chapitre ôuttièrac
quelque aumône. Nous n'étions pas riches; mais nous ne pouvions nous dispenser de les faire participer au petit trésor que nous tenions de la bonté de la Providence. Nous leur donnions quelques feuilles de thé, une poignée de farine d'avoine, du petit millet grillé, et un peu de graisse de mouton. Hélas! nous étions forcés de donner peu, ayant peu nous-mêmes. Les Missionnaires sont, eux aussi, des pauvres, qui vivent des aumônes de leurs frères d'Europe.
Il faut connaître les lois qui régissent les Tartares pour comprendre comment des hommes peuvent se résigner à passer leur vie dans ce pays désolé, tandis que la Mongolie offre tant de régions inhabitées où les eaux et les pâturages abondent. Quoique nomades, et sans cesse errants de côté et d'autre, les Tartares ne sont pas libres ; ils sont tenus de demeurer dans leur royaume et sous la dépendance de leur maître; car, parmi les tribus mongoles, l'esclavage est encore en vigueur. Pour bien comprendre le degré de liberté dont jouissent ces peuples, il est bon d'entrer dans quelques détails sur la forme de leur gouvernement.
La Mongolie est divisée en plusieurs souverainetés, dont les chefs sont soumis à l'empereur de Chine, Tartare lui-même, mais de race Mantchoue ; ces chefs portent des titres qui correspondent à ceux de rois, ducs, comtes, barons, etc. Ils gouvernent leurs Etats selon leur bon plaisir, et sans que personne ait le droit de s'immiscer dans leurs affaires ; ils ne reconnaissent pour suzerain que l'empereur de Chine. Quand il s'élève entre eux des différends, ils ont recours à la cour de Pékin, et se soumettent toujours avec respect à ses décisions, quelles qu'elles puissent être. Bien que les souverains mongols se croient tenus d'aller tous les ans se prosterner devant le fils du ciel, maître de la terre, ils soutiennent cependant que le Grand-Khan n'a pas le droit de détrôner les familles régnantes dans les principautés tartares. Il peut déposer le roi pour des causes graves; mais il est obligé de mettre à la place un de ses enfants. La souveraineté appartient, disent-ils, à telle famille, ce droit est inamissible, et c'est un crime de prétendre l'en déposséder.
Un jour, le roi de Barains* fut accusé à Pékin de machiner une révolte contre l'Empereur ; il fut jugé par les tribunaux suprêmes, sans être entendu, et condamné à être raccourci par les deux bouts. L'esprit de la loi voulait qu'on lui coupât les pieds et la tête. Le roi fit donner des sommes énormes à ceux qui devaient exécuter l'édit impérial, et on se contenta de lui couper sa tresse de cheveux et de lui arracher la semelle de ses bottes. On écrivit à Pékin que l'ordre avait été exécuté, et la chose en resta là. Seulement, le roi cessa de régner, et son fils monta sur le trône.
1. Barrains est une principauté située au nord de Pékin, et l'une des plus célèbres de la Tartarie mongole.
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Rien de plus vague et de plus indéterminé que les rapports qui existent entre les souverains tartares et l'empereur de la Chine, dont la volonté toutepuissante est au-dessus de toutes les lois et de tous les usages. Dans la pratique, l'Empereur a le droit de faire tout ce qu'il fait, et ce droit ne lui est contesté par personne. Si des cas douteux et contestés viennent à surgir, la force en décide.
Toutes les familles qui ont quelque lien de parenté avec le souverain constituent une noblesse, ou caste patricienne, à qui appartient le sol tout entier. Ces nobles, qu'on nomme Taitsi, sont distingués par un globule bleu qui surmonte leur bonnet ; c'est parmi eux que les souverains des divers Etats choisissent leurs ministres, qui sont ordinairement au nombre de trois ; on les nomme Toutzelaktsi, c'est-à-dire, homme qui aide ou qui prête son ministère. Cette dignité leur donne le droit de porter le globule rouge. Au-dessous des Toutzelaktsi sont les Touchimel, officiers subalternes, qui sont chargés des détails de l'administration. Enfin, quelques secrétaires ou interprètes, qui doivent être versés dans les langues mongole, mantchoue et chinoise, complètent la hiérarchie.
Dans le pays des Khalkhas, au nord du désert de Gobi, on trouve une contrée entièrement occupée par les Taitsi ; on les croit descendants de la dynastie mongole, fondée par Gengiskhan, et qui occupa le trône impérial depuis l'an 1260 jusqu'à 1341. Après la révolution qui rendit aux Chinois leur indépendance nationale, ils se réfugièrent parmi les Khalkhas, obtinrent sans peine une portion de leur immense territoire, et adoptèrent la vie nomade qu'avaient menée leurs ancêtres, avant la conquête de la Chine. Ces Taitsi passent leurs jours dans la plus grande indépendance, sans être soumis à aucune charge, sans payer de tribut à personne, et sans reconnaître aucun souverain. Leurs richesses se composent de tentes et de bestiaux. La terre des Taitsi est le pays mongol où on trouverait retracées le plus exactement les mœurs patriarcales, telles que la Bible nous les dépeint dans les vies d'Abraham, de Jacob et des autres pasteurs de la Mésopotamie.
Les Tartares qui ne sont pas de famille princière sont esclaves ; ils vivent dans une dépendance absolue. Outre les redevances qu'ils doivent payer, ils sont tenus de garder les troupeaux de leurs maîtres; mais il ne leur est pas défendu d'en nourrir aussi pour leur propre compte. L'esclavage n'est pas dur en Tartarie comme chez certains peuples ; les familles nobles diffèrent peu des familles esclaves. En examinant les rapports qui existent entre elles, il serait difficile de les distinguer ; elles habitent les unes et les autres sous la tente, et passent également leur vie à faire paître des troupeaux. On ne voit jamais parmi elles le luxe et l'opulence se poser insolemment en face de la pauvreté.
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Quand l'esclave entre dans la tente du maître, celui-ci ne manque pas de lui offrir le thé au lait; ils fument volontiers ensemble, et se font mutuellement l'échange de leurs pipes. Jeunes esclaves et jeunes seigneurs se livrent aux exercices de la lutte, pêle-mêle et sans distinction ; le plus fort terrasse le plus faible, et c'est tout. Il n'est pas rare de voir des familles d'esclaves devenir propriétaires de nombreux troupeaux, et couler leurs jours dans l'abondance, plus riches que leurs maîtres, qui n'en prennent pas le moindre ombrage. Quelle différence entre cet esclavage et celui qui existait à Rome, par exemple, où le citoyen romain, en faisant l'inventaire de sa maison, classait les esclaves avec le mobilier! Aux yeux de ces maîtres orgueilleux et cruels, l'esclave ne méritait pas même le nom d'homme; on l'appelait sans façon une chose domestique. Les seigneurs mongols ne donnent jamais non plus à leurs esclaves ces humiliants sobriquets qui servaient autrefois à désigner les serfs; ils les appellent frères.
La noblesse tartare a droit de vie et de mort sur ses esclaves ; mais ce privilège ne s'exerce pas arbitrairement. Quand l'esclave a été mis à mort, un tribunal supérieur juge l'action du maître et, s'il est convaincu d'avoir abusé de son droit, le sang innocent est vengé. Les lamas qui appartiennent aux familles esclaves deviennent libres, en quelque sorte, en entrant dans la tribu sacerdotale ; on ne peut exiger d'eux ni corvées, ni redevances ; ils peuvent s'expatrier et courir le monde à leur fantaisie, sans que personne ait le droit de les arrêter.
Quoique les rapports de maître à esclave soient en général pleins d'humanité et de bienveillance, il est pourtant des souverains tartares qui abusent de leur prétendu droit, pour opprimer leurs peuples et en exiger des tributs exorbitants. Nous en connaissons un qui use d'un système d'oppression vraiment révoltant. Il choisit, parmi ses troupeaux, les bœufs, les chameaux, les moutons, les chevaux les plus vieux et les plus malades, puis il en confie la garde aux riches esclaves qui sont dans ses Etats; ceux-ci ne peuvent trouver mauvais de faire paître les bestiaux de leur souverain seigneur; ce doit être même un grand honneur pour eux. Après quelques années, le roi redemandant ses animaux, qui sont presque tous morts de maladie ou de vieillesse, va choisir, parmi les troupeaux de ses esclaves, les plus jeunes et les plus vigoureux ; souvent même, ne se contentant pas de cela, il en exige le double ou le triple. Rien de plus juste, dit-il ; car pendant deux ou trois ans mes animaux ayant pu se multiplier, il doit me revenir un grand nombre d'agneaux, de poulains, de veaux et de chamelons !
Après quelques journées de marche à travers les sables des Ortous, nous remarquâmes sur notre passage une petite lamaserie, richement bâtie dans un
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site pittoresque et sauvage. Nous passons outre, sans nous arrêter. Déjà nous en étions éloignés d'une portée de fusil, lorsque nous entendons derrière nous le galop d'un cheval. Un lama venait à nous avec empressement.
« Frères, nous dit-il, vous êtes passés devant notre soumé (lamaserie) sans vous arrêter ; est-ce que vous seriez si pressés que vous ne puissiez vous reposer un jour, et faire vos adorations à notre saint?
— Nous ne nous prosternons pas devant les hommes ; les véritables croyances de l'occident s'opposent à cette pratique.
— Notre saint n'est pas simplement un homme, vous ne pensez peut-être pas que, dans notre petite lamaserie, nous avons le bonheur de posséder un chaheron, un Bouddha-vivant. Il y a deux ans qu'il a daigné descendre des saintes montagnes du Thibet; actuellement, il est âgé de sept ans. Dans une de ses vies antérieures, il a été le grand lama d'un magnifique soumé situé dans ce vallon, et qui a été détruit, à ce que disent les livres de prières, du temps des guerres de Tching-Kis. Le saint ayant reparu depuis peu d'années, nous avons construit à la hâte un petit soumé. Venez, frères, notre saint élèvera sa main droite sur vos têtes, et le bonheur accompagnera vos pas.
— Les hommes qui connaissent la sainte doctrine de l'occident ne croient pas à ces transmigrations des chaberons. Nous n'adorons que le Créateur du ciel et de la terre. L'enfant que vous avez fait supérieur de votre soumé est dépourvu de puissance ; les hommes n'ont rien à espérer ni rien à craindre de lui... »
A ces paroles, auxquelles, certainement, il ne s'attendait pas, le lama demeure stupéfait. Peu à peu sa figure s'anime et prend l'expression de la colère et du dépit. Il nous regarde fixement à plusieurs reprises ; puis, tirant à lui la bride de son cheval, il nous tourne le dos et s'éloigne rapidement.
Les Tartares croient d'une foi absolue aux diverses transmigrations ; ils ne se permettraient jamais d*élever le moindre doute sur l'authenticité de leurs chaberons. Ces Bouddhas- vivants sont en grand nombre, et toujours placés à la tête des lamaseries les plus importantes.
L'élection et l'intronisation des Bouddhas vivants se font d'une manière si singulière qu'elle mérite d'être rapportée. Quand un grand lama s'en est allé, c'est-à-dire quand il est mort, ce n'est pas pour la lamaserie un sujet de deuil. On ne s'abandonne ni aux larmes ni aux regrets; car on sait que le chaheron va bientôt reparaître. Sa mort apparente n'est que le commencement d'une existence nouvelle, un anneau de plus ajouté à cette chaîne indéfinie et ininterrompue de vies successives; c'est tout bonnement une palingénésie. Pendant que le saint reste engourdi dans sa chrysalide, ses disciples sont dans une vive anxiété; car leur grande affaire, c'est de découvrir l'endroit où leur
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maître ira se transformer et reprendre sa vie. Si l'arc-en-ciel vient à paraître dans les airs, ils le regardent comme un signe que leur envoie leur ancien grand lama, afin de les aider dans leurs recherches : tout le monde se met alors en prières, et pendant que la lamaserie redouble ses jeûnes et ses oraisons, une troupe d'élite se met en route pour aller consulter le T churtchun, sorte de devin qui a fait ses preuves dans la connaissance des choses cachées au commun des hommes. On lui raconte que tel jour de telle lune, l'arc-en-ciel du chaberon s'est manifesté dans les airs. Il a fait son apparition sur tel point; il était plus ou moins lumineux, et a été visible pendant tant de temps. Puis il a disparu, en s'effaçant avec telle et telle circonstance. Quand le Tchurtchun a obtenu tous les renseignements nécessaires, il récite quelques prières, ouvre ses livres de divination, et prononce enfin son oracle, pendant que les Tartares
Habitations des Mongols du pays des Ortous. (P. 163.)
qui sont venus le consulter écoutent ses paroles à genoux, et dans le plus profond recueillement.
— Votre grand lama, leur dit-il, est revenu à la vie dans le Thibet, à telle distance de votre lamaserie. Vous le trouverez dans telle famille.
Les pauvres Mongols qui ont ouï cet oracle s'en retournent, pleins de joie, annoncer à la lamaserie l'heureuse nouvelle.
Il arrive souvent que les disciples du défunt n'ont pas besoin de se tourmenter, pour découvrir le berceau de leur gtand lama. Lui-même veut bien se donner la peine de les initier au secret de sa transformation. Aussitôt qu'il a opéré sa métamorphose dans le Thibet, il se révèle, assure-t-on, à un âge où les enfants ordinaires ne savent encore articuler aucune parole.
« C'est moi, dit-il avec autorité, c'est moi qui suis le grand lama, le Bouddhavivant de tel temple ; qu'on me conduise dans mon ancienne lamaserie, j'en
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site pittoresque et sauvage. Nous passons outre, sans uous arrêter. Déjà nous en étions éloif^^nés d'une portée do fusil, lorsque nous entendons derrière nous le galop d'un cheval. Un lama venait à nous avec empressement.
K Frères, nous dit-il. vous êtes passés devant notre soniné (lamaserie) sans vous arrêter; est-ce que vous seriez si pressés que vous ne puissiez vous reposer un jour, et faire vos adorations à notre saint?
— Nous ne nous prosternons pas devant les hommes; les véritahles croyances de l'occident s'opposent à cette pratique.
— Notre .saint n'e.st pas simplement un homme, vous ne pensez peut être pas que. dans notre petite lamaserie, nous avons le honheur de posséder un chaberon, un Bouddha-vivant. Il y a deux ans qu'il a daigné descendre des saintes montagnes du Thibet : actuellement, il evSt âgé de sept ans. Dans une de ses vies antérieures, il a été le grand lama d'un magnifique soumé situé dans ce vallon, et qui a été détruit, à ce que disent les livres de prières, du temps des guerres de Tchiug-Kis. T.e saint ayant reparu depuis peu d'années, nous avons constî'uit à la hâte un jietit soumé. Venez, frères, notre saint élèvera sa main droite sur vos têtes, et le honheur accomjiagnera \os pas.
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A ces pai'oles. auxquelles, ceitaineinent. il ne s'attendait pas. le lama de meure stupéfait. Peu à peii sa figure s'anime et pi'end l'expression de la colère et du dépit. Tl nous regarde fixement à plusieurs reprises; puis, tirant à lui la bride de son cheval, il nous tourne le dos et s'éloigne rapidement.
Les Tartares croient d'une foi absolue aux diverses transmis^rations ; ils np se permettraient jamais d'élever le moindre doute sur l'authenticité de leurs chaherons. Ces Bouddhas-vivants sont en grand nombre, et touj(iurs placés à la tête des lamaseries les plus imiiortantes.
L'élection et l'intronisation des ilouddhas vivants .se fout d'une manière si singulière qu'elle mérite d'être rapportée. Quand un grand lama s'en est allé, c'est-à-dire quand il est mort, ce n'est pas pour la lamaserie un sujet d(^ deuil. On ne s'abandonne ni aux larmes ni aux regrets; car on sait que le chaheron va ])ientôt reparaître. 8a mort ap])arente n'est que le conunencement d'une existence nouvelle, un anneau de ])lus ajouté à cette chaîne indéfinie et ininterrompue de vies successives; c'est tout bonnement une palingénésie. Pendant (pie le saint l'este engoui'di dans sa chrysalide, ses disciples sont dans une \i\e anxiétt^; car leur grande affaii'e. c'est de découvrir l'endroit oii leni'