CHAPITRE IX
Départ de la caravane. — Campement dans une vallée fertile. — Violence du froid. — Rencontre de nombreux pèlerins. — Cérémonies barbares et diaboliques du lamaïsme. — Projet formé pour la lamaserie de Raehe-Tchurln. — Dispersion et ralliement de la petite caravane. — Dépit de Samdàdehiemba. — Aspect de la lamaserie de Rache-Tchurin. — Divers genres de pèlerinages autour des lamaseries. — Moulinets à prières. — Querelles des deux Lamas. — Étrangeté du sol. — Description du Tabsoun-Noor ou lac de sel. — Les chameaux de la Tartarie.
j E Tartare des grottes, en prenant congé de nous, avait annoncé qu'à peu de distance nous trouverions, dans une petite vallée, les plus beaux pâturages de tout le pays. Nous nous décidâmes à partir. Il était près de midi ; le ciel était pur, le soleil brillant; mais la température, par suite de l'orage de la veille, était froide et piquante. Après avoir parcouru pendant près de deux heures un sol sablonneux, et profondément sillonné par les eaux de la pluie, nous entrâmes tout à coup dans une vallée dont l'aspect riant et fertile contrastait singulièrement avec tout ce que nous avions vu jusqu'alors chez les Ortous. Au milieu coulait un abondant ruisseau, dont les sources se perdaient dans les sables; et des deux côtés, les collines, qui s'élevaient en amphithéâtre, étaient couvertes de pâturages et de bouquets d'arbustes. -;'.".:;;--
Quoiqu'il fût encore de bonne heure, nous ne songeâmes pas à continuer notre route. Le site était trop beau pourchasser outre ; d'ailleurs le vent du nord s'était levé, et l'air devenait extrêmement froid. Nous dressons la tente dans un enfoncement abrité par les collines^voisines, et de l'intérieur la vue plongeant sans obstacle dans le vallon, nous pouvons, sans sortir de chez nous, surveiller nos animaux.
Une fois le soleil couché, la violence du vent augmenta, le froid devint plus rigoureux. Il fallait prendre quelques mesures de sûreté. Pendant que Samdàdehiemba charrie de grosses pierres pour consolider les rebords de la tente, nous parcourons les collines d'alentour, et nous faisons, à coups de hache, une abondante provision de bois de chauffage. Après avoir pris le thé, et avalé notre brouet quotidien, nous nous endormons. Mais le sommeil ne fut pas long; le froid devint tellement vif qu'il nous réveilla. « Il n'y a pas moyen de rester comme cela, dit le Dchiahour; si nous ne voulons pas mourir de froid sur nos peaux de bouc, levons-nous, et faisons un grand feu... » Samdàdehiemba avait raison. Chercher à s'endormir par un temps pareil n'était pas prudent. Nous nous levons promptement, et nous ajoutons à nos habits ordinaires les grandes
^aubenir^ be liouage»
robes de peaux de mouton dont nous avions fait emplette à la Ville-Bleue. Notre feu de racines et de branches vertes à peine allumé, nous avons les yeux brûlés par une fumée acre et épaisse qui remplit la tente. Nous nous hâtons d'entr'ouvrir la porte; mais, l'ouverture donnant passage au vent sans laisser sortir la fumée, nous sommes bientôt obligés de la fermer. Samdadchiemba n'était nullement contrarié de cette fumée, qui nous suJBFoquait et nous arrachait des larmes brûlantes. 11 riait sans pitié en nous regardant blottis auprès du feu, la tête appuyée sur les genoux, et la figure cachée dans nos mains. « Mes Pères spirituels, disait-il, vos yeux sont grands et brillants, mais ils ne peuvent supporter un peu de fuméa; les miens sont petits et laids, mais ils font très bien leur service... » Les plaisanteries de notre chamelier n'étaient pas de nature à nous égayer ; nous souffrions horriblement. Cependant, au milieu de nos tribulations, nous nous trouvions encore bien heureux : nous pensions à la bonté de la Providence, qui nous avait fait rencontrer des grottes dont nous sentions alors tout le prix. Si nous n'avions pu faire sécher nos hardes, si nous avions été surpris par le froid dans le pitoyable état où nous avait laissés l'orage, nous n'aurions pu y tenir. Nous eussions été gelés.
Nous ne crûmes pas qu'il fût prudent de nous remettre en route par un froid si rigoureux, et de quitter un campement où nos animaux trouvaient assez d'herbe à brouter, et où le chauffage était très abondant. Vers midi, le temps s'étant un peu radouci, nous en profitâmes pour aller couper du bois sur les collines. Chemin faisant, que voyons-nous ? nos animaux, qui avaient quitté le pâturage et s'étaient réunis sur les bords du ruisseau entièrement gelé. Nous nous dirigeons de leur côté, et nous trouvons les chameaux occupés à lécher la glace, tandis que le cheval et le mulet frappent le rivage de leur sabot. La hache que nous avions emportée nous sert à rompre la glace, et à creuser un petit abreuvoir, où les pauvres bêtes peuvent étancher leur soif.
Le soir, le froid ayant repris toute son intensité, nous adoptâmes un plan qui nous permît de dormir un peu mieux que la nuit précédente. Le temps fut divisé en trois veilles, et chacun de nous fut chargé tour à tour d'entretenir un grand feu dans la tente, pendant que les autres dormaient. De cette manière, nous sentîmes peu le froid, et nous pûmes reposer en paix, sans crainte d'incendier notre maison de toile.
Après deux journées glaciales, le vent se calma insensiblement, et nous songeâmes à poursuivre notre route. Ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à plier notre tente. Le premier clou qu'on essaya d'arracher cassa comme verre sous le marteau. Le terrain sablonneux et humide était tellement gelé que les clous y adhéraient, comme s'ils eussent été incrustés dans la pierre. Tl fallut les arroser d'eau bouillante à plusieurs reprises.
Cgapitce neuvième.
Au moment du départ, la température était si douce que nous fûmes contraints de nous dépouiller de nos habits de peaux. Rien de si fréquent, en Tartarie, que ces changements rapides de température. On passe brusquement du temps le plus doux au froid le plus intense. Il suffit pour cela qu'il soit tombé de la neige, et que le vent du nord vienne ensuite à souffler. Si l'on n'est pas endurci à ces subites variations de l'atmosphère et muni de bons habits fourrés, on est exposé à de terribles accidents. Dans le nord de la Mongolie surtout, il n'est pas rare de rencontrer des voyageurs morts de froid au milieu du désert. ,
Le quinzième jour de la neuvième lune, nous rencontrâmes de nombreuses caravanes allant, comme nousi, vers l'occident. Hommes, femmes et enfants, montés sur des chameaux ou des bœufs, se rendaient tous à la lamaserie de Eache-Tchurin. Quand ils nous demandaient si notre voyage avait le même but, ils paraissaient étonnés de notre réponse négative. Ces nombreux pèlerins, la surprise qu'ils témoignaient en nous entendant dire que nous n'allions pas à la lamaserie de Rache-Tchurin, tout servait à piquer notre curiosité. Au détour d'une gorge, nous atteignîmes un vieux lama, qui, chargé d'un lourd fardeau, paraissait cheminer avec peine. « Frère, lui disons-nous, tu es avancé en âge; ta fatigue doit être grande. Place ton fardeau sur un de nos animaux, tu voyageras plus à l'aise. . . » Nous fîmes accroupir un chameau, et Samdadchiemba y plaça le bagage du lama voyageur.
(( Frère, ajoutons-nous alors, nous sommes du ciel d'occident, et les affaires de ton pays nous sont peu familières ; nous sommes étonnés de rencontrer tant de pèlerins dans le désert.
— Nous allons tous à Rache-Tchurin, nous répond-il, avec un accent plein de dévotion.
— Une grande solennité sans doute vous appelle à la lamaserie?
— Oui, demain doit être un grand jour. Un lama bokte fera éclater sa puissance; il se tuera, sans pourtant inourir... »
Nous comprenons à l'instant le genre de solennité qui appelle les Tartares des Ortous. Un lama devait s'ouvrir le ventre, prendre ses entrailles et les placer devant lui, puis rentrer dans son premier état. Ce spectacle, quelque atroce et quelque dégoûtant qu'il soit, est néanmoins commun dans les lamaseries de la Tartarie. Le Bokte qui doit faire éclater sa puissance, comme disent les Mongols, se prépare à cet acte formidable par de longs jours de jeûne et de prière. Pendant ce temps il doit s'interdire toute communication avec les hommes et s'imposer un silence absolu. Au jour fixé, la multitude des pèlerins se rend dans la grande cour de la lamaserie, et un grand autel est élevé devant la porte du temple. Enfin le Bokte paraît. Il s'avance grave-
^oubenir^ tie bopage.
ment au milieu des acclamations de la foule, va s'asseoir sur l'autel, et détache de sa ceinture un grand coutelas qu'il place sur ses genoux. A ses pieds, de nombreux lamas, rangés en cercle, commencent les terribles invocations de cette affreuse cérémonie. A mesure que la récitation des prières avance, on voit le Bokte trembler de tous ses membres, et entrer graduellement dans des convulsions frénétiques. Les lamas ne gardent bientôt plus de mesure; leurs voix s'animent, leur chant se précipite en désordre et finit par des cris et des hurlements. Alors le Bokte rejette brusquement son écharpe, détache sa ceinture,^ et, saisissant le coutelas sacré, s'entr' ouvre le flanc dans toute sa longueur. Pendant que le sang coule à flots, la multitude se prosterné et on interroge ce frénétique sur les choses cachées, sur les événements à venir, sur la destinée de certains personnages. Le Bokte donne, à toutes ces questions, des réponses qui sont regardées comme des oracles par tout le monde.
Quand la dévote curiosité des pèlerins est satisfaite, les lamas reprennent,, calmes et graves, la récitation de leurs prières. Le Bokte recueille, dans sa main droite, un peu de son sang, le porte à sa bouche, souffle trois fois dessus,, et le jette en l'air en poussant un grand cri... Puis tout rentre dans son état primitif, sans qu'il reste au patient d'autre trace de cette opération diabolique qu'un extrême abattement. Le Bokte s'entoure de nouveau de son écharpe, récite à voix basse une courte prière ; alors tout est fini, et chacun se disperse^ à l'exception des plus dévots, qui vont contempler et adorer l'autel ensanglanté que vient d'abandonner le saint par excellence.
Ces cérémonies horribles se renouvellent assez souvent. Nous ne pensons nullement qu'on puisse toujours mettra sur le compte de la supercherie les faits de ce genre; car d'après tout ce que nous avons vu et entendu chez le& idolâtres, nous sommes persuadés que le démon y joue un grand rôle. Au reste, notre persuasion à cet égard se trouve fortifiée par l'opinion des Bouddhistes les plus instruits et les plus probes, rencontrés dans les nombreuses lamaseries que nous avons visitées.
Tous les lamas indistinctement n'ont pas le pouvoir des opérations prodigieuses. Ceux qui le possèdent ne se rencontrent jamais dans les rangs élevés de la hiérarchie lamaïque. Ce sont ordinairement de simples lamas, mal famés et peu estimés de leurs confrères. Les lamas réguliers et de bon sens témoignent en général de l'horreur pour de pareils spectacles. A leurs yeux, toutes ces opérations sont perverses et diaboliques. Les bons lamas, disentils, ne sont pas capables d'exécuter de pareilles choses ; ils doivent même bien se garder dé chercher à acquérir ce talent impie.
Quoique ces opérations démoniaques soient décriées dans la plupart de& lamaseries bien réglées, les supérieurs ne les prohibent pas cependant. Au con-
Cjgayitre ncuUlème.
traire, il y a, dans l'année, certains jours de solennité réservés pour ces dégoûtants spectacles. L'intérêt est, sans doute, le seul motif qui puisse porter les grands lamas à favoriser des actions qu'ils réprouvent secrètement. Ces spectacles diaboliques sont, en effet, un moyen infaillible d'attirer une foule d'admirateurs stupides et ignorants, d3 donner ainsi de la renommée à la lamaserie, et de l'enrichir des nombreuses offrandes que les Tartares ne manquent jamais de faire dans de semblables circonstances.
S'ouvrir le flanc est un des plus fameux sié-fa (moyen pervers) que possèdent les lamas. Les autres, quoique du même genre, sont moins extraordinaires
Cette physionomie molle et languissante... (P. 182.)
et plus en vogue; ils se pratiquent à domicile, en particulier, et non pas dans les grandes solennités des lamaseries. Ainsi, on fait rougir au feu des morceaux de fer, puis on les lèche impunément ^ ; on se fait des incisions sur le corps, sans qu'il en reste un instant après la moindre trace, etc., etc. Toutes ces opérations doivent être précédées de la récitation de quelque prière.
Le fameux sié-fa qui attirait un si grand nombre de pèlerins à la lamaserie de Rache-Tchurin, nous donna la pensée de nous y rendre aussi, et de neutraliser par nos prières les invocations sataniques des lamas. Qui sait ? nou& disions-nous, peut-être que Dieu a des desseins de miséricorde sur les Mongols du pays des Ortous ; peut-être que la puissance de leurs lamas, entravée et anéantie par la présence des prêtres de Jésus-Christ, frappera ces peuples, et les fera renoncer au culte menteur de Bouddha, pour embrasser la foi du christianisme. Pour nous encourager dans notre dessein, nous aimions à nous rap-
1. Ceci est une pure jonglerie, familière aux maralwufs algériens ; la lansrue est préalablement recouverte d'un enduit spécial.
JtQubeilicé be botiase.
peler l'histoire de Simon le Magicien, arrêté dans son vol par la prière de saint Pierre, et précipité du haut des airs aux pieds de ses admirateurs. Sans doute, pauvres Missionnaires que nous sommes, nous n'avions pas la prétention insensée de nous comparer au prince des apôtres; mais nous savions que la protection de Dieu, qui se donne quelquefois en vertu du mérite et de la sainteté de celui qui la demande, est due souvent aussi à cette toute-puissante efficacité inhérente à la prière elle-même.
Il fut donc résolu que nous irions à Eache-Tchurin, que nous nous mêlerions à la foule, et qu'au moment oii les invocations diaboliques commenceraient, nous nous placerions sans peur et avec autorité en présence du Bokte, et que nous lui interdirions solennellement, au nom de Jésus-Christ, de faire parade de son détestable pouvoir. Nous ne pouvions nous faire illusion sur les suites possibles de notre démarche ; nous savions qu'elle exciterait certainement la fureur et la haine des adorateurs de Bouddha, et que peut-être une mort violente suivrait de près les efforts que nous pourrions faire pour la conversion des Tartares : mais qu'importe? nous disions-nous, faisons courageusement notre devoir de Missionnaires ; usons sans crainte de la puissance que nous avons reçue d'en haut, et laissons à la Providence le soin d'un avenir qui ne nous appartient pas.
Telles étaient nos intentions et nos espérances ; mais les vues de Dieu ne sont pas toujours conformes aux desseins des hommes, lors même que ceux-ci paraissent plus en harmonie avec le plan de sa Providence. Ce jour-là même il nous arriva un accident, qui, en nous éloignant de Rache-Tchurin, nous jeta dans les plus cruelles perplexités.
Dans la soirée, le vieux lama qui faisait route avec nous nous pria de faire accroupir notre chameau, pour reprendre son petit bagage.
(( Frère, lui demandons-nous, est-ce que nous ne cheminerons pas ensemble jusqu'à la lamaserie de Rache-Tchurin?
— Non, je dois suivre ce sentier que vous voyez serpenter vers le nord, le long de ces collines. Derrière cette montagne de sable est un endroit de commerce ; aux jours de fête, quelques marchands chinois y apportent leurs marchandises, et y dressent leurs tentes; étant obligé de faire quelques achats, je ne puis continuer de suivre votre ombre.
— Trouverait-on à acheter des farines au campement chinois?
— Petit millet, farine d'avoine et de froment, viande de bœuf et de mouton, thé en briques, on y trouve tout ce qu'on peut désirer... »
N'ayant pu faire des vivres depuis notre départ de Tchagan-Kouren, nous jugeâmes l'occasion favorable pour augmenter un peu nos provisions. Cependant, pour ne pas fatiguer nos bêtes de charge par de longs circuits à travers
Cgapîtce neuvième.
des collines pierreuses, M. Gabet prit les sacs destinés à la farine sur la chamelle qu'il montait, se détacha de la caravane, et se dirigea au galop vers le poste chinois. Nous devions nous réunir dans une vallée proche de la lamaserie.
Après avoir voyagé pendant près d'une heure, à travers un chemin pénible, coupé de fondrières et de ravins, le Missionnaire pourvoyeur arriva dans une petite plaine semée d'épaisses bruyères où les commerçants chinois avaient dressé leurs nombreuses tentes, dont les unes servaient de demeures et les autres de boutiques. Ce campement présentait l'aspect d'une petite ville active et commerçante, où s'empressaient les lamas de Rache-Tchurin et les pèlerins mongols. M. Gabet se hâta de faire ses provisions, attacha à une bosse de la chamelle deux magnifiques foies de mouton, et repartit promptement pour le rendez- vous où devait l'attendre la caravane. Il ne tarda pas à y arriver. Mais il n'y trouva personne, et aucune trace d'un passage récent n'était imprimée sur le sable. S'imaginant que quelque incident avait retardé la marche, il prit le parti de parcourir le chemin qu'on était convenu de suivre. Il eut beau marcher dans tous les sens, monter au sommet de tous les monticules, il ne put rien découvrir : les cris qu'il poussa pour appeler la caravane restèrent sans réponse.
Notre but, connu de lui, étant d'aller à la lamaserie de Rache-Tchurm, il tourna bride, et s'y rendit en toute hâte. Il parcourut tous les environs sans rien apercevoir; mais encore du moins il ne manqua pas de monde qu'il pût interroger, et la petite caravane était composée de manière à attirer l'attention de ceux qui l'auraient rencontrée : deux chameaux chargés, un cheval blanc, et surtout un mulet nain, auprès duquel les passants ne manquaient jamais de s'arrêter pour remarquer son extrême petitesse et la belle couleur noire de sa robe. M. Gabet eut beau interroger, personne n'avait aperçu la caravane : il monta sur le sommet de la colline, d'où les regards pouvaient se porter au loin, mais il ne découvrit rien.
Le soleil venait de se coucher : M. Gabet, commençant à craindre un sérieux accident, prit le parti de se remettre en marche, et d'aller de nouveau à la découverte : il se fatigua inutilement.
Bientôt la lamaserie de Rache-Tchurin disparut dans l'ombre. M. Gabet se trouva seul au milieu du désert, n'osant ni avancer ni reculer, de crainte de tomber dans quelque précipice. Il s'arrêta dans un ravin sablonneux pour y passer la nuit. Ce soir-là, en guise de souper, il lui fallut se contenter d'une impression de voyage. Ce n'était pas faute de provisions, mais où prendre du feu? où aller puiser de l'eau? La sensation de la faim était d'ailleurs étouffée par le chagrin et l'inquiétude. A genoux sur le sable, il fit sa prière du soir, posa sa tête sur un sac de farine, et se coucha à côté du chameau dont il avait
iço
JjauhEmr^ tt tinpage.
attaché le licou à son bras, de peur qu'il ne disparût pendant la nuit. Il est inutile d'ajouter que son sommeil ne fut ni profond, ni bien long : la terre froide et nue n'est pas un bon lit, surtout pour un homme en proie à de noires préoccupations.
Dès que le jour commença à poindre, M. Gabet, quoique exténué de faim et de soif, se remit à la recherche de ses compagnons de voyage.
La caravane n'était pas perdue, mais elle s'était grandement fourvoyée. Depuis que M. Gabet s'était séparé de nous pour se rendre au poste chinois, nous avions d'abord suivi fidèlement le bon chemin : mais bientôt nous entrâmes dans des steppes immenses, où la route se perdait insensiblement au milieu de sables d'une finesse extrême, que le vent faisait ondoyer; impossible de reconnaître les traces des voyageurs qui nous avaient précédés. La route disparut enfin complètement, et nous nous trouvâmes environnés de collines jaunâtres, sans la moindre végétation. M. Hue, craignant de s'égarer dans cette immense sablière, fit arrêter le chamelier.
« Samdadchiemba, dit-il, ne marchons pas à l'aventure ; vois-tu là-bas ce cavalier tartare avec un troupeau de bœufs ? va lui demander la route de Rache-Tchurin... »
Samdadchiemba leva la tête et regarda le soleil voilé de quelques légers nuages.
« Mon Père spirituel, répondit-il, j 'ai l'habitude de m'orienter dans le désert : nous sommes toujours en bonne route ; allons toujours vers l'occident, et nous ne pourrons pas nous égarer.
— Puisque tu connais le désert, allons en avant.
— Oui, c'est cela ; allons toujours en avant. Voyez-vous là-bas sur cette montagne cette longue traînée blanche?... c'est la route qui sort des sables et commence à reparaître. »
Sur la foi de Samdadchiemba, nous continuâmes à marcher dans la même direction. Bientôt nous rencontrâmes en effet une route assez Ibien tracée; mais elle n'était pas fréquentée, et nous ne pûmes interroger personne pour confirmer ou démentir l'opinion de Samdadchiemba, qui prétendait toujours être sur le chemin de Rache-Tchurin. Le soleil se coucha ; et la liunière du crépuscule, disparaissant peu à peu, fit place aux ténèbres de la nuit, sans que nous eussions pu découvrir au loin la lamaserie. Nous étions surtout surpris de n'avoir pas rencontré M. Gabet. D'après le^ renseignements du vieux lama, nous aurions dû nous être retrouvés depuis longtemps, Samdadchiemba gardait le silence, car il comprenait enfin que nous étions égarés.
Il était important de camper, avant que le ciel fût tout à fait noir. Ayant aperçu un puits au fond d'une gorge, nous allâmes dresser la tente tout auprès.
CÔapittE neiilîièmE»
Quand la maison fut dressée et le bagage mis en ordre, il était nuit close, et M. Gabet n'avait pas encore paru.
<( Monte sur un chameau, dit M. Hue à Samdadchiemba, et parcours les environs... » : "
Le Dchiahour ne répondit pas un mot ; il était abattu et déconcerté. Après avoir fixé un pieu en terre, il y attacha un chameau, puis monta sur l'autre, et s'en alla tristement à la découverte. A peine eut-il disparu, que le chameau consigné à la tente, se voyant seul, se mit à pousser de longs et affreux gémissements, et entra en fureur : il tournait autour du pieu qui le tenait captif, et faisait des efforts comme pour arracher la cheville de bois qui lui traversait le nez. Ce spectacle était effrayant. Il réussit enfin à rompre la corde avec laquelle il était attaché, et s'enfuit en bondissant à travers le désert. Le cheval et le mulet avaient également disparu : ils avaient faim et soif, et, aux environs de la tente, il n'y avait pas une poignée d'herbe, pas une goutte d'eau. Le puits auprès duquel nous avions campé était entièrement desséché.
Ainsi cette petite caravane, qui, durant près de deux mois, avait cheminé sans jamais se séparer dans les vastes plaines de la Tartarie, était à cette heure complètement dispersée : hommes et animaux, tout avait disparu. Il ne restait plus que M. Hue seul dans sa petite maison de toile, dévoré par l'inquiétude. Depuis une journée entière il n'avait ni bu ni mangé : mais dans de pareilles circonstances on n'a ordinairement ni faim ni soif ; l'esprit est trop préoccupé pour s'arrêter aux besoins du corps, et on serait au comble de l'infortune si on n'avait, pour se consoler, la prière, seul levier capable de soulever un peu ce poids écrasant qui pèse sur un cœur en proie à de noires appréhensions.
Les heures s'écoulaient, et personne ne reparaissait. Comme, au milieu de •cette nuit profondément obscure, on aurait pu aller et venir, circuler tout près de la tente, sans pourtant l'apercevoir, M. Hue montait de temps en temps sur le sommet des collines, sur la pointe de quelque rocher, et appelait à grands cris ses compagnons égarés ; mais personne ne répondait ; toujours même silence et même solitude. Il était près de minuit, lorsque enfin les cris plaintifs d'un chameau, dont on semblait presser la marche, se firent entendre dans le lointain. Samdadchiemba était de retour ; il avait rencontré plusieurs cavaliers tartares qui n'avaient pu lui donner des nouvelles de M. Gabet. Mais en revanche, ils lui avaient dit que le sentier dont nous avions suivi la trace conduisait a un campement mongol, et non pas à la lamaserie de Rache-Tchurin.
« A l'aube du jour, dit Samdadchiemba, il faudra lever la tente, et aller Tep rendre la bonne route : là nous trouverons le vieux Père spirituel.
— Samdadchiemba, ton avis est excellent ; mais, impossible de se mettre *n route sans animaux!
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— Oh! ohl fit le Dchiahour : où est donc le chameau que j'avais attaché à ce pieu ?
— Il a rompu son licou et s'est sauvé ; le cheval et le mulet en ont fait autant; tout est je ne sais où.
— Dans ce cas-là, ce n'est pas une petite affaire. Quand le jour viendra, on verra comment les choses s'arrangeront;... en attendant faisons tout doucement un peu de thé.
— Oui, fais du thé ! Notre puits est complètement à sec !»
Le malheureux garçon, entendant cela, se laissa tomber sur les bagages, et s'endormit bientôt.
Aux premières heures du jour, M. Hue gravit la colline voisine : il aperçut au loin, dans une petite vallée, deux animaux qui paraissaient l'un blanc et l'autre noir ; il y courut, et trouva le cheval et le mulet occupés à brouter quelques herbes maigres et poudreuses, à côté d'une citerne d'eau douce ; il les ramena à la tente. Samdadchiemba dormait encore profondément, dans la même position qu'il avait prise en se couchant.
« Samdadchiemba, lui cria M. Hue, est-ce que tu ne bois pas du thé ce matin ? »
A ce mot de thé, le chamelier se leva prestement, comme poussé par un ressort, et promenant autour de lui des yeux encore appesantis par le sommeil :
« Est-ce que le Père spirituel n'a pas parlé de thé? Où est donc ce thé? Estce que j'aurais rêvé?
— Je ne sais si tu as rêvé; mais, si tu désires boire du thé, il y a une citerne d'eau douce là-bas, dans cette vallée, où j'ai retrouvé tout à l'heure le cheval et le mulet. Cours vite puiser de l'eau, j'allumerai le feu. »
Samdadchiemba chargea sur ses épaules les deux seaux de bois, et partit en courant.
Quand le thé eut bouilli, Samdadchiemba fut tout à fait à son aise, et il semblait avoir oublié que la caravane était désorganisée. Il fallut le lui rappeler, et l'envoyer à la recherche du chameau qui s'était échappé.
La moitié de la journée s'était presque écoulée, sans que personne fût de retour. On voyait passer de temps en temps des cavaliers tartares ou des pèlerins, qui revenaient de la fête de Rache-Tchurin. M. Hue leur demandait s'ils n'auraient pas remarqué en route, aux environs de la lamaserie, un lama revêtu d'une robe jaune et d'un gilet rouge, monté sur une chamelle rousse. Ce lama, ajoutait-il, est d'une taille très élevée ; il a une grande barbe grise, le nez long et pointu, et la figure rouge. A ce signalement, tous faisaient une réponse négative. Si nous avions rencontré un personnage de cette façon, disaient-ils^ nous l'aurions certainement remarqué.
Cljatfitre neubicmc.
M. Gabet apparut enfin sur le penchant d'une colline. Ayant aperçu notre tente, il aœourut à toute vitesse. Après un instant de conversation vive, animée, où chacun parlait sans répondre, nous finîmes par rire de bon cœur de notre mésaventure. La caravane, avant le soleil couché, fut au grand complet. Samdadchiemba, après une course longue et pénible, avait trouvé le chameau lié à côté d'une iourte. Un Tartare l'avait arrêté, présumant qu'on était sur ses traces.
Quoique le jour fût très avancé, nous nous décidâmes à plier la tente, car l'endroit où nous avions campé était misérable au delà de toute expression. Pas un brin d'herbe; et l'eau à une distance si éloignée que, pour en avoir, il fallait se résoudre à entreprendre un véritable voyage. D'ailleurs, disionsnous, quand nous ne ferions, avant la nuit, que nous mettre en vue du véritable chemin, ce sera déjà un grand avantage. Le départ étant ainsi décidé, nous nous assîmes pour prendre du thé. La conversation ne pouvait naturellement avoir d'autre objet que la triste mésaventure qui nous avait tant accablés de peine et de fatigue. Plus d'une fois, durant notre voyage, le caractère revêche et entêté de Samdadchiemba avait été cause que nous avions perdu la bonne route, et marché souvent au hasard. Comme on l'a déjà dit, monté sur son petit mulet, il allait en tête de la caravane, traînant après lui les bêtes de charge. Sous prétexte qu'il connaissait très bien les quatre points cardinaux, et qu'il avait beaucoup voyagé dans les déserts de la Mongolie, il ne pouvait jamais se résoudre à demander la route aux personnes qu'il rencontrait, et souvent nous étions victimes de sa présomption. Nous crûmes donc devoir profiter de l'accident qui nous était survenu, et lui donner à ce sujet un avertissement.
« Samdadchiemba, lui dîmes-nous, écoute avec attention, nous avons à te dire une parole importante. Quoique dans ta jeunesse tu aies beaucoup voyagé en Mongolie, il ne s'ensuit pas que tu saches très bien les routes ; tu dois te défier de tes conjectures, et consulter un peu plus les Tartares que nous rencontrons. Si hier, par exemple, tu avais demandé la route, si tu ne t'étais pas obstiné, selon ton habitude, à te guider sur le cours du soleil, nous n'aurions pas enduré tant de misères. »
Samdadchiemba ne répondit pas un mot.
Nous nous levâmes aussitôt pour faire les préparatifs du départ. Quand nous eûmes mis en ordre les objets qui étaient entassés pêle-mêle dans l'intérieur de la tente, nous remarquâmes que le Dchiahour n'était pas occupé, comme à l'ordinaire, du soin de seller les chameaux. Nous allâmes voir ce qu'il raisait, et nous fûmes fort surpris de le voir tranquillement assis sur unegrosse pierre, derrière la tente.
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— Eh bien, lui dîmes-nous, est-ce qu'il n'a pas été réglé que ce soir nous irions camper ailleurs? Que fais-tu là assis sur cette pierre?
Samdadchiemba ne répondit pas ; il ne releva pas même ses yeux qu'il tenait constamment fixés en terre.
— Samdadchiemba, qu'as-tu donc, que tu ne selles pas les chameaux?
— Puisque vous voulez partir, répondit-il sèchement, suivez votre volonté; pour moi, je ne pars pas : je ne puis plus vous accompagner. Je suis un homme méchant et sans conscience; quel besoin avez-vous de moi?... »
Nous fûmes bien surpris d'entendre de semblables paroles de la bouche d'un jeune néophyte qui paraissait nous être attaché. Nous ne voulûmes pas l'engager à nous accompagner, de peur d'aiguiser la fierté naturelle de son caractère, et de l'avoir dans la suite moins traitable et plus difiicile. Nous nous mîmes donc à l'œuvre, et nous essayâmes de faire à nous deux toute la besogne.
Déjà nous avions plié la tente et chargé un chameau; tout cela s'était fait en silence. Samdadchiemba était toujours assis sur sa pierre, cachant sa figure dans ses mains, ou plutôt regardant peut-être entre ses doigts comment nous Tious tirions du travail qu'il était accoutumé de faire. Quand il vit que les choses allaient leur train ordinaire, il se leva sans rien dire, chargea l'autre chameau, puis sella son mulet, monta dessus, et se mit en route comme il était habitué à faire tous les jours. Nous nous contentâmes de sourire entre nous; mais nous eûmes bien garde de lui rien dire, de peur d'irriter davantage un caractère qui devait être traité avec prudence et ménagement.
Nous nous arrêtâmes dans un poste voisin de la route ; il n'était pas magnifique, mais il valait beaucoup mieux que le ravin de désolation où nous avions -éprouvé tant de misères. Au moins nous étions tous réunis ; jouissance immense dans un désert, et que nous n'aurions jamais justement appréciée, si nous n'avions pas eu la douleur de nous trouver séparés. Nous célébrâmes cette réunion par un banquet splendide ; la farine de froment et les foies de moutons furent mis à contribution. Ce luxe culinaire dérida le front sourcilleux de Samdadchiemba ; il se mit à l'œuvre avec enthousiasme, et nous fit un souper à plusieurs services.
Le lendemain, dès que le jour parut, nous nous mîmes en route ; et bientôt nous vîmes se dessiner au loin, sur le fond jaunâtre d'une montagne sablonneuse, quelques grands édifices, entourés d'une multitude infinie de blanches maisonnettes. C'était la lamaserie de Rache-Tchurin. Elle nous parut belle et bien tenue. Les trois temples bouddhiques, qui s'élèvent au centre de l'établissement, sont d'une construction élégante et majestueuse. Sur l'avenue du temple prin- .cipal, on remarque une tour carrée, de proportions colossales. Aux quatre
CSapitre neutrfème.
angles sont quatre dragons monstrueux sculptés en granit. Nous traversâmes la lamaserie d'un bout à l'autre, en suivant les rues principales. Il y régnait partout un silence religieux et solennel. On voyait seulement passer de temps en temps des lamas enveloppés de leur grande écharpe rouge, et qui, après nous avoir souhaité bon voyage à voix basse, continuaient gravement leur marche.
Vers l'extrémité de la lamaserie, le petit mulet de Samdadchiemba se cabre
Le moulinet à prières. (P. lOCî).
tout à coup, et prend le galop, entraînant dans sa fuite désordonnée les deux chameaux chargés des bagages. Nos montures furent également effarouchées. Tout ce désordre était occasionné par la présence d'un jeune lama, étendu tout de son long au milieu de la route, observant une pratique très usitée dans la religion bouddhique, et qui consiste à faire le tour de la lamaserie en se prosternant à chaque pas. Quelquefois le nombre des dévots est prodigieux ; ils suivent tous à la file un sentier qui englobe dans son enceinte les habitations et les édifices qui appartiennent à la lamaserie. Il n'est pas permis de s'écarter
A travers les déserts. i»
J)OufaEnir^ îiEhapage.
de la ligne prescrite, sous peine de perdre tous les fruits de ce genre de dévotion. Lorsque les lamaseries sont d'une grande étendue, une journée entière suffit à peine pour en faire le tour, en se prosternant à chaque pas comme l'exige la règle. Les pèlerins qui ont du goût pour cet exercice sont obligés de se mettre en route aussitôt que le jour paraît, et souvent ils ne sont de retour qu'à la nuit tombante. On ne peut exécuter ce rude pèlerinage à plusieurs reprises; il n'est pas même permis de s'arrêter un instant pour prendre un peu de nourriture. Quand on l'a commencé, on doit le terminer du même coup, sinon cela ne compte pas, on n'a acquis aucun mérite.
Les prostrations doivent être parfaites, de manière que le corps soit étendu de tout son long, et que le front touche la terre. Avant de se relever, le pèlerin décrit une circonférence avec deux cornes de bouc qu'il tient dans ses mains, et en ramenant les bras le long de son corps. On ne peut s'empêcher d'être touché de compassion en voyant ces malheureux, le visage et les habits couverts de poussière, et quelquefois de boue. Par le temps le plus affreux ils continuent leurs prostrations, au milieu de la pluie et de la neige, et même par le froid le plus intense.
Il existe plusieurs manières de faire le pèlerinage autour des lamaseries. Il y en a qui ne se prosternent pas du tout : ils s'en vont, le dos chargé d'énormes ballots de livres qui leur ont été imposés par quelque grand lama. Parfois, on rencontre des vieillards, des femmes ou des enfants pouvant à peine se mouvoir sous leurs charges. Quand ils ont achevé leur tournée, ils sont censés avoir récité toutes les prières dont ils ont été les portefaix. D'autres se contentent de faire une promenade en déroulant entre leurs doigts les grains de leur long chapelet, ou en imprimant un mouvement de rotation à un petit moulinet à prières, fixé dans leur main droite, et qui tourne sans cesse, avec une incroyable rapidité. On nomme ce moulinet Tchu-Kor, c'est-à-dire, prière tournante. On rencontre un grand nombre de ces Tchu-Kor le long des ruisseaux ; mis en mouvement par le cours de l'eau, ils prient nuit et jour, au bénéfice de celui qui en a fait la fondation. Les Tartares en suspendent aussi au-dessus de leur foyer; ceux-ci tournent pour la paix et la prospérité de toute la famille, dont le foyer est l'emblème. Ils sont mis en rotation au moyen du courant établi par la succession des couches froides de l'air qui arrive par l'ouverture de la tente.
Les bouddhistes ont encore un moyen admirable de simplifier tous leurs pèlerinages et leurs pratiques de dévotion : ce sont de grands mannequins en forme de tonneau, et mobiles autour d'un axe. Ils sont faits d'un carton très épais, fabriqué avec d'innombrables feuilles de papier collées les unes sur les autres, et sur lesquelles sont écrites, en caractères thibétains, des prières
Côapître nEufaîènte.
choisies et le plus en vogue dans la contrée. Ceux qui n'ont ni le goût, ni le zèle, ni la force de placer sur leur dos une énorme charge de bouquins, de se prosterner à chaque pas dans la boue ou dans la poussière, de courir autour de la lamaserie pendant les gelées de l'hiver ou les chaleurs de l'été, tous ceux-là ont recours au moyen simple et expéditif du tonneau à prières. Une fois en mouvement, il tourne, de lui-même, avec facilité et pendant longtemps, et les dévots peuvent aller boire, manger ou dormir, tandis que la mécanique a l'extrême complaisance de prier pour eux.
Un jour, en passant devant un de ces tonneaux bouddhiques, nous aperçûmes deux lamas qui se querellaient et étaient sur le point d'en venir aux mains,... . à cause de leur ferveur et de leur zèle pour les prières. L'un d'eux, après avoir fait rouler la machine priante, s'en allait modestement dans sa cellule. Ayant tourné la tête, sans doute pour jouir du spectacle de tant de belles prières qu'il venait de mettre en mouvement, il remarqua un de ses confrères qui arrêtait sans scrupule sa dévotion, et faisait rouler le tonneau pour son propre compte. Indigné de cette pieuse tricherie, il revint promptement sur ses pas, et mit au repos les prières de son concurrent. Longtemps, de part et d'autre, ils arrêtèrent et firent marcher le tonneau, sans proférer une parole. Mais, leur patience étant à bout, ils commencèrent par s'injurier; des injures ils passèrent aux menaces; et ils auraient fini, sans doute, par se battre sérieusement, si un vieux lama, attiré par les cris, ne fût venu leur porter des paroles de paix, et mettre lui-même en mouvement la mécanique à prières, au bénéfice des deux parties.
D'autres encore entreprennent des voyages d'une longueur effrayante, qu'ils doivent exécuter en se prosternant à chaque pas. Il est triste de voir ces malheureuses victimes de l'erreur endurer en pure perte des peines indicibles, et on ne peut s'empêcher d'appeler de tous ses vœux le moment où ces pauvres Tartares consacreront au service du vrai Dieu cette énergie religieuse, qu'ils dépensent et gaspillent tous les jours au sein d'une religion vaine et menteuse. Nous avions espéré pouvoir profiter de la solennité de Rache-Tchurin pour annoncer la vraie foi au peuple des Ortous; mais telle n'était pas sans doute la volonté de Dieu, puisqu'il permit que nous nous égarassions le jour même qui paraissait le plus favorable à nos projets. Nous traversâmes donc la lamaserie de Rache-Tchurin sans nous y arrêter. Nous avions hâte d'arriver à la source de cette immense superstition, dont nous n'apercevions autour de nous que quelques maigres courants.
A peu de distance de la lamaserie de Rache-Tchurin, nous rencontrâmes une grande route bien tracée, et fréquentée par de nombreux voyageurs. Ce n'était plus la dévotion qui mettait ceux-ci en mouvement, mais l'intérêt; ils
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