‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 40 sur 114 · chapitre ^ii^iimt · texte numérisé non relu

chapitre ^ii^iimt

{( Frère aîné, lui dîmes- nous, est-ce que l'Enceinte- Blanche est encore loin?

— Non, frères, vous en êtes tout près. Voyez- vous, là-bas, scintiller ces lumières? ce sont celles de la ville; vous n'avez que cinq lis de route. . . »

C'était beaucoup que cinq lis, pendant la nuit, et dans un pays inconnu; mais il fallut se résigner. Le ciel devenait de plus en plus noir. Point de lune, pas même d'étoiles pour éclairer un peu notre marche. Nous prîmes le parti d'aller à pied, dans l'espoir de voir un peu plus clair. Mais ce fut le contraire: nous faisions quelques pas lentement et comme à tâtons, puis, tout à coup, nous nous rejetions en arrière, de peur de heurter de hautes murailles, qui paraissaient sortir subitement de terre et se dresser devant nos yeux. Bientôt, ruisselants de sueur, nous fûmes contraints de remonter sur nos animaux, dont la vue était plus sûre que la nôtre. Par bonheur les charges étaient solidement attachées. Quelle misère si, au milieu de ces ténèbres, les bagages eussent chaviré, comme il arrivait souvent pendant les premiers jours de notre voyage!

Nous arrivâmes à Tchagan-Kouren, sans pour cela voir diminuer notre embarras. Nous étions dans une grande ville; les auberges devaient y être nombreuses, mais oii les chercher? Toutes les portes étaient fermées, et personne dans les rues. Les nombreux chiens qui aboyaient et couraient après nous étaient les seuls indices d'une ville habitée. Enfin, après avoir parcouru au hasard plusieurs rues désertes et silencieuses, nous entendîmes de grands coups de marteau résonner en cadence sur une enclume. Nous nous dirigeâmes de ce côté, et bientôt une grande lueur, une fumée épaisse, et des projectiles embrasés qui jaillissaient dans la rue, nous annoncèrent un atelier de forgeron. Nous nous présentons à la porte, et nous prions humblement nos frères les forgerons de vouloir bien nous indiquer une auberge. D'abord on se permet quelques railleries sur les Tartares et sur les chameaux; puis un garçon de la forge allume une torche et sort pour nous trouver un gîte.

Après de nombreux appels à une première auberge, un homme se décide à paraître. Il entr'ouvre sa porte et se met à parlementer avec notre guide. Malheureusement un des chameaux, vexé par un chien qui lui mord les jambes, s'avise de pousser un grand cri. L'aubergiste lève la tête, jette un coup d'œil sur la pauvre caravane et rentre soudain chez lui. Partout nous fûmes accueillis à peu près de la même manière. Aussitôt qu'on s'apercevait qu'il était question de loger des chameaux, il n'y avait pas de place. Ces animaux sont, en effet, d'un grand embarras dans les auberges, et souvent la cause de grands désordres. Leur forme colossale et bizarre épouvante les chevaux, et souvent les voyageurs chinois, en entrant dans une hôtellerie, posent la condition qu'on n'y recevra pas de caravane tartare. Notre guide, ennuyé de voir ses efforts inutiles, nous souhaite une bonne nuit et s'en retourne à la forge.

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Brisés de faim, de soif et de fatigue, nous prenons le parti d'aller nous blottir, nous et nos animaux, dans quelque recoin, et d'y attendre, avec patience et pour l'amour de Dieu, que la nuit soit passée. Nous en étions à cette magnifique impression de voyage, lorsque nous entendons partir d'un enclos voisin des bêlements de moutons. Nous nous décidons à une dernière tentative et nous heurtons à la porte, qui s'ouvre aussitôt.

(( Frère, ceci est-ce une auberge?

— Non, c'est une bergerie... Vous autres, qui êtes-vous?

— Nous sommes des voyageurs. La nuit nous a surpris en chemin ; lorsque nous sommes entrés dans la ville, toutes les auberges étaient fermées ; personne ne veut nous recevoir... »

Tandis que nous parlons, un vieillard s'avance, tenant à la main, pour s'éclairer, une grosse branche enflammée. A la vue de nos chameaux et de notre costume...

« Mendou! Mendou! s'écrie-t-il, seigneurs lamas, entrez ici. Dans la cour il y a de la place pour vos animaux ; ma maison est assez grande ; vous vous reposerez ici pendant quelques jours... »

Nous avions rencontré une famille tartare, nous étions sauvés ! Mettre bas nos bagages et attacher nos animaux à des poteaux fut l'affaire d'un instant. Nous allons enfin nous asseoir autour du foyer mongol, où le thé au lait nous attend.

— Frère, disons-nous au vieillard, il serait superflu de te demander si c'est à des Mongols que nous devons aujourd'hui l'hospitalité.

— Oui, seigneurs lamas, toute la maison est mongole. Depuis longtemps nous n'habitons plus sous la tente. Nous sommes venus bâtir ici une demeure pour faire le commerce des moutons. Hélas! insensiblement nous sommes devenus chinois.

— Votre manière de vivre a subi, il est vrai, quelque changement, mais votre cœur est toujours demeuré tartare... Dans tout Tchagan-Kouren, nous n'avons pas rencontré une seule auberge chinoise qui ait voulu nous recevoir. »

Le Tartare poussa un profond soupir, et secoua tristement la tête.

La conversation ne fut pas longue. Le chef de famille, qui avait remarqué notre fatigue, déroula un large tapis de feutre dans un coin de la salle; nous nous y étendîmes, en nous faisant un oreiller de notre bras, et en un instant nous fûmes endormis d'un profond sommeil. Probablement nous serions demeurés dans la même position jusqu'au lendemain matin si Samdadchiemba n'était venu nous secouer pour nous avertir que le souper était prêt. Nous allâmes nous placer à côté de l'âtre, oii nous trouvâmes deux grandes tasses de lait, des pains cuits sous la cendre, et quelques côtelettes de mouton bouilli, le tout

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