‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 37 sur 114 · chapitre cimiiiiènic · texte numérisé non relu

chapitre cimiiiiènic

deux bonnets en peau de renard, dont la forme élégante nous rappelait les hauts schakos des sapeurs. Nos achats terminés, chacun mit sous le bras son paquet, et nous rentrâmes à l'hôtel des Trois-Perfections. Nous séjournâmes encore deux jours à Kou-kou-Hote. Cette ville a une grande importance commerciale ; mais cette importance ne lui est venue que des lamaseries, dont le renom attire les Mongols des pays les plus éloignés; aussi le commerce qui s'y fait est-il presque exclusivement tartare. Les Mongols y conduisent, par grands troupeaux, des bœufs, des chevaux, des moutons et des chameaux; ils y voiturent aussi des pelleteries, des champignons et du sel, seuls produits des déserts de la Tartarie. Ils prennent en retour du thé en brique, des toiles, des selles pour les chevaux, des bâtonnets odoriférants pour brûler devant leurs idoles, de la farine d'avoine, du petit millet, et quelques instruments de cuisine. La Ville-Bleue est surtout renommée pour son grand commerce de chameaux. Une vaste place, oii aboutissent les rues principales de la ville, est le lieu de réunion de tous les chameaux qui sont en vente. Des élévations en dos d'âne qui se prolongent d'un bout de la place à l'autre donnent à ce marché l'aspect d'un champ où on aurait tracé d'énormes sillons. Tous les chameaux sont alignés et placés les uns à côté des autres, de manière à ce que leurs pieds de devant reposent sur la crête de ces grandes élévations. Une position semblable fait ressortir et grandit en quelque sorte la stature de ces animaux dont la taille est déjà gigantesque. Il serait difficile de se figurer le brouhaha et la confusion de ces marchés. Aux cris des vendsurs et des acheteurs qui se querellent, ou qui causent comme au plus fort d'une émeute, se joignent incessamment les longs gémissements des chameaux, qu'on tiraille par le nez afin d'essayer leur adresse à se mettre à genoux et à se relever.

Pour juger de la force du chameau et du poids qu'il est capable de porter, on le charge par degrés ; tant qu'il peut se relever avec un fardeau quelconque, c'est une preuve qu'il pourra en supporter facilement le poids pendant la route. On use encore quelquefois de l'expérience suivante : pendant que le chameau est accroupi, un homme lui monte sur l'extrémité des talons, et se tient accroché de ses deux mains aux longs poils de la bosse postérieure ; si le chameau peut se relever, il est réputé de première force. Ce commerce ne se fait que par entremetteurs; le vendeur et l'acheteur ne traitent jamais l'affaire ensemble et tete-à-tête. On choisit des gens étrangers à la vente, qui proposent, discutent et fixent le prix, l'un prenant les intérêts du vendeur, et l'autre ceux de l'acheteur. Ces 'parleurs de vente n'ont pas d'autre métier ; ils courent de marché en marché, pour pousser les affaires, comme ils disent. En général, ils se connaissent en bestiaux; ils ont le verbe très délié, et sont surtout doués d'une four-

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^Duijenir^ te hopage.

berie à toute épreuve ; ils discutent, avec une éloquence tour à tour violente et cauteleuse, les défauts et les qualités de l'animal ; mais aussitôt qu'il est question du prix, la langue cesse de fonctionner, et ils ne se parlent plus que par signes : ils se saisissent mutuellement la main, et c'est dans la longue et large manche de leur habit qu'ils expriment avec leurs doigts la hausse ou la baisse de leur commerce. Quand le marché est conclu, ils sont d'abord du dîner que doit payer l'acheteur; puis ils reçoivent un certain nombre de sapèques, conformément aux usages des diverses localités.

Dans la Ville-Bleue, il existe cinq grandes lamaseries, habitées chacune par plus de deux mille lamas ; en outre on en compte une quinzaine de moins considérables, et qui sont comme les succursales des premières. Sans crainte d'exagération, on peut porter au moins à vingt mille le nombre de ces lamas résidents. Quant à ceux qui habitent les divers quartiers de la ville, pour s'occuper de commerce et de maquignonnage, ils sont innombrables. La lamaserie des Cinq-Tours est la plus belle et la plus célèbre ; c'est là que réside un Ho- Mlgan, c'est-à-dire un grand lama, qui, après s'être identifié avec la substance de Bouddha, a déjà subi plusieurs fois(( les lois de la transmigration ». Il est placé dans la lamaserie des Cinq-Tours, sur l'autel qu'occupait autrefois le Guison-Tamba ; il y monta à la suite d'un événement tragique qui faillit opérer une révolution dans l'empire.

L'empereur Khang-Hi, dans le cours de la grande expédition militaire qu'il fit en occident contre les Oelets, traversa un jour la Ville-Bleue, et voulut aller rendre visite au Guison-Tamba, qui était alors le grand lama des Cinq- Tours. Celui-ci reçut l'Empereur sans se lever de dessus le trône qu'il occupait, et sans lui donner aucun témoignage de respect. Au moment où Khang-Hi s'approchait pour lui parler, un Kian-Kiun, grand mandarin militaire, indigné du peu d'égards qu'on avait pour son maître, tira son sabre, fondit sur le Guison-Tamba, et le fit rouler mort sur les marches de son trône. Cet événement tragique mit en révolution toute la lamaserie, et bientôt l'exaspération se communiqua à tous les lamas de la Ville-Bleue. On courut aux armes de toute part, et les jours de l'Empereur, qui n'avait que peu de monde à sa suite, furent exposés au plus grand danger. Pour essayer de calmer l'irritation des lamas, il reprocha publiquement au Kian-Kiun son acte de violence.

— Si le Guison-Tamba, répondit le Kian-Kiun, n'était pas un Bouddhavivant, pourquoi ne s'est-il pas levé en présence du maître de l'univers? S'il était un Bouddha-vivant, comment n'a-t-il pas su que j'allais le mettre à mort?... » Cependant le danger pour la vie de l'Empereur devenait d'heure en heure plus extrême. Il n'eut d'autre moyen d'évasion que de se dépouiller de ses habits impériaux, et de se revêtir de ceux d'un simple soldat. A la faveur de ce déguisement

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et de la confusion générale, il parvint à rejoindre son armée, qui n'était pas très éloignée. La plus grande partie des gens qui avaient suivi l'Empereur dans la Ville-Bleue furent massacrés, et entre autres le meurtrier du Guison-

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Les Mongols cherchèrent à tirer parti de ce mouvement. Bientôt on annonça que le Guison-Tamba avait reparu, et qu'il avait transmigré dans le pays des Khalkhas; ceux-ci l'avaient pris sous leur protection, et avaient juré de venger son assassinat. Les lamas du Grand-Kouren s'organisaient avec activité; déjà ils s'étaient dépouillés de leurs robes jaunes et rouges, pour revêtir des habits noirs, en méinoire de l'événement ' funèbre de la Ville-Bleue ; depuis longtemps ils ne se rasaient plus la tête, et laissaient croître, en signe de deuil, leur barbe et leurs cheveux; tout enfin faisait présager un grand ébranlement des tribus tartares. Il ne fallut rien moins que la grande activité et les rares talents diplomatiques de l'empereur Khang-Hi, pour en arrêter les progrès. Il entama prOmptemént des négociations avec le Talé-lama, souverain du Thibet. Celui-ci devait user de toute son influence sur les lamas pour les faire rentrer dans l'ordre, pendant que Khang-Hi intimiderait les rois Khalkhas par la puissance de ses troupes. Peu à peu la paix se rétablit; les lamas reprirent leurs habits jaunes et rouges ; mais, pour garder un souvenir de leur coalition en faveur du Guison-Tamba, ils ont conservé une bordure noire, de la largeur d'un pouce, sur le collet de leur robe. Les lamas Khalkhas sont encore les seuls aujourd'hui qui portent cette marque de distinction.

Depuis cette époque, un Hobilgan a remplacé dans la Ville-Bleue le Guison- Tamba, qui s'est définitivement installé au Grand-Kouren, dans le pays des Khalkhas. Cependant l'empereur Khang-Hi, dont le génie pénétrant se préoccupait sans cesse de l'avenir, n'était pas entièrement satisfait de tous ces arrangements. Il ne croyait pas à toutes ces doctrines de transmigration, et il voyait clairement que les Khalkhas, en prétendant que le Guison-Tamba avait reparu parmi eux, n'avaient d'autre but que de tenir à leur disposition une puissance capable de lutter, au besoin, contre celle de l'Empereur chinois. Casser le Guison-Tamba eût été d'une audace périlleuse. Il songea donc, tout en le tolérant, à neutraliser son influence. Il décréta, de concert avec la cour de Lha-Ssa, que le Guison-Tamba était reconnu légitime souverain du Grand- Kouren, mais qu'après ses morts successives, il serait toujours tenu d'aller transmigrer dans le Thibet... Khang-Hi espérait, avec raison, qu'un Thibétain d'origine épouserait difficilement les ressentiments des Khalkhas contre la cour de Pékin.

Le Guison-Tamba, plein de soumission et de respect pour les ordres de Khang-Hi et du Talé-lama, n'a jamais manqué, depuis lors, d'aller effectuer

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sa métempsycose dans le Thibet. Cependant, comme on va le chercher dans son pays lorsqu'il est encore en bas âge, il doit nécessairement subir l'influence de ceux qui l'entourent. On prétend qu'il prend toujours, en grandissant, des sentiments peu favorables à la dynastie. En 1839, lorsque le Guison-Tamba fit à Pékin le voyage dont nous avons parlé plus haut, les frayeurs que témoigna la cour ne provenaient que du souvenir de tous ces anciens événements.

Les lamas qui affluent de tous les pays tartares dans les lamaseries de la Ville- Bleue s'y fixent rarement d'une manière définitive. Après avoir pris leurs degrés dans ces espèces de grandes universités, ils s'en retournent chez eux ; car ils aiment mieux en général les petits établissements, qui se trouvent disséminés en grand nombre dans la Terre des Herbes. Ils y mènent une vie plus libre et plus conforme à l'indépendance de leur caractère. Quelquefois ils résident dans leurs propres familles, occupés comme les autres Tartares à la garde des troupeaux, préférant vivre tranquillement dans leur tente que s'assujettir dans le couvent aux règles et à la récitation journalière des prières. Ces lamas n'ont guère de religieux que leurs habits jaunes ou rouges; on les nomme lamas à domicile.

La seconde classe se compose de ceux qui ne sont fixés ni dans leurs familles, ni dans les lamaseries; ce sont les lamas vagabonds. Ils vivent à peu près comme les oiseaux migrateurs, sans jamais se fixer nulle part; ils sont sans cesse poussés par je ne sais quelle inquiétude secrète, quelle vague antipathie du repos qui les tient toujours en activité. Ils voyagent uniquement pour voyager, pour parcourir du chemin, pour changer de lieu ; ils vont de lamaserie en lamaserie, et s'arrêtent, chemin faisant, dans toutes les tentes qu'ils rencontrent, toujours assurés que l'hospitalité des Tartares ne leur fera jamais défaut. Ils entrent sans façon et vont s'asseoir à côté du foyer ; on leur fait chauffer le thé, et tout en buvant ils énumèrent avec orgueil les pays qu'ils ont déjà parcourus. Si l'envie leur prend de passer la nuit sous la tente, ils s'étendent dans un coin et dorment profondément jusqu'au lendemain.

Ces lamas vagabonds visitent tous les pays qui leur sont accessibles : la Chine, la Mantchourie, les Khalkhas, les divers royaumes de la Mongolie méridionale, les Ourianghai, le Kou-kou-Noor, le nord et le midi des montagnes célestes, le Thibet, l'Inde et quelquefois même le Turkestan. Il n'y a pas de fleuve qu'ils n'aient traversé, de montagnes qu'ils n'aient gravies, de grand lama devant qui ils ne se soient prosternés, de peuple chez lequel ils n'aient vécu, et dont ils ne connaissent les mœurs, les usages et la langue. Au milieu de leurs courses vagabondes, le péril de perdre le chemin et de s'égarer dans les déserts n'existe jamais pour eux. Voyageant sans but, les endroits où ils arrivent sont toujours ceux où ils voulaient aller. La légende du Juif -errant,

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qui marche et marche toujours, est exactement réalisée dans leur personne.

Les lamas vivant en communauté composent la troisième classe. On appelle lamaserie une réunion de petites maisons bâties tout à l'entour d'un ou de plusieurs temples bouddhiques ; ces habitations sont plus ou moins grandes, plus ou moins belles, suivant les facultés de ceux qui en sont les propriétaires. Les lamas qui vivent ainsi en communauté sont plus réguliers que les autres, plus assidus à la prière et à l'étude. Il leur est permis de nourrir chez eux quelques bestiaux : des vaches pour leur donner le lait et le beurre, base de leur nourriture; un cheval pour faire quelques courses dans le désert, et des moutons pour se régaler aux jours de fête.

En général, toutes les lamaseries ont des fondations, soit royales, soit impériales; à certaines époques de l'année les revenus sont distribués aux lamas, suivant le degré qu'ils ont atteint dans la hiérarchie. Ceux qui ont la réputation d'être savants médecins, ou habiles diseurs de bonne aventure, ont

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Le Souan-pan (plat à ealeulcF). (P. 111.)

souvent occasion de recueillir en outre d'excellentes aubaines; cependant on les voit rarement devenir riches. Les lamas, avec leur caractère enfantin et imprévoyant, ne savent pas user modérément des biens qui leur sont venus tout à coup; ils dépensent l'argent avec autant de facilité qu'ils le gagnent. Tel lama, qui, la veille, portait des habits sales et déchirés, rivalisera le lendemain, par la richesse de ses vêtements, avec le luxe des plus hauts dignitaires de la lamaserie. Aussitôt qu'il a à sa disposition de l'argent ou des animaux, il court à la ville de commerce la plus rapprochée s'habiller pompeusement; mais il est toujours probable qu'il n'usera pas lui-même ces magnifiques habits. Après quelques mois, il s'acheminera de nouveau vers la station chinoise, non plus pour faire l'élégant dans les beaux magasins, mais pour déposer les robes jaunes au Mont-de-Piété ; les magasins de friperie, dans les villes Tartaro-chinoises, sont toujours encombrés d'objets lamaïques.

Les lamas sont en très grand nombre dans la Tartarie ; d'après ce que nous

^oufaenir^ îie fanpase.

avons pu remarquer, nous croyons pouvoir avancer, sans crainte d'erreur, qu'ils composent au moins un tiers de la population. Dans presque toutes les familles, à l'exception de l'aîné qui reste homme noir, tous les autres enfants mâles sont lamas. Ils embrassent cet état forcément, et non par inclination; ils sont lamas ou hommes noirs, dès leur naissance, suivant la volonté de leurs parents, qui leur rasent la tête ou laissent pousser leurs cheveux. A mesure qu'ils croissent en âge, ils s'habituent à leur état, et dans la suite une certaine exaltation religieuse finit par les y attacher fortement.

On prétend que la politique de la dynastie Mantchoue tendrait à multiplier en Tartarie le nombre des lamas; des mandarins chinois nous l'ont assuré, et la chose paraît assez probable. Ce qu'il y a de certain, c'est que le gouvernement de Pékin, pendant qu'il laisse dans la misère et l'abjection les bonzes chinois, honore et favorise le lamaïsme d'une manière toute particulière. L'intention secrète du gouvernement serait, dit-on, de faire augmenter le nombre des lamas, et d'arrêter par ce moyen les progrès de la population en Tartarie. Les souvenirs de l'ancienne puissance des Mongols le préoccupent sans cesse; il sait qu'autrefois ils ont été maîtres de l'empire; et, dans la crainte d'une nouvelle invasion, il s'applique à les affaiblir par tous les moyens possibles. Cependant, quoique la Mongolie soit très peu peuplée, eu égard à son immense étendue de terrain, il peut en sortir au premier jour une armée formidable. Un grand lama, le Guison-Tamba, par exemple, n'aurait qu'à faire un geste, et tous les Mongols, depuis les frontières de la Sibérie jusqu'aux extrémités du Thibet, se levant comme un seul homme, iraient se précipiter avec la véhémence d'un torrent partout où la voix de leur saint les appellerait. La paix profonde dont ils jouissent, depuis plus de deux siècles, semblerait avoir dû énerver leur caractère belliqueux. Cependant on peut encore remarquer qu'ils n'ont pas tout à fait perdu le goût des aventures guerrières. Les grandes campagnes du Grand-Khan, Tching-Kis, qui les conduisait à la conquête du monde, ne sont pas sorties de leur mémoire ; durant les longs loisirs de la vie nomade, ils aiment à s'en entretenir, et à repaître ainsi leur imagination de vagues projets d'envahissement.

Durant notre séjour dans la Ville-Bleue, nous ne cessâmes d'avoir des relations avec les lamas des plus fameuses lamaseries, cherchant toujours à prendre de nouveaux renseignements sur l'état du Bouddhisme en Tartarie et dans le Thibet. Ce qu'on nous dit nous confirma de plus en plus dans ce que nous avions appris par avance à ce sujet. Comme à Tolon-Noor, tout le monde nous répétait que la doctrine nous apparaîtrait plus sublime et plus lumineuse à mesure que nous avancerions vers l'occident. D'après les lamas qui avaient visité le Thibet, Lha-Ssa était comme un grand foyer de lumière dont les

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rayons allaient toujours s'affaiblissant davantage en s'éloignant de leur centre.

Un jour que nous eûmes occasion d'entretenir pendant quelque temps un lama thibétain, les choses qu'il nous dit, en matière de religion, nous jetèrent dans le plus grand étonnement. Un exposé de la doctrine chrétienne, que nous lui fîmes succinctement, parut peu le surprendre ; il nous soutenait même que notre langage ne s'éloignait pas des croyances des grands lamas du Thibet.

(( Il ne faut pas confondre, disait-il, les vérités religieuses avec les nombreuses superstitions qui exercent la crédulité des ignorants. Les Tartares sont simples, ils se prosternent devant tout ce qu'ils rencontrent ; tout est Borhan à leurs yeux. Les lamas, les livres de prières, les temples, les maisons des lamaseries, les pierres mêmes et les ossements qu'ils amoncellent sur les montagnes, tout est mis par eux sur le même rang ; à chaque pas ils se prosternent à terre et portent leurs mains jointes au front en criant : Borhan, Borhan !

— Mais les lamas n'admettent-ils pas aussi des Borhans innombrables?

— Ceci demande une explication, dit-il en souriant ; il n'y a qu'un seul et unique souverain qui a créé toutes choses, il est sans commencement et sans fin. Dans l'Inde, il porte le nom de Bouddha, et dans le Thibet celui de Eternel tout-puissant; les Chinois l'appellent Fo, et les Tartares le nomment Borhan.

— Tu dis que Bouddha est unique : dans ce cas-là, que seront le Talé-lama de Lha-Ssa, le Bandchan du Djachi-Loumbo, le Tsong-Kaba des Sifan, le Kaldan, le Tolon-Noor, le Guison-Tamba du Grand-Kouren, le Hobilgan de la la Ville-Bleue, les Hotoktou de Pékin, et puis tous ces nombreux Chaherons * qui résident dans les lamaseries de la Tartarie et du Thibet?

— Tous sont également Bouddha.

— Bouddha est-il visible?

— Non, il est sans corps; il est une substance spirituelle.

— Ainsi Bouddha est unique; et pourtant il existe des Bouddha innombrables, tels que les Chaherons et les autres... Bouddha est incorporel, on ne peut le voir; et pourtant le Talé-laraa, le Guison-Tamba et tous les autres Chaherons sont visibles, et ont reçu un corps semblable au nôtre. . . Comment expliques-tu cela? ;

— Cette doctrine, dit-il, en étendant le bras et en prenant un accent remarquable d'autorité, cette doctrine est véritable; c'est la doctrine de l'occident, mais elle est d'une profondeur insondable; on ne peut l'expliquer jusqu'au bout... » ~

Les paroles de ce lama thibétain nous étonnaient étrangement; l'unité de Dieu, le mystère de l'Incarnation, le dogme de la présence réelle nous parais-

1. En style lamanesque, on nomme Chaherons tous ceux qui, après leur mort, suhissent des incarnations successives ; ils sont regardés comme des Bouddha-vivants.

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salent comme enveloppés dans ses croyances; cependant, avec des idées si saines en apparence, il admettait la métempsycose et une espèce de panthéisme dont il ne pouvait se rendre compte.

Ces nouveaux renseignements sur la religion de Bouddha nous firent augurer que nous trouverions en effet, parmi les lamas du Thibet, un symbolisme plus épuré et au-dessus des croyances du vulgaire. Nous persistâmes donc dans notre résolution de pousser toujours en avant vers l'occident.

Au moment de nous mettre en route, nous fîmes, selon l'usage, appeler le chef de l'hôtellerie, afin de régler les comptes. Nous avions calculé qu'un loyer de quatre jours, pour trois hommes et six animaux, nous coûterait au moins deux onces d'argent; aussi fûmes-nous agréablement surpris d'entendre l'aubergiste nous dire :

« Seigneurs lamas, ne comptons pas ; versez trois cents sapèques à la caisse ; et que cela suffise... Ma maison est nouvellement établie, et je prétends lui faire une bonne réputatiofa. Puisque vous êtes d'un pays éloigné, je veux que vous puissiez dire à vos illustres compatriotes que mon hôtellerie est digne de leur confiance. »

Nous lui répondîmes que nous parlerions partout de son désintéressement, et que nos compatriotes, lorsqu'ils auraient occasion de visiter la Ville-Bleue, ne manqueraient pas de descendre à l'hôtel des Trois-Perfections.

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