‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 25 sur 114 · chapitre troisièmp · texte numérisé non relu

chapitre troisièmp

gance et de la barbarie : on transporte le royal cadavre dans un vaste édifice construit en briques, et orné de nombreuses statues en pierre représentant des hommes, des lions, des éléphants, des tis^res. et divers sujets de la mythologie bouddhique. Avec l'illustre défunt, on enterre dans un large caveau, placé au centre du bâtiment, de grosses sonnnes d'or et d'argent, des habits royaux, des pierres précieuses, enfin tout ce dont il pourra avoir besoin dans une autre vie. Ces enterrements monstrueux coûtent quelquefois la vie à un grand nombre d'esclaves : on prend des enfants de Tun et de l'autre , ,.^. ^ \ / " OjK'Pa

sexe, et on leur fait avaler du . -r,, ; ^ . v„.f':^'-

.. '-*?t.ft*,. ; .J* -'■"■''.-■

mercure jusqu a ce quils *^ t i r....»!?^

soient suflPoqués; de cette manière, ils conservent, diton. la fraîcheur et le coloris du visage, au point de paraître encore vivants. Ces malheureuses victimes sont }>lacées debout autour du cadavre de leur maître, continuant en quelque sorte à le servir connue pendant sa vie. Elles tiennent dans leurs mains la pipe, l'éventail, la petite fiole de tabac à priser, et tous les autres colifichets sans nombre des inajestés Tartares.

Pour garder ces trésors enfouis, on place dans le caveau une espèce d'arc jwiivant décocher une multitude de flèches à la file les imes

des autres. Cet arc. cm plutôt ces arcs nombreiix luiis ensemble, sont tous bandés, et les flèches prêtes à partir. On })lace cette espèce de machine infernale de manière à ce qu'en ouvrant la porte du caveau, le mouvement fasse décocher la première flèche sur Thomme qui entre. Le décochement de la ))reinière flèche fait aussitôt ]:)artir la seconde et ainsi de suite jusqu'à la devnièi'e. •!e sorte que le malheureux, que la cupidité ou la curiosité porterait à ouvrir lette porte, tomberait percé de mille traits dans le tombeau même qu'il voudi-ait

Le noble Tokoura. (P. TC.)

A '.r^iVLrs ■e.'- ilf.Tls.

wm^mmmmm^^

m^imsmmsm^m^

^oiiUenir^ ht hapage.

profaner. On vend de ces machines meurtrières toutes préparées chez les fabricants d'arcs. Les Chinois en achètent quelquefois pour garder leur maison pendant leur absence.

Après deux jours de marche, nous entrâmes dans le pays appelé le royaume de Éfe, portion du territoire des huit bannières que l'empereur Kien-Long a démembré en faveur d'un prince des Khalkhas. Sun-Tché, fondateur de la dynastie Mantchoue, avait dit : (( Dans le midi ne jamais établir des rois; dans le nord ne jamais interrompre les alliances. » Cette politique a été depuis exactement suivie par la cour de Pékin. L'empereur Kien-Long, pour s'attacher le prince dont il est question, lui avait donné sa fille en mariage; il espérait par ce moyen le fixer à Pékin, et diminuer ainsi la puissance toujours redoutée des souverains Khalkhas. Il lui fit bâtir, dans l'enceinte même de la ville jaune, un palais aussi grand que magnifique : mais le prince Mongol ne put se faire aux habitudes gênantes et tyranniques d'une cour. Au milieu de la pompe et du luxe accumulés autour de lui, il était sans cesse poursuivi par le souvenir de sa tente et de ses troupeaux ; il regrettait même les neiges et les frimas de son pays natal. Les caresses de la cour ne pouvant dissiper ses intolérables ennuis, il parla de s'en retourner dans ses prairies du Khalkhas. D'un autre côté, sa jeune épouse, habituée à la mollesse de la cour de Pékin, ne pouvait soutenir l'idée d'aller passer ses jours dans les déserts, dans la compagnie des laitières et des gardiens de troupeaux. L'Empereur usa d'un tempérament, qui paraissait condescendre aux désirs de son gendre, sans trop contrarier la répugnance de sa fille. Il démembra une portion du Tchakar et en dota le prince mongol; il lui fit bâtir au milieu de ces solitudes une petite ville magnifique, et lui donna cent familles d'esclaves habiles dans l'industrie et les arts de la Chine. De cette manière, en même temps que la jeune Mantchoue conservait l'avantage d'habiter une ville et d'avoir une cour, le prince mongol pouvait aussi, de son côté, jouir de la paix au milieu de la Terre des herbes, et y trouver toutes les délices de cette vie nomade dans laquelle il avait passé ses premiers jours.

Le roi de Éfe amena avec lui, dans son petit royaume, un grand nombre de Mongols-Khalkhas, qui habitent, sous des tentes, le pays donné à leur prince. Ces Tartares ont conservé la réputation de force et de vigueur qu'on attribue généralement aux gens de leur nation. Ils sont tenus pour les plus terribles lutteurs de la Mongolie méridionale. Dès leur bas âge, ils s'adonnent aux exercices gymnastiques ; et chaque année, lorsqu'il doit y avoir à Pékin quelque lutte publique, ils ne manquent pas de s'y rendre en grand nombre, pour obtenir les prix proposés aux vainqueurs, et soutenir la réputation de leur pays. Quoique de beaucoup supérieurs en force aux Chinois, ils ne laissent pas

Cj^apitre tcotéîème.

quelquefois d'être terrassés par leurs adversaires, plus agiles, et surtout plus

rusés. .;■■■•■';; "''-■■":

Dans la grande lutte de l'année 1843, un athlète du royaume de Efe avait mis hors de combat tous ceux qui s'étaient présentés, Tartares ou Chinois. Il saisissait ses antagonistes, les soulevait et les précipitait à terre, presque sans effort. On allait lui assigner le prix, lorsqu'un Chinois se présenta dans l'arène. Maigre, de petite taille, il semblait devoir augmenter le nombre des victoires du géant tartare. Il s'avança cependant d'iui pas ferme et assuré, et déjà le Goliath se préparait à l'étreindre de ses bras vigoureux, lorsque le Chinois, qui avait la bouche remplie d'eau, la lui cracha inopinément au visage. Le premier mouvement du Tartare fut de porter les mains à ses yeux; mais le rusé Chinois le saisit brusquement à bras-le-corps, lui fit perdre l'équilibre, et le terrassa au milieu des éclats de rire de tous les spectateurs.

Ce trait nous a été raconté par un cavalier tartare qui voyagea quelque temps avec nous, pendant que nous traversions le royaume de Efe. Chemin faisant, il nous faisait remarquer çà et là, dans le lointain, des enfants qui jouaient à la lutte. « C'est l'exercice favori de tous les habitants de notre pays, nous disait-il; chez nous on n'estime que deux choses dans un homme, savoir bien monter à cheval, et être fort à la lutte. » Une troupe d'enfants faisait de la gymnastique sur les bords du sentier que nous suivions ; nous pûmes les examiner à loisir de dessus nos montures, et leur ardeur redoubla quand ils s'aperçurent que nous les regardions. Le plus grand de la troupe, qui ne paraissait pas avoir plus de huit à neuf ans, prit entre ses bras un de ses camarades, presque de même taille que lui, et tout rond d'embonpoint ; puis il s'amusa à le jeter au-dessus de sa tête et à le recevoir entre ses mains, à peu près comme on ferait d'une balle. Il répéta sept ou huit fois le même jeu; et tandis qu'à chaque coup nous frémissions de crainte pour la vie de l'enfant, la bande joyeuse ne faisait que gambader, et applaudir par ses cris au succès des acteurs.

Le vingt-deuxième jour de la huitième lune, à notre sortie du petit royaume de Efe, nous gravîmes une montagne aux flancs de laquelle croissaient quelques bosquets de sapins et de bouleaux. Leur vue nous causa d'abord un plaisir extrême ; les déserts de la Tartarie sont généralement si déboisés, et d'une nudité si monotone, qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine jouissance quand on rencontre, de temps à autre, quelques arbres sur son passage. Mais ce premier mouvement de joie fut bientôt comprimé par un sentiment d'une nature bien différente ; nous fûmes glacés d'effroi en apercevant, à un détour de la montagne, trois loups énormes qui semblaient nous attendre. A la vue de ces vilaines bêtes, nous nous arrêtâmes brusquement et comme par instinct. Après

piSi^#^*-^J^^4,..,,*

m^m^mÊ

^oubenfr^ be bopase.

ce premier instant de stupeur, Samdadchiemba sauta en bas de son petit mulet, et courut tirailler avec violence le nez de nos chameaux. Ce moyen réussit à merveille; nos pauvres animaux poussèrent des cris si perçants, si épouvantables, que les loups effrayés s'enfuirent à toute vitesse. Arsalan se mit à les poursuivre de toute la force de ses jarrets; bientôt les loups firent volte-face, et notre portier eût été infailliblement dévoré si M. Gabet n'eût volé à son secours en poussant de grands cris, et en tiraillant le nez de sa chamelle. Les loups disparurent cette fois pour tout de bon.

Quoique le défaut de population paraisse abandonner les immenses déserts de la Tartartie aux bêtes sauvages, les loups pourtant s'y rencontrent rarement. Cela vient sans doute de la guerre incessante et acharnée que leur font les Mongols ; ils les regardent comme leur ennemi capital, à cause des grands dommages qu'ils peuvent causer à leurs troupeaux. La nouvelle qu'un loup est apparu dans le voisinage est, pour tout le monde, le signal de monter à cheval ; en un instant la plaine est couverte de cavaliers, tous armés de leur longue perche. Celui qui est parvenu à lui passer le nœud coulant autour du cou se sauve au galop, en le traînant après lui, jusqu'à la tente la plus voisine; là, on lie fortement le museau de l'animal, on l'écorche tout vif, puis on le met en liberté. Pendant l'été, il vit ainsi plusieurs jours; mais en hiver, exposé sans fourrure aux rigueurs de la saison, il meurt incontinent, gelé.

Il y avait encore peu de temps que nous avions perdu de vue nos trois loups, lorsque nous fîmes une rencontre assez bizarre. Nous vîmes venir à nous deux chariots traînés chacun par trois bœufs. A chaque chariot étaient attachés, par de grosses chaînes en fer, douze chiens d'un aspect féroce, quatre sur chaque côté, et quatre par derrière ; ces voitures étaient chargées de caisses carrées, enduites de vernis rouge ; les conducteurs se tenaient assis sur les caisses, et dirigeaient de là leur attelage. Il nous fut impossible de deviner quelle pouvait être la nature de leur chargement, pour faire route avec cette terrible escorte de cerbères. D'après les usages du pays, nous ne pouvions pas les questionner sur ce point; la plus légère indiscrétion nous eût fait passer à leurs yeux pour des gens animés d'intentions mauvaises. Nous nous contentâmes de leur demander si nous étions encore éloignés de la lamaserie de Tchortchi, où nous espérions arriver ce jour-là; mais les aboiements des chiens et le fracas de leurs chaînes nous empêchèrent d'entendre la réponse.

Un autre jour, en cheminant dans le fond d'une vallée, nous remarquâmes devant nous, sur la crête d'une montagne peu élevée, une longue file d'objets immobiles et de forme indéterminée. Bientôt cela nous parut ressembler à de formidables batteries de canons, dressées sur une même ligne. Plus nous avancions, plus les objets se dessinant avec netteté venaient nous confirmer dans

!ili' i

Page 1