‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 22 sur 114 · Gengis-Khan · texte numérisé non relu

Gengis-Khan

CSapitre troisième.

vieillard que nous ne pouvons accepter entièrement son offre, mais que dans la soirée, après avoir récité nos prières, nous irons prendre le thé chez lui, et causer un instant de la nation mongole.

Le vénérable Tartare s'en retourne; maïs bientôt après le jeune lama qui l'avait accompagné reparaît et nous dit que nous sommes attendus. Nous pensons ne pas pouvoir nous dispenser de répondre à une invitation si cordiale. Après avoir donc recommandé au Dchiahour de veiller avec soin sur notre demeure, nous suivons le jeune lama.

En entrant dans la tente mongole, nous sommes étonnés d'y trouver une propreté à laquelle on est peu accoutumé en ïartarie. Au centre pas de foyer ; l'œil n'aperçoit nulle part ces grossiers instruments de cuisine qui encombrent ordinairement les habitations tartares. Il est aisé de voir que tout a été arrangé et disposé pour une fête. Nous prenons place sur un grand tapis rouge, et bientôt on apporte, de la tente voisine qui sert de cuisine, du thé au lait, avec des petits pains frits dans du beurre, des fromages, des raisins secs et des jujubes.

Après avoir fait connaissance avec la nombreuse société mongole au milieu de laquelle nous nous trouvons, la conversation s'engage insensiblement sur la fête des Pains de la Lune.

« Dans notre pays d'occident, disons-nous, on ne connaît pas cette fête des Pains de la Lune; on n'adore que Jéhovah, créateur du ciel, de la terre, du soleil, de la lune et de tout ce qui existe.

— 0 la sainte doctrine ! s'écrie le vieillard, en portant au front ses deux mains jointes. Les Tartares, non plus, n'adorent pas la lune ; ils ont vu les Chinois célébrer cette fête, et ils en suivent l'usage, sans trop savoir pourquoi.

— Oui, vous suivez cet usage, et vous ne savez pas pourquoi ! Cette parole est pleine de sens. Voici ce que nous avons entendu dire dans le pays des Kitat. »

Et alors nous racontons, sous cette tente mongole, ce que nous savons de l'épouvantable journée des Yué-Ping. A notre récit, les figures sont frappées d'étonnement et de stupéfaction. Les jeunes gens parlent entre eux à voix basse; mais le vieillard garde un morne silence, baissant la tête pour cacher de grosses larmes qui coulent de ses yeux.

« Frère enrichi d'années, ajoutons-nous, ce récit ne paraît pas te surprendre; mais il a rempli ton cœur d'émotion.

— Saints personnages, dit le vieillard en relevant sa tête et essuyant ses yeux du revers de sa main, cet événement terrible, qui cause un si grand étonnement à cette jeunesse, ne m'est pas inconnu ; mais je voudrais ne l'avoir jamais appris, et je repousse toujours son souvenir; car il fait monter la rougeur au

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front de tout Tartare dont le cœur n'a pas encore été vendu à la nation des Kitat, Un jour, que nos grands lamas connaissent, doit venir, et le sang de nos pères si indignement assassinés sera enfin vengé. Quand l'homme saint qui doit nous commander sera apparu, chacuii de nous se lèvera, et nous marcherons tout de suite. Alors nous irons, à la face du soleil, demander aux Kitat compte du sang tartare qu'ils ont répandu dans les ténèbres de leurs maisons. Les Mongols célèbrent chaque année cette fête; le plus grand nombre n'y voit qu'une cérémonie indifférente; mais les Pains de la Lune réveillent toujours dans le cœur de quelques-uns le souvenir de la perfidie dont nous avons été les victimes et l'espoir d'une juste vengeance. »

Après un instant de silence, le vieillard ajouta :

(( Saints personnages, quoi qu'il en soit, ce jour est véritablement uii jour de fête, puisque vous avez daigné descendre dans notre pauvre habitation. Il n'est pas bien d'occuper nos cœurs de tristes pensées... Enfant, dit-il à un jeune homme assis sur le seuil de la porte, si le mouton a suffisamment bouilli, emporte les laitages. »

Pendant que celui-ci déblaie l'intérieur de la tente, le fils aîné de la famille entre portant de ses deux mains une petite table oblongue sur laquelle s'élève un mouton coupé en quatre quartiers, entassés les uns sur les autres. Aussitôt que la table est placée au milieu des convives, le chef de famille, s'armant du couteau suspendu à sa ceinture, coupe la queue de la bête, la partage en deux, et nous en offre à chacun une moitié.

Parmi les Tartares, la queue est regardée comme la partie la plus exquise du mouton, et par conséquent la plus honorable. Les queues des moutons tartares sont d'une forme et d'une grosseur remarquables ; elles sont larges, ovales et épaisses ; le poids de la graisse qui les entoure varie de six à huit livres, suivant la grosseur de l'animal.

Après cet hommage, tous les convives, armés de leur couteau, se mettent à dépecer, à l'envi, ces formidables quartiers de bouilli; bien entendu il n'y avait ni assiettes ni fourchettes ; chacun était obligé de placer sur ses genoux sa tranche de mouton et de la déchirer sans façon de ses deux mains, sauf à essuyer de temps en temps, sur le devant du gilet, la graisse qui ruisselait de toute part. Pour nous, bien grand fut d'abord notre embarras. En nous offrant cette blanche queue de mouton, on avait été animé, sans contredit, des meilleures intentions du monde ; mais nous n'étions pas encore assez sevrés de nos préjugés européens pour oser attaquer, sans pain et sans sel, ces morceaux de graisse qui tremblaient et pantelaient en quelque sorte entre nos doigts. Nous délibérons donc entre nous deux, dans notre langue maternelle, sur le parti à prendre en cette fâcheuse circonstance. Remettre furtivement nos larges tran-

Cgapîtce troi^tèine.

ches sur la table nous paraît une grave imprudence; parler franchement à notre amphitryon et lui faire part de notre répugnance pour leur mets favori, était chose impossible et contraire à l'étiquette tartare. Nous nous arrêtons donc au parti suivant. Nous coupons cette malencontreuse queue de mouton par petites tranches que nous offrons à chacun des convives, en les priant de vouloir bien partager, en ce jour de fête, notre rare et précieux régal. D'abord nous

Partout où les Mongols se trouvent mêlés aux Chinois... (P. 75.)

avons à lutter contre des refus pleins de dévouement ; mais enfin on nous débarrasse à la ronde de ce mets immangeable, et il nous est permis d'attaquer un gigot, dont la saveur est plus conforme aux souvenirs de notre première éducation.

Ce repas homérique achevé, et alors qu'il ne reste plus qu'un monstrueux entassement d'os de mouton bien blancs et bien polis, un enfant va détacher un violon à trois cordes, suspendu à une corne de bouc, et le présente au chef de

A travers les diserts.

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famille. Celui-ci le fait passer à un jeune homme qui baisse modestement la tête, mais dont les yeux s'animent tout à coup dès qu'il a entre les mains le violon mongol. « Nobles et saints personnages, nous dit le chef de famille, j'ai invité un Toolholos pour embellir cette soirée de quelques récits. » Le chanteur préludait déjà en promenant ses doigts sur les cordes de son instrument. Bientôt il se met à chanter d'une voix forte et accentuée ; par moments il s'arrête, et entremêle son chant de récits animés et pleins de feu. Toutes les figures se penchent vers le chanteur, et accompagnent des mouvements de leur physionomie le sens des paroles.

Le Toolholos chantait des sujets nationaux et dramatiques, qui ravissaient ses auditeurs. Pour nous, nous y prenions un assez mince intérêt.

Au bout de quelque temps, le vieillard présenta au rapsode une grande tasse de vin de lait. Le chanteur posa aussitôt le violon sur ses genoux et se hâta d'humecter son gosier desséché. Quand il eut achevé de boire, et pendant qu'il nettoyait de sa langue les bords encore humides de sa coupe :

« Toolholos, lui dîmes-nous, dans les chants que tu viens de faire enteiidre tout était beau et admirable. Cependant tu n'as encore rien dit de l'immortel Tamerlan : l'invocation à Timour est un chant fameux, et chéri des Mongols.

— Oui, oui, s'écrièrent plusieurs voix à la fois, chante-nous l'invocation à Timour. » Il se fit un instant de silence, et le Toolholos, ayant recueilli ses souvenirs, chanta sur un ton vigoureux et guerrier les strophes suivantes :

(( Quand le divin Tamerlan habitait sous nos tentes, la nation mongole était redoutable et guerrière; ses mouvements faisaient pencher la terre; d'un regard elle glaçait d'effroi les dix mille peuples que le soleil éclaire.

0 divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour !

Nous vivons dans nos vastes prairies, tranquilles et doux comme des agneaux; cependant notre cœur bouillonne, il est encore plein de feu. Le souvenir des glorieux temps de Timour nous poursuit sans cesse. Oh. est le chef qui doit se mettre à notre tête, et nous rendre guerriers?

O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour !

Le jeune Mongol a le bras assez vigoureux pour dompter le cheval sauvage; il sait découvrir au loin, sur les herbes, les vestiges du chameau errant... Hélas ! il n'a plus de force pour bander l'arc des ancêtres ; ses yeux ne peuvent apercevoir les ruses de l'ennemi.

O divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour !

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Cgapitre troisième.

Nous avons aperçu, sur la colline sainte, flotter la rouge écharpe du lama, et l'espérance a fleuri dans nos tentes... Dis-le-nous, ô lama! Quand la prière est sur tes lèvres, l'Eternel te dévoile-t-il quelque chose des vies futures?

0 divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour !

Nous avons brûlé le bois odorant aux pieds du divin Timour; le front courbé vers la terre, nous lui avons offert la verte feuille du thé et les laitages de nos troupeaux. . . Nous sommes prêts ; les Mongols sont debout, ô Timour !. . . Et toi, lama, fais descendre le bonheur sur nos flèches et sur nos lances.

0 divin Timour, ta grande âme renaîtra-t-elle bientôt ? Reviens, reviens, nous t'attendons, ô Timour ! »

Quand le troubadour tartare eut achevé ce chant national, il se leva, nous fit une profonde inclination, et, après avoir suspendu son instrument de musique à une cheville de bois fixée aux parois de la tente, il sortit.

<( Les familles voisines, nous dit le vieillard, sont aussi en fête ; elles attendent le chanteur; cependant, puisque vous paraissez écouter avec intérêt les chants tartares, nous continuerons encore un instant. Nous avons dans notre propre famille un de nos frères, qui possède assez bien, dans sa mémoire, un grand nombre d'airs chéris des Mongols... ; mais il ne sait pas faire parler les cordes de l'instrument, ce n'est pas un Toolholos... N'importe, dit en riant le vieillard, Nymbo, approche-toi ; tu n'auras pas toujours des lamas du ciel d'occident pour t'écouter, »

Aussitôt un Mongol, qui se tenait accroupi dans un coin, et que nous n'avions pas encore remarqué, se leva vivement et vint occuper la place que le Toolholos avait laissée vide. La physionomie de ce personnage était vraiment remarquable; son cou était enfoncé totalement entre ses larges épaules; ses grands yeux, blancs et sans mouvement, contrastaient avec la noirceur de sa figure calcinée par le soleil ; enfin une chevelure, ou plutôt des poils mal peignés, et s'en allant par longues mèches de côté et d'autre, achevaient de lui donner un air tout à fait sauvage. Il se mit à chanter; mais c'était une contrefaçon, une parodie du véritable chant. Son grand mérite était de retenir longtemps son haleine, et de faire des fugues interminables et capables de faire tomber ses auditeurs en pâmoison. Nous fûmes bientôt fatigués de ses criailleries, et nous attendions avec impatience un moment de repos pour lever la séance. Mais ce n'était pas chose aisée : on eût dit que ce terrible virtuose avait deviné notre pensée; quand il avait achevé un' air, il avait le détestable talent de le joindre à un autre, sans jamais s'arrêter. Nous fûmes donc obligés de subir longtemps, et bien avant dans la nuit, tout l'ennui de ses longues chansons. Il s'arrêta

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enfin, un instant, pour prendre une tasse de thé; il l'avala tout d'un trait, et il toussait déjà pour se préparer à recommencer... Mais nous nous levâmes aussitôt, nous offrîmes au chef de famille notre petite fiole de tabac à priser, et après avoir salué la compagnie nous allâmes retrouver notre tente.

On rencontre souvent dans la Tartarie de ces Toolholos, ou chanteurs ambulants, qui s'en vont de tente en tente, célébrant partout les personnages et les événements de leur patrie. Ils sont ordinairement pauvres; un violon et une flûte, suspendus à leur ceinture, sont tout leur avoir : mais ils sont toujours reçus dans les familles mongoles avec affabilité et distinction; souvent ils y demeurent plusieurs jours, et à leur départ on ne manque jamais de leur donner leur provision de voyage, des fromages, des vessies pleines de vin et des feuilles de thé. Ces poètes chanteurs, qui rappellent nos ménestrels et les rapsodes de la Grèce, sont aussi très nombreux en Chine ; mais nulle part, peutêtre, ils ne sont aussi populaires que dans le Thibet.

Le lendemain de la fête, le soleil venait à peine de se lever qu'un jeune enfant parut à l'entrée de notre tente, portant à la main un petit vase en bois rempli de lait, et à son bras un panier de joncs grossièrement tressés dans lequel il y avait quelques fromages frais et une tranche de beurre. Bientôt après survint un vieux lama, suivi d'un Tartare qui avait un sac d'argols sur ses épaules. Nous les invitâmes tous à s'asseoir un instant dans notre tente. « Frères de l'occident, dit le lama, veuillez accepter ces modiques offrandes que vous envoie notre maître. » Nous lui fîmes une inclination, en signe de remerciement, et Samdadchiemba se hâta de faire bouillir le thé. Comme nous pressions le lama d'attendre qu'il fût prêt : (( Je reviendrai ce soir, réponditil; pour le moment je ne puis accepter votre offre; car je n'ai pas encore marqué à mon disciple la prière qu'il doit étudier pendant la journée. » Et ce disant, il nous montrait le jeune enfant qui nous avait apporté le laitage. Il prit alors son disciple par la main, et ils s'en retournèrent vers leur habitation.

Ce vieux lama était le précepteur de la famille, et sa fonction consistait à diriger ce jeune enfant dans l'étude des prières thibétaines. L'éducation des Tartares est très bornée. Ceux qui se rasent la tête sont en général les seuls qui apprennent à lire et à prier. Il n'existe dans le pays aucune école publique. A l'exception de quelques riches Mongols, qui font quelquefois étudier leurs enfants dans leurs familles, les jeunes lamas sont obligés de se rendre dans les lamaseries. C'est là que se trouvent concentrés les arts, les sciences et l'industrie; ailleurs on n'en rencontre pas les moindres vestiges. Le lama n'est pas seulement prêtre; il est encore peintre, sculpteur, architecte et médecin; il est le cœur et la tête, l'oracle des hommes du monde.

L'éducation des jeunes Mongols qui n'entrent pas dans les lamaseries con-

Cïjayitrc troisième.

siste à s'exercer dès l'enfance au maniement de l'arc et du fusil à mèche; l'équitation surtout les absorbe presque entièrement. Aussitôt qu'un enfant est sevré et que ses forces se sont suf&samment développées, on l'exerce à aller à cheval : on le fait monter en croupe, puis on commence une course au galop, pendant laquelle le jeune cavalier se cramponne de ses deux mains à la robe de son maître. Les Tartares s'accoutument ainsi de bonne heure au mouvement du cheval; et bientôt, à force d'habitude, ils finissent par s'identifier, en quelque sorte, avec leur monture.

Il n'est peut-être pas de spectacle plus attrayant que de voir les cavaliers mongols courir après un cheval indompté. Ils sont armés d'une longue et lourde perche, au bout de laquelle est une corde disposée en nœud coulant ; ils se précipitent, ils volent sur les traces du cheval qu'ils poursuivent, tantôt dans des ravins scabreux et pleins d'anfractuosités, tantôt sur le penchant des montagnes; ils le suivent dans les détours les plus capricieux, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à le talonner. Alors ils prennent la bride avec leurs dents, saisissent à deux mains leur lourde perche, et se penchent en avant pour faire passer le nœud coulant autour du cou du cheval. Dans cet exercice, ils doivent joindre une grande vigueur à beaucoup d'adresse, pour arrêter tout net le cheval le plus fougueux. Il arrive quelquefois que la perche, les cordes, tout est brisé; mais que le cavalier soit désarçonné, c'est ce que nous n'avons jamais vu.

Le Mongol est tellement accoutumé au cheval qu'il se trouve désorienté et comme jeté hors de son élément aussitôt qu'il a mis pied à terre. Sa démarche est pesante et lourde; la forme arquée de ses jambes, son buste toujours penché en avant, ses regards qu'ir promène incessamment autour de lui, tout annonce un cavalier, un homme qui passe la moitié de sa vie sur un cheval ou sur un chameau.

Quand les Tartares se trouvent en route pendant la nuit, il arrive souvent qu'ils ne se donnent pas même la peine de descendre de leurs animaux pour prendre leur sommeil. Si on demande aux voyageurs qu'on rencontre où ils ont passe la nuit... Temen derc (sur le chameau), répondent-ils d'une voix mélancolique. C'est un singulier spectacle de voir les caravanes faire halte en plein midi, lorsqu'elles ont trouvé un gras pâturage. Les chameaux se dispersent de côté et d'autre, broutant les grandes herbes de la prairie, tandis que les cavaliers, à califourchon entre les deux bosses de l'animal, dorment d'un sommeil aussi profond que s'ils étaient étendus dans un bon lit.

Cette activité incessante, ces voyages continuels contribuent beaucoup à rendre les Tartares très vigoureux, et capables de supporter les froids les plus terribles sans en paraître le moins du monde incommodés. Dans.les déserts de la

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Tartarie, et surtout dans le pays des Khalkhas, le froid est si rigoureux que, pendant la plus grande partie de l'hiver, le thermomètre ne peut plus marquer, à cause de la congélation du mercure. Souvent toute la terre est couverte de neige; si le vent du nord-ouest vient à souffler, la plaine ressemble à une mer bouleversée jusque dans ses fondements. Le vent, soulevant la neige par vagues immenses, pousse devant lui ces gigantesques avalanches. Alors les Tartares volent courageusement au secours de leurs troupeaux. On les voit bondir de côté et d'autre, exciter les animaux par leurs cris, et les conduire au loin à l'abri de quelque montagne. Quelquefois ces intrépides pasteurs s'arrêtent immobiles au milieu de la tempête, comme pour défier la fureur des éléments, et braver le froid.

L'éducation des femmes tartares n'est pas plus raffinée ; l'équitation ne leur est pas étrangère, et elles y montrent autant d'habileté et de courage que les hommes. Cependant ce n'est que dans des cas exceptionnels qu'elles montent à cheval; en voyage, par exemple, et lorsqu'il n'y a personne pour aller à la recherche des animaux égarés. Ordinairement la garde des troupeaux ne les concerne pas; elles s'occupent, dans l'intérieur de leur tente, des détails du ménage et de la couture. Elles sont renommées pour leur adresse à manier l'aiguille. Ce sont elles qui font les bottes, les chapeaux, et les divers habits qui constituent le costume mongol. Les bottes en cuir qu'elles confectionnent sont, il est vrai, peu élégantes de forme, mais en revanche, elles sont d'une solidité étonnante. On ne comprend pas comment, avec les outils si grossiers et si imparfaits qui sont à leur usage, elles peuvent parvenir à faire des ouvrages indestructibles. Il faut dire qu'elles prennent bien leur temps et avancent lentement dans leur travail. Elles excellent dans les broderies, qui sont d'un goût, d'une finesse et d'une variété admirables. Nous croyons pouvoir avancer qu'on ne trouverait peut-être nulle part, en France, des broderies aussi belles et aussi parfaites que celles que nous avons eu occasion de voir chez les Tartares.

En Tartarie on ne manie pas l'aiguille de la même manière qu'en Chine. Quand les Chinois cousent, ils poussent l'aiguille de bas en haut; les Tartares au contraire la font descendre de haut en bas.

Le 17 de la lune, nous nous rendîmes de grand matin à la station chinoise de Chaborté, pour y faire nos provisions de farine. Chaborté est un pays humide et marécageux. Les maisons sont toutes bâties en terre, et enfermées dans une enceinte de murs très élevés. Les rues sont irrégulières, tortueuses et étroites. Cette petite ville présente un aspect sombre et sinistre, et les Chinois qui l'habitent ont l'air plus fripons que partout ailleurs. On y trouve à acheter

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toutes les choses dont les Mongols font ordinairement usage : de la farine d'avoine et du petit millet grillé, des toiles de coton, et du thé en brique. Les Tartares y portent les produits du désert, du sel, des champignons et des pelleteries.

Sitôt de retour, nous hâtons nos préparatifs de départ. Pendant que nous mettons en ordre, dans l'intérieur de la tente, nos ustensiles et nos bagages, Samdadchiemba va chercher les animaux, qui paissaient aux environs. Un instant après, il revient traînant après lui les trois chameaux.

— Voilà les chameaux, dit-il d'une voix sombre; mais le cheval et le mulet. . . où sont-ils? Tout à l'heure ils étaient encore en vue, car je leur avais lié les pieds pour les empêcher de s'égarer. . . Il faut conclure qu'ils ont été volés. . . Il n'est jamais bon de camper trop près des Chinois ; tous ceux qui habitent la Tartarie sont des voleurs de chevaux !

Ce n'était pas le moment de nous abandonner à de stériles lamentations ; il importait de courir sans retard sur les traces des voleurs. Nous nous élançons donc sur nos chameaux, et nous nous précipitons dans une direction opposée, à la recherche de nos animaux, laissant notre tente sous la protection d'Arsalan. Nos investigations ayant été infructueuses, nous nous rendons aux tentes des Mongols pour leur déclarer que nos chevaux ont été perdus tout près de leur habitation.

D'après les lois tartares, lorsque les animaux d'une caravane se sont égarés, ceux dans le voisinage desquels on a campé sont tenus d'aller à leur recherche, et même d'en donner d'autres à la place s'ils ne peuvent les retrouver. Cette loi paraîtra bien étrange, et peu conforme au droit qui régit les peuples européens. On vient camper dans le voisinage d'un Mongol, sans son aveu, sans l'avoir prévenu, sans le connaître, sans en être connu : les animaux, le bagage, les hommes, tout est sous sa responsabilité ; si quelque chose disparaît, la loi suppose qu'il en est le voleur, ou du moins le complice. Cet usage a peut-être beaucoup contribué à rendre les Mongols si habiles dans l'art de suivre les animaux à la piste. A la seule inspection des traces légères et informes que l'animal a laissées sur l'herbe, ils diront depuis combien de temps il est passé, et s'il était monté ou non. Une fois sur les traces, ils les suivent dans leurs mille détours, sans que rien puisse les leur faire perdre.

Sitôt notre déclaration faite à nos voisins Mongols, le chef prend la parole et nous dit : <( Seigneurs lamas, ne permettez pas au chagrin d'entrer dans votre cœur. Vos animaux ne peuvent être perdus ; dans ces parages il n'y a ni voleurs ni associés de voleurs. Je vais envoyer à la recherche; si vos chevaux ne se trouvent pas, vous choisirez à volonté dans nos troupeaux ceux qui vous conviendront le plus. Nous voulons que vous partiez d'ici en paix comme vous

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y êtes arrivés. » Huit Tartares montent à cheval et, traînant après eux leur longue perche à enlacer les chevaux, ils commencent leurs recherches. D'abord ils se dispersent et exécutent de nombreuses évolutions, courant dans tous les sens, et revenant quelquefois sur leurs pas. Enfin, ils se réunissent en escadron, et se précipitent au grand galop vers le chemin par lequel nous étions venus. (( Ils sont sur les traces, nous dit le chef mongol qui considérait avec nous tous leurs mouvements ; Seigneurs lamas, venez vous asseoir dans ma tente, nous boirons une tasse de thé en attendant le retour de vos chevaux. »

Après deux heures d'attente environ, un enfant se présente à la porte et nous annonce l'arrivée des cavaliers. Nous sortons à la hâte, et sur la route que nous avons suivie nous apercevons au milieu d'un nuage de poussière une troupe qui s'avance avec la rapidité du vent. Nous distinguons les huit cavaliers, et nos deux animaux qu'on traînait par le licol ; tout venait ventre à terre. Les Tartares, arrivés près de nous, nous disent, avec cet air de satisfaction qui succède à une grande inquiétude, que dans leur pays on ne perd jamais rien. Nous remercions ces généreux Mongols du service signalé qu'ils viennent de nous rendre ; nous vantons leur habileté, et après avoir pris congé d'eux, nous sellons nos fuyards et nous partons, nous dirigeant vers la route de la Ville-Bleue que nous avions laissée un peu de côté pour aller nous approvisionner à Chaborté.

Après trois jours de marche, nous rencontrâmes dans le désert une imposante et majestueuse antiquité. C'était une grande ville déserte et abandonnée. Les remparts crénelés, les tours d'observation, les quatre grandes portes situées aux quatre points cardinaux, tout était parfaitement conservé, mais aux trois quarts enfoui dans la terre, et recouvert d'un épais gazon. Le sol s'étant insensiblement élevé avait presque fini par atteindre la hauteur des créneaux. Quand nous fûmes arrivés à la porte méridionale, nous dîmes à Samdadchiemba de continuer la route, pendant que nous irions visiter la Vieille- Ville, comme la nomment les Tartares. Nous entrâmes dans cette vaste enceinte avec un sentiment de frayeur et de tristesse. On ne voit là ni décombres ni ruines, mais seulement la forme d'une belle et grande ville enterrée à moitié, et que les herbes enveloppent comme d'un linceul funèbre. L'inégalité du terrain semble dessiner encore la disposition des rues et des monuments principaux. Nous rencontrâmes un jeune berger mongol qui fumait silencieusement sa pipe, assis sur un monticule. Ce fut en vain que nous lui adressâmes quelques questions. Cette ville, à quelle époque avait-elle été bâtie? quel peuple l'avait habitée? quel événement, quelle révolution l'en avait chassé? C'est ce que nous ne pûmes savoir. Les Tartares appelaient cet endroit la Vieille- Ville, mais leur science ne va pas plus loin. •

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