‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 38 sur 114 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Rencontre d'un mangreur de Tartares. — Perte d'Arsalan. — Grande caravane de chameaux. — Arrivée de nuit à Tehagan-Kouren. — On refuse de nous recevoir dans les auberg-es. - Logrement dans une bergerie. — Débordement du fleuve Jaune. — Aspect de Tehagan-Kouren. — Départ à travers les marécages. — Louage d'une barque. — Épisodes émouvants. — Arrivée sur les bords du fleuve Jaime. — Campement sous le portique d'une pagode. — Embarquement des chameaux. — Passage du fleuve Jaune. — Pénible marche dans les terres inondées. — Campement au bord de l'eau.

^j^ttUMtt^ DUS quittâmes la Ville-Bleue le quatrième jour de la neuvième I lune; il y avait déjà plus d'un mois que nous étions en voyage. Ce fut avec de grandes difficultés que la petite ca- I ravane put arriver hors de la ville. Les rues étaient encombrées d'hommes, de charrettes, d'animaux, de bancs où les commerçants étalaient leurs diverses marchandises; nous ne pouvions avancer qu'à petits pas, et souvent même nous étions forcés de

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faire de longues haltes avant de pouvoir gagner du terrain. Il était près de midi quand nous parvînmes enfin aux dernières maisons, du côté de la porte occidentale. Là seulement, sur une route large et unie, nos chameaux purent cheminer à leur aise. Une chaîne de rochers escarpés, qui s'élevaient à notre droite, nous mettait si bien à l'abri du vent du nord que la rigueur de la saison ne se faisait nullement sentir. Le pays que nous parcourions était touiours dépendant du Toumet occidental. Nous retrouvions partout les signes d'aisance et de prospérité que nous avions remarqués à l'orient de la ville. De tous côtés c'étaient de nombreux villages avec leur accompagnement de la vie agricole et commerciale. Quoiqu'il ne nous fût pas possible de dresser la tente au milieu des champs cultivés, nous voulions pourtant, autant que les circonstances le permettaient, nous retremper dans nos habitudes tartares. Au lieu d'entrer dans une hôtellerie pour prendre le repas du matin, nous allions nous asseoir sous un arbre ou au pied d'un rocher, et là nous déjeunions avec quelques petits pains frits à l'huile, dont nous avions fait provision à la Ville- Bleue. Les passants riaient volontiers en nous voyant, mais ils n'étaient point surpris. Les Tartares, peu accoutumés aux mœurs des peuples civilisés, ont le droit de faire leur cuisine au milieu des chemins, même dans les pays où les auberges sont le plus nombreuses.

Pendant la journée, cette façon de voyager n'avait aucun inconvénient ; mais il n'eût pas été prudent de passer la nuit dans la campagne, et au soleil couché nous nous retirions dans une hôtellerie. Le soin de nos animaux, d'ailleurs, l'exigeait impérieusement : nous ne pouvions nous dispenser de leur acheter du fourrage, sous peine de les voir bientôt tomber d'inanition.

Le second jour après notre départ, nous fîmes la rencontre, dans l'auberge où nous passâmes la nuit, d'un singulier personnage. Nous venions de décharger nos chameaux et de les attacher sous un hangar, lorsque nous voyons entrer dans la cour un voyageur qui tirait après lui un cheval maigre et efflanqué ; cet étranger n'était pas de grande taille, mais en revanche il avait un em bonpoint prodigieux. Il était coijffé d'un large chapeau de paille, dont les rebords flexibles descendaient jusque sur ses épatiles; un long sabre pendait à sa ceinture et contrastait avec l'air réjoui de sa figure.

— Intendant de la marmite, s'écria-t-il en entrant, y-a-t-il place pour moi dans ton auberge?

— Je n'ai qu'une chambre à donner aux voyageurs ; trois hommes mongols, qui viennent d'arriver tout à l'heure, l'occupent actuellement. Va voir s'ils peuvent te recevoir. . . »

Le nouveau venu se dirigea pesamment vers l'endroit où nous étions déjà installés.

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«■ Paix et bonheur, seigneurs lamas; occupez-vous toute la place de cette chambre? N'y en aurait-il pas encore un peu pour moi?

— Pourquoi n'y en aurait-il pas pour toi, puisqu'il y en a pour nous? Estce que nous ne sommes pas les uns et les autres des voyageurs?

— Excellente parole, excellente parole ! Vous êtes Tartares, moi je suis Chinois ; mais vous comprenez merveilleusement les rites, vous savez que tous les hommes sont frères »...

Après avoir dit ces mots, il attache son cheval à côté de nos animaux ; puis il dépose son petit bagage sur le Kang, et s'étend tout de son long comme un homme harassé.

(( Ah-ya, ah-ya! soupire-t-il, il fait meilleur ici qu'en route!... ah-ya, voyons que je me repose un peu !

— Où vas-tu, lui demandons-nous, pourquoi portes-tu un sabre ?

— Ah-ya, j'ai fait beaucoup de chemin, et j'en ai encore bien davantage à faire... Je parcours les pays tartares; dans ces déserts il est bon d'avoir un sabre au côté, car on n'est pas toujours sûr de rencontrer de braves gens.

— Est-ce que tu serais de quelque société chinoise pour l'exploitation du sel ou des champignons blancs?

— Non, je suis d'une grande maison de commerce de Pékin : je suis chargé d'aller réclamer les dettes chez les Tartares... Et vous autres, où allez-vous?

— Ces jours-ci nous passerons le fleuve Jaune à Tchagan Kouren, et nous continuerons notre route vers l'occident, en traversant le pays des Ortous.

— Vous n'êtes pas Mongols, à ce qu'il paraît.

— Non, nous sommes du ciel d'occident.

— Ah-ya, nous sommes donc à peu près la même chose, notre métier n'est pas différent. Vous êtes, comme moi, mangeurs de Tartares.

— Mangeurs de Tartares !. . . dis-tu; mais qu'est-ce que cela signifie?

— Oui, notre métier c'est de manger les Mongols. Nous autres, nous les mangeons parle commerce, et vous autres par les prières. Les Mongols sont simples; pourquoi n'en profiterions-nous pas pour gagner de l'argent?

— Tu te trompes ; depuis que nous sommes en Tartarie, nous avons fait de grandes dépenses, mais nous n'avons jamais pris aux Mongols une seule sapèque.

— Ah-ya, ah-ya !

— Tu te figures que nos chameaux, notre bagage, tout cela vient des Tartares?... Tu te trompes, tout a été acheté avec l'argent venu de notre pays.

— Je croyais que vous étiez venus en Tartarie pour réciter des prières.

— Tu as raison, nous y sommes en effet pour cela ; nous ne savons pas faire le commerce »...

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