chapitre ^i;:fème
Nous entrons dans quelques détails pour faire comprendre à ce bon vivant la différence qui existe entre les adorateurs du vrai Dieu et les sectateurs de Bouddha. Le désintéressement des ministres de la religion l'étonné par-dessus
tout.
(( Dans ce pays, dit-il, les choses ne vont pas comme cela. Les lamas ne récitent jamais des prières gratis... Pour mon compte, si ce n'était l'argent, je ne mettrais pas le pied dans la Tartarie... »
A ces mots, il se mit à rire, tout en avalant de grandes rasades de thé.
(( Ainsi ne dis pas que nous sommes du même métier ; dis simplement que tu es mangeur de ïartares.
— Ah ! je vous en réponds, s'écrie-t-il avec l'accent d'un homme profondément convaincu ; nous autres marchands, nous sommes de véritables mangeurs de Tartares; nous les rongeons, nous les dévorons à belles dents. Quand ils arrivent, ils ont envie de tout ce qu'ils voient. Ordinairement ils n'ont pas. d'argent, mais nous venons à leur secours ; on leur donne les marchandises à crédit, et à ce titre ils doivent, comme de juste, les payer plus cher. Quand on emporte des marchandises, sans laisser de l'argent, il faut bien qu'il y ait un petit intérêt de trente ou quarante pour cent. N'est-ce pas que cela est juste? Petit à petit les intérêts s'accumulent, et puis on compte les intérêts des intérêts. Cela ne se fait qu'avec les Tartares; en Chine les lois s'y opposent. Mais nous, qui sommes obligés de courir sans cesse dans la Terre des Herbes, nous pouvons bien exiger l'intérêt de l'intérêt. . . N'est-ce pas que cela est juste? Une dette tartare ne s'éteint jamais; elle se transmet de génération en génération. Tous les ans, on va chercher les intérêts, qui se paient en moutons, bœufs, chameaux, chevaux, etc. Cela vaut infiniment mieux que l'argent. Nous prenons les animaux des Tartares à bas prix, et puis nous les vendons très cher sur le marché. La bonne chose qu'une dette tartare! C'est une véritable mine d'or. » ■
Ce Yao-Tchang-Ti (exigeur de dettes), tout en nous exposant son système d'exploitation, ne cessait d'accompagner ses paroles de grands éclats de rire. Il parlait très bien la langue mongole; son caractère était en même temps plein de souplesse et d'énergie. Il était facile de concevoir que des débiteurs tartares devaient se trouver peu à leur aise entre ses mains. Comme il le disait dans son langage pittoresque, c'était un véritable mangeur de Tartares.
Le jour n'avait pas encore paru que notre homme était sur pied.
« Seigneurs lamas, nous dit-il, je vais seller mon cheval et partir tout de suite; aujourd'hui je veux faire route avec vous.
— Singulier moyen de faire route avec le monde, que de partir quand on n'est pas encore levé !
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— Ah-ya, ah-ya ! avec vos chameaux, vous autres, vous allez vite; vous m'aurez bientôt rattrapé. Nous arriverons ensemble à l'Enceinte-Blanche, Tchagan-Kouren. »
Il partit, et nous continuâmes à nous reposer jusqu'au lever du soleil.
Cette journée nous fut funeste; après quelques heures de marche, nous nous aperçûmes qu'Arsalan ne suivait plus la caravane. Nous fîmes halte, et Samdadchiemba, monté sur son petit mulet noir, rebroussa chemin pour aller à la découverte. Il parcourut tous les villages que nous avions traversés ; mais ses recherches furent inutiles, il revint sans Arsalan.
« Ce chien était chinois, dit Samdadchiemba, -il n'était pas accoutumé à la vie nomade; il se sera fatigué de courir le désert et aura pris du service dans les terres cultivées... Que faut-il faire? faut-il attendre encore?
— Non, partons; il est déjà tard, et il y a encore loin d'ici à l'Enceinte- Blanche.
— Eh bien ! est-ce que nous ne pourrons pas faire route sans lui? » Après ces paroles sentimentales, nous nous remîmes en route.
Tout d'abord la perte d' Arsalan nous contrista un peu ; nous étions accoutumés à le voir aller et venir dans les prairies, se jouer à travers les grandes herbes, courir après les écureuils gris, et donner l'épouvante aux aigles qui se posaient dans la plaine. Ses évolutions continuelles servaient à rompre la monotonie des pays que nous parcourions, et abrégeaient en quelque sorte la longueur de la route. Sa fonction de portier était surtout un titre à nos regrets. Cependant notre premier mouvement de sensibilité passé, une mûre réflexion nous fit comprendre que cette perte n'était pas tout à fait aussi grande que nous l'avions d'abord imaginé. A mesure que nous avions fait des progrès dans la vie nomade, notre appréhension des voleurs s'était diminuée. Arsalan d'ailleurs faisait assez mal son of&ce de gardien ; la fatigue des longues marches lui donnait pendant la nuit un sommeil que rien né pouvait troubler. La chose allait si loin que tous les matins nous avions beau aller et venir pour plier la tente et charger nos chameaux, Arsalan était toujours à l'écart, étendu parmi les herbes et dormant d'un sommeil de plomb. Une nuit, un chien vagabond fit sans la moindre opposition son entrée dans notre tente et eut tout le temps de dévorer notre bouillie de farine d'avoine, plus une chandelle, dont nous trouvâmes la mèche et quelques débris hors de la tente. Une considération d'économie finit par calmer entièrement notre chagrin ; il fallait tous les jours à Arsalan une ration de farine pour le moins aussi grosse que celle de chacun de nous. Or nous n'étions pas assez riches pour avoir continuellement assis à notre table un hôte de trop bon appétit, et dont les services étaient incapables de compenser les dépenses qu'il nous occasionnait.
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D'après les renseignements qu'on nous avait donnés, nous devions arriver ce jour-là même à l'Enceinte-Blanche. Le soleil était déjà couché, et on ne voyait rien poindre à l'horizon qui annonçât la présence d'une ville. Enfin, nous découvrîmes dans le lointain comme des nuages épais de poussière qui semblaient s'avancer vers nous. Peu à peu nous vîmes clairement se dessiner les
Le ppemiep chamelier. (P. 128.)
grandes formes de nombreux chameaux conduits par des commerçants turcs qui transportaient à Pékin des marchandises venues des provinces de l'ouest. L'aspect de notre petite caravane était bien misérable à côté de cette interminable file de chameaux, tous chargés de provisions enveloppées de peaux de buffle. Nous demandâmes au conducteur qui ouvrait la marche si nous étions encore loin de Tchagan-Kouren.
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— Ah-ya, ah-ya ! avec vos chameaux, vous autres, vous allez vite; vous m'aurez bientôt rattrapé. Nous arriverons ensemble à l'Enceinte-Blanche, Tchagan-Kouren. »
Il partit, et nous continuâmes à nous reposer jusqu'au lever du soleil.
Cette journée nous fut funeste; après quelques heures de marche, nous nous aperçûmes qu'.Vrsalan ne suivait plus la caravane. Nous fîmes halte, et Samdadchiemba, monté sur son petit mulet noir, rebroussa chemin pour aller à la découverte. Il parcourut tous les villages que nous avions traversés; mais ses recherches furent inutiles, il revint sans Arsalan.
« Ce chien était clïin.ois, dit Samdadchiemba, il n était pas accoutumé à la vie nomade; il se sera fatigué de courir le désert et aura pris du service dans les terres cultivées... Que faut-il faire? faut-il attendre encore?
— Non, partons: il est déjà tard, et il y a encore loin d'ici à l'Enceinte- Blanche.
— Eh bien ! est-ce que nous ne [courrons pas faire route sans lui? » Après CCS paroles sentimentales, nous nous remîmes en l'oute.
Tout d'abord la perte d'Arsalan nous contrista un peu; nous étions accoutumés à le voir allei' et venir dans les prairies, se jouer à travers les grandes herbes, courir après les écureuils gï'is. et donner l'épouvante aux aigles qui se posaient dans la plaine. Ses évolutions continuelles servaient à ronq)re la monotonie des ])ays ({ue nous })arct)urions, et abrégeaient en quelque sorte la longueur de la route. Sa fonction de jiortier était surtout un titre à nos regrets. Cependant notre ])remici' mouvement de sensibilité passé, une mûre réflexion nous fit comprendi'c que cette perte n'était pas tout h fait aussi grande que nous l'avions d'abord imaginé. A mesure (|ue nous avions fait des progrès dans la vie nomade, notre appréhension des voleurs s'était diminuée. Arsalan d'ailleurs faisait assez mal .^on olfice de gardien ; hi fatigue des longues marches lui doiuiait pendant la nuit un sommeil que rien ne pouvait troubler. La chose allait si loin que tous les matins nous avions l)eau aller et venir pour plier la tente et charger nos cliameaux, Arsalan était touj(mrs à l'écart, étendu parmi les herbes et dormant d'un sommeil de plomb, ['ne nuit, un chien vagabond lit sans la moindre opposition son entrée dans notre tente et eut tout le temps de dévorer notre bouillie de farine d'avoine, plus une chandelle, dont nous trouvâmes la mèche et quelques débris hors de la tente. Une considération <réconomie finit par calmer entièrement notre chagrin; il fallait tous les jours à Arsalan une ration de farine ]jour le moins aussi grosse que celle de chacun de nous. Or nous n'étions pas assez riches pour avoir continuellement assis à notre table un hôte de trop bon appétit, et dont les services étaient incapables de compenser les dépenses qu'il nous occasionnait.
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D'après les renseignements qu'on nous avait donnés, nous devions arriver ce jour-là même à l'Enceinte-lUanche. T.e soleil était déjà couché, et on ne vovnit rien poindre à l'horizon qui annonçât la présence d'une ville. Enfin, nous découvrîmes dans le lointain connue des luiages épais de jioussière qui semblaient s'avancer vers nous. Peu à peu nous vîmes clairement se dessiner les
Le premier chamelier. (P. 128.)
.grandes formes de nombreux chameaux conduits pai' des commerçants turcs qui transportaient à Pékin des marchandises venues des provinces de l'ouest. Laspect de notre petite cai'avane était bien misérable à côté de cette interminable fde de chameaux, tous chargés de provisions enveloppées de peaux de buffle. Nous demandâmes au conducteur qui ouvrait la marche si nous étions oncoi-e loin de Tchagan-Kouren. "
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« Vous voyez ici, dit-il en riant malicieusement, un bout de notre caravane ; l'autre extrémité n'est pas encore sortie de la ville.
— Merci, lui répondîmes-nous, dans ce cas nous serons bientôt arrivés.
— Oui, bientôt, vous avez tout au plus une quinzaine de lis.
— Comment cela, quinze lis? pourquoi dis-tu que tous tes chameaux ne sont pas encore sortis de Tchagan-Kouren?
-— Ce que je dis est vrai, mais vous ne savez pas que nous conduisons au moins dix mille chameaux.
— S'il en est ainsi, nous n'avons pas de temps à perdre; bonne route, allez en paix !»
Et nous pressâmes notre marche.
Ces chameliers avaient sur leur figure, noircie par le soleil, quelque chose de sauvage et de misanthrope. Enveloppés des pieds à la tête dans de chauds vêtements, ils étaient placés entre les bosses de leurs chameaux, à peu près comme des ballots de marchandises; à peine s'ils daignaient tourner la tête pour nous regarder. Cinq mois de marche à travers le désert les avaient presque abrutis. Leur physionomie était morne et taciturne. Notre marche pourtant les forçait quelquefois à rompre le silence ; le malin Dchiahour avait trouvé moyen de les contraindre à faire attention à nous. Quelques chameaux s'effarouchaient à la vue de notre petit mulet, qu'ils prenaient sans doute pour une bête fauve. Cherchant alors à s'échapper du côté opposé, ils entraînaient dans leur fuite ceux qui les suivaient, de sorte que la caravane prenait la forme d'un arc immense. Ces brusques évolutions réveillaient un peu les chameliers de leur assoupissement ; ils faisaient entendre un sourd grognement et nous lançaient un regard sinistre pendant qu'ils ramenaient la file au milieu de la route. Samdadchiemba, au contraire, riait aux éclats ; nous avions beau lui crier de se tenir un peu à l'écart, il faisait la sourde oreille. La débandade de la caravane était pour lui un amusant spectacle, et c'était à dessein qu'il faisait incessamment caracoler son mulet.
Le premier chamelier ne nous avait pas trompés. Sa file de chameaux était en effet interminable.
Nous marchâmes jusqu'à la nuit, resserrés à notre droite par la chaîne des rochers, et à notre gauche par la caravane qui s'avançait sous la forme d'une barrière ambulante, et quelquefois, grâce à Samdadchiemba, comme une grande spirale.
Il était nuit close, et nous étions encore en chemin, sans trop savoir où nous nous nous dirigions.
Tout à coup nous rencontrâmes un Chinois monté sur un âne, et qui s'en allait précipitamment.