‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 36 sur 114 · chapitre dnniuèniE · texte numérisé non relu

chapitre dnniuèniE

vie entière, on ne trouverait jamais autre chose que ceci; on trouverait toujours qu'il nous manque mille sapèques. »

Les gens de la boutique étaient très embarrassés; unéti'anger. qui comprit ([ue l'affaire prenait une fâcheuse tournure, se posa comme arbitre. « Je vais \ous compter cela, » dit-il. Il prit le souan-pan, et son calcul s'accorda avec le nôtre. L'intendant de la bancjue nous fit alors une révérence profonde.

(c Seigneurs lamas, nous dit-il, vos mathématiques valent mieux que les miennes.

— Non, ce n'est pas cela; ton souan-pan est excellent; mais où a-t-on vu un calculateur qui ne commette jamais

d'erreur? Toi, tu peux te tromper une l'ois; mais nous autres gens malhabiles nous nous trompons dix mille fois. Aujourd'hui, si nous avons rencontré juste, c'est un bonheur... » Ces paroles, en pareille circonstance, étaient l'igoureusement exigées par la politesse chinoise. Quand quelqu'un s'est compromis, on doit éviter de le faire rougir, ou, en style chinois, de lui enlever la face.

Après ces paroles, chacun se jeta avec empressement sur le morceau de papier où nous avions dessiné quelques chiffres arabes. Voilà qui est un fameux souan-pan, se disaient-ils les uns aux autres; c'est simple, sûr et expé- (litif.

— Seigneurs lamas, que signifient ces caractères ? Qu'est-ce que c'est que ce souan-pan ?

— Ce souan-pan est infaillible, ces caractères sont ceux dont se servent les mandarins de la littérature céleste pour calculer les éclipses et le cours des saisons '...

Après une courte dissertation sur le mérite des chift'res arabes, on nous compta très exactement nos sapèques, et nous nous quittâmes bons amis.

Les Chinois sont quelquefois victimes de leur propre fourberie, et on a vu même des Tartares les faire tomber dans leurs pièges. Un jour, un Mongol

Les gens de la maison de change furent roués de coups. (I'. IKf.)

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se présenta dans une maison de change, avec un youen-yao empaqueté et ficelé avec soin : on appelle youen-pao un lingot d'argent du poids de trois livres ; — on sait qu'en Chine la livre est de seize onces ; — les trois livres ne sont jamais rigoureusement exactes; il y a toujours quatre ou cinq onces en sus, et les lingots atteignent ordinairement le poids de cinquante-deux onces. A peine le Tartare eut-il fait voir son youen-pao, la première pensée du commis fut de le frauder de quelques onces. Après avoir pesé le lingot, il le trouva juste du poids de cinquante onces.

« Mon lingot a cinquante-deux onces, dit le Tartare, je l'ai pesé chez moi.

— Vos balances tartares sont bonnes tout au plus pour peser des quartiers de mouton, mais elles ne valent rien pour peser de l'argent. »

Après quelques difficultés, le marché fut conclu, et le youen-pao livré pour le poids de cinquante onces. Le Tartare reçut, selon l'usage, un certificat attestant le poids et la valeur de l'argent ; puis il s'en retourna dans sa tente avec une bonne provision de sapèques et de billets de banque.

Le soir, l'intendant de caisse de la maison de change demanda compte aux commis des affaires qu'ils avaient traitées pendant la journée. (( Moi, dit l'un d*eux, j'ai acheté un youen-pao; j'ai gagné deux onces dessus »; et il courut à la caisse chercher le youen-pao dont il avait fait emplette. Le chef de la maison, après avoir tourné et retourné ce lingot, fit la grimace.

(( Quel youen-pao as-tu acheté? Cette matière sera tout ce que tu voudras, mais assurément ce n'est pas de l'argent. »

Le youen-pao passe entre les mains de tous les commis, et chacun déclare qu'il est faux. •

. c( Je connais le Tartare qui me l'a vendu, dit l'acheteur; il n'y a qu'à le dénoncer au tribunal. »

L'accusation fut portée, et les satellites se mirent aussitôt en route pour se saisir du faux monnayeur. L'affaire était capitale : le corps du délit était constant; le youen-pao était réellement faux; chacun savait aussi que le Tartare l'avait vendu; mais celui-ci soutenait toujours effrontément qu'il n'était pas coupable.

(( 1-9 tout petit, fit le Tartare, demande humblement qu'il lui soit permis de prononcer une parole pour sa défense.

— Parle, dit le mandarin, mais sois bien attentif à ne dire que des paroles conformes à la vérité.

— Il est vrai que, ces jours-ci, j'ai vendu un youen-pao à la maison de change; mais il était de pur argent... Je ne suis qu'un Tartare, un homme simple, et c'est pour cela qu'on a substitué dans la boutique, après mon départ, un lingot faux au véritable que j'ai donné... Je ne sais pas dire beaucoup de

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paroles, mais je prie celui qui est notre père et mère de vouloir bien ordonner qu'on pèse ce faux youen-pao. » L'ordre est aussitôt donné, et le youen-pao est trouvé avoir le poids de cinquante-deux onces... Le Tartare, passant alors sa main dans une de ses bottes, en retire un petit paquet ; et, après avoir déroulé plusieurs enveloppes de chiffons, il montre un papier au mandarin.

(( Voici, dit-il, un billet que j'ai reçu à la boutique, et qui atteste la valeur et le poids de mon youen-pao.

— Qu'on m'apporte ce billet, » s'écrie le mandarin...

Quand il l'eut parcouru des yeux, il ajouta avec un sourire plein de malice : « D'après le témoignage même du commis qui a écrit ce billet, cet homme mongol a vendu un youen-pao pesant cinquante onces... Ce lingot de faux argent est du poids de cinquante-deux onces... Où est la vérité? où sont les fauxmonnayeurs?... »

La réponse à ces questions n'était une difficulté pour personne : chacun savait, le mandarin le savait très bien lui-même, que le Tartare avait en effet vendu un youen-pao faux, et que la différence de poids ne provenait que de la fraude du commis. N'importe, le magistrat chinois voulut rester dans la légalité; et contrairement à la justice rendit son jugement en faveur du Tartare mongol. Les gens de la maison de change furent roués de coups; et ils eussent été mis à mort comme de faux monnayeurs si, à force d'argent, ils n'eussent apaisé la colère du mandarin et arrêté la rigueur des lois.

Ce n'est que dans quelques circonstances rares et extraordinaires que les Mongols parviennent à avoir le dessus sur les Chinois. Dans le cours habituel des choses, ils sont partout et toujours dupes de leurs voisins qui, à force d'intrigues et d'astuce, finissent par les réduire à la misère.

Aussitôt en possession de nos sapèques, nous songeâmes à l'acquisition de divers habits et, vu la maigreur de notre bourse, nous nous arrêtâmes à la résolution d'aller nous habiller dans une friperie. En Chine et en Tartarie, on n'éprouve pas la moindre répugnance à se servir des vêtements d'autrui. Ceui qui ont à faire une visite d'étiquette, ou à se rendre en quelque fête, vont sans façon chez le voisin lui emprunter tantôt un chapeau, tantôt une culotte, tantôt des souliers ou des bottes ; personne n'est étonné de ces emprunts ; ils sont consacrés par l'usage. En se prêtant mutuellement les habits, on n'éprouve qu'une seule crainte, c'est que l'emprunteur ne les vende pour payer ses dettes, ou n'aille, après s'en être servi, les déposer au Mont-de-Piété. Dé plus, ceux qui ont besoin d'habits en achètent de vieux ou de neufs indifféremment : la question du bon marché est seule prise en considération; on ne fait pas plus de difficulté de se loger dans la culotte d'autrui qu'on n'en fait pour habiter une maison qui a déjà servi.

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Cette coutume était peu conforme à nos goûts ; elle nous répugnait d'autant plus que, même depuis notre arrivée dans la Mission de Si-Wang, nous n'avions jamais été obligés de changer en cela nos vieilles habitudes. Cependant la modicité de notre viatique nous fit une obligation de passer par-dessus cette répugnance. Nous allâmes donc dans une friperie. Les friperies de la Ville- Bleue étaient encombrées de dépouilles tartares ; c'était bien ce qu'il fallait pour nous assortir conformément au nouveau costume que nous avions adopté.

Dans une première boutique on nous présenta de misérables robes doublées en peau de mouton. Quoique ces guenilles fussent d'une extrême vétusté, et tellement vernissées de suif qu'il eût été difficile d'assigner clairement quelle avait été leur couleur primitive, le marchand nous en demanda un prix exorbitant. Après une longue discussion, il fut impossible de conclure l'affaire. Nous renonçâmes donc à cette première tentative, et, à dire vrai, avec une certaine satisfaction, car nous sentions notre amour-propre blessé d'être réduits à nous affubler de ces sales vêtements. Nous allâmes donc visiter un nouveau magasin, puis un autre, puis un grand nombre. Nous rencontrâmes des habits magnifiques, de passables et qui eussent bien fait notre affaire; mais la considération de la dépense était toujours là. Notre voyage pouvant durer plusieurs années, une économie excessive était pour nous un besoin, surtout dans le début. Après avoir couru toute la journée, après avoir fait connaissance avec tous les chiffonniers de la Ville-Bleue et avoir bouleversé tous leurs vieux habits et leurs vieux galons, nous retournâmes chez le premier fripier nous accommoder des vêtements que nous avions déjà marchandés. Nous y fîmes emplette de deux antiques et vénérables robes de peaux de mouton recouvertes d'une étoffe que nous soupçonnâmes avoir été jadis de couleur jaune. Nous en fîmes immédiatement l'essai ; mais nous nous aperçûmes bientôt que le tailleur n'avait pas pris mesure sur nous. La robe de M. Gabet était trop courte ; celle de M. Hue était trop longue. Faire un troc à l'amiable était chose impossible, la taille des deux Missionnaires étant trop disproportionnée. Nous eûmes d'abord la pensée de retrancher ce qu'il y avait de trop à l'une, pour l'ajouter à l'autre; mais il eût fallu recourir à un tailleur, et attaquer encore notre bourse... Nous nous décidâmes à porter nos habits tels qu'ils étaient. M. Hue prendrait le parti de relever aux reins, par le moyen d'une ceinture, le superflu de sa robe; et M. Gabet se résignerait à exposer aux regards du public le bas de ses jambes : le tout n'ayant d'autje inconvénient que de faire savoir au prochain qu'on n'a pas toujours la faculté de s'habiller d'une manière exactement proportionnée à sa taille.

Muni de nos habits de peaux de mouton, nous demandâmes au fripier de nous étaler sa collection de vieux chapeaux d'hiver, et nous nous arrêtâmes à

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