CHAPITRE X
Achat d'un mouton. — Boucher mongfol. — Grand festin à la tartare. — Vétérinaires tartares. — Singulière guérison d'une vache. — Profondeurs des puits des Optous, — Manière d'abreuver les animaux. — Campement aux Cent-Puits. — Rencontre du roi des Alechan. — Ambassades annuelles des souverains tartares à Pékin. — Grande cérémonie au temple des ancêtres. — La fausse monnaie distribuée aux rois mongols. — Inspection de notre carte géographique. — Citerne du diable. — Purification de l'eau. — Chien boiteux. — Aspect curieux des montagnes. — Passage du fleuve Jaune.
ES environs du Dabsoun-Noor abondent en troupeaux de chèvres et de moutons. Ces animaux broutent volontiers les bruyères et les arbustes épineux, seule végétation de ces steppes stériles, et ils font leurs délices des efflorescences nitreuses, dont ils peuvent se rassasier à volonté. Il paraît que le pays, tout misérable qu'il est, ne laisse pas de leur être très favorable; aussi les Tartares en font-ils une grande consommation, et
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comme la base de leur alimentation. Achetés sur les lieux mêmes, ils sont d'un prix extrêmement modique. Ayant calculé qu'une livre de viande nous coûterait moins cher qu'une livre de farine, par principe d'économie, nous résolûmes de faire l'emplette d'un mouton.
Deux jours après avoir traversé le Dabsoun-Noor, nous entrâmes dans une longue vallée resserrée, oii stationnaient quelques familles mongoles. La terre était recouverte d'un épais gazon, qui, par sa forme et sa nature aromatique, avait beaucoup de ressemblance avec le thym. Nos animaux, tout en cheminant, en arrachaient furtivement quelques bouchées et paraissaient friands de ce nouveau pâturage. Nous eûmes donc la pensée de nous arrêter. Un lama, assis sur un tertre, était occupé à faire des cordes avec des poils de chameau.
« Frère, lui disons-nous en passant à côté de lui, ce troupeau qui est sur cette colline est sans doute le tien... Veux-tu nous vendre un mouton?
— Volontiers, nous répondit-il, je vous en donnerai un excellent; quant au prix nous serons toujours d'accord... Nous autres, hommes de prières, nous ne sommes pas comme des marchands. »
Il nous assigna un emplacement peu éloigné, et nous fîmes accroupir nos animaux. Bientôt toute la famille du lama, entendant les chameaux, accourut en toute hâte pour nous aider à camper. Il ne nous fut pas permis de mettre la main à l'œuvre; chacun se faisait une fête de se rendre utile, de mettre en ordre notre petit bagage.
Le jeune lama si accueillant, après avoir dessellé le cheval et le mulet, s'aperçut que ces deux animaux étaient légèrement blessés sur le dos.
« Frères, s'écria-t-il, voilà une mauvaise chose; vous faites un long voyage, il faut promptement remédier à cela ; car vous ne pourriez terminer votre route. »
Il saisit promptement le couteau qui pendait à sa ceinture, l'aiguisa sur le retroussis de ses bottes de cuir, démonta nos selles, examina les aspérités du bois, et se mit à rogner de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'il eût fait disparaître les moindres inégalités. Il rajusta ensuite avec une merveilleuse adresse toutes les pièces des selles, et nous les rendit en disant : (( Maintenant c'est bien ; vous pourrez voyager en paix. » Cette opération se fit rapidement, et de la meilleure façon du monde. Le lama voulait aller aussitôt chercher son mouton; mais, comme il était déjà très tard, nous l'arrêtâmes en lui disant que nous camperions pendant une journée dans sa vallée.
Le lendemain, nous n'étions pas encore levés, quand le lama, entr'ouvrant la porte de notre tente, se mit à rire avec tant de bruit qu'il nous éveiUa.
(( On voit bien que vous ne voulez pas vous mettre en route aujourd'hui. Le soleil est déjà bien haut, et vous dormez encore. »
CïjapitrE tiij:ième.
Nous nous levons vivement, et aussitôt le lama nous parle du mouton.
(( Venez au troupeau, nous dit-il, vous choisirez à votre fantaisie.
Non, vas-y seul, et amène le mouton que tu voudras ; actuellement nous
avons une occupation. Nous autres lamas du ciel d'occident, nous avons pour règle de vaquer à la prière aussitôt levés.
— 0 la belle chose! O les saintes règles de l'occident! »
Mais son admiration ne lui fit pas perdre de vue son affaire. Il sauta sur son cheval, et courut à son troupeau.
Nous n'avions pas encore terriiiné notre prière que le cavalier revenait au grand galop avec le mouton attaché h l'arrière de sa selle, en guise de portemanteau. A peine arrivé à la tente, il descend de cheval, et en un clin d'oeil met sur ses quatre pattes le pauvre mouton, tout étonné de sa cavalcade.
« Voilà le mouton, dit le lama, est-il beau? vous convient-il ?
— A merveille. Combien veux- tu d'argent?
— Une once, est-ce trop? »
Le prix était modéré. « Puisque tu demandes une once, répondis-je, voici précisément un lingot qui a le poids requis. Assieds-toi un instant, nous allons prendre notre balance, et tu pourras vérifier si réellement ce morceau d'argent pèse une once. .. »
A ces mots, le lama fait un pas en arrière, et s'écrie en étendant les mains vers nous : « En haut, il y a un ciel ; en bas, il y a une terre, et Bouddha est le maître de toute chose ! Il veut que tous les hommes se conduisent ensemble comme des frères; vous autres, vous êtes de l'occident, moi, je suis de l'orient. Est-ce une raison pour que notre commerce ne soit pas un commerce de franchise et de loyauté? Vous n'avez pas marchandé mon mouton, je prends votre argent sans le peser.
— Excellente manière d'agir, répondons-nous ; puisque tu ne veux pas peser l'argent, assieds-toi un moment, nous boirons une tasse de thé, et nous délibérerons ensemble sur une petite affaire.
— Je comprends ce que vous voulez dire : ni vous ni moi ne devons effectuer la transmigration'- de cet être vivant. Il faut trouver un homme noir, qui sache tuer les moutons, n'est-ce pas cela?. . . Et puis, il est facile de prévoir que vous êtes peu habiles à dépecer les moutons et à préparer les entrailles.
— Pour ce dernier point, tu as parfaitement deviné.
— Eh bien, reposez-vous de tout sur moi, je reviens à l'instant. »
Il monte sur son cheval, le met au galop, et disparaît dans un enfoncement de la vallée.