‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 9 sur 114 · Le H chinois est le dixième de hi lieue de France · texte numérisé non relu

Le H chinois est le dixième de hi lieue de France

olgapitre premier.

un magnifique ruisseau autour de l'auberge. Nous fûmes reçus par l'aubergiste en chef, ou, en style chinois, par V intendant de la caisse.

On rencontre quelquefois dans la Tartarie, non loin des frontières de Chine, quelques auberges isolées au milieu du désert; elles se composent ordinairement d'une immense enceinte carrée, formée par de longues perches entrelacées de broussailles. Au milieu est une maison de terre, haute tout au plus de dix pieds. A part quelques misérables petites chambres à droite et à wauche, le tout consiste en un vaste appartement, qui sert à la fois de cuisine, de réfectoire et de dortoir. Quand les voyageurs arrivent, ils se rendent tous dans cette grande salle, essentiellement puante et enfumée. Un long et large kang est la place qui leur est destinée. On appelle kang une façon de fourneau qui occupe plus des trois quarts de la salle. Il s'élève à la hauteur de quatre pieds, et la voûte en est plate et unie : sur ce kang est une natte en roseaux ; les personnes riches étendent sur cette natte des tapis de feutre ou des pelleteries. Sur le devant, trois immenses chaudières incrustées dans de la terre glaise servent à préparer le brouet des voyageurs. Les ouvertures par où l'on chauffe ces marmites monstrueuses communiquent avec l'intérieur du kang, et y transmettent la chaleur, de sorte que, même pendant les terribles froids de l'hiver, la température y est très élevée. L'intendant de la caisse invite les arrivants à monter sur le kang; on va s'y asseoir, les jambes croisées à la manière des tailleurs, autour d'une grande table dont les pieds ont tout au plus cinq ou six pences de hauteur. La partie basse de la salle est réservée pour les gens de l'auberge, qui vont et viennent, entretiennent le feu sous les chaudières, font bouillir le thé, ou pétrissent la farine d'avoine et de sarrasin pour le repas des voyageurs. Le kang de ces auberges tartaro-chinoises est le théâtre le plus animé et le plus pittoresque qu'on puisse imaginer : c'est là qu'on mange, qu'on boit, qu'on fume, qu'on joue, qu'on crie et qu'on se bat. Quand le soir arrive, ce kang, qui a servi tour à tour, pendant la journée, de restaurant, d'estaminet et de tripot, se transforme tout à coup en dortoir. Les voyageurs déroulent leurs couvertures s'ils en ont, ou bien ils s'arrangent sous leurs habits les uns à côté des autres. Quand les hôtes sont nombreux, on se place sur deux lignes, mais toujours de manière à ce que les pieds soient oppcfeés. Quoique tout le monde se couche, il ne s'ensuit pas que tout le monde s'endorme; pendant que quelques-uns ronflent consciencieusement, les autres fument, boivent du thé, ou s'abandonnent à de bruyantes causeries. Un aussi fantastique tableau est à demi éclairé par la lueur terne et blafarde de la lampe, peu remarquable par son élégance; ordinairement c'est une tasse cassée, contenant une longue mèche qui serpente dans une huile épaisse et nauséabonde. Ce fragment de porcelaine est niché dans un trou pratiqué dans le

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mur, ou bien placé entre deux chevilles de bois qui lui servent de piédestal.

L'intendant de la caisse nous avait préparé pour logement son petit cabinet particulier. Nous y soupâmes, mais nous ne voulûmes pas y coucher ; puisque nous étions voyageurs tartares, et en possession d'une bonne et belle tente, nous entendions la dresser pour faire notre apprentissage. Cette résolution ne froissa personne; on comprit que nous agissions ainsi, non par mépris de l'auberge, mais par amour de la vie patriarcale. Quand donc la tente fut prête, quand nous eûmes déroulé par terre nos peaux de bouc, nous allumâmes un grand feu de broussailles pour nous réchauffer un peu, car les nuits commençaient à être froides. Aussitôt que nous fûmes couchés, l'inspecteur des ténèbres se mit à frapper à coups redoublés sur un tamtam. Le bruit vibrant et sonore de cet instrument d'airain allait se répercuter dans les vallons et donner l'épouvante aux tigres et aux loups qui fréquentent ces déserts.

Le jour n'avait pas encore paru, que nous étions sur pied. Avant de nous mettre en route, nous avions à faire une opération importante; nous devions changer de costume, et en quelque sorte nous métamorphoser. Les Missionnaires qui résident en Chine portent tous, sans exception, les habits chinois ; rien ne les distingue, rien ne leur donne extérieurement le moindre caractère religieux. Il est fâcheux qu'on soit obligé de s'en tenir à ces habits séculiers; car ils sont un grand obstacle à la prédication de l'Evangile. Parmi les Tartares, un homme noir ' qui se mêle de parler de religion n'excite que le rire ou le mépris. L'homme noir est censé s'occuper des choses du monde; les affaires religieuses ne le regardent pas; elles appartiennent exclusivement aux Lamas. Les raisons qui semblent avoir établi et conservé l'usage de l'habit mondain parmi les Missionnaires de Chine n'existant plus pour nous, nous crûmes pouvoir nous en dépouiller. Nous pensâmes que le temps était venu de nous donner enfin un extérieur ecclésiastique, et répondant à la sainteté de notre ministère.

Les intentions de notre Vicaire apostolique à ce sujet étant conformes à notre désir, nous ne balançâmes point. Nous résolûmes d'adopter le costume séculier des lamas thibétains; nous disons costume séculier, parce qu'ils en ont un spécialement religieux, dont ils se revêtent quand ils prient dans les pagodes ou assistent aux cérémonies de leur culte. Le costume des lamas thi- "^ bétains eut notre préférence, parce qu'il était conforme aux habits que portait le jeune néophyte Samdadchiemba.

Nous annonçâmes aux chrétiens de l'hôtellerie que nous étions décidés à ne plus ressembler à des marchands chinois ; que nous voulions retrancher la

1. Les Tartares appellent hara-houmou (homme noir) les séculiers, peut-être à cause des cheveux qu'ils laissent croître. C'est par opposition à la tête blanche des lamas, qui sont obligés de se raser la tête.

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queue, et nous raser entièrement la tête. Cette nouvelle mit en mouvement leur sensiblerie ; quelques-uns cherchèrent à nous faire changer de résolution : mais un rasoir, que nous prîmes dans un petit paquet, fut notre réponse à leur argumentation. Nous le mîmes entre les mains de Samdadchiemba, et il suffit d'un instant pour faire tomber la longue tresse de cheveux que nous laissions croître depuis notre départ de France. Nous revêtîmes une grande robe jaune s'ajustant sur le côté droit par cinq boutons dorés, et serrée aux reins par une longue ceinture rouge; par-dessus cette robe nous passâmes un gilet rouge, terminé à sa partie supérieure par un petit collet de velours violet; un bonnet jaune surmonté d'une pommette rouge compléta notre nouveau costume.

Le torrent s'écoule avec rapidité et entraîne tout sur son passage. (P. 13. )

Le déjeuner fut morne et silencieux. Quand l'intendant de la caisse apporta les petits verres et l'urne où fumait le vin chaud des Chinois, nous lui déclarâmes qu'ayant changé d'habit, nous devions aussi modifier nos habitudes de vivre.

« Emporte, lui dîmes-nous, ton urne et ton réchaud; dès aujourd'hui nous renonçons au vin et à la pipe. Tu sais, ajoutâmes-nous en riant, que les bons lamas s'abstiennent de fumer et de boire du vin. » Les chrétiens chinois dont nous étions entourés ne riaient pas, eux ; ils nous regardaient d'un œil de commisération : car ils étaient persuadés que nous mourrions de privations et de misère dans les déserts de la Tartarie.

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mur, ou bien placé entre deux chevilles de bois qui lui servent de piédestal.

L'intendant de la caisse nous avait préparé pour logement son petit cabinet particulier. Nous y soupâmes, mais nous ne vouMmes pas y coucher ; puisque nous étions voyageurs tartares, et en possession d'une bonne et belle tente, nous entendions la dresser pour faire notre apprentissage. Cette résolution ne froissa personne; on comprit que nous agissions ainsi, non par mépris de l'auberge, mais par amour de la vie patriarcale. Quand donc la tente fut prête, quand nous eûmes déroulé par terre nos peaux de bouc, nous allumâmes un grand feu de broussailles pour nous réchauffer un peu, car les nuits commençaient à être froides. Aussitôt que nous fûmes couchés, l'inspectenr des ténèbres se mit à frapper à coups redoublés sur un tamtam. Le bruit vibrant et sonore de cet instrument d'airain allait se répercuter dans les vallons et donner l'épouvante aux tigres et aux loups qui fréquentent ces déserts.

Le jour n'avait pas encore paru, que nous étions sur pied. Avant de nous mettre en route, nous avions à faire une opération importante; nous devions changer de costume, et en quelque sorte nous métamorphoser. Les Missionnaires qui résident en Chine portent tous, sans exception, les habits chinois; rien ne les distingue, rien ne leur donne extérieurement le moindre caractère religieux. Il est fâcheux qu'on soit obligé de s'en tenir à ces habits séculiers; car ils sont un grand obstacle à la prédication de l'Evangile. Parmi les Tartares, un homme noir' qui se mêle déparier de religion n'excite que le rire ou le mépris. L'homme noir' est censé s'occuper des choses du monde; les affaires religieuses ne le regardent pas; elles appartiennent exclusivement aux Lamas. Les raisons qui semblent avoir établi et conservé l'usage de l'habit mondain parmi les Missionnaires de Chine n'existant plus pour nous, nous crûmes pouvoir nous en dépouiller. Nous pensâmes que le temps était venu de nous donner enfin un extérieur ecclésiastique, et répondant à la sainteté de notre ministère.

Les intentions de notre Vicaire apostolique à ce sujet étant conformes à notre désir, nous ne balançâmes point. Nous résolûmes d'adopter le costume séculier des lamas thibétains; nous disons costume séculier, parce qu'ils en ont un spécialement religieux, dont ils se revêtent quand ils prient dans les pagodes ou assistent aux cérémonies de leur culte. Le costume des lamas thibétains eut notre préférence, parce qu'il était conforme aux habits que portait le jeune néophyte Samdadchiemba.

Nous annonçâmes aux chrétiens de l'hôtellerie que nous étions décidés à ne plus ressembler à des marchands chinois ; que nous voulions retrancher la

1. Les Tartiift'S uppelleiit h(ira-hoinii(iu (lioinnii> Uciir") les séculiers, peut-être A eause des clicveux i|u"ils laissent eroître. C'est par opposition à la tête blandie des lamas, qui sont obligés de se raser la tête.

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queue, et nous raser entièrement la tête. Cette nouvelle mit en mouvement leur sensiblerie; quelques-uns cherchèrent à nous faire changer de résolution : mais un rasoir, que nous prîmes dans un petit paquet, fut notre réponse à leur argumentation. Nous le mîmes entre les mains de Samdadchiemba, et il suffit d'un instant pour faire tomber la longue tresse de cheveux que nous laissions croître depuis notre départ de France. Nous revêtîmes une grande robe jaune s'ajustant sur le côté droit par cinq boutons dorés, et serrée aux reins par une longue ceinture rouge; par-dessus cette robe nous passâmes un gilet rouge, terminé à sa partie supérieure par un petit collet de velours violet; un bonnet jaune surmonté d'une pommette rouge compléta notre nouveau costume.

Le torrent s'écoule avec rapidité et entraîne tout sur son passage, d'. V.i.)

Le déjeuner fut morne et silencieux. Quand l'intendant de la caisse apporta les petits verres et l'urne où fumait le vin chaud des Chinois, nous lui déclarâmes qu'ayant changé d'habit, nous devions aussi modifier nos habitudes de vivre.

« Emporte, lui dîmes-nous, ton urne et ton réchaud; dès aujourd'hui nous renonçons au vin et à la pipe. Tu sais, ajoutâmes-nous en riant, que les bons lamas s'abstiennent de fumer et de boire du vin. » Les chrétiens chinois dont nous étions entourés ne riaient pas, eux ; ils nous regardaient d'un œil de commisération : car ils étaient persuadés que nous mourrions de privations et de misère dans les déserts de la Tarta rie.

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Le déjeuner fini, pendant que les gens de l'auberge plient la tente, sellent les chameaux et organisent le départ, nous prenons quelques petits pains cuits à la vapeur d'eau, et nous allons cueillir le dessert sur des groseillers sauvages, le long du ruisseau voisin. Bientôt on nous avertit que tout est prêt. Nous enfourchons nos montures, et nous prenons la route de Tolon-Noor, accompagnés de Samdadchiemba.

Nous voilà lancés seuls et sans vrai guide au milieu d'un monde nouveau ! Désormais nous ne devons plus trouver devant nous des sentiers battus par des Missionnaires anciens; car nous marchons à travers un pays oii nul n'a encore prêché la vérité évangélique; nous n'aurons plus à nos côtés ces chrétiens si empressés à nous servir, et cherchant toujours par leurs soins à former autour du Missionnaire comme une atmosphère de la patrie. Nous partons abandonnés à nous-mêmes, sur une terre ennemie, condamnés désormais à traiter seuls nos affaires, sans espoir d'entendre jamais sur notre route une voix de frère et d'ami... Mais qu'importe? nous nous sentons au cœur courage et énergie ; nous marchons en la force de Celui qui a dit : <( Allez et instruisez toutes les nations; voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles! »

Samdadchiemba, notre seul compagnon de voyage, n'était ni Chinois, ni Tartare, ni Thibétain. Cependant, au premier coup d'œil, il était facile de saisir en lui les traits qui distinguent ce qu'on est convenu d'appeler la race mongolique. Un nez large et insolemment retroussé, une grande bouche fendue en ligne droite, des lèvres épaisses et saillantes, un teint fortement bronzé, tout contribuait à donner à sa physionomie un aspect sauvage et dédaigneux. Quand ses petits yeux sortaient de dessous de longues paupières entièrement dépouillées de cils, et qu'il vous regardait en plissant la peau de son front, il inspirait tout à la fois la confiance et la peur. Rien de tranché sur cette étrange figure : ce n'était ni la malicieuse ruse du Chinois, ni la franche bonhomie du Tartare, ni la courageuse énergie du Thibétain ; mais il y avait un peu de tout cela. Samdadchiemba était un Dchiahour. Dans la suite nous aurons occasion de parler avec quelques détails de la patrie de notre jeune chamelier.

A l'âge de onze ans, il s'était échappé de sa lamaserie, pour se soustraire aux coups d'un maître dont il trouvait, disait-il, les corrections trop sévères. Il avait ensuite passé la plus grande partie de sa jeunesse errant et vagabond, tantôt dans les villes chinoises, tantôt dans les déserts de la Tartarie. Il est aisé de comprendre que cette vie d'indépendance avait peu poli l'aspérité naturelle de son caractère; son intelligence était entièrement inculte; mais en

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