajouta M. Wilfrid, lui donne des airs de parente avec l'Iris. Connais-tu l'Iris ?
— Très bien, dit Georges, il a six pétales aussi.
— Erreur, dit son oncle, il n'en a que trois.
— Pardon, insista Georges, je vous assure qu'il en a six. Comptez vous-même.
M. Wilfrid sourit.
— Puisque tu l'affirmes, il n'y a pas moyen de le nier, dit-il. Mais, dis-moi, combien a-t-il de sépales?
Georges parut visiblement embarrassé, réfléchit et enfin dit :
— 11 n'en a pas.
— Erreur encore, déclara son oncle, il en a trois.
— Alors je n'y comprends plus rien, gémit Georges.
— Ta double erreur est légitime, ceci soit dit pour la consolation. En fait, l'Irisa trois sépales et trois pétales, mais SCS sépales ressemblent presque entièrement à des pétales, étant colorés comme eux : c'est ce que l'on nomme des sépales pétaloïdes. Lorsque toutefois tu examineras cette fleur avec attention, tu remarqueras que trois de ces soi-disant pétales sont attachés en dehors des autres et qu'ils portent à leur base du côté extérieur
A TRA VERS LES CHAMPS ET LES BOIS 14t
une légère trace verte : ce sont les sépales. Comme les Monocotylédones, groupe important auquel appartiennent les Iris, celle-ci est bâtie sur le type trois.
— Voici encore un mot que j'ai entendu et lu souvent^ Monocotylédones, et que je ne comprends pas bien.
Fig. 54. — L'Iris.
De la famille des Iridées. Trois sépales pétaloïdes; trois pétales de mê;nfr couleur; trois étatnines. La plante a un rhizome. Les feuilles rubanées portent des nervures longitudinales.
— Je te l'expliquerai le prochain jour de pluie. Prends^ cet Iris, mets-le dans ta boîte en remarquant aussi qu& ses feuilles sont allongées et portent des nervures parallèles, ce qui est également un caractère assez constant des Monocotylédones.
— Quel est le nom exact de cette fleur?
— C'est l'Iris des marais. Nous possédons une autre variété au Canada, le clajeux ou Iris versicolore, bleu foncé, avec du vert, du jaune et du blanc.
— Est-ce que ça peut servir à quelque chose, les Iris?
— Ils contiennent un suc qui est, paraît-il, purgatif. De plus, on assure que les graines torréfiées peuvent remplacer le café.
— J'aime mieux le café naturel, déclara le père Hormidas avec une moue.
— Moi aussi, dit M. Wilfrid.
Georges s'était mis à la recherche d'un autre Iris dans le but d'en extraire la racine. Il revint un peu déconcerté :
— Je n'ai pas trouvé de racine, dit-il.
— Pas étonnant, répliqua son oncle, car l'Iris possède une tige souterraine ou rhizome; et je te conseille d'en déterrer un pour ta collection.
Ce ne fut pas long. Le jeune homme apporta l'objet à M. Wilfrid.
— Note, expliqua celui-ci, que cette tige souterraine est blanche parce que, faute de lumière, elle ne peut former de la chlorophylle. Remarque aussi sur lui les traces en cicatrices de branches d'Iris disparues. Et observe enfin qu'il porte ces racines que tu cherchais, il y a un instant.
Le père Hormidas s'était approché de l'étang.
— Venez voir, cria-t-il, venez voir, Monsieur Georges, les beaux nénuphars !
Georges courut vers la rive. Sur l'eau tranquille,
au delà des roseaux, il aperçut, étalées, en forme de cœurs allongés, longs d'une dizaine de pouces, les feuilles plates de la plante, entre lesquelles s'élevaient les globes dorés des fleurs.
— Nénuphar jaune, annonça le vieux jardinier, un peu sur le ton d'un maître des cérémonies d'une grande maison annonçant un ministre d'Etat.
— Une des plus belles fleurs que je connaisse, ajouta
Fig. 55. — Rhizome ou tige souterraine d'Iris.
M. Wilfrid qui avait rejoint Hormidas et Georges, et des plus évocatrices. Que dans le coin d'un paysage réel ou non, dorme un nénuphar, et cela suffit à envelopper ce paysage de calme et de sérénité. Et pourtant, remarqua-t-il en souriant, la présence d'un nénuphar suffit à condamner une eau, car toutes celles où il se plait sont effroyablement encombrées de bacilles et de miasmes.
— Est-ce donc, demanda naïvement Georges, que les bacilles et les miasmes lui sont nécessaires pour vivre ?
— Assurément non, répondit M. Wilfrid; seulement,
élant donné que cette plante exige des eaux calmes, par conséquent sans écoulement, par conséquent stagnantes, infailliblement elles deviennent le séjour d'élection des microbes. Ne bois jamais une eau qui laisse pousser les nénuphars, Georges, conseilla l'oncle à son neveu, si tu ne veux pas avaler des microbes, je ne dirai pas à la douzaine, mais par millions.
— Ces petits animaux sont-ils vraiment si nombreux ?
— Les microbes ne sont d'ordinaire pas des animaux.
— Comment? fit Georges interloqué, pas des animaux?... Mais alors, qu'est-ce que c'est?
— Des plantes, la plupart du temps.
Le jeune homme fixa son oncle, se demandant évidemment si celui-ci ne voulait pas plaisanter; puis il regarda le père Hormidas.
— Il paraît qu'en effet ce sont des plantes, Monsieur Georges. Ça m'a étonné, moi aussi, la première fois que je l'ai lu; et pourtant c'est vrai, puisque M. Wilfrid le dit.
— Eh oui, reprit celui-ci, des plantes. Des plantes très très petites, de celles que Ion ne peut voir, et quelquefois seulement entrevoir qu'avec les plus puissants microscopes, et cependant des plantes authentiques.
— Mais de quel groupe de plantes ? demanda Georges.
— Des Algues.
— Des Algues comme il y en a dans la mer?
— Oui. Les Algues ont ceci de particulier qu'elles peuvent mesurer des centaines de verges de longueur, et que quelques-unes d'entreelles sont archi-microscopiques. Elles adoptent alors souvent la forme d'un petit bâton
.-1 TRAVERS LES CHAMPS ET LES DOIS lij
d'où leur nom de bacilles. Retiens ceci, el qu'à l'origine de la plupart des maladies infectieuses, tuberculose, fièvre typhoïde, choléra, peste, que sais-je, se trouvent non des animaux microscopiques, mais de minuscules Algues.
Le père Hormidas s'était avancé vers l'étang pour essayer de cueillir un nénuphar. Il constata qu'il ne pouvait atteindre directement une de ces plantes. Alors, il sortit de sa poche une longue ficelle, attacha à son extrémité une pierre assez grosse qu'il lança vers le pied le plus proche, et après quelques tentatives, parvint à Taccrocher et à la ramener vers le rivage à la grande joie du jeune botaniste.
— Oh, quelle longue queue a cette fleur! s'écria Georges lorsque le nénuphar fut extrait de l'onde.
— De longs pédoncules floraux et de longs pétioles foliaires sont nécessaires à ces plantes, expliqua M. Wilfrid, car leurs feuilles et leurs fleurs surtout doivent se trouver toujours à l'air libre, et il peut arriver que l'eau où elles vivent monte. La longueur de ces appendices les préserve de l'immersion.
— Il a beaucoup de pétales, remarqua Georges qui examinait le globe doré de la fleur.
— Le nénuphar présente une singularité que je veux te signaler. C'est qu'on peut y suivre la transformation des pétales en étamines, ce qui, si on ne le savait d'autre part, serait une preuve que les étamines, comme d'ailleurs le pistil lui-même, ne sont que des feuilles mo " [fiées. Autre particularité encore qui, celle-ci, appar-
lient à toutes les feuilles nageantes : alors que les
Jean-Lol'is Gagnon. 10
lie
stomates des feuilles aériennes se trouvent sur la face inférieure ou dorsale, ici, ils sont reportés sur la face supérieure ou ventrale, parce que c'est la seule qui soit en contact ave l'air et par conséquent où ils puissent remplir leurs fonctions.
Fig. 5G. — La Quenouille.
De la famille des Typhacées. Feuilles rubanées. Sexes séparés. Epis
femelles en quenouille brune.
— Au moins, dit Georges avec satisfaction, sur le nénuphar, il y a des notes à prendre !
— Tant que tu y seras, conclut M. Wilfrid, ajoute dans tes tablettes que la plus grande fleur connue, celle de la Victoria reg-ia, appartient à la même famille que les nénuphars, celle des nymphéacées. Elle fut trouvée la
première fois, il y a un peu plus d'un siècle, dans le fleuve des Amazones, en Amérique méridionale.
— Alors, remarqua Georges, je n'ai pas beaucoup d'espoir d'en voir jamais.
— Qui sait? murmura M. Wilfrid. Moi, j'en ai vu une et ce fut au Jardin zoologique de Cologne, après la guerre. A ton âge, je ne me serais certes pas douté que si je devais un jour rencontrer cette plante américaine, ce serait dans un jardin allemand.
— Quelle taille a cette fleur?
— Celle de notre table ronde de salle à manger. On assure qu'elle est assez résistante pour qu'un enfant de huit ans puisse se tenir debout sur elle; mais j'avoue ne l'avoir pas constaté de mes yeux.
— Et ces roseaux, demanda Georges, présentent-ils de l'intérêt?
— Certes oui, répondit M. Wilfrid, puisque d'abord, mieux que tout autre plante, ils montrent les avantages de la souplesse sur la résistance :
« Je plie et ne romps pas » ;
ceux que tu vois là, nous les nommons des Quenouilles parce que le temps venu, ils portent un épi brun cylindrique.
— Ah oui, je sais, interrompit Georges, un épi qu'on peut allumer après l'avoir trempé dans le pétrole.
— Cet épi est composé de fleurs femelles, car la plante a les sexes séparés. Les feuilles rubanées de la Quenouille servent éventuellement à fabriquer des paillassons et des nattes.
Gomme le pelit groupe quittait Tétang, il longea une haie où s'enroulaient des Liserons.
— La Chemise de Notre-Dame, dit le père Hormidas.
Fig. 57. — Le Liseron, De la famille des Convolvulacées. Plante grimpante. Fleur à corolle blanche.
Les liserons étalaient leurs corolles blanches en clochettes.
— Ils sont simples mais jolis, remarqua Georges. De quelle famille?
— De celle des Convolvulacées, nom qui siguifie que ces plantes, insuffisamment solides pour se tenir debout, se soutiennent en senroulant autour d'un support.
Ce qui donna lieu à M. Wilfrid Lapointe de faire sur le chemin du retour une conférence à son neveu sur l'habileté que montrent certaines plantes à grimper, les unes, comme le Liseron, en utilisant un appui solide qu'elles embrassent étroitement, les autres, comme le Lierre, en s'agrippant par des crochets, ou, comme le Pois, par des vrilles.
Monocotylédones et Dicotylédones. — Caractères distinctifs de ces groupes dans la tige, la feuille et la fleur. — La graine des Phanérogames. — Dissection d'un Haricot. — Cotylédons et Albumen.
— Germination de la graine. — Ses conditions externes et internes.
— Le Blé pharaonique. — Vie latente. — Les dormeurs sibériens. — Le vœu d'Oscar.
Une fois de plus après d'autres et sans doute avant d'autres, M. Wilfrid Lapointe constata que les jeunes gens de la génération actuelle sont expéditifs et réalistes .
Dès le lendemain de la promenade à l'étang, Georges entreprenait son oncle sur la valeur du terme monocotylédone.
— Je t'avais promis de t'en parler par temps de pluie, lui répondit M. Wilfrid en souriant. Or, il ne pleut pas !
A quoi Georges répliqua d'une manière péremptoire quoique polie, que la saison peu à peu s'avançait, que déjà il entrevoyait, hélas, le retour à Montréal et par suite la cessation de ses études de Botanique, et qu'il lui fallait en conséquence parachever le plus vite possible sa formation scientifique.
L'oncle qui seulement s'amusait et n'avait pas la moindre envie de remettre à plus tard ses explications, céda d'autant plus volontiers aux désirs du neveu.
— Vous comprenez, disait celui-ci, pour justifier son apparente indiscrétion, trouver des plantes, les examiner, en faire une collection, tout cela c'est très bien, mais je sens que la pratique n'est utile qu'autant qu'elle s'appuie sur des données générales.
— Bravo! s'exclama M. Lapointe. N'eusses-tu acquis chez moi que cette conviction, que tu n'y aurais pas perdu ton temps. Cette idée que tu viens d'exprimer, déjà les Anciens l'avaient formulée en disant : Sapientis est ordlnare, ce qui signifie : Le propre du sage est d'ordonner ses connaissances. C'est profondément vrai. Quand tu serais aussi bien informé qu'un dictionnaire encyclopédique sur tous les faits particuliers, tu ne serais qu'un érudit ; tu ne seras un savant que dans la proportion où tu connaîtras les idées générales. Ceci dit, passons aux Monocotylédones, qui t'intéressent, et en même temps aux Dicotylédones qui leur sont inséparables.
Georges à ces paroles se munit d'un papier et d'un crayon et se mit dans la position d'un étudiant avec le plus grand sérieux.
— Si je ne t'ai pas expliqué hier en pleins champs ce que sont les Monocotylédones, continua M.Wilfrid, c'est qu'il est impossible d'en donner une définition immédiate à qui ne connaît pas la composition de la graine des plantes. Car si je m'étais contenté de te dire que les plantes nommées Monocotylédones sont celles qui
n'ont qu'un cotylédon, par opposition aux Dicotylédones qui en ont deux, il me semble que tu n'en aurais pas été plus avancé.
— En effet, avoua Georges.
Fig. 58. — Dicotylédones et Monogotylédones. En haut, à gauche, feuille de Dicotylédone (Peuplier) ; à droite, feuille de
Monocotylédone (Blé).
En bas, à gauche, deux fleurs de^Dicotylédones : CKillet (type 5) et Chou
(type 4) ; à droite, fleur de Monocotylédone : Jacinthe (type 3).
— Les plantes à fleurs ou Phanérogames, sont divisées en deux groupes : les Dicotylédones et les Monocotylédones.
— Mais qu'est-ce qu'un cotylédon?
152 A Tfi.UTRS LES C//^.V/'^ ET LES DO!S
— Une toule petite feuille nourricière qui se trouve dans la graine.
— Alors s'étonna Georges, c'est d'après une simple toute petite feuille, et enfermée dans la graine encore, que l'on distingue si une plante que l'on ne connaît pas, appartient à l'un ou à l'autre groupe!.. Cela ne doit pas être facile. D'abord, on n'a pas toujours la graine; et même si on l'a, il faut toule une dissection pour y voir clair. Je crois que moi je n'arriverai jamais à m'en tirer.
— S'il n'y avait que ces caractères distinctifs entre les deux, reprit M. Wilfrid, la distinction ne serait en effet pas facile à faire. Heureusement, il y a d'autres signes plus apparents dans la lige, la feuille et la fleur. Cliez les Monocotylédones, la lige s'épaissit rarement, tandis qu'elle peut devenir ligneuse chez les Dicotylédones. Il y a donc déjà toutes les chances pour qu'une plante à lige épaissie, un arbre par exemple, soit une Dicoiylédone. Les feuilles des premières ont des nervures parallèles ou même unique : vois le roseau, le blé; tandis que les feuilles des secondes ont des nervures complexes, ramifiées: la vigne, le chêne. Les fleurs des Monocotylédones sont bâties sur le type trois : le lys, l'iris; tandis que les fleurs des Dicotylédones sont organisées sur les types quatre ou surtout cinq, le chou, la ])rimevère, la rose. \'enons-en au cotylédon. As-tu jamais eu la curiosité d'ouvrir un haricot?
— Non, dit Georges.
— Eh bien, je vais en ouvrir un devant loi.
^L Wilfrid sonna un domestique et lui donna l'ordre d'apporter dans son bureau quelques haricots secs, ce
dont son serviteur parut légèrement étonné. Il prit entre ses doigts l'une de ces graines et, avec son canif, tout en parlant, fendit la peau.
— Tu vois, dit-il à Georges très intéressé, que ce haricot est revêtu d'une peau assez épaisse que j'enlève délicatement. Voilà. Que me restc-t-il en mains?
— L'amande.
— Cette amande, remarque-le, s'ouvre comme un livre.
Fig. 59. — Les Cotixédons.
A gauche, un Haricot montrant les deux cotylédons s'altachanl à la tigelle
de l'embryon. Ils remplissent la graine qui n'a pas d'albumen. A droite, un grain de Blé contenant un seul cotylédon enveloppé d'albumen
farineux (en hachures sur la ligure).
La charnière de ce livre con.-^tilue l'embryon de la future plante avec sa petite tige au milieu, son petit bourgeon terminal en haut et sa petite racine en bas. Les deux masses blanches qui se trouvent de chaque côté de cet embryon sont ses deux feuilles primitives, blanches et gonflées de substances alimcnluircs : ce sont les deux cotylédons. Lear substance servirait à fournir des matières alimentaires pour les débuts de son développement à ce haricot s'il était planté. Si j'avais ouvert
devant toi un grain de blé, je n'aurais trouvé qu'une de ces feuilles nourricières, qu'un cotylédon. Je dirai donc que le haricot est une Dicotylédone, et le blé, une Monocotylédone. Seulement dans le haricot, le cotylédon ne remplit pas tout le grain : il est lui-même enveloppé dans une autre substance nourricière nommée l'albumen, celle même que nous empruntons au blé sous le nom de farine.
— Alors le haricot n'a pas d'albumen?
— Il en a eu. S'il n'en a plus, c'est que, pour se former, son embryon l'a utilisé entièrement. Cet albumen quand il existe, est ou farineux comme dans le blé, ou huileux, comme dans la graine de lin, ou même corné, très dur, comme dans la datte où il forme ce que l'on appelle le noyau.
— Le fait est qu'un noyau de datte, c'est ^dur, dit Georges; je n'ai jamais pu en casser un avec mes dents.
— Puisque nous sommes à cette question delà graine, je veux t'indiquer maintenant comment une graine germe. Bien entendu la germination n'entre en mouvement que si sont remplies un certain nombre de conditions dépendant soit de la graine elle-même, soit du milieu où elle se trouve.
Il faut d'abord, cela va de soi, que cette graine soit mûre.
— Donc que le fruit qui la contient soit mûr, conclut Georges.
— Cette condition n'est pas nécessaire, répartit son oncle : il y a des graines, comme le haricot précisément, le blé, les lentilles qui peuvent germer avant la maturité
de leur fruit; d'autres au contraire, comme celles du rosier ou du pêcher qui ne peuvent pas encore germer quand leur fruit est mûr et sont obligées d'attendre deux ans pour le faire. Il faut aussi pour qu'une graine germe, qu'elle soit vivante.
— Mais, fit Georges, est-ce qu'une graine n'est pas toujours vivante ?
— Si, par exemple, tu la conserves dix ans dans un sac avant de la semer, elle aura eu le temps de mourir et par conséquent, ne germera plus si tu la plantes. A ce propos, je veux te raconter une petite histoire.
— Ah ! dit Georges dont les yeux brillèrent.
— Lorsqu'on commença d'explorer les Pyramides d'Egypte, on trouva près des momies toutes sortes d'aliments que ceux qui les avaient enterrés avaient placés auprès des cadavres en vue de leurs besoins éventuels, et parmi eux des grains de blé.
Naturellement, les Botanistes désirèrent savoir si ces grains avaient conservé leur pouvoir germinatif. Ils en semèrent et ne récoltèrent rien. Mais voici qu'un peu plus tard furent trouvés dans les mêmes conditions d'autres grains qui, plantés, germèrent. Grand émoi! Une enquête soigneusement menée permit de reconnaître que si ces grains germaient, c'est qu'ils ne dataient pas du temps des Pharaons, mais de l'époque contemporaine.
En effet, les guides arabes des Pyramides avaient observé que les touristes recherchaient volontiers ces grains de blé et ils prenaient soin d'en remettre avant chaque visite pour les leur faire découvrir... moyennant pourboire bien entendu. Il est certain qu'après
quelques années les grains conservés dans un sac ne germent plus. Les conditions qui dépendent du milieu sont d'abord la présence de l'eau, car la plante ne germe pas en milieu sec, et c'est pourquoi après avoir planté, le père Hormidas arrose.
— Ou fait arroser par Oscar, corrigea Georges.
— Il faut aussi de l'oxygène : si la graine est enterrée trop profondément, elle ne donnera rien. Il faut entin de la chaleur. Au-dessous d'un certain minimum, ou au-dessus d'un certain maximum, la graine se refuse à germer. Bien entendu, le degré optimum varie avec chaque espèce de plante. C'est ce qui t'explique que les graines attendent la chaleur prinlanière pour germer et qu'en hiver, la végétation demeure en sommeil.
— C'est extraordinaire, dit Georges, jque des êtres vivants comme les graines puissent vivre des mois sans se nourrir.
— Cette vie latente des plantes est moins extraordinaire en somme que celle des animaux. Les œufs des insectes, par exemple, attendent eux aussi des mois avant de se développer : bien des animaux entièrement organisés, comme la marmotte, dorment une notable partie de l'année sans manger; et j'ai lu dans un volume du professeur Claparède, de Genève, sur le sommeil, que dans les régions de très grands froids, en Sibérie, des Russes passaient tout l'hiver à dormir, ne faisant qu'avaler de temps à autre une poignée de lentilles bouillies placées à portée de leurs mains.
— Ohl fit Georges stupéfait.
— xMais voici que les conditions favorables, internes et
externes, sont réalisées pour la graine. Que va-t-il se passer? Observons par exemple un haricot. En utilisant ses réserves contenues dans les cotylédons, réserves qu'il digère, cette graine émet une petite racine qui s'enfonce en terre, grâce aux poils absorbants de laquelle
Fig. 60. — Germination d'un Haricot.
elle pourra commencer à puiser sa nourriture dans le sol . Puis elle émettra une tigelle qui se libérera de l'enveloppe haricot vidé, montera dans l'air, lèvera comme disent les campagnards, entraînant les cotylédons qui représenteront les premières feuilles delà plante. D'autres feuilles apparaîtront au-dessus de celles-ci : la germination est terminée.
— Ainsi, dit Georges, toutes les plantes germent de cette façon?
158 A m AVERS LES CHAMPS ET LES BOIS
— Toutes les Phanérogames, oui. Il y a seulement entre elles quelques différences de détail. Quelquefois, la jeune tige ne soulève pas la graine hors de terre, par exemple chez le pois, et les cotylédons restent souterrains : on dit alors que la graine ne lève pas. J'ai choisi pour mon explication une graine sans albumen. S'il y a de l'albumen, les cotylédons ne peuvent pas s'épanouir; ils ne le font qu'après la digestion complète de l'albumen et deviennent alors deux feuilles larges qui ne tombent qu'en automne : ainsi en est-il chez le Ricin.
Après avoir quitté son oncle, Georges s'en alla faire un petit tour au jardin. Le père Hormidas ne s'y trouvait pas; seul, Oscar y promenait son optimisme sans fatigue.
— Oscar, lui dit le jeune homme, j'ai appris aujourd'hui qu'il y a un pays où les hommes dorment tout l'hiver.
— Pas possible! Où ça? demanda le grand garçon très intéressé.
— En Sibérie.
— C'est loin d'ici ?
— Assez, répliqua Georges en souriant.
— C'est dommage, dit Oscar; j'y serais allé. Dormir, voyez-vous. Monsieur Georges, il n'y a que ça de bon. Surtout quand comme moi on travaille dur toute la journée.
Excursion en automobile. — En forêt. — La lutte pour la vie entre les arbres. — Essences disséminées et essences sociales. — Heureux efTels des forêts sur les régions où elles se trouvent. — Déboisements et inondations. — Les Conifères. — Les caractères de Gymnospermes. — Le Sapin. — Le Pin. — L'Epinette. — Le Thuya.
— Les qualités d'utilité des Conifères.
— Georges, dit un soir M. Wilfrid Lapointe à son neveu, serais-tu disposé pour une fois à te lever demain de bon matin ?
Georges est en général assez peu enclin au lever matinal, mais pressentant une surprise, il se hâta de répondre :
— Certainement. Pourquoi ?
— J'ai l'intention de te faire voir des arbres.
— Des arbres! fit le jeune homme étonné. Est-il nécessaire pour cela de se lever malin ?
Son oncle sourit :
— Il y a, répondit-il, forêt et forêt. Tu connais certainement les chênes, les hêtres, les bouleaux, peutêtre les aulnes, sans compter, bien entendu, les érables. Et je laisserai volontiers au père Hormidas le soin de te faire faire plus ample connaissance avec eux. Mais peut-être es-tu moins bien renseigné sur les Conifères?
— Les Conifères?.. Qu'est-ce que c'est que ça?
— Ceux qui, comme leur nom l'indique, portent des cônes.
— Je n'en ai jamais vu, assura Georges.
— Tu m'élonnes, reprit gaîment M. Wilfrid. N'as-lu jamais vu de sapins ?
— Des sapins, nalurellement j'en ai vu, — Eh bien, les sapins sont des Conifères. Il y en a d'autres que je voudrais t'apprendre à distinguer; et
Fig. 61. — Les Conifères.
A gauche, cùne de Sapin.
Au milieu, en haut, cône mâle; dessous, un de ses éléments grossis : une
écaille, avec, dessous, deux sacs polliniques; en bas, grain de pollen avec
ses ballonnets.
A droite, en haut, fragment de cône femelle ; dessous, un ovule grossi, vu
en coupe.
pour cela, j'ai l'intention de le conduire demain en automobile...
— Si c'est pour aller nous promener en automobile, ifiterrompit Georges, je suis prêt à me lever à minuit, et même à ne pas me coucher du tout.
Et voilà comment le lendemain à sept heures, lestés
d'un solide déjeuner, emportant des vivres avec eux, M. VVilfrid Lapointe et son neveu roulaient sur la grande route. Oscar était de la partie. Non point que ce garçon possédât de spéciales lumières sur l'anatomie ou la physiologie des Conifères, mais M. Wilfrid l'avait emmené pour éventuellement garder la voiture durant leurs courses à pied, et faire le service au moment de la préparation du repas champêtre.
Dès la première forêt que traversa l'automobile, M. Lapointe ralentit l'allure.
— Remarque, dit-il à Georges, qu'une forêt débute toujours par une zone, le fourré, où se trouvent de jeunes arbres dont les rameaux retombent jusqu'à terre. Pourquoi ? Parce qu'une forêt ne peut se développer que par ses bords libres. Ce que nous nommons une forêt, ne l'oublie pas. c'est un groupement de plantes victorieuses.
— Victorieuses? fit Georges, victorieuses de quoi?
— Victorieuses d'autres plantes dans le rude combat de la lutte pour la vie. Lorsqu'un vaste terrain apparaît, pour une cause quelconque, libre dans l'univers, la question qui se pose immédiatement est celle-ci : Quelles sont les plantes qui l'occuperont ? Et alors toutes celles du voisinage, petites et grandes, se mettent à tenter l'envahissement en lançant à sa conquête leurs racines et, à pleines poignées, leurs graines. Bientôt l'occupation est réalisée et la rigoureuse strug-gle for life sévit alors dans toute son ampleur. Rapidement les plantes herbacées sont dominées par les plantes ligneuses, car celles-ci ont sur elles une supériorité mar-
Jean-Louis Gagnon. 11
quée: elles tiennent pendant les hivers, dormant sur leurs positions, tandis que les autres meurent chaque année ne laissant après elles pour défendre l'honneur de leur nom que les « classes » non entraînées des jeunes graines. Les plantes ligneuses en plus sont capables de pousser au loin de longues racines qui leur permettent de se ravitailler richement tandis que la menue végétation immobilisée à leurs pieds doit se partager seulement l'humus que lui ont laissé les ancêtres, et les grands arbres en laissant tomber en automne leur feuillage jauni. Mais surtout, élevant très haut leurs branches dans le ciel, les arbres captent de leurs milliards de feuilles presque tous les rayons du soleil. Or la lumière est aussi nécessaire aux plantes herbacées qui, condamnées à une demi-obscurité, s'étiolent donc sur le sol où régnent les géants vainqueurs de la forêt. Bientôt la lutte s'engage entre ces géants mêmes. Trop serrés, ils s'étouffent les uns les autres et les plus faibles succombent. Les plus forts eux-mêmes perdent souvent dans cette bataille leurs branches inférieures. Sous terre, leurs racines se concurrencent pour s'entrevoler la nourriture disponible et, des milliards de fruits qu'ils laissent chaque année tomber sur le sol, seuls quelques favorisés parviennent à se faire jour au soleil et à la vie.
— De fait, remarqua Georges, que de fruits perdus en un an !
— Ne blâme pas la nature de cette profusion. Elle est nécessaire précisément à cause du peu de chances qu'a chacun de ces fruits d'accomplir sa destinée. La nature pratique la loi d'économie. A l'éléphant, bêle
solide et qui n'a pas dans ses forêts vierges grand' chose à craindre du milieu, elle ne donne en toute une vie que six petits ; mais aux animaux exposés et aux plantes, elle prodigue la progéniture. A la Douve du foie, ver parasite des moutons, dont l'extraordinaire complication dans la reproduction est un redoutable obstacle à la perpétuation de l'espèce, elle n'hésite pas à donner, le calcul a été fait, plus de cinq milliards de chances de vie, plus de cinq milliards d'œufspar animal.
— C'est fantastique, murmura Georges. Et même tout ce que vous me dites de la lutte pour la vie entre les plantes d'une forêt me surprend : je n'ai pas du tout l'impression qu'elle existe ici avec cette acuité.
— C'est que, expliqua M. Wilfrid, tu te trouves ici en présence d'une forêt, comment dirais-je, civilisée. L'homme qui y intervient pour l'éclaircir, pour y couper des arbres, rétablit sinon l'équilibre, du moins une certaine pondération dans la concurrence vitale. Pour te rendre compte de cette lutte sans merci, il faudrait que tu vois une forêt vierge sous les Tropiques» une de ces forêts où l'on n'a pas dénombré moins de cent espèces de plantes par verge carrée.
— Cent espèces ! Mais c'est impossible, voyons !...
— Non, car non contentes de pousser les unes à côté des autres, les plantes y poussent là les unes sur les autres : il n'y a pas un quart de pouce de terrain libre, pas une entre-branche pouvant supporter trois grains de terre sans qu'aussitôt s'y établissent et s'y cramponnent désespérément de menus végétaux ; et l'on y découvre parfois un arbre qui a poussé entre deux
grosses branches d'un autre arbre, et, entre deux branches pareilles du second, un troisième arbre qui court sa chance de vivre
Doucement, l'automobile glissait en ronflant à travers les futaies, et le ronronnement du moteur berçait les méditations de Georges sur cette vitalité silencieuse et si puissante de la nature végétale, sur ces rudes combats sans trêve ni merci que se livrent entre eux depuis l'aube du monde les végétaux terrestres pour assurer leur perpétuation.
A un moment, M. Wilfrid arrêta sa machine et, sans en descendre, indiqua d'un geste les bois.
— Observe, dit-il, que les arbres que tu vois ici appartiennent à ce que l'on nomme des essences disséminées : tu ne les vois pas groupés en individus de la même espèce. Les gros frênes par exemple ne sont pas l'un contre l'autre. Tu verras au contraire, tout à l'heure, que les Sapins vivent volontiers côte h côte : ce sont les essences sociales. Remarque aussi que, tandis que les chênes recherchent intensément la lumière, les hêtres s'accommodent volontiers de vivre dans leur ombre.
Et tandis que l'automobile remise en marche continuait lentement son chemin, M. Wilfrid dit :
— Outre les avantages visibles que nous procurent les forêts, il en est que le public ne perçoit pas et qui sont cependant de première importance. D'abord dans les pays boisés, la température est régularisée : moins chaude en été et moins froide en hiver. Mais surtout la circulation de l'eau est plus régulière. Tu n'ignores pas
qu'il y a un conlinucl échange d'eau entre la terre et l'atmosphère, et réciproquement. Or les arbres ont besoin de beaucoup d'eau et en rejettent par leurs feuilles des quantités énormes dans l'atmosphère : favorisant la formation de nuages qui, eux-mêmes, sont générateurs de pluies, ils contribuent à fixer un régime climatérique sur
Fig. Cy-i. — Le Chêne.
De la famille des Amenlacées. A gauche, une branche avec feuilles et glands. Au milieu, des glands avec leur capsule. A droite, la fleur à pistil (femelle). En bas, une Heur mâle isolée.
les régions forestières. Sans compter que les racines des arbres entrecroisées dans le sol lui donnent une solidité appréciable dans les pays accidentés, en empêchant le travail de l'érosion des eaux souterraines.
— Que de bienfaits, murmura Georges, les bois procurent aux hommes !
— Ce n'est pas tout encore : ils ont d'heureux effets sur leur santé, car l'air des forêts, dépourvu des poussières, germes et gaz nuisibles, riche en oxygène, est
particulièrement vivifiant. Et je ne parle pas des spectacles merveilleux que les forêts offrent, particulièrement en automne, à nos yeux ravis.
— Ah, s'exclama Georges dans un mouvement d'enthousiasme, je voudrais vivre au fond des bois!
F'ig. 63. — Le port du Chêne,
— Ce serait peut-être excessif, répartit son oncle en souriant, car en plein hiver par exemple, le jeune citadin que tu es regretterait sans doute l'air empuanti des villes, comme dit le père Hormidas.
Bientôt la voiture de M. Wilfrid Lapointe sortit des régions boisées et s'élança à une vitesse accélérée dans la campagne.
Mais la pensée de Georges continuait de méditer les paroles que venait de prononcer son oncle.
— Vous m'avez dit, remarqua-t-il, que les forêts régularisent le régime des eaux. Mais alors si on coupe intensivement des arbres dans un pays, cela doit avoir une influence sensible?
— Certes, et la plus sensible est la fréquence des inondations. Tiens, il y a une vingtaine d'années, l'Europe occidentale fut victime d'inondations multipliées et violentes. A Paris, dans certains quartiers, on ne pouvait plus sortir de chez soi qu'en barque, en même temps qu'à Lucerne en Suisse, les quais du lac étaient envahis par les eaux. On s'est demandé d'où pouvaient provenir ces phénomènes, et l'on a cru reconnaître qu'ils correspondaient avec des déboisements massifs, devine où?
— Je ne sais, dit Georges après un instant de réflexion.
— Dans l'Amérique du Sud.
— Pas possible !...
— Exactement. Dans l'Amérique du Sud, il y avait des surfaces immenses de forêts sauvages. L'industrie du papier qui nécessite de la pâte de bois, a poussé les industriels à couper sans mesure des arbres et des arbres. L'eau de ces régions, entraînée par des courants atmosphériques est alors remontée dans l'hémisphère Nord du globe et s'y est condensée. Voilà ce que les savants ont dit. Je ne sais si c'est absolument vrai, mais il faut avouer que c'est du moins très vraisemblable.
A l'horizon apparurent, tranchant sur la verdeur des champs, des taches sombres en ressaut.
— Voici nos Conifères, dit M, Wilfrid.
Iu8 A TRAVERS LES CHAMPS ET LES BOIS
On parvint bientôt à ces bouquets de sapins et l'automobile mise à l'abri du soleil et confiée à la garde du fidèle Oscar, l'oncle et le neveu s'engagèrent dans la foret.
Ce qui, dès l'abord, frappa Georges, ce fut qu'à
Fig. Ci. — Aspect d'une forêt de Sapins.
peine y étaient-ils entrés, les sous-bois leur apparurent d'une obscurité impressionnante. Obscurité humide et silencieuse, car les pas mêmes des promeneurs s'assourdissaient, leurs pieds s'cnfonçant dans l'épais tapis mou fait de vieilles aiguilles de sapins où de-ci de-là se rencontraient des cônes jaunis aux écailles ouvertes, Georges ramassa un de ces cônes.
— Il justifie, expliqua son oncle, le nom de Conifères donné à ces arbres.
— Qu'est-ce que c'est au juste, interrogea le jeune homme? Une fleur?...
— Non, c'est ce que les Botanistes appellent une inflorescence, c'est-à-dire un groupement de fleurs. Car ce que lu as entre les mains est un cône femelle; le cône mâle seul est une fleur.
— Mais je ne vois pas de fleurs là-dedans !
— Ces écailles sont en réalité des feuilles que l'on nomme bractées qui sont prolectrices des ovules. Si tu examinais une pomme de Sapin jeune, tu constaterais que ces bractées disposées en spirale autour de l'axe du cône sont des ramifications d'une ramification de cet axe. Sur ce tronçon de branche, naissent deux autres feuilles accolées et sur celles-ci des ovules; tandis que chez les autres Phanérogames, le Chou, le Chêne par exemple, les ovules sont enfermés dans les ovaires en forme de bouteille, ici, les ovules sont nus, et c'est pourquoi on nomme les Conifères des Gymnospermes. De même, les sacs polliniques sont exposés à l'air libre dans les cônes mâles protégés, eux aussi, par des bractées. Une particularité de ce groupe botanique, c'est que les grains de pollen sont munis chacun de deux ballonnets remplis d'air qui les font flotter dans l'air. Comme tous les grains de pollen d'une forêt de Conifères se libèrent en même temps, il en résulte une sorte de nuage jaune parfois épais et que les paysans ont souvent pris pour des pluies de soufre.
Georges se pencha et ramassa quelque chose.
— C'est, dit-il en présentant l'objet à son oncle, un cône qui ne ressemble pas à l'autre.
— Un cône de Pin, diagnostiqua M. Wilfrid. Nous avons au Canada deux espèces principales de Pins, le Pin blanc du Canada et le Pin rouge.
Fig. 65. — Le Pin.
A gauche, cônes mâles. Ensuite, cône femelle jeune; puis, cône femelle
grossi, encore vert; à droite, cône femelle mûr.
— Quelles différences, demanda Georges, y a-t-il entre le Pin et le Sapin?
— D'abord la forme des cônes. Ensuite le port de l'arbre; tandis que le Sapin a un profil plutôt pyramidal, le Pin est moins géométrique. De plus le Sapin a des aiguilles; c'est ainsi que l'on nomme souvent les feuilles des Conifères, alternes et insérées en spirales ; le Pin au contraire a ses feuilles attachées au moins par deux au même point. Ces deux arbres ont un feuillage dit
immortel parce qu'il persiste pendant Thiver ; c'est du reste une propriété de presque tous les Conifères puisqu'à ma connaissance les seuls Mélèzes, que nous appelons ici les Epinettes, ne la possèdent pas.
— Est-ce que vraiment les Conifères ne perdent jamais leurs feuilles?
Fig. 66, — Le Mélèze d'Amérique ou Epinette rouge. Seul Conifère à feuilles annuelles.
— Regarde à tes pieds. Sur quoi marchons-nous?
— Sur des aiguilles de Sapins.
— Donc les Sapins, eux aussi, perdent leurs feuilles ; seulement ils ne les perdent pas annuellement à chaque automne : elles tombent quand elles ont fini de vivre. N'exagérons donc pas leur immortalité, encore que pour cette qualité qu'on leur attribue, on les mette souvent comme symboles dans les cimetières.
— Ah, c'est pour cela qu'on les met dans les cime-
ticres! s'exclama Georges. C'est curieux, ils devraient alors les égayer, et au contraire ce sont eux qui en sont attristes par le voisinage des tombes.
— Puisque je viens de te nommer les Epineites, apprends que nous en avons au Canada trois variétés importantes : l'Épinette rouge, qui est un bel arbre d'ornement, l'Épinette blanche et l'Épinette jaune.
Fig. 67. — Le Thuya.
Improprement appelé Cèdre ou Balai; a ses feuilles laminées.
d'aucuns disent noire. Je te signalerai aussi une erreur de nom concernant aussi un autre Couitere que Ion rencontre chez nous: il s'agit du Thuya dont les feuilles sont aplaties comme si elles avaient été laminées : on le nomme ici abusivement Cèdre ou Balai. En réalité, le vrai Cèdre est un autre Conifère de pays plus chauds que le nôtre, qui a un port tout différent, avec des branches disposées horizontalement qui lui donnent un aspect caractéristique.
Leur excursion terminée, M. Wilfrid Lapointe et
Georges s'en revinrent à leur voiture. Ils durent pour faire disposer la table, si l'on ose dire, sur l'herbe, réveiller Oscar qui, couché à l'ombre de l'automobile, dormait comme un bienheureux;
— Comment, s'étonna Georges, comment peux-tu dormir, Oscar, sur ce lit d'aiguilles piquantes!
— C'est vrai que ça me gêne, consentit le domestique, mais c'est comme pour les remontrances du père Hormidas, il suffit de ne pas y faire attention?...
Durant le repas où Georges montra un appétit amplifié par la course au grand air, M. Wilfrid continua de lui donner quelques explications.
— Les Conifères, dit-il, sont des arbres précieux. Ils ne sont pas difficiles à nourrir: ils savent se contenter pour pousser, de terrains qui seraient absolument insuffisants à d'autres essences forestières. J'ai vu en montagnes des Sapins couvrir des pentes absolument à pic.
Je me demandais ce qu'ils pouvaient bien trouver d'alimentaire sur ces rocs calcaires et comment ils parvenaient à y cramponner leurs racines. Je n'ai pas complètement résolu ce double problème, mais il y a un fait certain, c'est qu'ils paraissent dans ces situations périlleuses aussi à l'aise que nous sur ce tapis d'aiguilles et aussi bien portants que possible. Ils ont pour nous un autre avantage : leur bois croît vite et s'il n'est pas en général luxueux, il est cependant assez résistant pour pouvoir nous rendre une foule de services en menuiserie et ébénisterie. D'ordinaire, ce bois ne se putréfie pas dans l'eau, et avec cela les fûts de beaucoup de Conifères sont élancés et rçotilignes. Enfin, ces arbres sont
résineux.. Notre Sapin baumier donne une sorte de térébenthine que les naturalistes de tous les pays du monde connaissent bien: le Baume du Canada, qui sert dans l'ajustement des préparations microscopiques. Du Sapin on tire le goménol pharmaceutique qui est un puissant antiseptique. Et j'ajouterai que ses branches sont parfumées d'un peu de poésie religieuse, puisque le jour des Rameaux, elles sont portées par les fidèles aux églises pour y être bénies et conservées pieusement par €ux toute l'année.
— Sans compter, ajouta prosaïquement Oscar, qui avait suivi avec intérêt cette conversation, qu'avec les Cèdres ont fait des balais.
Georges fait de la classification. — La Marguerite. — La Chicorée sauvage. — La Bardane. — La Chélidoine. — L'Airelle du Canada. — La Brunelle. — Le Monotrope. — Le Plantain. — L'Asclépiade ou Cotonnier ou Herbe à ouate. — La Vigne sauvage.
Au fur et à mesure que les jours passent, la collection botanique de Georges s'amplifie et en même temps son rêve de l'agrandir encore. Malheureusement, il ne suffit pas de courir les champs et les bois et d'y cueillir des fleurs, il faut déterminer les trouvailles, les étiqueter, les préparer, toute une série de travaux qui découragerait qui n'a pas le feu sacré : il brûle de savoir, et conscient qu'une fois de retour chez ses parents, à Montréal, l'occasion ne lui sera plus guère fournie de botaniser, il profite tant qu'il peut de l'heure présente.
Le voici ce matin dans sa chambre avec tout un lot de plantes qu'il est allé quérir un des derniers jours en compagnie du père Hormidas. Georges est très satisfait certes du père Hormidas, qui lui apprend des quantités de choses; seulement tout le monde comprend que le père Hormidas ne sait tout de même pas tout en matière de botanique, de sorte que son élève est obligé de fouiller des volumes parfois très compliqués que lui a prêtés son oncle Wilfrid, rien que pour trouver le nom d'une famille de plante. Et un autre ennui est que ces livres techniques, faits pour des savants comme l'oncle Wilfrid, sont souvent hérissés de termes qu'un profane a bien de la peine à préciser.
— Voyons, se dit Georges, mettons-nous au travail. Dans le tas de ses plantes, il choisit celle qui lui est
le plus familière, une Marguerite.
— Ça, c'est une Composée, il n'y a pas de doute, se dit le jeune homme.
Et il se met à feuilleter un de ces gros bouquins de classification des plantes à l'article Composées. Il lit: u Composées. Les fleurs de cette famille semblent composées de nombreuses petites fleurs rapprochées enfermées dans un calice commun qui leur donne l'aspect d'une fleur unique; mais en réalité, ces soi-disant fleurs sont des inflorescences réunies en capitule ».
— Bon. Ce n'est pas très clair, je ne vois pas très bien comment cette Marguerite est formée de plusieurs fleurs, mais cela n'a pas d'importance puisque je suis sûr qu'elle est une Composée. Lisons plus loin : «. Les espèces végétales appartenant à cette famille, la plus
A TRAVERS LES CHAMl'S ET LES BOIS
nombreuse du règne végétal, puisqu'elle compte à elle seule plus d'un dixième des plantes à fleurs connues, se groupent autour de trois t^'-pes; le Bleuet, le Pissenlit et la Marguerite. »
— Nous y voilà! Lisons encore: « Les larges capi-
Fig, 08. — La Marguerite.
De la famille des Composées, groupe des Fladiées. A gauche, la fleur, plus e.xaclemenl rinflorescence en capiUile. A droite, en haut, feuille femelle à languette du pourtour; au-dessous, fleur jaune hermaphrodite du centre.
lulcs de la IMargueriLe comportent deux sortes de fleurs: celles de la périphérie ont un calice sans ctamincs et une languette blanche terminée par trois dents; les fleurs du centre ont un calice à corolle jaune d'or à cinq dents, cinq étamines, un ovaire avec un style fourcha ». — Ceci au moins, c'est clair, et je comprends maintenant comme la Marguerite n'est pas une fleur unique;
autant de fleurs blanches que de languettes, autant de fleurs jaunes que de petits points dorés dans la surface centrale.
A ces renseignements, il suffît d'ajouter que Marguerite vient du mot latin Margarita qui veut dire perle, d'indiquer le jour et le lieu de la trouvaille, et la fiche de celte Composée est terminée.
Fig. 69. — La Chicorée sauvage.
De la famille des Composées, groupe des Liguliflores. A gauche, la plante
A droile, fleur isolée avec ligule à cinq dents.
Voyons quelle autre plante, Georges, connaît-il aussi?
— Ah, celle-ci!
C'est une Chicorée sauvage.
— Une Chicorée, de quelle famille cela peut-il bien être? se demande Tapprenti-botaniste. Hésitation... Hé mais, je viens de lire que le pissenlit est, lui aussi, une Composée. Recourons au volume. Parfaitement. La Chicorée est indiquée nominalement parmi les Composées du type Pissenlit formant le groupe des Liguliflores. A
Jean-Louis Gagnon. 12
première vue pourtant, cela ressemble à une Marguerite. Quelles différences peuvent bien exister entre les deux. Lisons : « Les petites Heurs du capitule sont toutes semblables. Chacune d'elles comprend un calice représenté par des poils, une corolle tubuleuse terminée par une languette à cinq dents; dans le tube, il y a cinq étamines et un ovaire à style fourchu ». Voilà qui est clair. Dans la Marguerite, deux sortes de fleurs ; ici, une seule sorte. Alt righl.
Notons encore que la Chicorée sauvage est bleue et que je l'ai trouvée au bord d'un chemin et que, a dit le père Hormidas, sa racine torréfiée produit quelque chose d'alimentaire qui remplace le café. Mais c'est tout de même moins bon que le café.
De sa collection, Georges tira une autre plante qu'il examina soigneusement. Celle-ci, il la connaissait pourtant et de longue date. Il se rappelait en effet qu'étant tout petit et se trouvant un jour en promenade dans les champs avec sa famille et des amis, il avait arraché les espèces de boules piquantes qu'elle produit et les avait lancées dans les cheveux d'une jeune personne d'environ six ans qui faisait partie du groupe en excursion, et que ces boules s'étaient collées à la chevelure blonde, et que l'enfant ne pouvant s'en dépêtrer s'était mise à pousser des cris stridents, et que lui Georges, avait été sérieusement grondé. Ce sont là souvenirs de jeunesse que l'on n'oublie jamais. Le père Hormidas lui a donné le nom de cette plante : c'est la Bardane.
Du moment, se dit Georges judicieusement, qu'elle a
des capitules, ça doit être une Composée. Il feuilletet son gros livre et, de fait, trouve la Bardane parmi les Composées. La tige est grasse; les feuilles sont longues : elles peuvent avoir dans les vingt pouces et pourtant cette plante ne mesure pas plus de deux pieds de
Fig. 70. — La Bardane.
De la famille des Composées. Les feuilles grandes sont cotonneuses en
dessous. Le capitule est recouvert d"écailles à crochet.
hauteur. Les capitules sont formés de petites fleurs d'un rouge violet. Voilà une fiche bien remplie !
Georges piqua une autre fleur dans son tas. Heureusement il avait pris soin de noter le nom de ces plantes. Celle-ci est étiquetée Chélidoine. La table des matières de sa classiflcation le renvoie pour ce nom à la famille des Papavéracées.
— Papavéracées, se dit-il, je connais ce nom-là. Quel est donc le type de cette famille ?
Un moment, il s'essaye à deviner, résistant à la tentation de savoir de suite de ce qu'il cherche en recourant à son volume. Mais force lui est de reconnaître son ignorance ou, si Ton veut, son défaut de mémoire. 11
Fig. 71. — La Chélidoine.
De la famille des Papavéracées. Fleur à quatre pétales en croix. La tige contient un latex orange vénéneux employé pour enlever les verrues, d'où le nom d'Herbe aux verrues donné à cette plante.
recourt donc au livre qui lui rappelle à sa confusion que papaver est le nom latin du Pavot.
— Suis-je sot! pense Georges. Pavot, oui, nous avons déjà parlé de cela. Et il constate que cette Chélidoine a bien les caractères de Papavéracées: sa corolle jaune est formée de quatre pétales. Son auteur lui apprend en même temps qu'elle contient un abondant latex de couleur orange et que c'est un poison dont on se sert en
certains pays pour détruire les verrues d'où le nom d'Herbe aux verrues donné quelquefois à la plante, appelée aussi Eclaire parce qu'autrefois on lui attribuait la propriété de faire disparaître les taies des yeux malades. Il est signalé aussi que la Chélidoine croît sur le bord des chemins, et de fait, Georges se
Fig, 72. — L' Airelle du Canada, ou Atoca. De la famille des Vacciniées. Les baies de ces plantes se mangent crues
ou confiles.
souvient d'avoir cueilli celle-ci sur le bord d'un chemin au voisinage d'une maison. Et voici encore une autre indication : Chélidoine en grec signifie Hirondelle. Cette plante a reçu ce nom parce qu'elle fleurit au retour des hirondelles... en Europe. Mauvaise étymologie pour les Canadiens, pense Georges, car chez nous, elle ne fleurit qu'en juillet. Et ceci l'amène à reconnaître l'avantage de l'emploi de noms latins dans les classifi-
cations botaniques : ceux-ci du moins ont une portée générale.
Cette plante aux feuilles veloutées de petits poils, aux rameaux rougeâtres et qui porte des baies noires, Geor-