chapitre beiipènip
grand renom. Mes compatriotes tiennent la vie pour peu de chose ; ils ne marchent jamais qu'armés d'un grand sabre et d'un fusil à mèche. Pour un mot, pour un regard, les voilà à se battre, à se massacrer. Un homme qui dans sa vie n'a tué personne n'a pas le droit de marcher le front haut. On ne peut pas dire que c'est un brave. -
— Voilà qui est admirable! Toi, tu es un brave, nous as-tu dit; combien donc as-tu tué d'hommes quand tu étais dans le pays des Trois- Vallons?... »
Samdadchiemba parut déconcerté par cette question; il tournait la tête de côté et d'autre, il riait d'un rire forcé. Enfin, pour faire diversion, il plongea sonécuelle dans la marmite, et la retira pleine de thé...
« Voyons, voyons, lui dîmes-nous, avale vite ton thé, et puis raconte-nous quelque chose de tes bravoures. »
Samdadchiemba essuya l'écuelle au pan de sa robe et, après l'avoir replacée dans sa poche, il nous parla de la sorte :
« Mes Pères spirituels, puisque vous voulez que je vous parle de moi, je vais vous dire une histoire; c'est un gros péché que j'ai commis : mais je pense que Jéhovah me l'a pardonné, quand je suis entré dans la sainte Eglise.
» J'étais un tout jeune enfant; j'avais alors tout au plus sept ans. J'étais dans les champs qui avoisinent la maison de mon père, occupé à faire paître une vieille ânesse, la seule bête que nous eussions chez nous. Un de mes cama-. rades, enfant du voisinage, et à peu près de mon âge, vint jouer avec moi. Bientôt nous nous prîmes de querelle; des malédictions nous en vînmes aux coups. En le frappant d'une grosse racine d'arbre que je tenais à la main, je lui donnai un si rude coup sur la tête qu'il tomba sans mouvement à mes pieds. Quand je vis mon camarade étendu par terre, je demeurai un instant immobile et sans savoir ce que je devais faire. La peur s'empara de moi; car je pensais qu'on allait me prendre et me tuer. J'examinai d'abord quelque temps autour de moi si je ne trouverais pas quelque trou pour cacher mon camarade ; mais ce fut en vain. Je songeai alors à me cacher moi-même ; à quelques pas de notre maison il y avait un grand tas de broussailles qu'on réservait pour le chauffage. Je me dirigeai vers ces broussailles, et je travaillai à faire un trou qui pût aller à peu près jusqu'au centre. Enfin, après m'être bien ensanglanté la figure et les mains à cette pénible besogne, je m'enfonçai dans ma cachette, bien décidé à ne plus en sortir.
» Quand la nuit fut venue, je compris qu'on me cherchait, j'entendais ma mère m'appeler à grands cris; mais je me gardais bien de répondre. J'étais même attentif à ne pas remuer les broussailles, de peur qu'on ne reconnût ma retraite, et qu'on ne vînt me tuer. Ce qui m'effrayait le plus, c'est que j'entendais beaucoup de monde crier et se disputer. Quand la nuit fut passée, je
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sentis dès le matin une faim dévorante; je me mis alors à pleurer; encore même je n'osais pas pleurer tout à mon aise, j'avais toujours peur d'être entendu par les personnes qui passaient sans cesse à mes côtés. J'étais bien déterminé à ne pas sortir de dessous ces broussailles.
— Mais est-ce que tu n'avais pas peur de mourir de faim?
— Cette pensée ne m'est jamais venue; j'avais faim, et voilà tout. Je m'étais caché pour ne pas mourir; car je pensais que si on ne me trouvait pas, on ne pourrait pas me tuer.
— Voyons, achève vite ton histoire; combien de temps restas-tu dans tes broussailles?
— Tenez, j'ai entendu souvent dire au monde qu'on ne pouvait pas rester longtemps sans manger; mais on dit ça sans avoir essayé. Pour moi, je suis sûr qu'un enfant de sept ans peut vivre au moins trois jours et quatre nuits sans manger absolument rien.
» Après la quatrième nuit, dès le grand matin, on me trouva dans les broussailles. Quand je sentis qu'on venait me prendre, alors je commençai à me remuer; je mis tout en désordre; je cherchais à m'échapper. Aussitôt que mon père m'eut saisi par le bras, je me mis à pleurer et à sangloter. « Ne me tuez pas, ne me tuez pas, criais-je à mon père; ce n'est pas moi qui ai tué Nasamboyan. . . » On m'emporta à la maison, car je ne voulais pas marcher. Pendant que je pleurais, que je me désolais, tout le monde riait. Enfin, on me dit de n'avoir pas peur, que Nasamboyan n'était pas mort. Un instant après Nasamboyan parut ; il était en effet plein de vie. Il avait pourtant à la figure une large meurtrissure. Le coup que je lui avais donné l'avait seulement étourdi et renversé... »
Quand le Dchiahour eut terminé sa narration, il nous regardait, tantôt l'un, tantôt l'autre, riant et répétant sans cesse qu'un homme pouvait vivre trois jours sans manger.
(( Samdadchiemba, lui dîmes-nous, voilà, sans contredit, qui est un beau commencement. Mais tu n'as pas encore dit combien tu avais tué d'hommes.
— Je n'ai tué personne; et c'est, je crois, parce que je suis resté peu de temps dans mon pays des Trois- Vallons. A l'âge de dix ans, on me fit entrer dans une grande lamaserie. J'eus pour maître un vieux lama très rude; tous les jours, il me donnait des coups de barre, parce que je ne savais pas répéter les prières qu'il m'enseignait. Mais il avait beau me battre, je n'apprenais jamais rien. Alors il cessa de me faire étudier, et je fus chargé d'aller chercher de l'eau et de ramasser des argols. Cependant je n'étais pas pour cela à l'abri des coups. Cette vie finit par me devenir insupportable. Un jour je m'échappai, et je courus du côté de la Tartarie. Après avoir marché quelques