chapitre dcuirîème
cerfs et des faisans, dont ils font ordinairement cadeau à leurs rois. Pour les renards, ils les prennent toujours à la course; ils craindraient de gâter la peau, très estimée chez eux. Les Tartares se moquent beaucoup des Chinois, quand ils les voient prendre des renards au piège. « Pour nous, disait en notre présence un chasseur renommé, nous y allons franchement : quand nous apercevons le renard, nous sautons à cheval, et nous lui courons sus, jusqu'à ce que nous l'ayons atteint. »
A part les courses à cheval, les Tartares mongols vivent habituellement dans une profonde oisiveté; ils passent une grande partie de la journée accroupis dans leur tente, dormant, buvant du thé au lait, ou fumant la pipe. Pourtant le Tartare, lui aussi, est parfois flâneur, et peut-être autant qu'un Parisien; mais il flâne d'une autre manière. Quand il lui vient en tête d'aller voir un peu ce qui se passe par le monde, il décroche son fouet, suspendu audessus de la porte; il monte sur un cheval toujours sellé à cet effet et attaché à un poteau planté à l'entrée de la tente. Puis il s'élance dans le désert, n'importe de quel côté; s'il aperçoit un cavalier dans le lointain, il se dirige vers lui; s'il voit s'élever la fumée de quelque tente, il y court, et toujours sans autre but que de pouvoir causer un instant avec un étranger.
Les deux jours que nous passâmes dans ces belles plaines du Tchakar ne nous furent pas inutiles. Nous pûmes à loisir sécher et remettre en bon état nos habits et notre bagage; mais surtout nous eûmes occasion d'étudier de près les Tartares, et de nous initier aux habitudes des peuples nomades. Quand nous fîmes les préparatifs du départ, nos voisins vinrent nous aider à plier la tente et à charger nos chameaux.
(( Seigneurs lamas, nous dirent-ils, vous camperez aujourd'hui aux Trois lacs; les pâturages y sont bons et abondants. Si vous marchez bien, vous y arriverez avant que le soleil disparaisse. En deçà et au delà des Trois lacs, on ne trouve de l'eau que fort loin. Seigneurs lamas, bonne .route. .
— Vous autres, soyez assis en paix, » leur répondîmes-nous —
Et Samdadchiemba ouvrit de nouveau la marche, monté sur son petit mulet noir. ■■:'■■;■':.■:■;■■
Pendant la matinée le temps fut magnifique, quoique un peu frais. Mais après midi le vent du nord se mit à souffler avec violence. Bientôt il devint si piquant que nous avions à regretter de n'être pas munis de nos grands bonnets à poil, pour mettre un peu la figure à couvert. Nous pressâmes la marche, afin d'arriver tôt aux Trois lacs, et de nous abriter sous notre chère tente. Nous tournions sans cesse nos regards à droite et à gauche dans l'espoir de les découvrir, mais en vain. Il était déjà tard, nous commencions à craindre d'avoir dépassé l'unique campement que nous pouvions rencontrer ce jour-là. Oepen-
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dant nous vîmes au loin un cavalier qui chevauchait lentement dans le fond d'un ravin. M. Gabet s'élança de ce côté, de toute la vitesse des longues jambes de sa monture. Le cavalier entendit les cris de la chamelle, tourna la tête, et, voyant qu'on allait vers lui, il fit volte-face, et courut ventre à terre à la rencontre de M. Gabet. Dès qu'il fut à portée de la voix :
<( Saint personnage, s'écria-t-il, ton œil a-t-il aperçu les chèvres jaunes? j'ai perdu leurs traces.
— Je n'ai pas vu les chèvres jaunes; je cherche l'eau et je ne la trouve pas; est-elle loin d'ici ?
— Mais d'où es-tu? où vas- tu?
— Je suis de cette petite caravane que tu vois là-bas. On nous a dit qu'aujourd'hui nous trouverions des lacs sur notre route, que nous pourrions camper auprès. Jusqu'ici nous n'avons rien vu.
— Comment peut-il en être ainsi? Il y a à peine un instant que vous êtes passés non loin de l'eau. Seigneur lama, permets que je marche à côté de ton ombre; je vais t'indiquer les Trois lacs. »
En un instant ils eurent atteint la petite caravane, qui les attendait.
(( Hommes de prière, nous dit le chasseur, vous êtes venus un peu trop loin ; il vous faut rebrousser chemin. Voyez-vous là-bas, et il nous montrait la route du bout de son arc; voyez-vous ces cigognes qui planent au-dessus des herbes? C'est là que sont les Trois lacs.
— Merci, frère, lui répondîmes-nous, nous sommes tristes de ne pouvoir t'indiquer les chèvres jaunes aussi bien que tu nous as montré les Trois lacs. »
Le chasseur mongol nous salua, et nous nous dirigeâmes avec confiance vers l'endroit indiqué. A peine avions-nous fait quelques pas dans cette direction, que nous pûmes remarquer les indices de la présence des lacs. Les herbes, plus rares et moins vertes, craquaient comme des branches sèches sous les pas des animaux ; les blanches efilorescences du salpêtre devenaient plus épaisses. Enfin nous nous trouvâmes auprès d'un lac, et à quelque distance nous en aperçûmes deux autres. Nous mîmes pied à terre, et nous essayâmes de dresser notre tente ; le vent étant d'une violence extrême, ce ne fut qu'avec peine que nous en vînmes à bout.
Pendant que Samdadchiemba faisait bouillir le thé, nous nous délassions des fatigues de la journée, en regardant nos chameaux lécher voluptueusement le salpêtre dont le terrain était saupoudré, puis se pencher sur les bords du lac, et boire à longs traits et insatiablement cette eau saumâtre, qui montait dans leur long cou comme dans un corps de pompe. Tout à coup nous entendons derrière nous un bruit confus, semblable au retentissement des voiles d'un navire agitées par des vents contraires et violents. Bientôt nous distin-
Cfiapitre beuj:fèraE.
guons, au milieu de cette tempête, les cris d'appel de Samdadchiemba. Nous courons en toute hâte, et nous arrivons fort heureusement avant que le typhon ait emporté notre Louvre. Le vent, en augmentant de force, avait changé de direction et s'était mis à souffler précisément du côté oii nous avions tourné l'ouverture de la tente. Un incendie était à craindre, à cause des argols enflammés que le vent chassait de toute part. Il fallut donc se mettre à la manœuvre, et chercher à virer de bord. Enfin la tente est en sûreté, et nous en sommes quittes pour la peur et un peu de fatigue. Ce contretemps avait pourtant rembruni le caractère de notre Samdadchiemba. Il fut d'une humeur détestable pendant toute la soirée; car le vent avait éteint le feu, et retardé par conséquent la préparation de son thé.
Le vent se calma à mesure que la nuit se faisait, et le temps finit par devenir magnifique. Le ciel était pur, la lune belle, et les étoiles scintillantes. Seuls dans cette vaste solitude, nous n'apercevions dans le lointain que les formes bizarres et indéterminées des montagnes qui se dessinaient à l'horizon comme de gigantesques fantômes. Nous n'entendions que les mille voix des oiseaux aquatiques, qui se disputaient, sur la surface des lacs, l'extrémité des joncs et les larges feuilles de nénuphar. Samdadchiemba n'était pas homme à goûter les charmes de cette paix du désert. Il était parvenu à rallumer son feu, et la préparation du thé l'absorbait entièrement. Nous le laissâmes accroupi auprès de la marmite, et nous allâmes réciter le chapelet en nous promenant autour du grand lac qui avait à peu près une demi -lieue de circuit. Déjà nous avions parcouru la moitié de la circonférence du lac, priant alternativement, lorsque peu à peu nos voix s'altérèrent et notre marche se ralentit. Nous nous arrêtâmes sans rien dire, et nous prêtâmes un instant l'oreille, faisant des efforts pour empêcher même le bruit de notre respiration. Enfin nous nous exprimâmes l'un à l'autre le sujet de notre mutuelle terreur d'une voix basse et pleine d'émotion. . .
« N'avez-vous pas entendu tout à l'heure, et tout près de nous, comme des voix humaines? -
— Oui, comme des voix nombreuses qui parleraient en secret.
— Cependant nous sommes seuls, ici ; la chose est bien surprenante. . . : ne parlons pas; prêtons encore l'oreille.
— On n'entend plus rien : sans doute nous nous sommes fait illusion... » Nous nous remîmes en marche, et nous continuâmes la récitation de notre
prière. Mais à peine avions-nous fait quelques pas, nous nous arrêtâmes de nouveau en entendant distinctement le même bruit. C'était comme le murmure confus et vague de plusieurs personnes qui discuteraient à mi-voix. Cependant nous n'apercevions rien. Nous montâmes alors sur un tertre, et à
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la faveur de la lune, nous vîmes, à peu de distance, se mouvoir dans les grandes herbes des formes humaines. Nous entendîmes clairement leur voix, mais d'une manière trop peu distincte pour savoir si c'était du chinois ou du tartare. Nous prîmes en toute hâte le chemin de notre tente, avançant sur la pointe des pieds et sans faire le moindre bruit. Nous pensions que c'était une bande de voleurs qui délibéraient sur les moyens de nous piller.
<c Nous ne sommes pas en sûreté ici, dîmes-nous à Samdadchiemba. Nous avons découvert une troupe d'hommes; nous avons entendu leurs voix. Cours vite à la recherche des animaux, et ramène-les.
— Mais, dit Samdadchiemba en fronçant les sourcils, si les voleurs viennent, que ferons-nous? faudra-t-il se battre? pourrons-nous les tuer? la sainte Eglise permet-elle cela?
— Va d'abord chercher les animaux ; nous te dirons plus tard ce qu'il faudra faire... »
Quand les animaux furent tous attachés auprès de la tente, nous dîmes à notre Dchiahour de boire tranquillement son thé, et nous retournâmes vers l'endroit où nous avions entendu et aperçu nos mystérieux personnages. Nos perquisitions ne nous firent rien découvrir. On remarquait seulement à quelques pas du grand lac un sentier assez fréquenté ; nous conjecturâmes que nos voleurs supposés étaient tout simplement des passants inoffensifs, qui avaient suivi cette petite route cachée parmi les herbes. Nous retournâmes donc en paix vers la tente, où notre valeureux Samdadchiemba aiguisait avec activité, sur le retroussis de ses bottes en cuir, le grand coutelas russe qu'il avait acheté à Tolon-Noor.
« Eh bien ! nous dit-il avec l'accent de la colère, où sont les brigands? » Et en même temps il tâtait avec son pouce le tranchant de son couteau.
— Il n'y a pas de voleurs ; déroule les peaux de bouc, que nous prenions un peu de repos.
— C'est dommage; car ceci me paraît bien pointu et bien taillant.
— C'est bien, c'est bien, Samdadchiemba ; voilà que tu fais le brave, parce que tu sais qu'il n'y a pas de voleurs.
— O mes Pères spirituels, ce n'est pas cela; il faut toujours dire des paroles de franchise. Je ne disconviens pas que j'ai la mémoire très mauvaise et que je n'ai jamais pu apprendre beaucoup de prières ; mais en fait de courage, je puis me vanter d'en avoir autant qu'un autre... »
Nous nous mîmes à rire, en entendant ce singulier et imprévu rapprochement...
(( Vous riez, mes Pères, reprit Samdadchiemba, oh! c'est que vous ne connaissez pas les Dchiahours. Dans l'Occident, le pays des Trois- Vallons a un