‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 113 sur 114 · PB · texte numérisé non relu

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mités du Chor-Kou-La, on rencontre une longue série de gouffres épouvantables, bordés des deux côtés par des montagnes taillées perpendiculairement, et s'élevant comme deux grandes murailles de roche vive. Les voyageurs sont obligés de longer ces profonds abîmes, en suivant à une grande hauteur un rebord si étroit que souvent les chevaux trouvent tout juste la place nécessaire pour poser leurs pieds. Dès que nous vîmes les bœufs de la caravane s'acheminer sur cet horrible passage, et que nous entendîmes le sourd mugissement des eaux s'élever des profondeurs de ces gouffres, nous fûmes saisis d'épouvante, et nous descendîmes de cheval. Mais tout le monde nous cria aussitôt de remonter. On nous dit que les chevaux, accoutumés à un semblable voyage, auraient le pied plus sûr que nous; qu'il fallait les laisser aller à volonté, nous contentant de nous tenir solidement sur les étriers, et d'éviter de regarder à côté de nous. Nous recommandâmes notre âme à Dieu, et nous nous mîmes à la suite de la colonne. Nous ne tardâmes pas à nous convaincre qu'il nous eût été en effet impossible de garder longtemps l'équilibre sur ce terrain glissant et scabreux. Il nous semblait toujours qu'une force invincible nous attirait vers ces abîmes insondables. De peur d'être saisis par le vertige, nous tenions la tête tournée contre la montagne, dont la coupure était quelquefois tellement droite et unie qu'elle n'offrait pas même un étroit rebord où les chevaux pussent placer leur pied. On passait alors sur de gros troncs d'arbres couchés sur des pieux enfoncés horizontalement dans la montagne. A la seule vue de ces ponts affreux, nous sentions une sueur glacée ruisseler de tous nos membres. Cependant il fallait toujours avancer ; car reculer ou descendre de cheval étaient deux choses absolument impossibles.

Après être restés pendant deux jours entiers perpétuellement suspendus entre la vie et la mort, nous quittâmes enfin cette route, la plus horrible et la plus dangereuse qu'on puisse imaginer, et nous arrivâmes à Alan-To. Tout le monde était transporté de joie, et on se félicitait mutuellement de n'avoir pas roulé dans l'abîme. Chacun racontait, avec une sorte d'exaltation fébrile, les terreurs qu'il avait éprouvées dans les passais les plus difficiles. Le Dhéba de Alan-To, en apprenant qu'aucun homme n'avait péri, trouva que la caravane avait eu un bonheur inouï. Trois bœafs, chargés de bagages, avaient bien été engloutis; mais ces accidents ne comptaient pas, ils ne valaient pas la peine qu'on s'en occupât. Ly-Kouo-Ngan nous dit qu'il n'avait jamais traversé le défilé de Alan-To sans être témoin d'affreux malheurs. Dans son voyage précédent, quatre soldats avaient été précipités du haut de la montagne avec les chevaux qu'ils montaient. Tout le monde avait à raconter des catastrophes dont le simple récit faisait dresser les cheveux sur la tête. On s'était abstenu de nous parler à l'avance de tout cela, de peur que nous ne voulussions pas con-

Ctiapitrc bij:*nEuhtÈme.

tinuer la route. Au fait, s'il nous eût été donné d'entrevoir, depuis Lha-Ssa, les abîmes épouvantables de Alan-To, il est probable que l'ambassadeur Ki-Chan eût difficilement réussi à nous faire entreprendre ce voyage.

De Alan-To, où l'on changea les oulah, nous descendîmes, à travers une épaisse forêt de sapins, dans une vallée, oii nous nous arrêtâmes, après quatre-vingt-dix lis de marche, à un village nommé Lang-Ki-Tsoung. Ce poste est un des plus pittoresques et des plus agréables que nous ayons rencontrés sur toute notre route. Il est situé au milieu d'une plaine bornée de tous côtés par des montagnes peu élevées, et dont les flancs sont couverts d'arbres de haute futaie. La campagne est assez fertile, et les Thibétains de cette contrée pa- . raissent la cultiver avec beaucoup de soin. Les champs sont arrosés par un ruisseau abondant, dont les eaux charrient une grande quantité de paillettes d'or. C'est pour cette raison que les Chinois donnent à cette vallée le nom de Kin-Keou, c'est-à-dire Gorge-d/Or.

Les maisons de Lang-Ki-Tsoung sont d'une construction extrêmement remarquable ; il n'y entre absolument que des troncs d'arbres dépouillés de leur écorce, et dont on a retranché les deux extrémités, afin qu'ils aient à peu près la même dimension dans toute leur longueur. D'énormes pieux sont d'abord plantés en terre, à une grande profondeur ; la partie qui s'élève au-dessus du sol a tout au plus deux pieds de hauteur. Sur ces pieux, on arrange ensuite horizontalement, et les uns à côté des autres, les troncs de sapin qu'on a déjà préparés; cela forme comme la4)ase et le plancher de la maison. Des troncs semblables aux premiers, et placés les uns au-dessus des autres, servent à construire des murs remarquables par leur épaisseur et leur solidité. Le toit est encore fait avec des troncs recouverts de larges écorces d'arbres, qu'on dispose comme des ardoises. Ces maisons ressemblent entièrement à d'énormes cages dont tous les barreaux seraient étroitement serrés les uns contre les autres. Si entre les jointures il se trouve quelques légers interstices, on les bouche avec de la fiente de bœuf. On fait quelquefois, d'après cette méthode, des habitations très grandes, et à plusieurs étages; elles sont très chaudes, et toujours à l'abri de l'humidité. Elles ont seulement l'inconvénient d'avoir un plancher très inégal et extrêmement désagréable.

Pendant que nous attendions avec patience et en silence, au milieu de notre grande cage, qu'on voulût bien nous servir à souper, le Dhéba de Lang-Ki- Tsoung et le caporal du corps de garde chinois vinrent nous annoncer qu'ils avaient une petite affaire à régler.

(( Quelle affaire? s'écria Ly-Kouo-Ngan, d'un ton plein d'emportement ; quelle affaire ?... Je comprends, vos oulah ne sont pas prêts.

— Ce n'est pas cela, répondit le Dhéba ; jamais, à Lang-Ki-Tsoung, les

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oulah n'ont fait attendre personne. Vous les aurez ce soir, si vous voulez; mais je dois vous avertir que la montagne de Tanda est infranchissable; pendant huit jours consécutifs, il est tombe une si grande abondance de neige que les chemins ne sont pas encore ouverts.

— Nous avons bien passé le Chor-Kou-La, pourquoi ne franchirions-nous pas également le Tanda?

— Qu'est-ce que le Chor-Kou-La auprès du Tanda ? Ces montagnes ne peuvent se comparer entre elles. Hier, trois hommes du district de Tanda ont voulu s'aventurer sur la montagne, et deux ont disparu dans les neiges ; le troisième est arrivé ici ce matin, seul, à pied, car son cheval a été aussi englouti... Au reste, ajouta le Dhéba, avec une gravité un peu sauvage, vous pouvez partir quand vous voudrez ; les oulah sont à vos ordres ; mais vous serez obligés de payer les bœufs et les chevaux qui mourront en rout€. »

Après avoir formulé ainsi son ultimatum, le diplomate thibétain nous tira la langue, se gratta l'oreille, et sortit. '

Pendant que le Pacificateur des royaumes, le lama Dsiamdchang et quelques autres personnages expérimentés de la caravane discutaient avec emportement la question du départ, nous prîmes l'Itinéraire chinois, et nous y lûmes le passage suivant : <( La montagne de Tanda est extrêmement escarpée et difficile à gravir; un ruisseau y coule en serpentant par un étroit ravin ; l'été, son lit est fangeux et glissant, et l'hiver, il est couvert de glace et de neige. Les voyageurs armés de bâtons les traversent les uns après les autres comme une file de poissons... C'est le passage le plus difficile de toute la route qui conduit à Lha-Ssa. » A la lecture de cette dernière phrase, le livre nous tomba des mains... Après un moment de stupeur, nous le reprîmes pour bien nous assurer si nous avions lu exactement; nous ne nous étions pas trompés, il y avait en toutes lettres : <( C'est le passage le plus difficile de toute la route qui conduit à Lha-Ssa. » La perspective d'avoir à suivre une voie encore plus difficile que celle de Alan-To avait de quoi nous figer le sang dans les veines. L'ambassadeur Ki-Chan, nous disions-nous, est évidemment un lâche assassin. N'ayant pas osé nous tuer à Lha-Ssa, il nous a envoyés mourir au milieu des neiges... Cet accès de découragement ne dura qu'un instant; Dieu, dans sa bonté, nous rendit peu à peu toute notre énergie, et nous nous levâmes pour prendre part à la discussion qui s'était engagée autour de nous; il fut résolu que, le lendemain, quelques hommes de la caravane partiraient avant le jour pour aller sonder la profondeur de la neige, et s'assurer, de leurs propres yeux, du véritable état des choses.

Vers midi, les explorateurs de la route furent de retour, et annoncèrent que le mont Tanda était infranchissable. Cette nouvelle désola tout le monde ;

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nous-mêmes, quoique ordinairement peu pressés, nous en fûmes assez contrariés. Le temps était beau; et nous pouvions craindre, si nous n'en profitions pas, d'avoir plus tard de nouvelles neiges, et de voir ainsi notre départ indéfiniment ajourné. Pendant que nous délibérions avec anxiété sur le parti que nous avions à prendre, le Dhéba du lieu vint nous tirer d'embarras : il nous proposa d'envoyer un troupeau de bœufs fouler pendant deux jours la neige qui encombrait le chemin de la montagne.

« Avec cette précaution, nous dit-il, si le temps se maintient toujours dans le même état, je crois que vous pourrez, sans crainte, vous mettre en route. »

La proposition du Dhéba fut accueillie par tout le monde avec empressement et reconnaissance.

En attendant que les bœufs à long poil nous eussent tracé un chemin, nous goûtâmes à Lang-Ki-Tsoung quelques jours d'un repos agréable et salutaire. Les Thibétains de cette vallée étaient de mœurs plus douces et plus civilisées que ceux que nous avions rencontrés depuis notre départ de Lha-Ri ; matin et soir, ils fournirent abondamment aux frais de notre cuisine; ils nous apportaient des faisans, de la viande de cerf, du beurre frais, et une espèce de petit tubercule sucré qu'ils allaient recueillir sur les montagnes. La prière, la promenade et quelques parties d'échecs contribuèrent à nous faire trouver délicieuses ces journées d'attente. Le jeu d'échecs dont nous nous servions nous avait été donné par le Régent de Lha-Ssa ; les pièces étaient en ivoire, et représentaient divers animaux sculptés avec assez de délicatesse. Les Chinois, comme on sait, sont passionnés pour les échecs; mais leur jeu diffère beaucoup do. nôtre. Les Tartares et les Thibétains connaissent aussi les échecs ; et, chose étonnante, leur échiquier est absolument semblable au nôtre; leurs pièces, quoique de forme différente, ont la même valeur que les nôtres, et suivent la même marche; enfin, les règles du jeu sont en tout point identiques. Ce qu'il y a encore de plus surprenant, c'est que ces peuples disent chik lorsqu'ils font échec à une pièce, et mat lorsque la partie est terminée. Ces expressions, qui ne sont ni thibétaines, ni mongoles, sont néanmoins employées par tout le monde, sans que personne puisse expliquer leur origine et leur véritable signification. Les Thibétains et les Tartares n'étaient pas peu surpris quand nous leur apprenions que, dans notre pays, on disait également échec et mat. Il serait assez curieux de faire l'archéologie du jeu d'échecs, de rechercher son origine, sa marche chez les différents peuples, son introduction dans la haute Asie avec les mêmes règles et les mêmes locutions techniques qu'on retrouve en Europe. Nous avons rencontré parmi les Tartares des joueurs d'échecs de première force; ils jouent brusquement, et avec moins d'application que les Européens, mais leurs coups n'en sont pas moins sûrs.

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Après trois jours de repos, le Dhéba de Lang-Kia-Tsoung nous ayant annoncé que les bœufs à long poil avaient suffisamment foulé les sentiers de la montagne, nous nous mîmes en route; le ciel était sombre, et le vent soufflait avec assez de force. Dès que nous fûmes arrivés au pied du Tanda, nous aperçûmes une longue traînée noirâtre, qui, semblable à une immense chenille, se mouvait lentement sur les flancs escarpés dei la montagne. Les conducteurs de Lang-Ki-Tsoung nous dirent que c'était une troupe de lamas qui revenait du pèlerinage de Lha-Ssa-Morou, et qui avait campé pendant la nuit à l'extrémité de la vallée. La vue de ces nombreux voyageurs ranima notre courage, et n6ç§ entreprîmes avec ardeur l'ascension de la montagne. Avant que nous fussions arrivés au sommet, le vent se mit à souffler avec impétuosité, et à bouleverser la neige : on eût dit que la montagne tout entière entrait en décomposition ; la montée devenait si escarpée que ni hommes ni animaux n'avaient plus la force de grimper. Les chevaux s'abattaient presque à chaque pas; et s'ils n'eussent été retenus par de grands amas de neige, plus d'une fois ils eussent rapidement roulé jusqu'à la vallée de Lang-Kia-Tsoung. M. Gabet, qui ne s'était jamais bien remis de la maladie que lui avait occasionnée notre premier voyage, fut sur le point de ne pouvoir arriver au haut du Tanda ; n'ayant plus la force de se tenir cramponné à la queue de son cheval, il tomba d'épuisement et resta presque entièrement enseveli dans la neige. Les hommes de l'escorte thibétaine coururent à son secours, et parvinrent, après de longs et pénibles efforts, à le hisser jusqu'au sommet; il y arriva plus mort que vif: sa figure était livide, et sa poitrine haletante faisait entendre un bruit semblable au râle de la mort.

Nous rencontrâmes sur le plateau de la montagne les lamas-pèlerins qui nous avaient précédés; ils étaient tous couchés dans la neige, ayant à côté d'eux leur long bâton ferré. Quelques ânes, chargés de bagages, étaient serrés les uns contre les autres, grelottant au vent, et portant bas leurs longues oreilles. Quand tout le monde eut suffisamment repris haleine, on se remit en route. La descente étant presque perpendiculaire, il n'était besoin que de se coucher et de s'abandonner à son propre poids, pour être assuré de faire rapidement du chemin. La neige, dans cette circonstance, nous fut plutôt favorable que nuisible ; elle formait au-dessus des aspérités du sol un épais tapis qui nous permettait de rouler impunément. On n'eut à déplorer que la perte d'un âne qui, voulant trop s'écarter de la route tracée, alla se précipiter dans un abîme.

Aussitôt que nous fûmes arrivés à Tanda, le mandarin Ly-Kouo-Ngan secoua la neige dont ses habits étaient couverts, se coiffa de son chapeau de cérémonie, et se rendit, accompagné de tous ses soldats, à une petite pagode

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chinoise, que nous avions rencontrée à l'entrée du village, pour y faire ses dévotions.

Après Tanda, nous passâmes successivement à Lha-Dze, à Barilang, à Chobando, à Kia-Yu-Kiao, à Wa-Ho-Tchaï, à Ngenda-Tchaï, enfin à Tsiamdo, capitale de la province de Kham. Ce long trajet, qui ressemble fort à tous ceux que nous avons décrits dans les pages précédentes, fut toutefois particulièrement difficile et périlleux à cause de l'extrême abondance des neiges et de la fragilité des ponts sur lesquels hommes et animaux doivent nécessairement s'aventurer pour franchir d'épouvantables précipices. A cinq cents lis de Tsiamdo, nous rencontrâmes la ville de Djaya, puis Bathang et Lithang;

Au moment où nous sortîmes de Lithang, la garnison chinoise se trouva sous les armes, pour rendre les honneurs militaires à Ly-Kouo-Ngan. On n'en fit ni plus ni moins que s'il eût été en vie. Quand le cercueil passa, tous les soldats fléchirent le genou et s'écrièrent : Au Tou-Sse, Ly-Kouo-Ngan, la chétive garnison de Lithang, salut et prospérité. . . Le petit mandarin, à globule blanc, qui était devenu notre conducteur, rendit le salut à la garnison au nom du défunt. Ce nouveau chef de la caravane était un Chinois d'origine musulmane. On ne trouvait dans toute sa personne rien qui parût tenir le moins du monde du beau type de ses ancêtres : son corps mince et rabougri, sa figure pointue et goguenarde, sa voix de fausset, son étourderie, tout contribuait à lui donner la tournure d'un petit garçon de boutique, mais pas du tout celle d'un mandarin militaire. Il était prodigieux en fait de bavardage. Le premier jour, il nous amusa assez ; mais il ne tarda pas à nous être à charge. Il se croyait obligé, en sa qualité de musulman, de nous parler à tout propos de l'Arabie et de ses chevaux qui se vendent leur pesant d'or, de Mahomet et de son fameux sabre qui coupait les métaux, de la Mecque et de ses remparts en bronze. .'■■■■ ■■:-','■' ■■■■■

Une dernière traite nous conduisit à Ta-Tsien-Lou, ville frontière de la Chine. C'est là que nous trouvâmes la fin de cette affreuse route du Thibet, en tout semblable à son milieu et à son commencement. Nous avions beau franchir des montagnes, nous en trouvions toujours de nouvelles devant nous : montagnes toujours d'un aspect menaçant, toujours couvertes de neiges et semées de précipices. La température n'avait pas subi non plus un changement sensible. Il nous semblait que, depuis notre départ de Lha-Ssa, nous ne faisions que nous mouvoir dans un même cercle. Cependant, à mesure que nous avancions, les villages devenaient plus fréquents, sans pourtant rien perdre de leur style thibétain. Le plus important de ces villages est Makian-Dsoung, ou quelques marchands chinois tiennent des magasins pour approvisionner les caravanes. A une journée de Makian-Dsoung, on passe en bateau le Ya-Loung-Kiang,

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rivière large et rapide. Sa source est aux pieds des monts Bayen-Kharat, tout près de celle du fleuve Jaune. Elle se réunit au Kin-Cha-Kiang, dans la province du Sse-Tchouen. D'après les traditions du pays, les bords du Ya-Loung- Kiang auraient été le premier berceau de la nation thibétaine.

Pendant que nous passions le Ya-Loung-Kiang en bateau, un berger traversait la même rivière sur un pont uniquement composé d'un gros câble en peau d'yak, fortement tendu d'un bord à l'autre. Une espèce d'étrier en bois était suspendu par une solide lanière à une poulie mobile sur le câble. Le berger n'eut qu'à se placer à la renverse sous ce pont étrange, en appuyant les pieds sur l'étrier, et en se cramponnant au câble de ses deux mains ; ensuite il tira le câble par petits coups; et le poids du corps faisant avancer la poulie, il arriva de l'autre côté en peu de temps \ Ces ponts sont assez répandus dans le Thibet; ils sont très commodes pour traverser les torrents et les précipices, mais il faut être habitué à s'en servir. Nous n'avons jamais osé nous y aventurer. Les ponts en chaînes de fer sont aussi très en usage, surtout dans les provinces d'Oueï et de Dzang. Pour les construire, on fixe sur les deux bords de la rivière autant de crampons en fer qu'on veut tendre de chaînes ; on place ensuite sur les chaînes des planches qu'on recouvre quelquefois d'une couche de terre. Comme ces ponts sont extrêmement élastiques, on a soin de les garnir de garde- fous.

Enfin nous arrivâmes sains et saufs aux frontières de la Chine, où le climat du Thibet nous fit de bien froids adieux. En traversant la montagne qui précède la ville de Ta-Tsien-Lou, nous fûmes presque ensevelis sous la neige, tant elle tombait épaisse et abondante. Elle nous accompagna jusque dans la vallée où est bâtie la ville chinoise qui nous reçut avec une pluie battante. C'était dans les premiers jours du mois de juin 1846. Il y avait près de trois mois que nous étions partis de Lha-Ssa.

« Les murs et les fortifications de Tsa-Tsien-Lou, dit l'Itinéraire chinois, sont en pierre de taille. Des Chinois et des Thibétains y habitent mêlés ensemble. C'est par là que les officiers et les corps de troupe qu'on envoie au Thibet, sortent de la Chine. Il y passe aussi une grande quantité de thé qui vient de la Chine, (et qui est destiné à alimenter les provinces du Thibet;) c'est à Ta-Tsien-Lou que se tient la principale foire de thé...

L'escorte thibétaine, qui nous avait accompagnés si fidèlement pendant cette longue et pénible rçute, fit ses préparatifs pour retourner à Lha-Ssa. Nous remîmes au lama Dchiamdchang une lettre pour le Régent, dans laquelle nous le remerciâmes de nous avoir donné une escorte si dévouée, et qui n'avait cessé

1. On rencontre plusieurs ponts de ce genre dans le département de l'Hérault ; on cite surtout celui de Saint - Guilhem (1852).

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