chapitre neulîtème
de grandes précautions pour avancer sur ce sol humide et presque mouvant. Les Tartares nous recommandèrent de suivre avec prudence les sentiers tracés, et de nous éloigner des endroits où nous verrions l'eau sourdre et monter. Ils nous assurèrent qu'il existait des gouffres dont on n'avait jamais trouvé le fond. Cela porte à croire que le ISoor ou lac existe réellement, mais qu'il est souterrain. Le dessus serait alors comme un couvercle, ou une voûte solide formée de matières produites par l'évaporation des eaux souterraines. Des matières étrangères, charriées par les pluies, et poussées par les vents, auront ensuite formé une croûte assez forte pour porter les caravanes.
Cette grande mine de sel paraît étendre son influence sur tout le pays des Ortous. Les eaux y sont saumâtres; le sol aride et saupoudré de matières salines. L'absence de pâturages et de ruisseaux est défavorable à l'élevage des bestiaux; cependant le chameau, dont le tempérament s'accommode des montagnes les plus stériles, vient dédommager les Tartares. Cet animal, véritable trésor du désert, peut rester quinze jours et même un mois sans boire ni manger. Quelque misérable que soit le pays, il trouve toujours de quoi se rassasier, surtout si le sol est imprégné de sel ou de nitre. Les landes les plus stériles peuvent lui suffire ; des broussailles, du bois sec même, tout lui sert de pâture.
On ne peut concevoir son utilité que dans les pays où la Providence le fait naître et multiplier. Sa charge ordinaire va jusqu'à sept ou huit cents livres, et il peut faire ainsi dix lieues par jour. Ceux qu'on emploie pour porter des dépêches doivent en faire quatre-vingts, mais ils ne portent que le cavalier. Dans plusieurs contrées de la Tartarie, ils traînent les voitures des rois et des princes; quelquefois aussi on les attelle aux palanquins, mais ce ne peut être que dans les pays plats. La nature charnue de leurs pieds ne leur permettrait pas de grimper des montagnes en traînant après eux des voitures ou des litières.
L'éducation du jeune chameau exige beaucoup de soins et d'attention. Les huit premiers jours, il ne peut se tenir debout sans le secours d'une main étrangère. Né pour la servitude, il semble sentir, dès sa naissance, la pesanteur du joug sous lequel il doit passer sa vie entière. On ne voit jamais le chamelon jouer et se divertir comme font les petits des autres animaux. Il est toujours grave, mélancolique, marchant lentement, et ne hâtant le pas que lorsqu'il est pressé par son maître. Sans cesse, il pousse un cri triste et plaintif comme le vagissement d'un enfant.
Le chamelon est longtemps à croître. Il ne peut guère servir, pour porter même un simple cavalier, qu'à sa troisième année. Sa grande vigueur ne lui vient qu'à l'âge de huit ans. Alors, on commence à lui imposer des fardeaux de plus en plus lourds. S'il peut se relever avec sa charge, c'est une preuve qu'il
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aura la force de la porter pendant la route. Quand les courses doivent être de peu de durée, il arrive quelquefois qu'on le charge outre mesure. On l'aide ensuite à se relever, au moyen de barres et de leviers, et on le voit se mettre en route avec un fardeau bien au-dessus de ses forces. La vigueur du chameau dure très longtemps. Pourvu qu'à certaines époques de l'année on lui laisse le loisir de paître, il peut faire un bon service pendant au moins cinquante ans.
La nature n'a donné aucune défense au chameau contre les autres animaux, si ce n'est son cri perçant et prolongé, et la masse informe et effrayante de son corps, qui ressemble, dans le lointain, à un monceau de ruines. Il rue rarement; et quand il s'en avise, par extraordinaire, c'est presque toujours sans inconvénient. La constitution molle et charnue de son pied ne peut faire de blessure, ni même occasionner une grande douleur. Il ne peut pas, non plus, mordre son ennemi. Son unique moyen de défense est une espèce d'éternuement, au moyen duquel il lâche, par le nez et par la bouche, un tas d'ordures contre celui qu'il veut épouvanter.
La mauvaise grâce du chameau, la puanteur extrême de son haleine, la maladresse et la lourdeur de ses mouvements, la saillie de ses lèvres fendues en bec de lapin, les callosités qui garnissent certaines parties de son corps, contribuent à lui donner un aspect repoussant; mais son extrême sobriété, sa docilité, et les services qu'il rend à l'homme font oublier ses difformités.
Malgré la mollesse apparente de ses pieds, il peut marcher sur le chemin le plus raboteux, sur des pierres aiguës, des épines, des racines d'arbre, sans se blesser. Cependant, à la longue, quand on lui impose des marches forcées sans lui donner quelques jours de repos, sa semelle finit par s'user, la chair vive est mise à nu, et le sang coule. Les Tartares lui font alors des souliers avec des peaux de mouton. Mais si la route doit se prolonger encore longtemps, tout devient inutile, il se couche, et on est obligé de l'abandonner.
Il n'est rien que le chameau redoute comme les terrains humides et marécageux. Quand il pose son pied dans la boue, il glisse, chancelle quelque temps comme un homme ivre, et tombe lourdement sur le flanc.
Pour se reposer, il s'accroupit, replie symétriquement ses quatre jambes sous son corps, et tient le cou allongé en avant à ras de terre. Dans cette posture, on le prendrait pour un énorme limaçon.
Chaque année, vers la fin du printemps, il perd son poil et, avant que le nouveau renaisse, il reste tout à fait nu, comme si on l'avait rasé depuis le sommet de la tête jusqu'à l'extrémité de la queue. Alors, il est très sensible au moindre froid, à la plus petite pluie. Il se pelotonne et grelotte de tous ses membres, comme ferait un homme exposé sans habits à un froid rigoureux. Insensiblement, le poil repousse formant d'abord une laine légère, frisée, d'une