‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 35 sur 114 · chapitre tin^ufème · texte numérisé non relu

chapitre tin^ufème

sant, balayant, frottant dans la chambre qu'ils viennent d'ouvrir. Quand tout fut prêt, nous allâmes nous asseoir sur le Kang ; pour eux, ils voulurent, par respect, rester accroupis par terre. Au moment où on nous servait le thé, un jeune homme proprement habillé et d'une tournure élégante entra dans notre chambre; il tenait à la main les quatre coins d'un mouchoir de soie dont nous ne pûmes apercevoir le contenu.

« Seigneurs lamas, nous dit le vieux roué, ce jeune homme est le. fils du chef de notre maison de commerce ; notre maître vous a vus arriver, et il s'est empressé d'envoyer son fils vous demander si vous aviez fait en paix votre route. »

Le jeune homme pose alors sur une petite table, devant nous, son mouchoir de soie : « Voici quelques gâteaux pour boire le thé, nous dit-il; à la maison, mon père a donné ordre de vous préparer le riz. Quand vous aurez bu le thé, vous voudrez bien venir prendre un modique et mauvais repas dans notre vieille et pauvre habitation.

— A quoi bon dépenser ainsi votre cœur à cause de nous ?

— Oh ! voyez nos figures, s'écrièrent-ils tous à la fois, les paroles que vous prononcez les couvrent de rougisur... »

L'aubergiste coupa court, en emportant le thé, à toutes ces fastidieuses formules de la politesse chinoise.

(( Pauvres Tartares, nous disons-nous, comme ils doivent être victorieusement exploités, quand ils ont le malheur de tomber en pareilles mains ! » Ces paroles, prononcées en français, excitent la surprise de nos trois industriels.

« Quel est l'illustre royaume de la Tartarie que vos Excellences habitent? nous demande l'un d'eux.

— Notre pauvre famille n'est pas dans la Tartarie; nous ne sommes pas Tartares.

— Ah! vous n'êtes pas Tartares... Nous le savions bien; les Tartares n'ont pas un air si majestueux; leur personne ne respire pas cette grandeur. Pourrait-on vous interroger sur votre noble patrie?

— Nous sommes de l'occident; notre pays est très loin d'ici.

— Ah! c'est bien cela, vous êtes de l'occident; je le savais bien, moi... Je connais beaucoup votre pays; j'y ai fait plus d'un voyage.

— Nous sommes charmés que tu connaisses notre pays. Sans doute tu dois comprendre notre langue?

— Votre langue ? je ne puis pas dire que je la sais complètement, mais sur dix mots j'en comprends toujours bien trois ou quatre. Pour parler, cela souffre quelque difficulté; mais peu importe, vous autres vous savez le chinois et le tartare, c'est bien. Oh ! les gens de votre pays sont des personnages capa-

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blés... J'ai toujours été très lié avec vos compatriotes; je suis accoutumé à traiter leurs affaires. Quand ils viennent à la Ville-Bleue, c'est moi qui suis chargé de faire leurs achats. »

Les intentions de ces amis de nos compatriotes n'étaient pas douteuses, leur grande envie de traiter nos affaires était pour nous une forte raison de nous débarrasser de leurs offres. Après le thé, ils nous font une grande révérence, et nous invitent à aller dîner chez eux.

« Messeigneurs, le riz est préparé, le chef de notre maison de commerce vous attend.

— Ecoutez, répondîmes-nous gravement, disons quelques paroles pleines de raison. Vous vous êtes donné la peine de nous conduire dans une auberge, c'est bien, c'est votre bon cœur qui a fait cela ; ici vous nous avez rendu beaucoup de services, vous avez arrangé et disposé ceci et cela, votre maître nous a envoyé des pâtisseries; évidemment vous êtes tous doués d'un cœur dont la bonté est inépuisable. S'il n'en était pas ainsi, pourquoi auriez-vous tant fait pour nous, qui sommes étrangers? Maintenant vous nous invitez à aller dîner chez vous;... cela est bien de votre part, mais il est bien aussi de la nôtre de ne pas accepter. Aller ainsi dîner chez le monde, sans être lié par de longs rapports, cela n'est pas conforme aux rites de la nation chinoise, cela est également opposé aux mœurs de l'occident... » Ces paroles, prononcées avec gravité, désillusionnèrent complètement nos industriels.

« Si pour le moment nous n'allons pas dans votre boutique, ajoutâmesnous, veuillez nous excuser auprès de votre maître; remerciez-le des attentions qu'il a eues pour nous. Avant de partir, peut-être nous aurons quelques achats à faire, et alors ce sera pour nous une occasion d'aller vous rendre visite. Maintenant nous allons prendre notre repas au restaurant turc qui est ici tout près,

— C'est bien, dirent-ils d'un accent un peu dépité, c'est bien ; ce restaurant est excellent... »

A ces mots, nous nous levâmes et nous sortîmes tous ensemble; nous, pour aller dîner en ville, eux pour aller rendre compte au chef de leur boutique de la pitoyable issue de leur intrigue; nous, riant beaucoup de leur désappointement, eux fort centristes d'avoir si mal réussi dans leur manège.

Il n'est rien de révoltant comme le trafic qui se fait entre Chinois et Tartares. Quand les Mongols, hommes simples et ingénus, s'il en fut jamais, arrivent dans une ville de commerce, ils sont aussitôt entourés par des Chinois qui les entraînent presque de force chez eux. On leur prépare du thé, on dételle leurs animaux, on leur rend mille petits services, on les flatte, on les magnétise en quelque sorte. Les Mongols prennent au sérieux toutes les paroles qu'on leur débite et se persuadent qu'ils ont eu le bonheur de rencontrer des.

Cl^apitce tin^uième.

gens de confiance. Convaincus d'ailleurs de leur peu d'habileté pour les affaires commerciales, ils sont enchantés de trouver des frères, des Abatou, comme ils disent, qui veulent bien se charger de vendre et d'acheter à leur place; un bon dîner gratis, qu'on leur sert dans l'arrière-boutique, finit toujours par les persuader du dévouement de la clique chinoise.

C'est pendant ce premier dîner que les Chinois mettent en jeu tout ce que leur caractère renferme de méchanceté et de fourberie. Une fois qu'ils se sont emparés de ce pauvre Tartare, ils ne le lâchent plus; ils lui servent de l'eaude-vie avec profusion, lui en font boire jusqu'à l'ivresse, et le gardent ainsi trois ou quatre jours dans leur maison, ne le perdant pas de vue, le faisant fumer, boire et manger, pendant que les commis vendent, comme ils l'entendent, ses animaux, et lui achètent les objets dont il peut avoir besoin; puis ils lui font payer les marchandises au double, et quelquefois au triple de la valeur courante. Malgré cela ils ont le talent de lui persuader qu'on lui a fait faire un marché avantageux, et il s'en retourne plein d'enthousiasme en se promettant de revenir encore à la même boutique.

Les commerçants chinois de la Ville-Bleue ne nous avaient invités à dîner chez eux que dans l'espoir de nous traiter à la tartare. Ils avaient compté s'emparer des cordons de notre bourse; mais en définitive ils ne gagnèrent que des railleries de ceux qui eurent connaissance de toutes leurs tentatives, et du peu de succès qu'elles avaient eu.

Le lendemain de notre arrivée à Kou-Kou-Hote, nous nous mîmes en quête de quelques habits d'hiver. Le froid commençant à se faire vivement sentir, il n'était pas prudent de s'aventurer dans le désert sans habillemet fourré. Nous allâmes d'abord vendre quelques onces d'argent. On sait que le système monétaire des Chinois se compose uniquement de petites pièces en cuivre, rondes, de la grosseur d'un demi-sou, et percées au centre d'un petit trou carré qui sert à les enfiler à une corde, et à faciliter ainsi leur transport. Cette monnaie est la seule qui ait cours dans l'Empire ; les Chinois l'appellent tsien, les Tartares dehos, et les Européens lui ont donné le nom de sapèque. L'or et l'argent ne sont pas monnayés; on les coule en lingots plus ou moins gros, puis on les livre ainsi à la circulation. L'or en sable et en feuilles a également cours; les maisons de banque qui achètent l'or et l'argent en paient le prix en sapèques ou en billets de banque, qui représentent une valeur d'une certaine somme de sapèques. Une once d'argent se vend ordinairement de dix-sept à dix-huit cents sapèques, d'après la rareté ou l'abondance de l'argent en circulation dans le pays.

Les changeurs ont une double manière de gagner dans leur commerce : s'ils donnent de l'argent un prix convenable, ils trompent sur le poids ; si leur ba-

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lance et leur façon de peser sont conformes à la justice, ils diminuent le prix de l'argent. Mais quand ils ont affaire aux Tartares, ils n'usent ni de l'une ni de l'autre de ces deux manières de frauder; au contraire, ils pèsent l'argent avec scrupule, et tâchent même de trouver un peu plus que le poids réel, puis ils le paient au-dessus du prix courant ; c'est sur le calcul qu'ils prennent leur revanche : en réduisant l'argent en sapèques, ils commettent des erreurs volontaires; les Tartares, qui ne savent calculer que sur les grains de leur chapelet, incapables de découvrir la fourberie, sont obligés de prendre les comptes tels qu'on les leur fait. Ils sont satisfaits de la vente de leur argent, parce qu'on l'a bien pesé et qu'ils en ont obtenu un prix avantageux.

Dans la maison de change où nous nous présentâmes, les changeurs chinois voulurent, selon leur habitude, user de cette dernière méthode, mais ils en furent dupes. Le poids qu'assignait leur balance était très exact, et le prix offert un peu au-dessus du cours ordinaire; le marché fut donc conclu. Le chef de la banque prit le souan-pan, tablette à calcul dont se servent les Chinois, et après avoir compté avec une attention affectée, il nous annonça le résultat de son opération,

((Ceci est une maison de change, dîmes-nous, vous êtes les acheteurs, nous les vendeurs ; vous avez fait votre calcul, nous allons donc faire le nôtre ; donnez-nous un pinceau et un morceau de papier.

— Rien de plus juste. »

Et ils nous présentèrent leur écritoire avec empressement. Nous saisîmes Tin pinceau et, après une courte opération, nous trouvâmes une différence de mille sapèques.

(( Intendant de la banque, ton souan-pan s'est trompé de mille sapèques.

— Impossible! est-ce que tout d'un coup j'aurais oublié mon souan-pan? voyons que je recommence... »

Il se mit à faire jouer de nouveau les boulettes de sa mécanique, et quand il eut fini :

(( C'est bien cela, dit-il, je ne m'étais pas trompé ; » et il fit passer la mécanique à un compère à côté de lui ; celui-ci vérifia le calcul, et leurs opérations furent identiques.

(( Vous voyez, dit le chef de la maison, il n'y a pas d'erreur. Comment donc se fait-il que cela ne s'accorde pas avec ce que vous avez écrit ?

— Peu importe de savoir pourquoi ton calcul ne s'accorde pas avec le nôtre ; ce qu'il y a de certain, c'est que ton calcul dit faux, et que le nôtre dit vrai. Tiens, tu vois ces petits caractères que nous avons tracés sur le papier, c'est bien autre chose que ton souan-pan; ceci ne peut pas se tromper. Quand tous Jes calculateurs du monde feraient cette opération, quand on y travaillerait la

CSapîtcE tinquièmE.

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vie entière, on ne trouverait jamais autre chose que ceci; on trouverait toujours qu'il nous manque mille sapèques. »

Les gens de la boutique étaient très embarrassés; un étranger, qui comprit que l'affaire prenait une fâcheuse tournure, se posa comme arbitre. « Je vais vous compter cela, » dit-il. Il prit le souan-pan, et son calcul s'accorda avec le nôtre. L'intendant de la banque nous fit alors une révérence profonde.

« Seigneurs lamas, nous dit-il, vos mathématiques valent mieux que les miennes.

— Non, ce n'est pas cela; ton souan-pan est excellent; mais où a-t-on vu un calculateur qui ne commette jamais

d'erreur? Toi, tu peux te tromper une fois ; mais nous autres gens malhabiles nous nous trompons dix mille fois. Aujourd'hui, si nous avons rencontré juste, c'est un bonheur... » Ces paroles, en pareille circonstance, étaient rigoureusement exigées par la politesse chinoise. Quand quelqu'un s'est compromis, on doit éviter de le faire rougir, ou, en style chinois, de lui enlever la face.

Après ces paroles, chacun se jeta avec empressement sur le morceau de papier oii nous avions dessiné quelques chiffres arabes. Voilà qui est un fameux souan-pan, se disaient-ils les uns aux autres; c'est simple, sûr et expéditif.

— Seigneurs lamas, que signifient ces caractères ? Qu'est-ce que c'est que ce souan-pan ?

— Ce souan-pan est infaillible, ces caractères sont ceux dont se servent les mandarins de la littérature céleste pour calculer les éclipses et le cours des saisons'...

Après une courte dissertation sur le mérite des chiffres arabes, on nous compta très exactement nos sapèques, et nous nous quittâmes bons amis.

Les Chinois sont quelquefois victimes de leur propre fourberie, et on a vu même des Tartares les faire tomber dans leurs pièges. Un jour, un Mongol

Les gens de la maison de change furent roués de coups. (P. 113.)

1. Les PP. Jésuites introduisirent à l'observatoire de Pékin l'usage des chiffres arabes.

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lance et leur façon de peser sont conformes à la justice, ils diminuent le prix de l'argent. Mais quand ils ont affaire aux Tartares, ils n'usent ni de l'une ni de l'autre de ces deux manières de frauder; au contraire, ils pèsent l'argent avec scrupide. et tàclient même de trouver un peu plus que le poids réel, puis ils le paient au-dessus du ])rix courant; c'est sur le calcul qu'ils prennent leur l'evaiiclie : en réduisant l'argent en sajièques, ils commettent des erreurs volontaires; les Tartares, qui ne savent calculer que sur les grains de leur chapelet, incapables de découvrir la fourberie, sont obligés de prendre les comptes tels qu'on les leur fait. Tls sont satisfaits delà vente de leur argent, parce qu'on l'a bien jiesé et qu'ils en ont obtenu un prix avantageux.

Dans la maison de change oii nous nous jirésentàmes, les changeurs chinois voulurent, selon leur habitude, user de cette dei-nière méthode, mais ils en furent dujies. Le poids qu'assignait leui- balance était très exact, et le prix offert un ]xni au-dessus du cours ordinaire; le marché fut donc conclu. Le chef de la banque prit le souau-pan. tablette à calcul dont se servent les Chinois, et après avoir comjité avec une attention affectée, il nous annonça le résultat de son ojiération.

uCeci est une maison de change, dîmes-nous, vous êtes les acheteurs, nous les vendeurs; vous avez fait votre calcul, nous allons donc faire le nôtre; donnez-nous un jiinceau et un morceau de papier.

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Et ils nous présentèrent leur écritoire avec empressement. Nous saisîmes un pinceau et, après une courte opération, nous trouvâmes une dift'érence de mille sapèques.

<' Intendant de la banque, ton souan-]ian s'est trom]ié de mille sapèques.

— Impossible! est-ce que tout d'un coup j'aurais oublié mon souan-pan ? voyons que je recommence... >>

Il se mit à faire jouer de nouveau les boulettes de sa mécanique, et quand il eut fini ;

(' C'est bien cela, dit-il, je ne m'étais ])as trompé ; •> et il fit jîasser la mécanique à un comjière à côté de lui ; celui-ci vérifia le calcul, et leurs opérations furent identiques.

M Vous voyez, dit le cb.ef de la maison, il n'y a ])as d'erreur. Comment donc .~;e fait-il que cela ne s'accorde pas a\ec ce que vous avez écrit ?

— Peu importe de sa\oir jiourquoi ton calcul ne s'accorde pas avec le nôtre: ce (fu'il y a de certain, c'est que ti^i calcul dit faux, et que le nôtre dit vrai. Tiens, tu vois ces petits caractères que nous a\'ons tracés sur le papier, c'est bien autre chose que ton souan-pan; ceci ne peut pas se tromper. Quand tous les calculateurs du monde fei'aient cette op>ération, quand on y travaillerait la

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