chapitre Septième
Notre longue absence avait donné de l'humeur à Samdadchiemba. Mais quand il eut contemplé les poissons qui frétillaient encore, son front se dérida. Il ouvrit en souriant le sac de farine de froment, dont les cordons ne se déliaient que dans de rares circonstances. Pendant qu'il s'occupait avec zèle de la pâtisserie, nous prîmes les poissons, et nous nous rendîmes sur les bords du petit lac qui était à quelques pas de la tente. A peine y étions-nous arrivés que Samdadchiemba accourut en toute hâte. Il écarta vivement les quatre coins du mouchoir qui enveloppait le poisson.
(( Qu'allez-vous faire? dit-il d'un air préoccupé.
— Nous allons vider et écailler ce poisson.
— Oh ! cela n'est pas bien, mes pères spirituels ; attendez un instant, il ne faut pas faire de péché.
— Que veux-tu donc dire? qui est-ce qui a fait un péché?
— Tenez, voyez ces poissons; il y en a qui remuent encore ; il faut les laisser mourir tout doucement avant de les vider. Est-ce que ce n'est pas un péché, de tuer ce qui est vivant?
— Va faire ton pain, et laisse-nous en repos. Toujours donc tes idées de métempsycose? Est-ce que tu crois encore que les hommes se transforment en bêtes, et les bêtes en hommes?
— Ho-lé, ho-lé, dit le Dchiahour en se frappant le front, que j'ai la tête dure ! je n'y pensais plus; j'avais oublié la doctrine. »
Et il s'en retourna un peu confus d'être venu nous donner un avis si ridicule. Les poissons furent frits dans de la graisse de mouton, et nous les trouvâmes d'un goût exquis.
En Tartarie, et dans le nord de la Chine, la pêche ne dure que jusqu'au commencement de l'hiver, époque où les étangs et les rivières se glacent. Alors on expose à l'air, pendant la nuit, les poissons qu'on conservait tout vivants dans des réservoirs. Ils gèlent aussitôt et peuvent être encaissés sans inconvénient. C'est ainsi qu'on les livre au commerce. Durant les longs hivers du nord de l'empire, les riches Chinois peuvent toujours, par ce moyen, se procurer du poisson frais; mais il faut bien se garder d'en faire des provisions trop fortes, et dont on ne puisse venir à bout durant la saison des grands froids; car au premier dégel le poisson entre en putréfaction.
Durant nos quelques jours de repos, nous nous étions occupés des moyens de traverser le Paga-Gol. Une famille chinoise ayant obtenu du roi des Ortous le privilège de transporter les voyageurs, nous avions dû nous aboucher avec le patron de la barque. Il s'était chargé de nous conduire de l'autre côté, mais nous n'étions pas d'accord sur le prix du passage ; on exigeait plus de mille sapèques. La somme nous paraissant exorbitante, nous attendions.
^DuUentr^ tic bopasc.
Le troisième jour de notre halte, nous voyons se diriger vers notre tente un pêcheur se traînant péniblement appuyé sur un long bâton. Sa figure pâle et d'une extrême maigreur annonçait un homme très souffrant.
(( Frère, lui disons-nous, il paraît que tu mènes des jours qui ne sont pas heureux?
— Ah ! nous répond-il, mon malheur est extrême ; mais que faire ? il faut subir les lois irrévocables du ciel. Il y a quinze jours, comme j'allais visiter une tente mongole, je fus mordu à la jambe par un chien furieux; il s'est formé une plaie qui s'élargit et s'envenime continuellement. On m'a dit que vous étiez du ciel d'occident, et je suis venu vers vous. Les hommes du ciel d'occident, disent les lamas tartares, ont un pouvoir illimité ; d'un seul mot ils peuvent guérir les maladies les plus graves.
— On t'a trompé, quand on t'a dit que nous avions un pouvoir si grand. » Et de là nous prenons occasion d'annoncer à cet homme les grandes vérités de la foi. Mais c'était un Chinois et, comme les gens de sa nation, peu soucieux des idées religieuses; nos paroles ne faisaient que glisser sur son cœur; sa blessure absorbait toutes ses pensées. Nous songeons donc à le médicamenter avec du kou-kouo ou fève de Saint-Ignace. Ces fruits, de couleur brune ou cendrée, et d'une substance qui ressemble à la corne, sont extrêmement durs, et d'une amertume insupportable ; ils sont originaires des îles Philippines. La manière de se servir du kou-kouo consiste à le broyer dans de l'eau froide, à laquelle il communique son amertume. Cette eau prise à l'intérieur tempère l'ardeur du sang et éteint les inflammations d'entrailles. Elle est un excellent vulnéraire pour les plaies et les contusions. Ce fruit joue un grand rôle dans la médecine chinoise; on en trouve dans toutes les pharmacies. Les vétérinaires s'en servent aussi avec succès pour traiter les maladies internes des bœufs et des chevaux. Dans le nord de la Chine nous avons été souvent témoins des salutaires effets du kou-kouo.
Nous délayons dans de l'eau froide un de ces fruits pulvérisé. Nous lavons la plaie de ce malheureux et nous remplaçons par un peu de toile propre les haillons sales et dégoûtants qui lui servaient de bandage. Après avoir fait pour cet homme souffrant ce qui dépendait de nous, nous remarquons qu'il est dans un embarras extrême. Il rougit, tient les yeux baissés, et commence des phrases qu'il n'achève pas.
« Frère, lui disons-nous, tu as quelque chose sur le cœur.
— Saints personnages, vous le voyez, je suis pauvre. Vous avez pansé ma plaie ; vous m'avez préparé un grand vase d'eau vulnéraire... ; je ne sais combien je dois offrir pour tout cela.
— Si tel est le sujet de ton trouble, répondîmes-nous, tu peux laisser la
Cgapttre seytîème.
paix rentrer à l'aise dans ton cœur. En soignant ta jambe, nous avons rempli un devoir que nous impose notre religion. Ces remèdes que nous avons préparés, nous te les donnons. »
Nos paroles tirèrent d'un grand embarras ce pauvre pêcheur. Il se prosterna aussitôt, et frappa trois fois la terre du front, en signe dff remercîment. Avant de se retirer, il nous demanda si nous avions l'intention de camper encore pendant quelques jours. Nous lui répondîmes que nous partirions volontiers le lendemain, mais que nous n'étions pas d'accord sur le prix du passage avec les gens du bac.
« J'ai une barque, nous dit le pêcheur, et puisque vous avez pansé ma blessure, je tâcherai d'employer la journée de demain à vous faire traverser le bassin. Si la barque m'appartenait en entier, je pourrais, dès cette heure, vous donner ma parole; mais j'ai deux associés, il faut que je délibère avec eux. De plus nous aurons à prendre des informations détaillées sur la route. Nous autres pêcheurs nous ne savons pas la profondeur de l'eau sur tous les points. Il y a dans le bassin des endroits dangereux ; il faut bien les connaître par avance, pour ne pas s'exposer à un malheur. N'allez pas parler de nouveau de votre passage avec les gens du bac, je reviendrai ce soir, avant la nuit, et nous causerons ensemble de tout cela. »
Ces paroles nous donnèrent l'espoir de pouvoir peut-être continuer notre route sans une trop forte dépense. Comme il l'avait promis, le pêcheur revint vers la nuit, et dit :
« Mes associés, nous dit-il, n'étaient pas d'avis d'entreprendre ce trajet, parce que cela leur ferait perdre une journée de pêche. Je leur ai promis que vous donneriez quatre cents sapèques, et l'affaire a été ainsi arrêtée. Demain nous irons prendre nos informations sur la route à suivre. Après-demain, avant le lever du soleil, pliez la tente, chargez les chameaux, et rendez-vous au rivage. Si vous rencontrez les gens du bac, ne dites pas que vous nous donnez quatre cents sapèques ; comme ils ont seuls le droit de passage, ils peuvent faire un procès à ceux qui transportent des voyageurs par contrebande. »
Au jour fixé, nous nous rendons de grand matin à la petite cabane du pêcheur. En un instant tout le bagage est déposé dans la barque, et les deux Missionnaires y entrent avec le batelier dont ils avaient pansé la jambe. Un jeune homme, monte sur le cheval, traîne après lui le petit mulet, et Samdadchiemba se charge des trois chameaux. Quand tout est bien équipé, on se met en route, les navigateurs d'un côté, et les cavaliers de l'autre; car nous ne pouvions pas suivre tous la même direction, les animaux étant obligés de faire un long circuit pour éviter des endroits profonds et dangereux.
La navigation fut d'abord très agréable; nous voguions paisiblement sur
^oubenir^ tt hopage.
cette petite mer, portés sur une légère nacelle qu'un seul homme gouvernait à volonté, en agitant à droite et à gauche deux petites rames dont les deux poignées venaient se croiser devant sa poitrine. Cependant le plaisir de cette charmante promenade nautique au milieu des déserts de la Mongolie ne dura pas longtemps. La poésie fut bientôt épuisée, et nous entrâmes dans de sérieuses et longues misères. Pendant que nous avancions mollement sur la surface du bassin, prêtant vaguement l'oreille au bruit harmonieux des deux rames qui frappaient les eaux avec mesure, tout à coup, nous entendîmes derrière nous des clameurs tumultueuses, auxquelles se joignaient les longs gémissements de nos chameaux. Aiiissitôt nous nous arrêtâmes, et tournant la tête, nous aperçûmes la caravane qui! se débattait au milieu des eaux, sans avancer. Dans la confusion générale, nous distinguâmes le Dchiahour qui agitait vivement ses bras, comme pour nous inviter à nous diriger vers eux. Le batelier n'était pas de cet avis; il lui en coûtait d'abandonner la bonne route dans laquelle il avait, disait-il, eu le bonheur de s'engager. Nous insistâmes, et il rama enfin, quoique à regret, vers la caravane qui paraissait engagée dans un mauvais pas. Samdadchiemba était violet de colère; aussitôt que nous fûmes arrivés, il commença par invectiver le batelier.
— Est-ce que tu as eu dessein de nous faire tous noyer? lui cria-t-îl, tu m'as donné un guide qui ne connaît pas la route. Vois, nous sommes environnés de gouffres sans en connaître la profondeur... » Les animaux, en effet, ne voulaient ni avancer ni reculer; on avait beau les frapper, c'était peine perdue, ils demeuraient toujours immobiles.
Le batelier proféra quelques malédictions horribles contre son associé.
— Puisque tu ne connais pas la route, conclut notre factotum, tu aurais dû le dire par avance. Il n'y a pas d'autre moyen, il faut retourner à la cabane, tu diras à ton cousin de monter le cheval, i sera meilleur conducteur que toi.
Aller à terre chercher un bon guide était sans contredit le parti le plus sûr, mais i l n'était pas facile ; les animaux étaient tellement effrayés au milieu de cette immense mare d'eau qu'il était impossible de les faire avancer. Le jeune guide ne savait plus où donner de la tête; il avait beau frapper le cheval, lui tourner et retourner le mors dans la bouche, le cheval se cabrait, faisait bondir l'eau autour de lui, mais c'était tout, il ne faisait pas un pas. Ce jeune homme, qui n'était pas plus habile cavalier que bon guide, finit par perdre l'équilibre et plongea du haut de son cheval dans le bassin ; il disparut un instant, et nous laissa dans une terrible consternation. Il remonta pourtant, mais il avait de l'eau jusqu'aux épaules. Samdadchiemba, en voyant tout ce désordre, écumait de colère; enfin il n'y tint plus; il jeta ses habits dans la barque, et se laissa glisser le long de sa monture.
Cftapitte Septième.
— Reprends cet homme dans ta barque, dit-il au pêcheur, je n'en veux plus; je vais retourner à terre, et chercher quelqu'un qui sache la route...
En disant ces mots, il s'éloigna de nous, marchant dans les eaux qui parfois lui montaient jusqu'au cou, et traînant après lui les animaux, qui, voyant le Dchiahour ouvrir la marche, avançaient avec plus de confiance.
Notre cœur était plein d'émotion en voyant le dévouement et le courage de ce jeune néophyte qui, pour sauvegarder nos intérêts, n'avait pas fait difficulté de se jeter à l'eau, dans une saison où le froid était déjà assez rigoureux. Nous le suivîmes des yeux avec anxiété, jusqu'au moment où nous vîmes qu'il avait presque regagné la terre...
— Maintenant, nous dit le batelier, vous pouvez être tranquilles; il trouvera dans notre cabane un homme qui saura le conduire et lui faire éviter les endroits dangereux.
Nous continuâmes notre route, mais la navigation cessa bientôt d'aller bien ; le batelier ne sut pas retrouver le bon chemin que nous avions suivi tout d'abord, et que nous avions quitté pour aller au secours de la caravane; engagée parmi les herbes aquatiques, la barque ne put que difficilement avancer. Nous avions beau tourner à droite et à gauche, revenir quelquefois sur nos pas, le chemin était partout impraticable ; les eaux étaient si basses que la barque n'avançait plus qu'en labourant péniblement la vase. Nous fûmes contraints d'aider à la manœuvre; le batelier se mit à l'eau, et passa à ses reins une corde dont l'extrémité était attachée à l'avant de l'embarcation. Pendant qu'il s'épuisait à tirer, armés chacun d'une perche nous poussions de toutes nos forces; cependant tous nos efforts réunis n'obtenant que de faibles résultats, le batelier remonta sur la barque, et se coucha de découragement.
— Puisque nous ne pouvons avancer, dit-il, attendons ici que l'entreprise des transports vienne à passer, nous nous mettrons à la suite...
Nous attendîmes donc.
Le batelier était triste et abattu ; il se reprochait hautement de s'être chargé de cette pénible corvée. De notre côté, nous nous en voulions aussi un peu d'avoir cherché à économiser nos sapèques, et de n'être pas partis sur la barque de passage. Nous eussions bien pris le parti de nous mettre à l'eau, et de continuer ainsi notre route; mais, outre la difficulté de porter les bagages, la chose eût été dangereuse. Le sol étant d'une affreuse irrégularité, les eaux, parfois d'une profondeur effrayante, devenaient tout à coup si basses qu'elles ne pouvaient supporter la nacelle la plus légère.
Il était près de midi quand nous vîmes venir trois barques de passage; elles appartenaient à la famille qui faisait le monopole du bac. Après avoir beaucoup sué pour nous désembourber, nous allâmes nous mettre à leur suite ;
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JioubEnir^ Iie tioiiage.
mais elles ralentirent à dessein leur marche pour nous attendre. Nous remarquâmes bientôt le patron avec lequel nous nous étions d'abord abouchés pour traiter du prix du passage; lui-même nous avait reconnus, et les regards obliques et courroucés qu'il nous lançait, tout en agitant sa rame, témoignaient assez de son dépit.
— Œuf de tortue, cria-t-il au pêcheur qui nous conduisait, combien te donnent ces hommes de l'occident pour le passage? il faut qu'ils t'aient promis une bonne enfilade de sapèques, pour que tu oses ainsi empiéter sur mes droits ; plus tard, nous dirons quelques mots ensemble...
— Ne répondez pas, vous autres, nous dit tout bas le batelier ; puis donnant du timbre à sa voix : <( Holà, conducteur, s'écria-t-il, tes paroles sont décousues ; au lieu de parler raison, tu t'irrites en pure perte, tu brouilles de la colle. Ces lamas ne me donnent pas une seule sapèque, ils ont guéri la plaie de ma jambe avec un remède du ciel d'occident. Est-ce que, pour reconnaître un bienfait de cette nature, je ne dois pas les conduire de l'autre côté du Paga-Gol? Estce que je puis me dispenser de leur prêter ma barque pour traverser les eaux? Ainsi mon action est sainte, et en tout point conforme aux rites. »
Le patron se contenta de grommeler quelques mots entre ses dents, et feignit de croire aux raisons qu'on venait de lui donner.
Cette altercation fut suivie d'un profond silence de part et d'autre. Pendant que la flottille avançait paisiblement, et suivait le fil d'un petit courant, large tout au plus pour laisser passage à une nacelle, nous vîmes venir vers nous au grand galop un cavalier qui faisait bondir l'eau de toute part. Aussitôt qu'il fut assez près pour se faire entendre, il s'arrêta brusquement.
— Vite, vite, s'écria-t-il ; ne perdez pas de temps, ramez de toutes vos forces ; le premier ministre du roi des Ortous est là-bas sur la prairie, avec les gens de sa suite, il attend vos barques; qu'on rame vite.
Celui qui parlait ainsi était un mandarin tartare. Un globule bleu, qui surmontait son chapeau à poil, était la marque de sa dignité. Après avoir donné les ordres, il appliqua quelques coups de fouet à son cheval, et s'en retourna au galop par le même chemin qu'il avait suivi en venant. Aussitôt qu'il eut disparu, les murmures que sa présence avait comprimés éclatèrent de toute part.
— Voilà qu'aujourd'hui nous serons de corvée.
— C'est quelque chose de bien généreux qu'un Toudzelaktsi mongol (ministre du roi); il faudra ramer tout le jour, et au bout du compte nous n'aurons pas une seule sapèque.
— Passe encore de n'avoir pas de sapèques; nous serons bien heureux si ce gredin de Tartare ne nous fait rouer de coups.
JifeiiniiiBateto^
ClftapittE Septième.
— Allons, ramons, éreintons-nous ; aujourd'hui nous aurons l'honneur de porter sur notre barque un Toudzelaktsi!...
Tous ces propos étaient entremêlés de grands éclats de rire, et de violentes imprécations contre l'autorité mongole.
Notre batelier était plus modéré que les autres ; il nous exposa tranquillement son embarras, '
« C'est une journée, dit-il, malheureuse pour moi. Nous serons obligés de conduire le Toudzelaktsi, peut-être jusqu'à Tchagan Kouren. Je suis seul, je suis malade, et de plus, nous aurons besoin ce soir de notre barque pour aller jeter les filets. » ■
Nous étions profondément contristés de ce fâcheux accident ; car. nous ne pouvions nous empêcher d'avouer que nous étions la cause involontaire de toutes les misères qu'allait endurer ce pauvre pêcheur. Nous savions que ce n'est pas une petite affaire que de rendre service à un magistrat chinois ou tartare ; il faut que tout se fasse très bien, à la hâte et de bon cœur ; peu importent les difficultés et les fatigues, le mandarin doit obtenir toujours ce qu'il désire.
Connaissant les inconvénients de cette corvée imprévue, nous voulûmes en délivrer notre malade.
« Frère, sois en paix, le mandarin qui attend ces barques est un Tartare ; c'est le ministre du roi de ces pays-ci, nous tâcherons d'arranger la chose. Allons lentement, arrêtons-nous quelquefois... ; tant que nous serons sur ta barque, les satellites, les mandarins subalternes, le Toudzelaktsi même, personne n'osera rien dire. »
Tandis que nous ralentissons et prenons un peu de repos, les troi-s barques qui nous précédaient arrivent à l'endroit où attend l'autorité mongole. Bientôt deux mandarins à globule bleu accourent vers nous de toute la vitesse de leurs chevaux.
« Que fais-tu donc ici, crient-ils au batelier; d'où vient que tu n'avances pas? »
Nous prenons alors la parole :
« Frères mongols, dîmes-nous aux deux cavaliers, priez votre maître de s'arranger avec les trois barques qui sont déjà arrivées. Cet homme est malade, il y a longtemps qu'il rame ; ce serait une cruauté de l'empêcher de prendre un peu de repos.
— Qu'il soit fait selon les paroles que vous venez de prononcer, seigneurs lamas, » nous répondent les deux cavaliers ; et ils s'en retournent en toute hâte vers le Toudzelaktsi.
Nous reprenons notre route, en avançant le plus lentement possible, afin
^oubenir^ ùt hoyage.
de donner le temps à tout le monde de s'embarquer avant notre arrivée. Bientôt nous voyons revenir les trois barques chargées de mandarins et de satellites; leurs nombreux chevaux s'en allaient en troupe prendre une autre direction, sous la conduite d'un batelier. A mesure que le cortège avance, la crainte domine de plus en plus notre pêcheur qui n'ose lever les yeux et ne respire qu'avec peine. Enfin, les barques se croisent.
« Seigneurs lamas, nous crie une voix, êtes- vous en paix?... »
Au globule rouge qui décore le bonnet de celui qui nous adressait cette
Les pêcheurs du Paga-Gol. (P. 150.)
politesse, à la richesse de ses habits brodés, nous reconnaissons le premier ministre du roi.
(( Toudzelaktsi des Ortous, crions-nous, notre navigation est lente, mais elle est heureuse ; que la paix accompagne aussi ta route !. . . »
Après quelques autres formules d'urbanité exigées par les mœurs tartares, nous continuons à suivre tranquillement le courant de l'eau. Quelques instants après, le cœur de notre batelier peut enfin s'épanouir à l'aise; nous l'avions, en effet, tiré d'un grand embarras. Les barques de passage devaient être en corvée pendant deux ou trois jours au moins; le Toudzelaktsi ne voulant pas continuer sa route à travers les marécages, il fallait le conduire sur le fleuve Jaune jusqu'à la ville de Tchagan-Kouren.