‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 10 sur 114 · chapitre premier · texte numérisé non relu

chapitre premier

retour il avait une puissance musculaire extraordinaire, et il n'était pas peu fier de cet avantage, dont il aimait à faire parade. Après avoir été instruit et baptisé par M. Gabet, il voulut s'attacher au service des Missionnaires. Le voyage que nous venions d'entreprendre cadrait avec son humeur errante et aventureuse. Toutefois, ce jeune homme ne nous était d'aucun secours pour nous diriger à travers les déserts de la Tartarie ; le pays ne lui était pas plus connu qu'à nous. Nous avions donc pour seuls guides une boussole et l'excellente carte de l'empire chinois par Andri veau-Goujon.

Dès notre sortie de l'auberge Yan-Pa-Eul, nous cheminâmes sans encombre et assez tranquillement, si on en excepte quelques malédictions que nous eûmes à essuyer de divers marchands chinois, en traversant une montagne. Les nombreux mulets, attelés aux lourds chariots qu'ils conduisent, prennent le mors aux dents, aussitôt qu'ils aperçoivent notre petite file de chameaux. Saisis d'épouvante, ils cherchent à fuir à droite ou à gauche, mettent le désordre dans l'attelage, et quelquefois renversent la voiture. Les conducteurs se vengent alors de ce contretemps par mille imprécations contre la grosseur des chameaux et la couleur jaune de nos habits.

La montagne que nous gravissons est appelée Sain-Oula. c'est-à-dire la Bonne montagne. Il est probable que c'est par dérision qu'on lui donne ce nom ; car elle est célèbre dans le pays par les accidents funestes et les aventures tragiques dont elle fut le théâtre. L'ascension se fait par un chemin rude, escarpé, et en grande partie encombré de débris de rochers. Vers le milieu de la montée, est un petit temple dédié à la déesse de la montagne, appelée Sain-Nai (la bonne vieille). Dans ce temple réside un religieux dont l'occupation est de jeter de temps en temps quelques pelletées de terre aux endroits du chemin que les eaux ont rendus tout à fait impraticables. Cette bonne action lui donne le droit d'exiger des voituriers qui passent devant sa cellule une légère rétribution qui suffit à son entretien.

Après avoir grimpé pendant près de trois heures, nous nous trouvons sur un immense plateau, qui de l'est à l'ouest compte une grande journée de trajet. Du nord au midi, le prolongement est incommensurable. Du haut de ce plateau on découvre au loin, dans les plaines de la Tartarie, les tentes des Mongols, rangées en amphithéâtre sur le penchant des collines, et ressemblant dans le lointain à de nombreuses ruches d'abeilles. Plusieurs fleuves prennent leur source aux flancs de cette montagne. On distingue entre tous les autres le Chara-Mouren (fleuve Jaune), que la vue peut suivre au loin dans son cours capricieux à travers le royaume de Gechekten'.

1- Tje Chara-Mouren ne doit pas être confondu avec le Hoang-Ho, fameux fleuve Jaune de la Chine.

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La Bonne montagne est fameuse par ses frimas. Chaque hiver le froid y tue un nombre considérable de voyageurs. Souvent des convois entiers sont retrouvés, les hommes et les animaux morts de froid. Aux dangers de la température se joignent ceux des voleurs et des bêtes féroces. Les brigands y sont, pour ainsi dire, à demeure fixe, attendant les voyageurs qui se rendent à Tolon- Noor, ou qui en reviennent. Malheur à l'homme qui tombe entre leurs mains ! Ils ne se contentent pas d'enlever l'argent et les animaux ; ils arrachent même les habits, et abandonnent le malheureux détroussé à la merci du froid et de la faim.

Ces voleurs savent assaisonner leur brigandage de politesse et de courtoisie. Ils n'ont pas la malhonnêteté de vous braquer un pistolet sur la gorge, et de vous crier brutalement : La bourse ou la vie. Ils se présentent modestement, et puis : « Mon vieux frère aîné, je suis las d'aller à pied, veuille me prêter ton cheval... Je suis sans argent, veuille me prêter ta bourse... Il fait aujourd'hui bien froid, veuille me prêter ton habit. » Si le vieux frère aîné a assez de charité pour prêter tout cela, on lui dit : « Merci, mon frère; » sinon, l'humble requête est spontanément appuyée de quelques coups de trique. Si cela ne suffit pas, on a recours au sabre.

Le soleil commençait à baisser, et nous n'étions pas encore descendus du plateau. Nous songeons néanmoins à camper. Notre premier soin fut de chercher dans ces lieux sauvages un poste convenable, c'est-à-dire un endroit où il y eût du combustible, de l'eau et du pâturage, trois choses essentielles dans un campement. De plus, vu le mauvais renom de la Bonne montagne, nous désirions trouver un site solitaire et isolé. Un enfoncement entouré de grands arbres nous sourit. On fait accroupir les chameaux et on met bas les charges; puis nous essayons de dresser notre tente sur une place bien unie, au bord de la forêt impériale, et à côté d'une petite fontaine. La construction de notre palais de toile nous donne du tracas et de la fatigue.

D'abord on s'y prit mal, puis un pen mieux, puis bien. Puis enfin il n'y manqua rien.

Après ce premier travail, nous installons notre portier. Car nous avons oublié de dire qu'un portier faisait partie de notre caravane. Un gros clou de fer est enfoncé en terre jusqu'à la tête ; celle-ci est traversée d'un anneau suivi d'une longue chaîne, et au bout de la chaîne est attaché notre fidèle Arsalan ^, dont l'office est d'aboyer à l'approche des étrangers. Ayant ainsi assuré l'inviolabilité de notre territoire, nous allons recueillir àes argols", et faire quel-

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