‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 34 sur 114 · IC · texte numérisé non relu

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élevée, va, pour ainsi dire, se perdre dans les nues. Les quatre autres, égales entre elles, mais moins hautes que la première, sont assises sur les quatre coins, et servent comme d'accompagnement à la grande flèche du centre.

Immédiatement après la lamaserie, la rue finit tout à coup, et nous n'eûmes plus, à droite et à gauche, que deux ruelles de misérable apparence. Nous choisîmes celle qui nous parut la moins sale et d'un abord assez facile; mais plus nous avancions, plus elle devenait boueuse ; bientôt ce ne fut plus qu'une longue fondrière remplie d'une fange noire et infecte. C'était la rue des tanneurs; nous marchions à petits pas, car le bourbeux liquide, tantôt cachait une grosse pierre sur laquelle il fallait monter avec eifort, tantôt recouvrait un creux dans lequel nous nous enfoncions subitement. Nous n'avions pas fait cinquante pas que nos animaux étaient couverts de boue et ruisselants de sueur. Pour comble d'infortune, nous entendions au loin devant nous pousser de grandes clameurs ; c'étaient des cavaliers et des voituriers qui approchaient et avertissaient, par leurs cris, d'attendre qu'ils fussent passés avant de s'engager dans le même chemin. Reculer ou se ranger à l'écart nous était également impossible; nous nous mettons donc à pousser, nous aussi, de grands cris, et nous continuons à marcher toujours en avant, attendant avec anxiété la fin de la comédie. A un détour de la ruelle le dénouement se présente : à la vue de nos chameaux, les chevaux s'épouvantent, font volte-face, se jettent les uns sur les autres, et se précipitent par tous les passages qui leur présentent une issue. De cette manière, grâce à nos bêtes, nous continuâmes notre route sans être obligés de céder le pas à personne, et nous arrivâmes enfin, sans autre accident, dans une rue spacieuse, bordée de belles boutiques.

Nous regardions de tous côtés dans l'espoir de découvrir une auberge, mais toujours en vain. Dans les grandes villes du nord de la Chine et de la ïartarie, chaque hôtellerie ne loge exclusivement qu'une sorte de voyageurs. Les unes sont pour les marchands de grains, les autres pour les marchands de chevaux, et ainsi de suite. Elles ont leurs pratiques, suivant la nature de leur commerce, et ferment leur porte à tout ce qui n'est pas du même ressort. Il n'y a qu'une espèce d'auberge qui loge les simples voyageurs : on la nomme « auberge des hôtes passagers ». C'était celle qui nous convenait; mais nous n'en trouvions nulle part. Nous nous arrêtons un instant pour demander aux passants de vouloir bien nous indiquer une auberge des hôtes passagers; aussitôt vient à nous avec empressement un jeune homme qui s'était élancé du fond d'une boutique.

(( Vous cherchez une auberge, nous dit-il, souffrez que je vous conduise; vous trouveriez difficilement ce qui vous convient dans cette Ville-Bleue. Les hommes sont innombrables ici ; il y en a de bons, il y en a de mauvais ; n'estce pas, Seigneurs lamas, que les choses sont comme je dis? Les hommes ne sont

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pas tous de la même manière; et qui ne sait que les méchants sont toujours plus nombreux que les bons? Tenez, que je vous dise une parole qui sorte du fond du cœur ! Dans la Ville-Bleue on trouverait difficilement un homme qui se laisse conduire par la conscience; et pourtant, cette conscience, c'est un trésor... Vous autres Tartares, vous savez ce que c'est que la conscience. Moi, je les connais depuis longtemps les Tartares; ils sont bons, ils ont le cœur droit. Mais nous autres Chinois, ce n'est pas comme cela ; nous sommes méchants, nous sommes fourbes; à peine sur dix mille Chinois pourrait-on en trouver un seul qui suive la conscience. Dans cette Ville-Bleue presque tout le monde fait métier de tromper les Tartares, et de s'emparer de leur argent. »

Pendant que ce jeune Chinois aux manières dégagées et élégantes nous débitait avec volubilité toutes ces belles paroles, il allait de l'un à l'autre, tantôt nous offrant du tabac à priser, tantôt nous frappant doucement sur l'épaule en signe de camaraderie; quelquefois il prenait nos chevaux par la bride, et voulait lui-même les traîner. Mais toutes ces prévenances ne lui faisaient pas perdre de vue nos deux grosses caisses que portait un chameau. Les vives œillades qu'il lançait de temps en temps nous disaient assez qu'il se préoccupait beaucoup de ce qu'elles pouvaient contenir ; il se figurait qu'elles étaient remplies de précieuses marchandises, dont il ferait aisément le monopole. Il y avait déjà près d'une heure que nous allions dans tous les sens, et nous n'arrivions jamais à cette auberge qu'on nous promettait avec tant d'emphase. '

(( Nous sommes fâchés, dîmes- nous à notre conducteur, de te voir prendre tant de peine; si encore nous savions clairement où tu nous mènes!

— Laissez -moi faire, laissez-moi faire, Messeigneurs, je vous conduis dans une bonne, dans une excellente auberge; ne dites pas que je me donne beaucoup de peine, ne prononcez pas de ces paroles. Tenez, ces paroles me font rougir; comment, est-ce que nous ne sommes pas tous frères ? Que signifie cette différence de Tartares et de Chinois? La langue n'est pas la même, les habits ne se ressemblent pas; mais nous savons que les hommes n'ont qu'un seul cœur, une seule conscience, une règle invariable de justice... Tenez, attendez-moi un instant, dans un instant je suis auprès de vous, Messeigneurs..., et il disparut comme un trait dans une boutique voisine. Il revient bientôt, en nous faisant mille excuses de nous avoir fait attendre.

— Vous êtes bien fatigués, n'est-ce pas? oh! cela se conçoit; quand on est en route, c'est toujours comme cela. Ce n'est jamais comme quand on se trouve dans sa propre famille. » .

Tandis qu'il parlait ainsi, nous fûmes accostés par un autre Chinois; il n avait pas la figure joyeuse et épanouie du premier; il était maigre et décharné; ses lèvres minces et pincées, ses petits yeux noirs enfoncés dans leurs

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orbites donnaient à sa physionomie une expression remarquable de rouerie. « Seigneurs lamas, nous dit-il, vous êtes donc arrivés aujourd'hui ? c'est bien, c'est bien. Vous avez fait route en paix ;... ah! c'est bien. Vos chameaux sont magnifiques; vous avez dû voyager promptement et heureusement. Enfin vous êtes arrivés, c'est bien. . . Se-Eul, dit-il à l'estafier qui s'était le premier emparé de nous, tu conduis ces nobles Tartares dans une auberge; c'est bien. Prends bien garde que l'auberge soit bonne ; il faut les conduire à Y A uherge de l'équité éternelle.

— C'est précisément là que nous allons.

— A merveille; l'aubergiste est un de mes grands amis. Il ne sera pas inutile que j'y aille; je recommanderai bien ces nobles Tartares. Tiens, si je n'y allais pas, j'aurais quelque chose qui me pèserait sur le cœur. Quand on a le bonheur de rencontrer des frères, il faut bien leur être utile; n'est-ce pas, Alesseigneurs, que nous sommes tous frères? Voyez-vous, nous deux, — et il montrait son jeune partner, — nous deux, nous sommes commis dans la même boutique ; nous sommes accoutumés à traiter les affaires des Tartares. Oh ! c'est bien avantageux, dans cette misérable Ville-Bleue, que d'avoir des gens de confiance! »

A voir ces deux personnages avec toutes leurs manifestations de dévouement, on les eût pris pour des amis de vieille date. Malheureusement pour eux, nous étions au fait de la tactique chinoise, et nous n'avions pas la bonhomie et la crédulité des Tartares. Nous demeurâmes donc convaincus que nous avions affaire à deux industriels qui se préparaient à nous exploiter.

Tout à coup, nous apercevons une enseigne en gros caractères chinois: Hôtel des trois perfections^ loge les hôtes passagers à cheval ou à chameau, se charge de toute sorte d'affaires, sans jamais en compromettre le succès. Nous nous dirigeons immédiatement vers le grand portail ; nos deux estafiers ont beau protester, nous entrons; et, à la vue de la petite calotte bleue des gens qui circulent dans la cour, nous reconnaissons une hôtellerie turque.

Cela ne faisait pas le compte des deux Chinois; cependant ils nous avaient suivis et, sans trop se déconcerter, ils continuèrent à jouer leur rôle.

(( Oii sont les gens de l'auberge? criaient-ils avec affectation; voyons, qu'on ouvre une chambre grande, une chambre belle, une chambre propre.. Leurs Excellences sont arrivées ; il leur faut un appartement convenable. »

Un chef de l'hôtellerie se présente, tenant à ses dents une clef, d'une main un balai, et de l'autre un plat pour arroser. Nos deux protecteurs s'emparent à l'instant de tout cela. (( Laissez-nous faire, disent-ils ; c'est nous qui voulons servir nos illustres amis ; vous autres gens de l'auberge, vous ne faites les choses qu'à moitié, vous ne travaillez que pour l'argent... » Et les voilà aussitôt arro-

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