‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 23 sur 114 · chapitre tcot^ième · texte numérisé non relu

chapitre tcot^ième

On voit souvent dans les déserts de la Mongolie de pareilles traces de grandes cités; mais tout ce qui se rattache à leur origine est enveloppé de ténèbres. Un tel spectacle remplit l'âme de tristesse. Les ruines de la Grèce, les superbes décombres de l'Egypte, tout cela est mort, il est vrai, tout cela appartient au passé; cependant on peut encore se rendre compte de ce qu'on a sous les yeux; on peut suivre les révolutions qui ont bouleversé le pays. Quand on descend dans la tombe où a été enterrée vivante la ville d'Herculanum, les souvenirs historiques sont toujours là. Mais ici il ne s'est pas conservé le plus léger souvenir; ce sont des tombeaux sans épitaphe, autour desquels régnent une solitude et un silence que rien ne vient interrompre. Quelquefois seulement les Tartares s'y arrêtent un instant, dans leurs courses vagabondes, pour faire paître leurs troupeaux, parce que les pâturages y sont ordinairement plus gras et plus abondants.

Quoiqu'on ne puisse rien assurer au sujet de ces grandes cités en ruines, on peut pourtant présumer que leur existence ne remonte pas au delà du treizième siècle. On sait qu'à cette époque les Mongols se rendirent maîtres de l'Empire chinois et que leur domination dura près d'un siècle. Ce fut à cette époque, au rapport des historiens chinois, que l'on vit s'élever dans la Tartarie du Nord des villes nombreuses et florissantes. Vers le milieu du quatorzième siècle, la dynastie mongole fut chassée de la Chine. L'empereur Young-Lo, qui voulait achever d'anéantir les Tartares, ravagea leur pays et incendia leurs villes. Il alla même les chercher jusqu'à trois fois au delà du désert, à deux cents lieues au nord de la grande muraille.

Après avoir laissé derrière nous la Vieille- Ville, nous rencontrâmes une large route allant du midi au nord, et croisant celle que nous suivions d'orient en occident. C'est la route que suivent ordinairement les ambassades russes qui se rendent à Pékin. Les Tartares lui donnent le nom de Chemin de la fille de l'Empereur, parce que cette voie fut tracée pour le voyage d'une princesse que l'empereur de Chine donnait en mariage à un roi des Khalkhas. Cette route, après avoir traversé le grand désert de Gobi, du midi au nord, traverse le fleuve Toula et aboutit aux factoreries russes de Kiaktha.

La ville est en quelque sorte divisée en deux parties. Au nord sont les factorerie-s russes, et au midi la station Tartaro- Chinoise. Le poste intermédiaire n'appartient à aucune des deux puissances ; il est réservé pour les affaires commerciales. Il n'est pas permis aux Russes de passer sur le territoire tartare, et réciproquement les sujets de l'empereur chinois n'ont pas le droit de traverser la frontière russe. Le commerce de Kiaktha est assez considérable. Les Russes exportent des draps, des velours, des savons, et divers articles de quincaillerie. Ils reçoivent en échange du thé en brique, dont ils font une grande

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consommation. Comme les produits russes sont ordinairement payés avec du thé en brique, il en résulte que les draps se vendent en Chine à un prix bien inférieur à celui des marchés d'Europe. C'est faute d'être bien au courant du commerce de la Russie avec la Chine que certains spéculateurs n'ont pu trouver à Canton un débouché convenable pour leurs marchandises.

Le 14 juin 1728, un nouveau traité de paix fut signé entre le comte Vladislavitch, ambassadeur extraordinaire du gouvernement russe, et les ministres de la cour de Pékin. Depuis cette époque, la Russie entretient, dans la capitale du Céleste-Empire, un couvent et une école, oii se forment les interprètes pour le chinois et le tartare-mantchou. De dix en dix ans on renouvelle les personnes qui composent ces deux établissements, et on envoie de Saint-Pétersbourg de nouveaux religieux et d'autres étudiants. Cette petite caravane est conduite par un officier russe, chargé de la diriger et de l'installer à son arrivée à Pékin, puis de reconduire dans leur patrie les religieux qui ont fini leur temps et les élèves qui ont terminé leurs études. Depuis Kiaktha jusqu'à Pékin, les Russes voyagent aux frais du gouvernement chinois et sont escortés de poste en poste par des troupes tartares.

M. Timkouski, qui fut chargé en 1820 de conduire à Pékin la caravane russe, dit, dans la relation de son voyage, qu'il n'a jamais pu savoir pourquoi les guides leur faisaient prendre une route différente de celle que les ambassades précédentes avaient suivie. Les Tartares nous en ont souvent donné la raison. Ils nous ont dit que c'était une précaution politique du gouvernement chinois, qui ordonnait de faire avancer les Russes par des circuits et des détours, afin qu'ils ne pussent pas d'eux-mêmes reconnaître le chemin. Cette précaution est, sans contredit, bien ridicule; et elle n'empêcherait certainement pas l'autocrate russe de trouver la route de Pékin, s'il lui prenait un jour fantaisie d'aller présenter un cartel au Fils du Ciel.

Cette route de Kiaktha, rencontrée dans les déserts de la Tartarie, nous causa une émotion profonde. Voilà, nous disions-nous, un chemin qui va en Europe ! et les souvenirs de la patrie vinrent nous assaillir en foule. Nous nous rapprochâmes insensiblement; car nous éprouvions le besoin de parler de la France. Cette conversation avait pour nous tant de charmes, elle remplissait si bien notre cœur, que nous faisions route sans nous en apercevoir.

La vue de quelques tentes mongoles, qui s'élevaient sur une colline, vint brusquement rappeler nos pensées à la vie nomade. Un grand cri s'était fait entendre, et nous remarquâmes au loin un Tartare qui gesticulait avec vivacité. Comme nous ne pouvions discerner clairement à qui s'adressaient ces signes, nous continuions notre route. Nous vîmes alors le Tartare sauter sur un cheval sellé, qui se trouvait à l'entrée de sa tente, et courir vers nous avec rapidité.

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Dès qu'il nous eut atteints, il descendit vivement et, s'étant mis à genoux :

« Seigneurs lamas, s'écria-t-il, en levant les mains au ciel, ayez pitié de moi ; ne continuez pas votre route ; venez guérir ma mère qui se meurt. Je sais que votre puissance est infinie; venez sauver ma mère par vos prières. »

La parabole du Samaritain se présenta à notre mémoire, et nous pensâmes que la charité nous défendait de passer outre. Nous rebroussâmes donc chemin, pour aller camper à côté de l'habitation de ce Tartare.

Pendant que Samdadchiemba disposait notre tente, nous allâmes, sans perdre de temps, visiter la malade. Elle était en effet dans un état presque désespéré.

« Habitants du désert, dîmes-nous aux personnes qui nous entouraient, nous ne sommes pas instruits dans la connaissance des simples ; nous ne savons pas compter sur les artères les mouvements de la vie ; mais nous allons prier Jéhovah pour cette infirme. Vous n'avez pas encore entendu parler de ce Dieu tout-puissant; vos lamas ne le connaissent pas : mais ayez confiance, Jéhovah est le maître de la vie et de la mort. »

La circonstance ne nous permettait pas un plus long discours ; plongés dans la douleur et préoccupés de leur malade, ces pauvres gens ne pouvaient prêter à nos paroles qu'une faible attention. Nous retournâmes donc dans notre tente pour prier; le chef de la famille nous y accompagna. Dès qu'il eut aperçu notre bréviaire :

« Sont-ce là, nous dit-il, ces toutes-puissantes prières de Jéhovah dont vous avez parlé?

— Oui, répondîmes-nous ; ce sont les seules véritables prières, les seules qui puissent sauver. » Il nous fit alors à chacun une prostration, en frappant la terre du front; puis il prit notre bréviaire, et le fit toucher à sa tête, en signe de respect. Pendant tout le temps que dura la récitation des prières, le Tartare demeura accroupi à l'entrée de notre tente, gardant un profond et religieux silence. Quand nous eûmes terminé, il se prosterna de nouveau : « Saints per- • sonnages, demanda-t-il, comment reconnaître le bienfait immense que vous venez de m'accorder? Je suis pauvre, je ne puis vous offrir ni cheval ni mouton.

— Frère mongol, conserve ton cœur en paix; les prêtres de Jéhovah ne doivent pas réciter leurs prières pour obtenir des richesses ; puisque tu n'es pas riche, reçois de nous cette légère offrande », Et nous lui donnâmes un fragment de thé en brique.

Le Tartare fut profondément ému de ce procédé. Il ne put proférer une parole; quelques larmes de reconnaissance furent sa seule réponse.

Le lendemain matin nous apprîmes avec plaisir que l'état de la malade s'était amélioré. Nous aurions bien voulu pouvoir demeurer quelques jours

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dans cet endroit, afin de cultiver le germe de foi qui avait été déposé au sein de cette famille; mais il nous fallait continuer notre route. Quelques Tartares voulurent nous accompagner un instant pour nous témoigner leur gratitude.

La médecine, avons-nous dit, est exclusivement exercée en Tartarie par les lamas. Aussitôt qu'une maladie se déclare dans une famille, on court à la lamaserie voisine inviter un médecin. Celui-ci se rend auprès du malade, et commence par lui tâter le pouls ; il prend simultanément dans chacune de ses mains les poignets du malade, et promène ses doigts sur les artères, à peu près comme les doigts du musicien courent sur les cordes d'un violon. Quand le lama a suffisamment étudié la nature de la maladie, il prononce sa sentence. Comme d'après l'opinion religieuse des Tartares, c'est toujours un Tchutgour, ou diable, qui tourmente par sa présence la partie malade, il faut avant tout préparer par un traitement médical l'expulsion de ce diable. Le lama médecin est en même temps apothicaire; les remèdes sont toujours composés de végétaux pulvérisés, qu'on fait infuser ou coaguler, et qu'on arrondit en forme de pilule. Le petit magasin des pilules végétales est-il vide, le docteur lama ne se déconcerte pas pour si peu ; il inscrit sur quelques morceaux de papier, en caractères thibétains, le nom des remèdes, puis il roule ce papier entre ses doigts, après l'avoir humecté de salive : le malade prend ces boulettes avec autant de confiance que si c'étaient de véritables pilules. Avaler le nom du remède, ou le remède lui-même, disent les Tartares, cela revient absolument au même.

Après ce traitement médical, le lama ordonne des prières conformes à la qualité de ce diable qu'il faut déloger. Si le malade est pauvre, évidemment le Tchutgour est petit; et alors les prières sont courtes, peu solennelles ; quelquefois on se borne à une simple formule d'exorcisme; souvent même le lama se contente de dire qu'il n'est besoin ni de pilules ni de prière, qu'il faut attendre avec patience que le malade guérisse ou succombe, suivant l'arrêt prononcé par Hormoustha. Mais si le malade est riche, s'il est possesseur de nombreux troupeaux, les choses vont tout différemment. D'abord il faut bien se persuader que le diable dont la présence a fait naître la maladie est un diable puissant et terrible ; incontestablement c'est un des chefs des mauvais esprits ; et comme il n'est pas décent qu'un grand Tchutgour voyage comme un simple diablotin, on doit lui préparer de beaux habits, un beau chapeau, une belle paire de bottes, et surtout un jeune et vigoureux cheval ; s'il n'y a pas tout cela, il est certain que le diable ne s'en ira pas : en vain on administrerait des remèdes et on réciterait des prières. Il peut même arriver qu'un cheval ne suffise pas; car parfois le diable est tellement élevé en dignité qu'il traîne à sa suite un grand nombre de serviteurs et de courtisans: alors le nombre de chevaux exigé est illimité; cela dépend de la richesse du malade.

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Tout étant disposé conformément au programme dressé par le médecin, la cérémonie commence. On invite plusieurs lamas des lamaseries voisines, et les prières se continuent pendant huit ou quinze jours, jusqu'à ce que les lamas s'aperçoivent que le diable n'y est plus, c'est-à-dire autant de temps qu'ils ont envie de vivre aux dépens de la famille dont ils exploitent le thé et les moutons. Si au bout du compte le malade vient à mourir, c'est alors la preuve la plus certaine que les prières ont été bien récitées, et que le 'diable a été mis en fuite : il est vrai que le malade est mort ; mais il n'y perdra certainement pas : les lamas assurent qu'il transmigrera dans un état plus fortuné que celui. qu'il vient de quitter.

Les prières que récitent les lamas pour la guérison des malades sont quelquefois accompagnées de rites lugubres et effrayants. M. Hue, étant chargé de la petite chrétienté de la Vallée des Eaux 'Noires, eut occasion de faire connaissance avec une famille mongole, qu'il visitait de temps en temps afin de s'initier aux usages et à la langue des Mongols. Un jour, la vieille tante du noble Tokoura, chef de cette famille, fut prise par les fièvres intermittentes.

(( J'inviterais bien le docteur lama, disait Tokoura ; mais s'il déclare qu'il y a un Tchutgour, que deviendrai-je? Les dépenses vont me ruiner. »

Après quelques jours d'attente, il se décida enfin à inviter le médecin ; ses prévisions ne furent pas trompées. Le lama annonça que le diable y était, et qu'il fallait le chasser au plus vite; les préparatifs se firent donc avec la plus grande activité : sur le soir huit lamas arrivèrent et se mirent à façonner, avec des herbes sèches, un grand mannequin qu'ils nommèrent le diable des fièvres intermittentes ; par le moyen d'un pieu qu'ils avaient enfoncé contre ses jambes, ils le firent tenir debout dans la tente où se trouvait la malade.

La cérémonie commença à onze heures du soir ; les lamas vinrent se ranger en rond au fond de la tente, armés de cymbales, de conques marines, de cloches, de tambourins, et de divers instruments de leur bruyante musique. Le cercle était terminé sur l'avant par les Tartares de la famille, au nombre de neuf ; ils étaient tous accroupis et pressés les uns sur les autres; la vieille à genoux, ou plutôt assise sur ses talons, était en face du mannequin qui représentait le diable des fièvres. Le lama docteur avait devant lui un grand bassin en cuivre, rempli de petit millet et de quelques statuettes fabriquées avec de la pâte de farine. Quelques argols enflammés jetaient, avec beaucoup de fumée, une lueur fantastique et vacillante sur cette étrange scène.

Au signal donné, l'orchestre exécuta une ouverture musicale capable d'effrayer le diable le plus intrépide. Les hommes noirs ou séculiers battaient des mains en cadencé, pour accompagner le son charivarique des instruments et les hurlements des prières. Quand cette musique infernale fut terminée, le

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grand lama ouvrit le livre des exorcismes, qu'il posa sur ses genoux. A mesure qu'il psalmodiait, il puisait dans le bassin de cuivre quelques grains de petit millet, et les projetait çà et là autour de lui, selon qu'il était marqué par la rubrique. Le grand lama priait ordinairement seul, tantôt sur un ton lugubre et étouffé, tantôt par de longs et graads éclats de voix. Quelquefois il abandonnait la manière cadencée et rythmique de la prière; on eût dit alors qu'il entrait tout à coup dans un violent accès de colère : c'étaient des interpellations vives et animées, qu'il adressait, en gesticulant, au mannequin de paille. Après ce terrible exorcisme, il donnait un signal, en étendant ses deux bras à droite et à gauche; tous les lamas entonnaient aussitôt un bruyant refrain, sur un ton précipité et rapide; tous les instruments de musique étaient en jeu; les gens de la famille sortaient brusquement, à la file, faisaient en courant le tour de la tente, qu'ils frappaient violemment avec des pieux, pendant qu'ils poussaient des cris à faire dresser les cheveux sur la tête. Après avoir exécuté trois fois cette ronde infernale, la file rentra avec précipitation, et chacun se remit à sa place. Alors, pendant que tous les assistants se cachaient la figure des deux mains, le grand lama se leva, pour aller mettre le feu au mannequin. Dès que la flamme commença à s'élever, il poussa un grand cri, qui fut à l'instant répété par toutes les voix. Les hommes noirs s'emparèrent du diable enflammé et coururent le porterdanslaprairie, loin de la tente. Pendant que le Tchutgour des fièvres intermittentes se consumait au milieu des cris et des imprécations, les lamas, demeurés accroupis à l'intérieur de la tente, chantaient leurs prières sur un ton paisible, grave et solennel.

Les gens de la famille étant de retour de leur courageuse expédition, les chants cessèrent, pour faire place à de joyeuses exclamations, entrecoupées par de grands éclats de rire. Bientôt tout le monde sortit tumultueusement de la tente, et, chacun tenant dans sa main une torche allumée, on se mit en marche : les hommes noirs allaient les premiers, puis venait la vieille fiévreuse, soutenue sous les bras par deux membres de la famille; derrière la malade marchaient les huit lamas, qui faisaient retentir les airs de leur épouvantable musique. On conduisit ainsi la vieille dans une tente voisine ; car le lama médecin avait décidé que, durant une lune entière, elle ne pourrait retourner dans son ancienne habitation.

Après ce bizarre traitement, la malade fut guérie ; les accès de fièvre ne revinrent plus. Comme l'accès devait précisément avoir lieu à l'heure même où commença la scène infernale, il est probable que la fièvre fut naturellement coupée par une violente surexcitation, occasionnée par le spectacle le plus effrayant et le plus fantastique qu'on puisse imaginer.

Quoique la plupart des lamas cherchent à entretenir l'ignorante crédulité

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des Tartares pour l'exploiter à leur profit, nous en avons pourtant rencontré qui nous avouaient avec franchise que la duplicité et l'imposture jouaient un grand rôle dans toutes leurs cérémonies. Un supérieur de lamaserie nous disait un jour : « Quand un homme est malade, réciter des prières c'est convenable ; car Bouddha est le maître de la vie et de la mort ; c'est lui qui règle la transmigration des êtres ; prendre des remèdes, c'est bien aussi ; car le grand bienfait des herbes médicales nous vient de Bouddha. Que le Tchutgour puisse se loger chez un malade, cela est croyable; mais que, pour le chasser et le décider à partir, il faille lui donner des habits et un cheval, voilà qui a été inventé par les lamas ignorants et trompeurs, qui veulent amasser des richesses aux dépens de leurs frères. »

La manière d'enterrer les morts parmi les Tartares n'est pas uniforme, et les lamas ne sont convoqués que pour les funérailles les plus solennelles. Aux environs de la grande muraille, partout où les Mongols se trouvent mêlés aux Chinois, les usages de ces derniers ont insensiblement prévalu. Ainsi, dans ces endroits, la manière chinoise est généralement en vigueur : le corps mort est enfermé dans un cercueil, qu'on dépose ensuite dans un tombeau. Dans le désert, parmi les peuples véritablement nomades, toute la cérémonie consiste à transporter les cadavres sur le sommet des montagnes, ou dans le fond des ravins. On les abandonne ainsi à la voracité des animaux sauvages et des oiseaux de proie. Rien d'horrible à voir comme ces restes humains que se disputent avec acharnement les aigles et les loups.

Les Tartares les plus riches font quelquefois brûler leurs morts avec assez de solennité. On bâtit avec de la terre une espèce de grand fourneau de forme pyramidale : avant qu'il soit terminé, on y place le cadavre debout, entouré de combustible; puis on continue la maçonnerie, de manière à ce que tout soit entièrement recouvert ; on laisse seulement une petite porte dans le bas, et une ouverture au sommet, pour laisser passage à la fumée et entretenir un courant d'air. Pendant la combustion, des lamas entourent le monument et récitent des prières. Le cadavre étant sufiisamment brûlé, on démolit le fourneau, et on retire les ossements qu'on porte au grand lama : celui-ci les réduit en poudre très déliée, ajoute une quantité égale de farine de froment, pétrit le tout avec soin, et façonne de ses propres mains des gâteaux de diverses grosseurs, qu'il place ensuite les uns sur les autres, de manière à figurar une petite pyramide. Quand les ossements ont été préparés de la sorte par le grand lama, on les transporte en grande pompe dans une tourelle bâtie, par avance, dans un lieu désigné par le devin.

On donne presque toujours aux cendres des lamas une sépulture de ce genre. Il existe un grand nombre de ces petites tours funéraires sur le sommet

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des montagnes et aux environs des lamaseries ; on peut encore en voir dans les contrées d'où les Mongols ont été chassés par les Chinois. Ces pays ne portent presque plus l'empreinte du séjour des Tartares. Lamaseries, pâturages, bergers, tentes et troupeaux, tout a disparu pour faire place à de nouveaux peuples, à de nouveaux monuments et à des mœurs nouvelles. Seulement quelques tourelles élevées sur les sépultures restent encore debout, comme pour attester lé droit des anciens possesseurs de ces contrées, et protester contre l'envahissement des Kitat.

Le lieu le plus renommé des sépultures mongoles est dans la province du Chan-Si, à la fameuse lamaserie des Cinq-Tours, Ou-Tay. Au dire des Tartares, la lamaserie des Cinq-Tours est le meilleur pays qu'on puisse trouver pour une bonne sépulture : la terre en est si sainte que ceux qui ont le bonheur d'y être enterrés sont certains d'y effectuer une excellente transmigration. La merveilleuse sainteté de ce pays est attribuée à la présence de Bouddha, qui depuis quelques siècles s'y est logé dans l'intérieur d'une montagne. En 1842 le noble Tokoura, dont nous avons déjà eu occasion de parler, transporta les ossements de son père et de sa mère aux Cinq- Tours, et il eut le bonheur infini « d'y contempler le vieux Bouddha. » « Derrière la grande lamaserie, nous dit-il, il y a une montagne très élevée qu'on doit gravir en rampant. Avant d'arriver au sommet, on rencontre un portique taillé dans le roc. On se couche à plat ventre, et on regarde par une petite ouverture pas plus grande que le trou d'une embouchure de pipe : il faut rester assez longtemps pour distinguer quelque chose ; peu à peu le regard s'habitue, et on a enfin le bonheur d'apercevoir dans l'enfoncement de la montagne la face du vieux Bouddha. Il est assis les jambes croisées, sans rien faire. Des lamas de tous les pays lui rendent continuellement hommage \ »

Les Tartares et les Thibétains mêmes se sont laissé fanatiser d'une manière inconcevable au sujet de la lamaserie des Cinq-Tours. On rencontre fréquemment des Mongols portant sur leurs épaules les ossements de leurs parents, et s'y rendant en caravane pour acheter presque au poids de l'or quelques pieds de terre où ils puissent élever un petit mausolée. Les Mongols du Torgot entreprennent des voyages d'une année entière, et d'une difficulté inouïe, pour se rendre dans la province du Chan-Si.

Pour dire toute la vérité sur le peuple tartare, nous devons ajouter que ses rois usent parfois d'un système de sépulture qui est le comble de l'extrava-

1. Il est à peine croyable qu'un homme intelligent comme Tokoura ait pu se laisser endoctriner à un tel degré par les prêtres de Bouddha qu'il ajoutât foi à de si ridicules visions ! Il faut réellement qu'ils aient une puissance de suggestion extraordinaire pour dominer ainsi leurs adeptes, ou que ce soit le résultat d'une intervention diabolique. En toute hypothèse, il n'est pas étonnant, après cela, qu'ils exercent un empire pour ainsi dire absolu sur ce malheureux peuple !

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