‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 57 sur 114 · Allusion aux croyances superstitieuses des Taitarcs · texte numérisé non relu

Allusion aux croyances superstitieuses des Taitarcs

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Comme il l'avait annoncé, le lama ne tarda pas longtemps à reparaître. Il courut droit à sa tente, dessella son cheval, ôta bride et licou, et lui donna un coup de fouet pour le renvoyer au pâturage. Il entra ensuite chez lui, et en ressortit bientôt avec tous les membres de sa famille, c'est-à-dire sa vieille mère et deux jeunes frères. Ils se dirigèrent à pas lents vers notre tente dans un équipement vraiment risible. On eût dit un déménagement. Le lama portait sur sa tête une marmite, dont il était coiffé comme d'un énorme chapeau. Sa mère avait le dos chargé d'une grande hotte remplie d'argols. Les deux jeunes Mongols suivaient, avec un trépied, une cuillère en fer et d'autres instruments de cuisine. A ce spectacle, Samdadchiemba trépignait de joie, car il voyait s'ouvrir devant lui toute une journée de poésie.

Aussitôt qu'on eut dressé, en plein air, toute la batterie de cuisine, le lama nous invita, par politesse, à aller nous reposer dans notre tente. Il pensait que nous ne pourrions, sans déroger, assister de trop près à cette scène de charcuterie. L'invitation ne faisait guère notre affaire. Nous demandâmes s'il n'y aurait pas d'inconvénient à nous asseoir sur le gazon, à distance respectueuse, et avec promesse de ne toucher à rien. Après quelques difficultés, on s'aperçut que nous étions curieux de voir, et on nous fit grâce de l'étiquette.

Le lama paraissait préoccupé. Ses regards se tournaient avec inquiétude vers le nord de la vallée, comme s'il eût examiné au loin quelque chose.

« Ah! bon, dit-il, d'un air satisfait: le voici enfin qui arrive!

— Qui arrive? de qui parles-tu?

— J'avais oublié de vous dire que j'ai été là-bas, tout à l'heure, inviter un homme noir très habile à tuer les moutons; le voici qui arrive. »

Nous nous levons aussitôt, et nous voyons, en effet, quelque chose se mouvoir parmi les bruyères du vallon. Au bout de quelques instants, le personnage le plus singulier que nous ayons vu de notre vie se présente à nos regards. Nous sommes obligés de faire de grands efforts pour comprimer notre hilarité. Cet homme noir semblait âgé d'une cinquantaine d'années, mais sa taille ne dépassait pas trois pieds. Sur le sommet de sa tête, terminée en pain de sucre, s'élevait une petite touffe de cheveux mal peignés. Une barbe grise clairsemée descendait en désordre le long de son menton. Enfin, deux proéminences placées, l'une sur le dos, et l'autre sur la poitrine, donnaient à ce petit boucher une ressemblance parfaite avec les portraits d'Esope qu'on rencontre sur certaines éditions des Fables de la Fontaine.

La voix forte et sonore de l'homme noir contrastait singulièrement avec l'exiguïté de son corps grêle et rabougri . Il ne perdit pas beaucoup de temps à faire des compliments à la compagnie. Après avoir dardé ses petits yeux noirs sur le mouton attaché à un des clous de la tente :

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(( C'est donc cet animal que vous voulez mettre en ordre? » demanda-t-il... Et tout en lui palpant la queue, pour juger de son embonpoint, il lui donna un croc-en- jambe, et le renversa avec une remarquable dextérité. Aussitôt il lui lia solidement les quatre pattes ensemble. Puis, il mit à nu son bras droit, en rejetant en arrière la manche de son habit de peau, et sortit d'un étui de cuir, suspendu à sa ceinture, un couteau à large poignée, dont un long usage avait rendu la lame mince et étroite. Après en avoir tâté la pointe avec son pouce, il l'enfonça tout entière dans les flancs du mouton et la retira toute rouge; l'animal était mort sur le coup, sans faire un mouvement ; pas une goutte de sang n'avait jailli de la blessure. Cela nous étonna, et nous demandâmes au petit homme noir comment il s'y était pris pour tuer le mouton si lestement et si proprement.

(( Nous autres Tartares, dit-il, nous ne tuons pas de la même façon que les Kitat. Ceux-ci font une entaille au cou ; nous, nous allons droit au cœur : l'animal souffre moins, et tout le sang se conserve proprement dans l'intérieur. »

La transmigration ainsi opérée, personne n'eut plus de scrupule. Notre Dchiahour et le lama retroussèrent leurs manches et vinrent en aide au petit boucher. L'animal fut écorché avec une admirable célérité. Pendant ce temps, la vieille mère avait fait chauffer de l'eau plein les deux marmites. Elle s'empara des entrailles, les lava à peu près, et, avec le sang qu'elle puisait dans l'intérieur du mouton au moyen d'une grande cuillère de bois, elle confectionna des boudins, dont la base était l'inévitable farine d'avoine.

« Seigneurs lamas, demande alors le petit homme noir, faut-il désosser le mouton? »

Sur notre réponse affirmative, il le fait accrocher à une des colonnes de la tente, car il n'était pas de taille à faire seul cette opération ; il se dresse ensuite sur une grosse pierre, et, promenant rapidement son couteau autour des os, il détache d'une seule pièce toutes les chairs, et ne laisse suspendu qu'un squelette complètement décharné.

Pendant que le petit homme noir avait, suivant son expression, « mis en ordre » la viande du mouton, le reste de la troupe nous avait préparé un gala à la tartare. Le jeune lama était l'ordonnateur de la fête.

« Voyons, s'écria-t-il, que tout le monde se place en rond, on va vider la grande marmite. »

Aussitôt chacun de s'asseoir sur le gazon. La vieille Mongole plonge ses deux mains dans la marmite et en retire les intestins, le foie, le cœur, les poumons, la rate et les entrailles farcies de sang et de farine d'avoine. Le plus remarquable dans cet appareil gastronomique, c'est que les intestins ont été conservés dans toute leur intégrité, et disposés comme dans le ventre de

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l'animal. La vieille sert, ou plutôt jette ce mets grandiose au milieu de nous, sur la pelouse, qui sert tout à la fois de siège, de table, de plat, et au besoin même de serviette. Inutile d'ajouter que nos doigts seuls nous servent de fourchette. Chacun saisit de la main un lambeau d'entrailles, les arrache de la masse en les tordant, et les dévore ainsi, sans assaisonnement et même sans sel.

Les deux Missionnaires français ne purent, malgré leur bonne volonté, faire honneur à ce ragoût. D'abord nous nous brûlâmes les doigts, en voulant y toucher. Les convives eurent beau nous dire qu'il ne fallait pas les laisser refroidir, nous attendîmes un instant, de peur de brûler aussi nos lèvres. Enfin nous goûtâmes ces boudins ; mais, après quelques bouchées, nous nous trouvions rassasiés. Jamais, peut-être, nous n'avions rien mangé d'aussi fade et d'aussi insipide. Samdadchiemba, ayant prévu le coup, avait soustrait du plat commun le foie et les poumons. Il nous les servit avec quelques grains de sel écrasés entre deux pierres. Nous pûmes ainsi tenir tête à la compagnie, qui engloutissait, avec un appétit dévorant, tout ce vaste système d'entrailles.

Quand on eut fait table rase, la vieille apporta le second service ; elle plaça au milieu de nous la grande marmite où on avait fait cuire les boudins. Aussitôt chacun, tirant son écuelle de bois, se mit à puiser à la ronde des rasades d'un liquide fumant et sale, auquel on donnait le nom pompeux de sauce. Pour ne pas avoir l'air de mépriser la cuisine tartare, nous fîmes comme tout le monde. Nous plongeâmes notre écuelle dans le récipient; mais ce ne fut que par de généreux efforts que nous pûmes avaler cette sauce verdâtre. Les Tartares, au contraire, trouvaient cela délicieux, et vinrent facilement à bout de cet épouvantable gala ; ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'il ne resta plus une goutte de sauce, plus un pouce de boudin.

La fête étant terminée, le petit homme noir nous salua et prit pour son salaire les quatre pieds du mouton. Outre cet honoraire, fixé par les usages antiques des Mongols, nous y joignîmes, en supplément, une poignée de feuilles de thé; car nous voulions qu'il pût se souvenir longtemps et parler à ses compatriotes de la générosité des lamas du ciel d'occident.

Tout le monde s'étant bien régalé, nos voisins prirent leur batterie de cuisine, et s'en retournèrent chez eux; mais le jeune lama ne voulut pas nous laisser seuls. Après avoir beaucoup parlé de l'occident et de l'orient, il décrocha le squelette du mouton et s'amusa à nous réciter, en chantant, la nomenclature de tous les os. Il s'aperçut que notre science sur ce point était très bornée, et il parut extrêmement surpris. Nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre que, dans notre pays, les études ecclésiastiques avaient pour objet des choses plus sérieuses et plus importantes que la carcasse d'un mouton.

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Tous les Mongols œnnaissent le nombre, le nom et la place des os qui entrent dans la charpente des animaux ; aussi, quand ils ont à dépecer un bœuf ou un mouton, ils ne fracturent jamais les os. Avec la pointe de leur grand couteau, ils vont droit et du premier coup à leur jointure et les séparent avec une adresse et une célérité vraiment étonnantes. Ces fréquentes dissections, et surtout l'habitude de vivre journellement au milieu des troupeaux, ont rendu les Tartares très habiles dans la connaissance des maladies des animaux, et dans l'art de les guérir. Les remèdes qu'ils emploient à l'intérieur sont toujours des simples qu'ils recueillent dans les prairies, et dont ils font boire la décoction aux animaux malades. Pour cela, ils se servent d'une grande corne de bœuf; quand ils sont parvenus à insérer le petit bout dans la bouche de l'animal, ils versent la médecine par l'autre extrémité qui s'évase en forme d'entonnoir. Si la bête s'obstine à ne pas ouvrir la bouche, on lui fait avaler le liquide par les naseaux.

Les remèdes pris à l'intérieur sont très peu en usage ; les Tartares emploient plus fréquemment la ponction et les incisions sur diverses parties du corps. Quelquefois ils font ces opérations d'une manière vraiment risible. Un jour que nous avions dressé notre tente à côté d'une habitation mongole, un Tartare conduisit au chef de cette famille une vache, qui ne mangeait plus, disait-il, et qui allait tous les jours dépérissant. Le chef de famille examina l'animal ; il lui entr'ouvrit la bouche, et puis lui gratta les dents de devant avec son ongle.

(( Ignorant, dit-il à celui qui était venu le consulter, pourquoi as-tu attendu si longtemps à venir? ta vache est sur le point de mourir; elle a, tout au plus, une journée à vivre. Pourtant il reste encore un moyen, je vais l'essayer. Si ta vache meurt, tu diras que c'est ta faute ; si elle guérit, tu diras que c'est un grand bienfait d'Hormousdha et démon savoir-faire... » Il appela ensuite quelques-uns de ses esclaves, et leur commanda de tenir fortement la bête, pendant qu'il lui ferait l'opération. Pour lui, il rentra dans sa tente, et revint bientôt après, armé d'un clou en fer et d'un gros marteau. Nous attendions avec impatience cette singulière opération chirurgicale qui allait se faire avec un clou et un marteau. Pendant que plusieurs Mongols tenaient fortement la vache pour l'empêcher de s'échapper, l'opérateur lui plaça le clou sous le ventre, puis, d'un rude coup de marteau, il l'enfonça tout entier. Après cela, il saisit de ses deux mains la queue de la vache et ordonna à ceux qui la tenaient de lâcher prise. Aussitôt la bête, qui venait d'être si bizarrement opérée, se mit à courir, traînant après elle le vétérinaire tartare toujours cramponné à sa queue. Ils parcoururent de la sorte à peu près un li de chemin. Le Tartare abandonna enfin sa victime, et revint tranquillement vers nous.

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qui étions tout ébahis de cette nouvelle méthode de procéder à la guérison des vaches. Il nous annonça qu'il n'y avait plus aucun danger pour la bête ; il avait reconnu, disait-il, à la raideur de la queue, le bon effet de la médecine ferrugineuse qu'il venait de lui administrer.

Les vétérinaires tartares font quelquefois leurs opérations au ventre, comme on vient de le voir ; mais le plus souvent, c'est à la tête, aux oreilles, aux tempes, à la lèvre supérieure et autour des yeux. Cette dernière opération a lieu principalement dans la maladie que les Tartares nomment fiente de poule, et à laquelle les mulets sont très sujets. Quand le mal se déclare, ces animaux cessent de manger, deviennent d'une faiblesse extrême, et peuvent à peine se soutenir ; il leur vient au coin des yeux des excroissances charnues, assez semblables à de la fiente de poule, et cachées par les paupières. Si on a soin d'arracher à temps ces excroissances, les mulets sont sauvés et reprennent peu à peu leur première vigueur; sinon, ils languissent encore quelques jours et périssent infailliblement.

Quoique la ponction et la saignée soient pour beaucoup dans l'art vétérinaire, il ne faudrait pas croire qu'ils aient entre leurs mains de belles et riches collections d'instruments, comme celles qui sont à la disposition des opérateurs européens : le plus souvent, ils n'ont que leur couteau ordinaire, ou une petite alêne en fer, toujours suspendue à leur ceinture, et dont ils se servent journellement pour désobstruer leurs pipes, raccommoder leurs selles et leurs bottes de cuir.

Le jeune lama qui nous avait vendu le mouton passa une grande partie de la journée à nous raconter des anecdotes, plus ou moins piquantes et curieuses, au sujet de la science vétérinaire dans laquelle il paraissait assez habile. Il nous donna, sur la route que nous avions à suivre, les renseignements les plus importants, nous fixant nos étapes et les lieux où nous devions nous arrêter pour ne pas mourir de soif. Nous avions encore à faire dans le pays des Ortous une quinzaine de jours de marche ; nous ne devions plus rencontrer ni ruisseau, ni fontaine, ni citerne; mais seulement de loin en loin des puits d'une profondeur extraordinaire, quelquefois distants les uns des autres de deux journées; nous serions donc dans la nécessité de transporter en route notre provision d'eau.

Le lendemain, après avoir fait nos adieux à cette famille tartare qui nous avait témoigné tant de bienveillance, nous nous mettons en route. Le soir, vers l'heure de dresser la tente, nous apercevons dans le lointain un grand rassemblement de troupeaux de toute espèce. Pensant que le puits annoncé se trouvait de ce côté, nous y dirigeons notre marche. En effet nous arrivons à l'eau; déjà les bestiaux attendaient qu'on vînt les abreuver. Nous nous arrêtons

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donc, et nous organisons notre campement. En voyant ces troupeaux réunis, et ce puits dont l'ouverture est recouverte par une large pierre, nous nous rappelons avec plaisir le passage de la Genèse qui raconte le voyage de Jacob en Mésopotamie vers Laban, fils de Bathuel le Syrien : « Jacob, étant parti, vint à la terre d'orient.

» Et il vit un puits dans un champ, et auprès trois troupeaux de brebis couchés; car c'est à ce puits que les troupeaux s'abreuvaient, et le puits était fermé avec une grosse pierre.

» Or c'était la coutume, lorsque tous les troupeaux étaient assemblés, de rouler la pierre, et les troupeaux s'abreuvaient, et on la remettait sur le puits \ » ;

Les auges en bois qui entouraient le puits nous rappelaient aussi cet autre passage où il est parlé de la rencontre de Rebecca et du serviteur d'Abraham. ;

(( Lorsque le serviteur eut bu, elle ajouta : Je puiserai encore de l'eau pour vos chameaux, jusqu'à ce que tous aient bu.

» Et, répandant son vase dans les canaux, elle courut au puits pour puiser de l'eau, et la présenta à tous les chameaux^. »

On ne peut voyager en Mongolie, au milieu d'un peuple pasteur et nomade, sans que l'esprit se reporte involontairement au temps des premiers patriarches, dont la vie pastorale avait tant de rapports avec les moeurs et les habitudes qu'on remarque encore aujourd'hui parmi les tribus mongoles. Mais combien ces rapprochements deviennent tristes et pénibles, quand on songe ensuite que ces peuples infortunés ne connaissent pas encore le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob !

A peine avons-nous dressé la tente et disposé notre modeste cuisine que nous apercevons des cavaliers tartares qui s'avancent au grand galop ; ils viennent puiser de l'eau et abreuver les nombreux troupeaux qui attendent depuis longtemps.

Les bestiaux qui se tenaient à l'écart, voyant venir leurs pasteurs, accoururent à la hâte, et bientôt tous se groupèrent à l'entour du puits, dans l'attente de se désaltérer. Cette grande réunion d'animaux si nombreux, et de caractères si différents, produisait une agitation, un tumulte auxquels nous étions peu accoutumés au milieu des solitudes silencieuses du désert, et c'est peut-être à cause de son étrangeté que cette activité désordonnée était pour nous pleine de charmes. Nous aimions à voir ces chevaux indomptés se pousser, pour arriver les premiers à l'abreuvoir ; puis, au lieu de boire en paix, se

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