‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 20 sur 114 · chapitre tiEupème · texte numérisé non relu

chapitre tiEupème

jours à l'aventure, je fis la rencontre d'un grand lama qui se rendait à Pékin. Je me mis à la suite de cette nombreuse caravane, et je fus employé à conduire un troupeau de moutons qui servait à la nourriture de la troupe. Il n'y avait pas de place pour moi sous les tentes, et j'étais obligé de dormir en plein air. Un soir, j'allai me coucher, à l'abri du vent, derrière un groupe de rochers; le lendemain je me réveillai tard, et je ne trouvai plus personne au campement; la caravane était partie; j'étais abandonné dans le désert. A cette époque, je ne savais pas distinguer les quatre points du ciel. Je fus donc obligé d'errer au hasard, jusqu'à ce que j'eusse rencontré une station tartare. J'ai vécu ainsi pendant trois ans, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, payant de quelques légers services ceux qui me donnaient l'hospitalité. Enfin j'arrivai à Pékin. Je me présentai aussitôt à la grande lamaserie de Hoang-Sse, uniquement composée de lamas Dchiahours et Thibétains. J'y fus facilement reçu ; et mes compatriotes s'étant cotisés pour m'acheter une écharpe rouge et un grand bonnet jaune, je pus assister au chœur à la récitation des prières, et avoir ainsi part aux distributions des aumônes. »

A ce mot de récitation de prières, nous demandâmes à Samdadchiemba comment il pouvait assister au chœur, puisqu'il n'avait appris ni à lire ni à prier.

(( La chose était fort aisée, reprit-il ; un de mes amis m'avait prêté son livre. Je le tenais sur mes genoux et, en bourdonnant entre mes lèvres, j'essayais d'imiter le ton de mes voisins; quand les autres tournaient un feuillet, j'en faisais autant. Ainsi il était difficile que le président du chœur s'aperçût de ma tricherie.

» A ce sujet, il m'arriva une affaire assez grave, qui faillit me faire chasser de la lamaserie. Un méchant lama, qui avait remarqué la manière dont je récitais les prières, aimait beaucoup à s'en moquer et à faire rire les autres à mes dépens. Quand la mère de l'Empereur mourut, nous fûmes tous invités au Palais jaune pour réciter les prières. Avant que la cérémonie commençât, j'étais fort tranquille à ma place, tenant mon livre sur mes genoux, lorsque ce méchant lama s'avança tout doucement derrière moi. Il approcha sa tête pardessus mon épaule, comme pour lire dans le livre, ou plutôt pour me contrefaire ; car il essayait d'imiter ma manière de bourdonner au chœur. Alors, la vapeur me montant à la tête, je lui donnai avec le poing un si rude coup sur la figure qu'il alla tomber à la renverse, à quelques pas de moi. Cette aventure fit un grand éclat dans le Palais jaune. Les supérieurs en furent instruits et, d'après les règlements sévères de la discipline thibétaine, je devais être flagellé pendant trois jours avec le fouet noir; puis, les fers aux pieds et aux mains, enfermé dans la tour de la lamaserie pendant un an. Un des chefs, qui me

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connaissait et s'intéressait un peu à moi, plaida ma cause. Il alla trouver les lamas du tribunal de discipline, et leur dit, — ce qui était la vérité, — que le disciple que j'avais frappé aimait à vexer tout le monde, qu'il m'avait poussé à bout. Il parla si bien en ma faveur qu'il finit par obtenir ma grâce. J'en fus quitte pour faire une réparation. »

Ces anecdotes nous avaient retenus bien avant dans la nuit. Déjà les chameaux s'étaient relevés pour aller brouter leur déjeuner sur les bords du lac. Il nous restait peu de temps à donner au repos. « Je ne me couche pas, dit Samdadchiemba ; je veillerai sur les chameaux. Le jour d'ailleurs va paraître. En attendant, je vais faire un bon feu et préparer le ??a7i-ïan. »

Il ne tarda pas à nous appeler en criant que tout était prêt. Nous nous levons promptement; et, après avoir mangé une écuellée de pan-tan, ou en d'autres termes, de farine d'avoine délayée dans de l'eau bouillante, nous plantons notre petite croix sur un tertre, et nous continuons notre pèlerinage.

Il était plus de midi, lorsque nous trouvâmes trois puits creusés à peu de distance l'un de l'autre. Quoiqu'il fût encore de bonne heure, nous songeâmes néanmoins à camper. Une vaste plaine inhabitée s'étendait devant nous jusqu'à l'horizon, et on pouvait la supposer dépourvue d'eau, puisque les Tartares y avaient creusé des puits. Nous dressâmes donc notre tente.

Nous avions choisi un campement détestable. A la mauvaise qualité de l'eau, salée et tiède, se joignait la rareté du chauffage. Nous cherchâmes longtemps des argols, mais inutilement. Enfin Samdadchiemba, qui avait l'œil bon, crut découvrir au loin une espèce de vaste enclos, oîi, disait-il, avaient dii parquer des troupeaux de bœufs. Il y conduisit un chameau dans le but de faire une bonne provision de chauffage. Quand il fut de retour, il avait en effet ses sacs remplis de magnifiques argols. Par malheur, ils n'étaient pas suffisamment secs; impossible de les faire brûler. Notre Dchiahour essaya d'un expédient. S'emparant de la pelle, il creusa une espèce de fourneau, surmonté d'une cheminée en gazon. Cette petite cuisine était en vérité fort champêtre et jolie à voir; mais elle avait l'appréciable inconvénient d'être d'une complète inutilité. Samdadchiemba avait beau arranger et déranger son combustible, l'exciter de toute la puissance de son souffle, c'était peine perdue. Nous avions de la fumée, une fumée abondante, mais point de feu. L'eau, dans la marmite, conservait son immobilité désespérante. Il fallut renoncer à faire bouillir le thé et à préparer la farine. Pourtant nous désirions dégourdir au moins notre eau, ne fût-ce que pour masquer un peu, par la chaleur, son goût saumâtre et son odeur insupportable. Voici le moyen que nous mîmes en usage.

On rencontre, dans les plaines de la Mongolie une espèce d'écureuil à poil gris, vivant dans des trous à la façon des rats. Ces animaux pratiquent au-

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dessus de l'ouverture de leur petite tanière un dôme en miniature, composé d'herbes entrelacées avec art. Ils se mettent ainsi à l'abri de la pluie et des intempéries. Ces petites élévations d'herbes sèches et brûlées par le soleil ont la forme et la grosseur des monticules de terre soulevés par les taupes. L'endroit où nous avions dressé la tente était fréquenté par un grand nombre d'écureuils gris. La soif nous rendit cruels, et nous nous mîmes à dégrader la demeure de ces pauvres petites bêtes, qui couraient se terrer à mesure que nous approchions pour nous emparer de leur toit. A force de vandalisme, nous fîmes un fagot assez gros pour pouvoir chaufiPer l'eau du puits, qui fut notre seul aliment pendant cette journée.

Quoique l'impossibilité de faire du feu nous forçât parfois à des économies, nos provisions diminuaient. Il nous restait fort peu de farine et de petit millet grillé. Un cavalier tartare, dont nous fîmes la rencontre, nous apprit que nous étions à peu de distance d'une station de commerce, nommée Chaborté (Bourbier). Cet endroit nous détournait de la route que nous suivions; mais nous ne pouvions nous approvisionner ailleurs, avant d'arriver à la Ville Bleue, dont nous étions encore éloignés d'une centaine de lieues. Nous obliquâmes donc sur la gauche, et nous arrivâmes à Chaborté.

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