chapitre iftuitièmc
cine. Mais ces explications sont le plus souvent vagues, insuffisantes, et incapables de former des lamas instruits; il en est peu qui puissent se rendre un compte exact des livres qu'ils étudient; pour justifier leur négligence à cet é^ard, ils ne manquent jamais d'alléguer la profondeur de la doctrine. Pour ce qui est de la grande majorité des lamas, elle trouve plus commode et plus expéditif de réciter les prières d'une manière purement machinale, et sans se mettre en peine des idées qu'elles renferment. Quand nous parlerons des lamaseries du ïhibet, où l'enseignement est plus complet que dans celles de la Tartarie, nous entrerons dans quelques détails sur les études lamaïques.
Les livres thibétains étant les seuls qui soient réputés canoniques, et admis dans le culte de la réforme bouddhique, les lamas mongols passent leur vie à étudier un idiome étranger, sans s'inquiéter le moins du monde de leur propre langue. On en rencontre beaucoup qui sont très versés dans la littérature thibétaine, et qui ne connaissent pas même leur alphabet mongol. Il existe pourtant quelques lamaseries où l'on s'occupe un peu de l'étude de l'idiome tartare : on y récite quelquefois des prières mongoles, mais elles sont toujours une traduction des livres thibétains. Un lama qui sait lire le thibétain et le mongol est réputé savant; mais il est regardé comme un être élevé au-dessus de l'espèce humaine s'il a quelque connaissance de la littérature chinoise et mantchoue.
A mesure que nous avancions dans le pays, il nous apparaissait de plus en plus triste et sauvage. Pour surcroît d'infortune, un épouvantable orage, qui vint clore solennellement la saison de l'automne, nous amena le froid de l'hiver.
Un jour, nous cheminions péniblement au milieu du désert sablonneux et aride, la sueur ruisselait de nos fronts, car la chaleur était encore étouffante ; et nos chameaux, le cou tendu et la bouche entr'ouverte, cherchaient vainement dans l'air un peu de fraîcheur. Vers midi, des nuages sombres s'amoncellent à l'horizon; craignant d'être surpris en route par l'orage, nous pensons à dresser notre tente. Mais où aller? Nous montons sur les hauteurs et nous regardons avec anxiété autour de nous, pour tâcher de découvrir quelque habitation tartare, qui puisse nous fournir au besoin un peu de chauffage; c'est en vain; partout une morne solitude ! De temps à autre seulement nous apercevons des renards qui fuient dans leurs tanières, et des troupeaux de chèvres jaunes qui courent se cacher dans les gorges des montagnes. Cependant les nuages montent toujours, et le vent se met à souffler avec violence. Soudain de grands éclats de tonnerre et des éclairs multipliés nous avertirent que nous n'avions plus qu'à nous remettre entre les mains de la Providence, et nous nous dirigeâmes vers une gorge qui s'ouvrait à côté de nous; mais avant que nous pussions y arriver, 1 orage éclata. D'abord, il tomba de la pluie par torrents, puis de la grêle, et
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puis enfin de la neige à moitié fondue. En un instant, nous fûmes tout trempés et nous sentîmes le froid s'emparer de nos membres. Aussitôt nous mîmes pied à terre, dans l'espoir que la marche pourrait nous réchauffer un peu ; mais à peine eûmes-nous fait quelques pas au milieu des sables inondés, où nos jambes s'enfonçaient comme dans du mortier, qu'il nous fut impossible d'aller en avant. Nous cherchâmes un abri à côté de nos chameaux, et nous nous accroupîmes les bras fortement serrés contre les flancs pour essayer de retrouver un peu de chaleur.
Pendant que l'orage continuait toujours à fondre sur nous avec fureur, nous attendions avec résignation ce qu'il plairait à la Providence de décider de notre sort. Dresser la tente était chose impossible ; il eût fallu des forces surhumaines pour tendre des toiles mouillées et presque gelées par le vent du nord. D'ailleurs il eût été difficile de trouver un emplacement, car l'eau ruisselait de toute part. Au milieu de cette affreuse situation, nous nous regardions mutuellement avec tristesse et sans nous parler; nous sentions que la chaleur naturelle de nos corps allait diminuant peu à peu, et que notre sang commençait à se glacer. Nous fîmes donc à Dieu le sacrifice de notre vie, persuadés que nous mourrions de froid pendant lo nuit.
Un de nous, cependant, recueillant toutes ses forces et toute son énergie, monte sur une hauteur qui domine la gorge voisine, et découvre un sentier qui conduit au fond de cet immense ravin ; il fait quelques pas dans l'enfoncement et aperçoit aux flancs de la montagne de grandes ouvertures semblables à des portes. A cette vue, il remonte précipitamment la colline pour annoncer à ses compagnons la bonne nouvelle. « Nous sommes sauvés ! il y a des grottes dans cette gorge; allons vite nous y réfugier, » Aussitôt nous laissons nos animaux sur la hauteur, nous allons avec empressement visiter le ravin. Un sentier nous conduit jusqu'à l'entrée de ces ouvertures; nous approchons la tête, et nous découvrons dans l'intérieur de la montagne, non pas simplement des grottes creusées par la nature, mais de beaux et vastes appartements travaillés de main d'homme.
Notre premier cri fut une expression de remercîment envers la bonté de la Providence. Nous choisissons la plus propre et la plus grande des cavernes, et en un instant nous passons de l'extrême misère au comble de la félicité. C'était comme une transition subite et inespérée de la mort à la vie.
En voyant ces habitations souterraines, construites avec tant d'élégance et de solidité, nous pensâmes que quelques familles chinoises se seraient rendues dans le pays, pour essayer de défricher un peu de terrain; puis rebutées, sans doute, par la stérilité du sol, elles auraient renoncé à leur entreprise. Des traces de culture, que nous apercevions çà et là, venaient du reste confirmer nos con-
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lectures. Lorsque les Chinois s'établissent sur quelque point de la Tartarie, s'ils rencontrent des montagnes dont la terre soit dure et solide, ils y creusent des grottes. Ces habitations sont plus économiques que des maisons, et sont moins exposées à l'intempérie des saisons. Elles sont en général très bien disposées; aux deux côtés de la porte d'entrée, des fenêtres laissent pénétrer à l'intérieur un jour suffisant; les murs, la voûte, les fourneaux, le kang, tout au dedans est enduit de plâtre, si bien battu et si luisant qu'on croirait voir du stuc. Ces grottes ont l'avantage d'être chaudes pendant l'hiver et très fraîches pendant l'été ; pourtant le défaut des courants d'air en rend quelquefois le séjour dangereux pour la santé. De semblables demeures n'étaient pas une nouveauté pour nous, car elles abondent dans notre Mission de Si-Wan. Cependant, nulle part nous n'en avions vu d'aussi bien construites que celles du pays des Ortous.
Nous prîmes possession d'un de ces appartements souterrains, et nous commençâmes par faire un grand feu sous les fourneaux, à l'aide de nombreux fagots de tiges de chanvre que nous eûmes le bonheur de trouver dans une de ces grottes. Jamais, dans notre voyage, nous n'avions eu à notre disposition un aussi bon combustible. En peu de temps, nos habits furent complètement secs; nous étions si heureux de nous trouver dans cette belle hôtellerie de la Providence que nous passâmes la plus grande partie de la nuit à savourer la douce sensation de la chaleur, pendant que Samdadchiemba ne se lassait pas de faire frire de petites pâtisseries dans la graisse de mouton. Nous étions en fête, et il fallait bien que notre farine de froment s'en ressentît un peu.
Les animaux ne furent pas moins heureux que nous ; nous leur trouvâmes des écuries taillées dans la montagne, et, ce qui valait mieux encore, un excellent fourrage. Une grotte était remplie de tiges de petit millet et de paille d'avoine. Sans cet affreux orage, qui avait failli nous faire tous périr, jamais nos animaux n'eussent rencontré un si beau festin. Nous cédâmes au besoin de prendre du repos, et nous nous couchâmes sur un kang bien chauffé, qui nous fit oublier le froid terrible de la tempête.
Le lendemain, pendant que Samdadchiemba achevait de faire sécher notre bagage, nous allâmes visiter en détail les nombreux souterrains de la montagne. Quel ne fut pas notre étonnement de voir sortir de grands tourbillons de fumée par la porte et les fenêtres d'une grotte qui avoisinait notre demeure ! Comme nous pensions être seuls dans le désert, la vue de cette fumée nous jeta dans une surprise mêlée d'épouvante. Parvenus sur le seuil de la porte, nous aperçûmes dans l'intérieur un grand feu de tiges de chanvre, dont la flamme ondoyante atteignait jusqu'au haut de la voûte; on eût dit un four en pleine activité. Une forme humaine se mouvait au milieu d'une épaisse fumée; bientôt
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nous entendîmes le salut tartare. . . « Mendoul cria une voix vibrante et sonore; venez vous asseoir à côté du brasier... » Nous nous gardâmes bien d'avancer. Cet antre de Cacus, cette voix humaine, tout cela avait quelque chose de fantastique. Voyant que nous demeurions immobiles et silencieux, l'habitant de cette espèce de soupirail de l'enfer se leva et s'avança sur le seuil de la porte. Ce n'était ni un diable, ni un revenant ;mais tout bonnement un Tartare-Mongol qui, chassé par l'orage, s'était réfugié dans cette grotte, oti il avait passé la nuit. Après avoir causé un instant, de la pluie, du vent et de la grêle, nous l'invitâmes à venir partager notre déjeuner, et nous le conduisîmes jusqu'à notre demeure. Pendant que Samdadchiemba, aidé de notre hôte, faisait bouillir le thé, nous sortîmes de nouveau pour continuer nos recherches.
Toutes ces demeures, désertes et silencieuses, étaient construites à peu près sur le même modèle, et conservaient encore toute leur intégrité. Des caractères chinois gravés sur les murs et des débris de vases de porcelaine nous confirmèrent dans la pensée que ces grottes avaient été habitées depuis peu par des Chinois. Quelques vieux souliers de femmes, que nous découvrîmes dans un coin, ne nous laissèrent plus aucun doute. Nous ne pouvions nous défendre d'un sentiment plein de tristesse et de mélancolie, en pensant à ces nombreuses familles, qui, après avoir vécu . longtemps au sein de cette grande montagne, s'en étaient allées chercher ailleurs une terre plus hospitalière. A mesure que nous entrions dans ces grottes, nous donnions l'épouvante à des troupeaux de passereaux qui n'avaient pas encore abandonné ces demeures de l'homme; ils avaient au contraire pris franchement possession de ces nids grandioses. Les grains de petit millet et d'avoine, qui étaient répandus çà et là avec profusion, servaient à les y fixer encore pour quelque temps. Sans doute, nous disionsnous, quand ils ne trouveront plus de graine, quand ils ne verront plus revenir les anciens habitants de ces grottes, ils s'éloigneront, eux aussi, et iront chercher l'hospitalité aux toits de quelques maisons.
Le passereau est l'oiseau de tous les pays du monde : nous l'avons trouvé partout oii nous avons rencontré des hommes; et toujours avec son caractère vif, pétulant et querelleur, toujours avec son piaulement incisif et colère. Il est pourtant à remarquer que, dans la Tartarie, la Chine et le Thibet, il est peutêtre plus insolent qu'en Europe ; c'est que personne ne lui fait la guerre, et qu'on respecte religieusement son nid et sa couvée. Aussi le voit-on entrer hardiment dans la maison, y vivre avec familiarité, et recueillir tout à son aise les débris de la nourriture de l'homme. Les Chinois le nomment kia-niao-eul, c'est-à-dire, l'oiseau de la famille.
Après avoir visité une trentaine de grottes, qui ne nous offrirent rien de bien remarquable, nous retournâmes chez nous. Pendant le déjeuner, la couver-
y ^c^ Non loin de là se trouve une grande station de commerçants chinois. (P. 87.)
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sation tomba naturellement sur ceux qui s'étaient creusé ces demeures. Nous demandâmes au Tartare s'il les avait vus.
<( Comment, dit-il, si j'ai vu les Kitas qui habitaient cette gorge ? mais je les connais tous : il y a tout au plus deux ans qu'ils ont abandonné le pays... Au reste, ils n'avaient pas le droit de rester ici; et ils étaient méchants, on a bien fait de les chasser. , ;
— Méchants, dis-tu? mais quel mal pouvaient-ils faire au fond de ce misérable ravin?
— Oh ! les Kitas sont rusés et trompeurs ! D'abord ils parurent bons, mais <;ela ne dura pas longtemps. Il y a plus de vingt années, quelques familles vinrent nous demander l'hospitalité ; comme elles étaient pauvres, on leur permit de cultiver la terre des environs, à la condition que tous les ans, après la récolte, elles fourniraient un peu de farine d'avoine au Taitsi du pays. Insensiblement il en arriva d'autres, qui creusèrent aussi des grottes, et bientôt cette gorge en fut pleine. Au commencement, ces Kitas avaient le caractère doux et tranquille; nous vivions ensemble comme des frères. La paix ne dura pas longtemps ; ils devinrent méchants et trompeurs. Au lieu de se contenter de ce qu'on leur avait cédé, ils étendirent la culture selon leur bon plaisir, et s'emparèrent, sans rien dire, de beaucoup de terrain. Quand ils furent riches, ils ne voulurent plus nous payer la farine d'avoine dont on était convenu, et lorsqu'on allait réclamer le loyer des terres, ils nous accablaient d'injures et de malédictions. Puis ils se firent voleurs; ils enlevaient les chèvres et les moutons qui s'égaraient dans le ravin. Un jour, il fut arrêté que les principaux de la contrée iraient rendre visite au roi, pour le supplier d'écrire une ordonnance qui condamnât les Kitas à être chassés. J'étais de la députation. . . Le roi nous ayant reproché d'avoir permis à des étrangers de cultiver nos terres, nous nous prosternâmes en silence. Cependant il fit écrire l'ordonnance, à laquelle il apposa le sceau rouge. Le roi ne permettant plus aux Kitas de demeurer dans le pays, ils devaient l'abandonner avant le premier jour de la huitième lune. Trois Taitsi montèrent à cheval, et allèrent présenter l'ordonnance aux Kitas. Ceux-ci ne répondirent rien aux trois députés; ils se contentèrent de se dire «ntre eux : h Le roi veut que nous partions, c'est bien... »
Le premier jour de la huitième lune arrivé, ils occupaient encore paisiblement leurs habitations, sans faire aucun préparatif de départ. Le lendemain, avant le jour, tous les Tartares montèrent à cheval, et poussèrent tous les troupeaux parmi les terres cultivées par les Kitas. La moisson était encore sur pied ; quand le soleil parut, il n'en restait plus rien. Tout avait été dévoré par les animaux, ou broyé sous leurs pas. Les Kitas poussèrent des cris, et maudirent ies Mongols; mais tout était fini. Voyant que leur affaire était désespérée, ils
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rassemblèrent le jour même leurs meubles et leurs instruments aratoires, et partirent se fixer dans la partie orientale des Ortous, à quelque distance du fleuve Jaune, tout près du Paga-Gol. Puisque vous êtes venus par Tchagan- Kouren, vous avez dû rencontrer sur votre route, à l'occident du Paga-Gol, des Kitas qui cultivent quelques coins de terre ; eh bien, ce sont ceux qui habitaient cette gorge et qui ont creusé toutes ces grottes. »
Le Tartare, ayant achevé son récit, sortit un instant, et alla chercher un petit paquet, qu'il avait laissé dans la caverne oii il avait passé la nuit.
« Seigneurs lamas, dit-il en rentrant, il faut que je parte. Est-ce que vous ne viendrez pas vous reposer quelques jours dans ma demeure? Ma tente n'est pas loin d'ici ; elle est derrière cette montagne sablonneuse qu'on aperçoit au nord. Nous avons tout au plus trente lis de marche.
— Merci, lui répondîmes-nous. L'hospitalité des Mongols des Ortous n'est ignorée nulle part; mais nous avons un long voyage à faire, nous ne pouvons pas nous arrêter en route.
— Dans un long voyage, qu'est-ce que quelques jours en avant, ou quelques jours en arrière? Vos animaux ne peuvent pas toujours marcher; ils ont besoin d'un peu de repos. Vos personnes ont eu beaucoup à souffrir par le ciel qui est tombé hier. Venez avec moi, tout ira bien. Dans quatre jours nous devons être en fête. Mon fils aîné va établir sa famille. Venez aux noces de mon fils; votreprésence lui portera bonheur... »
Le Tartare, nous voyant inflexibles dans notre résolution, sauta sur son cheval et, après avoir gravi le petit sentier qui conduisait à la gorge, il disparut à travers les bruyères et les sables du désert.
Dans toute autre circonstance, nous eussions accepté son offre avec plaisir. Mais nous étions impatients de laisser derrière nous ce misérable pays, où nosanimaux allaient tous les jours dépérissant, et oii nous-mêmes avions tant de misères à endurer. Une noce mongole, d'ailleurs, n'était pas chose nouvelle pour nous. Depuis notre entrée en Tartarie, nous avions été plus d'une fois témoins de cérémonies de ce genre.
Les Mongols se marient très jeunes, et toujours sous l'influence de l'autorité absolue des parents. Cette affaire, si grave et si importante, s'entame, se discute et se conclut, sans que les deux personnes les plus intéressées y aient la moindre part. Que les promesses de mariage se fassent dans l'enfance ou dans un âge plus avancé, ce sont toujours les parents qui passent le contrat, sans même en parler à leurs enfants. Les deux futurs époux ne se connaissent pas, ne se sont peut-être jamais vus. Lorsqu'ils seront mariés, ils pourront seulement savoir s'il y a sympathie ou non entre leurs caractères.
La fille n'apporte jamais de dot en mariage. C'est au contraire le jeune
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homme qui doit faire des cadeaux à la famille de sa future épouse. La valeur de ces cadeaux est rarement laissée à la générosité des parents du futur. Tout est réglé par avance, et consigné dans un acte public, avec les détails les plus minutieux. Au fond, ce sont moins des cadeaux de noce que le prix d'un objet qui se vend d'une part et s'achète de l'autre. La chose est même très clairement exprimée dans la langue; on dit : ce J'ai acheté pour mon fils la fille d'un tel »... (( Nous avons vendu notre fille à telle famille, » etc... Aussi le contrat de mariage se fait absolument comme une vente. Il y a des entremetteurs; on marchande, on fait la hausse et la baisse, jusqu'à ce qu'on soit tombé d'accord. Quand on a bien déterminé la quantité de chevaux, de bœufs, de moutons, de pièces de toile, de livres de beurre, d'eau-de-vie, de farine de froment, qu'on donnera à la famille de l'épouse, alors seulement on écrit le contrat devant témoins, et la fille devient propriété de l'acquéreur. Elle demeure pourtant dans sa famille jusqu'à l'époque des cérémonies du mariage.
Quand le mariage a ét-é conclu entre les entremetteurs, le père du futur, accompagné de ses plus proches parents, va en porter la nouvelle dans la famille de la future. En entrant, ils se prosternent devant le petit autel domestique, et offrent à l'idole de Bouddha une tête de mouton bouillie, du lait, et une écharpe de soie blanche. Puis on prend part à un festin qui est servi par les parents du futur. Pendant le repas, tous les parents de la future reçoivent une pièce de monnaie, qu'on dépose dans un vase rempli de vin fait avec du lait fermenté. Cette cérémonie se nomme Tahil-Tébihou, c'est-à-dire frapper le pacte.
Le jour favorable, désigné par les lamas, étant arrivé, le futur envoie de grand matin une députation chercher la jeune fille qui lui a été promise, ou plutôt dont il a fait l'acquisition. Parents- et amis de la future se pressent en cercle autour de la porte, comme pour s'opposer au départ de la fiancée. Alors commence un combat simulé, qui se termine, bien entendu, par l'enlèvement de la future. On la place sur un cheval; on lui fait faire trois fois le tour de la demeure paternelle, et on la conduit au grand galop dans la tente qui lui a été préparée d'avance, auprès de l'habitation de son beau-père.
Tous les Tartares des environs, les parents et les amis des deux familles assistent au festin de noce, et offrent leurs cadeaux aux futurs époux. Ces présents, qui consistent en bestiaux et comestibles, sont destinés au père du futur, et souvent ils le dédommagent amplement des dépenses qu'il a dû faire pour acheter une épouse à son fils. A mesure que les animaux arrivent, on les conduit dans des enceintes disposées d'avance pour les recevoir. Aux mariages des riches Tartares, ces vastes enceintes renferment de grands troupeaux de bœufs, de chevaux et de moutons. En général, les invités se montrent
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généreux, comptant être payés de retour dans une semblable circonstance.
Quand la toilette de la future est terminée, on la conduit chez son beaupère ; et pendant que les lamas, réunis en chœur, récitent les prières prescrites par le rituel, elle se prosterne d'abord vers l'image de Bouddha, puis vers le foyer, et enfin devant le père, la mère et les autres plus proches parents du futur, qui accomplit de son côté les mêmes cérémonies auprès de la famille de son épouse, réunie dans une tente voisine. Après cela, vient le festin des noces, qui se prolonge quelquefois pendant sept ou huit jours. Une excessive profusion de viande grasse, beaucoup de tabac à fumer, et de grandes cruches d'eau-de-vie, font toute la splendeur et la magnificence de ces repas. Quelquefois, du moins pour les riches, il y a accompagnement de musique. On y invite des chanteurs, pour donner plus de solennité à la fête.
La pluralité des femmes est admise en Tartarie. Elle n'est opposée ni aux lois civiles, ni aux croyances religieuses, ni aux mœurs du pays. La première épouse est toujours la maîtresse du ménage, et la plus respectée dans la famille. Les autres femmes portent le nom de petites épouses et doivent obéissance et respect à la première.
Le divorce est très fréquent parmi les Tartares. Il se fait sans aucune participation des autorités civiles ou ecclésiastiques. Le mari qui répudie sa femme n'a pas même besoin d'un prétexte pour justifier sa conduite. Il la fait reconduire, sans aucune formalité, chez ses premiers parents, et se contente de leur dire qu'il n'en veut plus. Ces procédés sont conformes aux usages tartares, et personne n'en est choqué. Le mari en est tout bonnement pour les bœufs, les moutons et les chevaux qu'il a été obligé de donner pour les cadeaux de noce. Les parents de la femme répudiée ne trouvent rien à redire à ce qu'on leur renvoie leur fille. Ils la font rentrer dans leur famille, jusqu'à ce que quelque autre la demande en mariage. Dans ce cas, ils se réjouissent même quelquefois du nouveau profit qu'ils vont faire.
En Tartarie, les femmes mènent une vie assez indépendante. Il s'en faut bien qu'elles soient opprimées et tenues en servitude comme chez les autres peuples asiatiques. Elles peuvent aller et venir selon leur bon plaisir, faire des courses à cheval, et se visiter de tente en t^nte. Au lieu de cette physionomie molle et languissante qu'on remarque chez les Chinoises, la femme tartare au contraire a, dans son port et dans ses manières, quelque chose de fort et de vigoureux, bien en harmonie avec sa vie pleine d'activité et ses habitudes nomades. Son costume vient encore relever cet air mâle et fier qui apparaît dans toute sa personne. De grandes bottes en cuir, et une longue robe de couleur verte ou violette, serrée aux reins par une ceinture noire ou bleue, composent toute sa toilette.