‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 48 sur 114 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Coup d'œil sur le pays des Ortous. — Terres cultivées et steppes stériles. — Forme des g-ouvernements tartares-mongfols. — Noblesse et esclavage. — Rencontre d'une petite lamaserie. — Difficultés inouïes des recherches d'un successeur de Bouddha. — Élection et intronisation d'un Bouddha-vivant. — Régime des lamaseries. — Études lamaïques. — Violent orage. — Refuge dans des grottes creusées de main d'homme. — Tartare caché dans une caverne. — Anecdote tartaro-chinoise. — Cérémonies des mariages tartares. — Marchandages qui précèdent le contrat. — Caractère et costumes des femmes mongoles.

j^^^^^^j^^HE soleil était déjà haut quand nous nous levâmes. En sortant de la tente, nous jetâmes un coup d'œil autour de nous, pour faire connaissance avec ce nouveau pays que les ténèbres de la veille nous avaient empêchés d'examiner. Il nous parut triste et aride; mais enfin nous fûmes heureux de ne plus apercevoir ni bourbiers ni marécages. Nous avions laissé

derrière nous le fleuve Jaune avec toutes ses eaux débordées, et nous entrions

dans les steppes sablonneuses de rOrtous.

^ouhtnirs tic tiouage.

Le pays d'Ortous se divise en sept bannières; il compte cent lieues d'étendue d'occident en orient, et soixante-dix du sud au nord. Le fleuve Jaune l'entoure à l'est, à l'ouest et au nord, et la grande muraille au midi. Ces contrées ont subi, à toutes les époques, l'influence des révolutions politiques qui ont agité l'empire chinois. Les conquérants Chinois et Tartares s'en sont tour à tour emparés, et en ont fait le théâtre de guerres sanglantes. Pendant les dixième, onzième et douzième siècles, elles sont demeurées sous la domination des rois de Hia, qui se disaient Tartares d'origine Thou-Pa dans le pays de Si-Fan. La capitale de leur royaume, nommée Hia-Tcheou, était située aux pieds des monts Alecha, entre le Hoang-Ho et la grande muraille. Maintenant cette ville s'appelle Ning-Hia, et appartient à la province de Kan-Sou. En 1227 le royaume de Hia, et par suite l'Ortous, furent enveloppés dans la ruine commune par les victoires de Gengis-Khan, fondateur de la dynastie tartare des Youen.

Après l'expulsion des Tartares-Mongols par les Ming, les Ortous tombèrent au pouvoir du Khan du Tchakar. Ce dernier ayant fait sa soumission aux conquérants Mantchous en 1635, les Ortous suivirent son exemple, et furent réunis à l'empire, en qualité de peuples tributaires.

L'empereur Khang-Hi, dans le cours de son expédition contre les Eleuts, en 1696, fit un séjour parmi les Ortous. Voici ce qu'il disait de ce peuple, dans une lettre écrite au prince son fils, resté à Pékin : (( Jusqu'ici, dit-il, je n'avais point l'idée qu'on doit se former des Ortous; c'est une nation très policée, et qui n'a rien perdu des anciennes coutumes des vrais Mongols. Tous leurs princes vivent entre eux dans une union parfaite, et ne connaissent point la différence du tien et du mien. Il est inouï de trouver un voleur parmi eux, quoiqu'ils ne prennent aucune précaution pour la garde de leurs chameaux et de leurs chevaux. Si par hasard un de ces animaux s'égare, celui qui le trouve en prend soin, jusqu'à ce qu'il en ait découvert le propriétaire, et il le lui rend alors sans exiger le moindre intérêt... Les Ortous sont principalement intelligents dans la manière d'élever les bestiaux ; la plupart de leurs chevaux sont doux et trai tables. Les Tchakar, au nord des Ortous, ont la réputation de les élever avec beaucoup de soin et de succès; je crois cependant que les Ortous les surpassent encore en ce point. Malgré cet avantage, ils ne sont pas à beaucoup près aussi riches que les autres Mongols. »

Cette citation est en tout point conforme avec ce que nous avons pu remarquer chez les Ortous. Il paraît que depuis le temps de l'empereur Khang- Hi, ces peuples n'ont nullement changé.

L'aspect du pays que nous parcourûmes pendant notre première journée de marche, nous parut beaucoup se ressentir du voisinage des pêcheurs chinois

CôapittE l^uitièmE.

qui résident sur les bords du fleuve Jaune. Nous rencontrâmes çà et là quelques terres cultivées; mais rien de plus triste et qui ait plus mauvaise mine que cette culture, si ce n'est peut-être celui qui s'y livre. Ces misérables cultivateurs sont moitié Chinois, moitié Tartares, n'ayant ni les fêtes agricoles des premiers pour s'encourager, ni les mœurs franches et simples des seconds ; ils habitent sous de sales hangars, construits avec des branches entrelacées et grossièrement enduites de boue et de fiente de bœuf. La soif nous ayant forcés d'entrer dans une de ces habitations pour demander l'aumône d'une écuellée d'eau, nous pûmes constater que l'intérieur ne démentait en rien la misère du dehors. Hommes et animaux vivent pêle-mêle dans l'ordure; ces demeures sont bien loin de valoir les tentes mongoles, où du moins l'air n'est pas empesté par la présence des bœufs et des moutons.

La terre sablonneuse de ces régions, à part quelque peu de sarrasin et de petit millet, ne produit guère que du chanvre, mais il est d'une grosseur prodigieuse. Quoique la récolte fût déjà faite, nous pûmes pourtant juger de la beauté de la tige, par ce qui en restait dans les champs. Les cultivateurs des Ortous n'arrachent pas le chanvre, quand il est mûr, comme cela se pratique en Chine, il le coupent à ras de terre, de manière à laisser une souche grosse d'un pouce de diamètre. Pour traverser ces vastes étendues de clianvre, nos chameaux eurent beaucoup à souffrir : les souches nombreuses, qu'ils rencontraient continuellement sous leurs larges pieds, les forçaient à exécuter des danses bizarres et bien capables d'exciter notre hilarité, n'était la crainte de les voir se blesser à chaque pas. Au reste, ce qui contrariait si fort la marche de nos chameaux devint pour nous d'un grand secours, en nous fournissant un facile et abondant combustible.

Bientôt nous rentrons dans la Terre des herbes, si toutefois on peut donner ce nom à un pays stérile, sec et pelé comme celui des Ortous. De quelque côté que l'on porte ses pas, on ne rencontre qu'un sol désolé et sans verdure, des ravins rocailleux, des collines marneuses et des plaines encombrées d'un sable fin et mobile, que l'impétuosité des vents balaie de toute part ; pour tout pâturage, on ne trouve que des arbustes épineux et des espèces de fougères maigres, poudreuses et d'une odeur fétide. De loin en loin seulement, ce sol affreux produit quelques herbes clairsemées, cassantes, et tellement collées à la terre que les animaux ne peuvent les brouter sans labourer les sables avec leur museau. Nous finissons bientôt par regretter les marécages, tant les eaux deviennent rares et la sécheresse affreuse : pas un ruisseau, pas une fontaine ou se désaltérer ; rien que des lagunes et des citernes remplies d'une eau bourbeuse et nauséabonde.

Les lamas de la Ville- Bleue nous avaient prévenus des misères que nous

^Dubenir^ ùc bopagc.

aurions à endurer dans le pays des Ortous, surtout à cause de la rareté des eaux; d'après leur conseil, nous avions acheté deux seaux en bois, qui nous furent effectivement de la plus grande utilité. Quand nous avions le bonheur de trouver sur notre chemin des flaques, ou des puits creusés par les Tartares, sans nous arrêter à la mauvaise qualité de l'eau, nous en remplissions nos seilles, et nous en usions toujours avec la plus grande économie, comme on ferait d'une rare et précieuse liqueur. Malgré nos précautions, il nous arriva plus d'une fois de passer des journées entières sans pouvoir nous en procurer une seule goutte. Cependant nos privations personnelles étaient peu de chose en comparaison de la peine que nous éprouvions en voyant nos animaux manquer d'eau presque tous les jours, dans un pays où ils n'avaient à brouter que quelques plantes desséchées, et en quelque sorte calcinées par le nitre; aussi maigrissaient-ils à vue d'œil. Après quelques journées de marche, le cheval prit un aspect pitoyable; il marchait en baissant la tête jusqu'à terre, et paraissait à chaque pas devoir succomber de défaillance ; les chameaux se balançaient péniblement sur leurs longues jambes, et leurs bosses amaigries se penchaient sur leur dos, semblables à des sacs vides.

Les steppes arides des Ortous n'ont pas été pourtant abandonnées par les animaux sauvages. On y rencontre des écureuils gris, des chèvres jaunes à la jambe svelte et légère, et des faisans au plumage élégant. Les lièvres y abondent, et ils sont si peu farouches qu'ils ne se donnaient pas même la peine de fuir à notre approche ; ils se soulevaient sur leurs pattes de derrière, dressaient leurs oreilles, et nous regardaient curieusement passer. Au reste, ces animaux vivent tranquilles ; car, à part quelques rares Mongols qui s'adonnent à la chasse, personne ne s'en inquiète.

Les troupeaux sont peu nombreux, et bien différents de ceux qui paissent parmi les gras pâturages du Tchakar ou de Gechekten. Les bœufs et les chevaux nous parurent surtout misérables ; les chèvres, les moutons et les chameaux avaient assez bonne mine; cela provient sans doute de ce que ces derniers animaux aiment à brouter les plantes imprégnées de salpêtre, au lieu que les bœufs et les chevaux veulent de frais pâturages et des eaux pures et abondantes.

Les indigènes se ressentent beaucoup de la misère du pays. La plupart demeurent sous des tentes, composées de quelques lambeaux de feutre ou de peaux de chèvres ajustés sur un misérable échafaudage; le tout est tellement vieux, sale et délabré qu'on croirait difficilement qu'elles pussent servir de demeure à des hommes. S'il nous arrivait de camper dans leur voisinage, nous recevions la visite d'une foule de malheureux, qui se prosternaient à nos pieds, se roulaient à terre, et nous donnaient les titres les plus magnifiques pour obtenir

Page 1