chapitre troî^fème
cette pensée. Il nous semblait voir distinctement les roues des fourgons, les affûts, les écouvillons, et surtout les bouches de ces nombreux canons braqués sur la plaine. Mais comment faire entrer dans notre esprit qu'une armée, avec tout son train d'artillerie, pouvait se trouver là, dans le désert, au milieu de cette profonde solitude? Tout en nous abandonnant à mille conjectures extravagantes, nous pressions notre marche, impatients d'examiner de près cette étrange apparition. Notre illusion ne fut complètement dissipée que lorsque nous arrivâmes en haut de la montagne. Ce que nous avions pris pour des batteries de canons était une longue caravane de petites charrettes mongoles. Nous rîmes beaucoup de notre méprise, mais nous ne fûmes nullement surpris d'être demeurés si longtemps dans l'illusion. Ces petites charrettes à deux roues étaient toutes au repos, appuyées sur leur brancard; chacune d'elles était chargée d'un sac de sel enveloppé dans une natte dont les rebords dépassaient l'extrémité du sac, de manière à figurer assez exactement la bouche d'un canon. Les Mongols conducteurs de cette caravane faisaient bouillir leur thé en plein air, pendant que leurs bœufs étaient occupés à brouter de l'autre côté de la montagne.
Le transport des marchandises, à travers les déserts de la Tartarie, se fait ordinairement, à défaut de chameaux, par le moyen de ces petites charrettes à deux roues. Quelques barres de bois brut entrent seules dans leur fabrication ; aussi sont-elles si légères qu'un enfant peut les soulever avec aisance. Les bœufs qui les traînent ont tous un petit cercle en fer passé dans les narines; à ce cercle est attachée une corde qui relie le bœuf à la voiture qui précède : ainsi toutes ces charrettes se tiennent ensemble et forment une longue file ininterrompue. Les Mongols qui conduisent ces caravanes sont ordinairement à califourchon sur les bœufs; rarement on les voit assis sur la voiture, et presque jamais à pied.
La route qui va de Pékin à Kiaktha, ainsi que tous les chemins qui aboutissent à Tolon-Noor, à Kou-Kou-Hote, ou au grand Kouren, sont incessamment couverts de ces longues files de voitures. Longtemps avant de les apercevoir, on entend le son lugubre et monotone des grosses cloches en fer que les bœufs portent suspendues à leur cou.
Après avoir pris une écuellée de thé au lait avec les faux artilleurs rencontrés sur la montagne, nous poursuivîmes notre route.
Le soleil était sur le point de se coucher, lorsque nous dressâmes notre tente sur les bords d'un ruisseau, à une centaine de pas environ de la lamaserie de Tchortchi.
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