‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 58 sur 114 · IO · texte numérisé non relu

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mordre, se quereller, abandonner enfin l'eau pour aller se poursuivre dans la plaine. La scène était surtout amusante et pittoresque, lorsqu'un énorme chameau venait jeter l'épouvante autour du puits, et éloigner le vulgaire par sa présence despotique.

Les pasteurs étaient au nombre de quatre; pendant que deux d'entre eux, armés d'une longue perche, couraient çà et là pour essayer de mettre un peu d'ordre parmi les animaux, les deux autres puisaient l'eau d'une manière qui excita grandement notre curiosité. L'instrument dont on se servait en guise de seau était une peau de bouc entière, solidement nouée aux quatre pattes et n'ayant d'ouverture qu'au cou. Un gros cercle tenait l'orijûce évasé; une longue et forte corde en poil de chameau était attachée à un morceau de bois qui coupait le cercle diamétralement; cette corde tenait par l'autre bout à la selle d'un cheval que montait un Tartare : lorsqu'on était parvenu à remplir cette monstrueuse outre, le cavalier poussait son cheval en avant, et hissait ainsi l'outre jusqu'au bord du puits ; un autre homme recevait l'eau, et la vidait à mesure dans les auges.

Le puits était d'une profondeur effrayante ; la corde dont on se servait nous parut avoir plus de deux cents pieds de longueur. Au lieu de couler sur une poulie, elle était tout bonnement appuyée sur une grosse pierre, oh. le frottement avait uni par creuser une large rainure. Quoique le puisage se fît avec une grande activité, il était presque nuit lorsque tous les troupeaux furent abreuvés ; alors nous allâmes chercher nos cinq animaux pour leur donner part au banquet commun. Les Tartares eurent la complaisance de nous puiser de l'eau; sans leur secours, nous n'aurions jamais pu y parvenir, et nous aurions été obligés d'endurer la soif à côté d'un puits très abondant.

Ces Tartares ne nous parurent pas satisfaits comme ceux que nous avions rencontrés dans les autres parties de la Mongolie ; ils souffraient d'être obligés de passer leur vie dans un pays si ingrat, où les pâturages étaient rares et l'eau encore davantage; ils nous parlaient des royaumes mongols que nous avions déjà parcourus, et où il était si facile, même si agréable de nourrir des animaux.

« Oh ! que les habitants de ces contrées sont heureux ! disaient-ils ; combien notre bonheur serait grand si nous pouvions aller passer nos jours au milieu de ces gras pâturages !»

Avant de s'en retourner vers leur habitation, qui était située derrière une haute montagne, ces Tartares nous dirent que le lendemain il nous faudrait partir avant le jour; et ils nous avertirent que nous ne trouverions de l'eau qu'à l'endroit des Cent-Puits, dont nous étions éloignés de cent cinquante lis (quinze lieues).

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L'aube n'avait pas encore paru lorsque nous nous mîmes en route, et à la nuit tombante nous n'étions pas encore arrivés à l'étape; nos pauvres animaux n'en pouvaient plus de soif et de fatigue : cependant il fallait arriver coûte que coûte; rester en arrière eût été la source de grandes misères. Enfin nous rencontrons nos puits; et sans nous inquiéter s'il y en a cent, comme semble l'annoncer le nom tartare, nous nous hâtons de dresser la tente; heureusement le puits n'était pas profond comme celui de la veille. Notre premier soin est de puiser de l'eau pour abreuver le cheval et le mulet; mais quand nous voulons les conduire à l'abreuvoir, nous ne les trouvons plus auprès de la tente. Cet accident nous causa une grande peine, et nous fit subitement oublier toutes les fatigues de la journée. Nous n'avions aucune peur des voleurs, car, sous ce

L'empepeup traverse les rues désertes et silencieuses. (P. 217.)

rapport, il n'est peut-être pas de pays plus sûr que celui des Ortous ; mais nous pensions que nos animaux, altérés comme ils l'étaient, s'étaient enfuis pour chercher de l'eau.

La nuit était d'une obscurité profonde : nous courons néanmoins à la recherche de nos chevaux, pendant que Samdadchiemba nous prépare le souper. Nous errâmes longtemps, et dans toutes les directions, sans rien rencontrer : souvent nous nous arrêtions pour écouter si nous n'entendions pas le bruit des grelots qui étaient suspendus au cou du cheval; mais nous avions beau prêter l'oreille, rien ne venait jamais interrompre le silence profond du désert. Cependant nous allions toujours sans nous décourager, toujours avec l'espoir de retrouver ces animaux, qui nous étaient si nécessaires, et dont la perte nous

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eût jetés dans un si grand embarras. Quelquefois il nous semblait vaguement entendre dans le lointain le tintement des grelots, alors nous nous couchions à plat ventre, et nous appliquions l'oreille contre terré, pour saisir plus facilement le moindre bruit; mais tout était inutile, toutes nos recherches étaient infructueuses.

La crainte de nous égarer nous-mêmes, dans un pays dont nous n'avions; pu examiner de jour la position, nous fit rebrousser chemin. Mais quelle ne fut pas notre consternation, lorsque en nous retournant nous aperçûmes au loin, vers l'endroit où nous avions dressé la tente, s'élever une grande flamme mêlée d'épais tourbillons de fumée ! Nous ne doutons pas un seul instant que Samdadchiemba s'est mis de son côté à la recherche des chevaux, et que, pendant son absence, le feu a pris à la tente. Quel moment triste et décourageant pour nous! Au milieu du désert, à deux mille lis de distance de nos chrétientés, nous regardons se consumer dans les flammes notre seul abri contre les intempéries de l'air ! Hélas ! pressons-nous, la tente est certainement perdue ! et sans doute aussi tous les objets qu'elle renferme.

Nous nous dirigions donc tristement vers le lieu où nous avions campé. Il nous tardait de voir de près ce grand désastre ; et cependant nous avancions avec lenteur, car nous redoutions aussi d'approcher de cet affreux spectacle, qui allait nous plonger dans la désolation. A mesure que nous avancions, nou» entendions de grands cris; enfin nous distinguons la voix de Samdadchiemba qui semble appeler au secours. Pensant alors que nous pourrons peut-être sauver quelque chose de l'incendie, nous accourons à toute vitesse. Mais grande est notre stupéfaction, en voyant Samdadchiemba tranquillement assis à côté d'un immense brasier, et buvant avec calme des rasades de thé. La tente était intacte, tous nos animaux étaient couchés aux environs; il n'y avait pas eu d'incendie. Le Dchiahour, après avoir retrouvé le cheval et le mulet, s'était imaginé qu'il nous serait diflicile de retrouver le campement; il avait allumé un grand feu pour diriger notre marche, et poussé des cris pour nous inviter à revenir. Nous avions tellement cru à la réalité de notre malheur qu'en revoyant notre tente il nous sembla passer subitement de la misère la plusextrême au comble de la félicité.

La nuit était avancée ; nous mangeâmes à la hâte et d'excellent appétit la bouillie que Samdadchiemba nous avait préparée ; puis nous nous jetâmes sur nos peaux de bouc, où nous dormîmes d'un paisible et profond sommeil jusqu'au jour.

A notre réveil, au premier coup d'œil jeté sur les alentours, un frissond'épouvante parcourt tous nos membres, car nous sommes environnés de puits nombreux et profonds. On nous avait bien dit que nous ne trouverions de l'eau

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qu'à l'endroit appelé les Cent-Puits; mais nous n'avions jamais pensé que cette dénomination dût être prise à la lettre. Comme nous avions dressé notre tente pendant la nuit, nous n'avions pu remarquer la présence de ces nombreux précipices; aussi n'avions-nous ptis aucune précaution. Pour aller à la recherche de nos animaux égarés, nous avions fait, sans le savoir, mille détours parmi ces abîmes ; et si nous avons pu aller et venir ainsi, pendant une nuit obscure, sans y tomber, nous devons l'attribuer à une protection spéciale de la Providence. Avant de partir, nous plantâmes une croix sur le bord d'un de ces puits, en témoignage de notre reconnaissance pour la bonté de Dieu.

Après notre déjeuner, nous nous mîmes en route. Vers l'heure de midi nous aperçûmes devant nous une grande multitude, qui débouchait d'une gorge formée par deux montagnes escarpées. Nous nous perdîmes longtemps en conjectures, pour deviner ce que pouvait être cette nombreuse et imposante caravane. Des chameaux innombrables chargés de bagages s'avançaient à la file les uns des autres, et une foule de cavaliers, qui, de loin, paraissaient richement vêtus, marchaient sur deux lignes, comme pour escorter les bêtes de charge. Nous ralentîmes notre marche, dans le dessein d'examiner de près cette caravane qui nous paraissait si étrange.

Nous étions encore à une assez grande distance, lorsque quatre cavaliers, qui formaient comme une espèce d'avant-garde à cette grande troupe, coururent vers nous avec la plus grande rapidité. C'étaient quatre mandarins. Le globule bleu qui surmontait leur bonnet de cérémonie était le signe de leur dignité. ,

« Seigneurs lamas, nous dirent-ils, que la paix soit avec vous ! Vers quel point de la terre dirigez-vous vos pas?

— Nous sommes du ciel d'occident, et c'est vers l'occident que nous allons. . . Et vous autres, frères de la Mongolie, où allez- vous en si grande troupe et en si magnifique équipage?

— Nous sommes du royaume d' Alechan ; notre roi fait un voyage à Pékin, pour se prosterner aux pieds de celui qui siège au-dessous du ciel. »

Après ces quelques mots, les quatre cavaliers se soulevèrent un peu sur leur cheval, nous saluèrent, et allèrent reprendre leur position à la tête de la caravane. ■■"'■/

Nous nous trouvions donc juste à point sur le passage du roi des Alechan, se rendant à Pékin avec son pompeux cortège pour se trouver à la grande réunion des princes tributaires, qui, le premier jour de la première lune, devaient aller souhaiter la bonne année à l'Empereur. Après l'avant-garde, venait un palanquin porté par deux magnifiques mulets attelés, l'un devant, l'autre derrière, à des brancards dorés. Le palanquin était carré, peu riche et

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peu élégant; le dôme était orné de quelques franges de soie, et aux quatre faces on voyait quelques peintures de dragons, d'oiseaux et de bouquets de fleurs. Le monarque tartare était assis, non pas sur un siège, mais les jambes croisées, à la façon orientale ; il nous parut âgé d'une cinquantaine d'années ; un bel embonpoint donnait à sa physionomie un air remarquable de bonté. Quand nous passâmes à côté de lui, nous lui criâmes :

« Roi des Alechan, que la paix et le bonheur accompagnent tes pas!

— Hommes de prières, nous répondit-il, soyez toujours en paix. . . » et il accompagna ses paroles d'un geste plein d'aménité.

Un vieux lama à barbe blanche, monté sur un magnifique cheval, conduisait par un licou le premier mulet du palanquin ; il était considéré comme le garde de toute la caravane. Ordinairement les grandes marches des Tartares sont sous la conduite du plus vénérable d'entre les lamas du pays, parce que ces peuples sont persuadés qu'ils n'ont rien à redouter, tant qu'ils ont à leur tête un représentant de la divinité, ou plutôt la divinité elle-même, incarnée dans la personne du lama.

Un grand nombre de cavaliers entouraient comme escorte d'honneur le palanquin royal ; ils faisaient sans cesse caracoler leurs chevaux, allant et venant par mille détours, passant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, sans jamais s'arrêter dans leurs mouvements rapides. Immédiatement après l'équipage du roi, venait un chameau d'une beauté et d'une grandeur extraordinaires; il était de couleur blanche. Un jeune Tartare, marchant à pied, le conduisait par un cordon de soie. Ce chameau n'était pas chargé. Au bout de ses oreilles et au-dessus de ses deux bosses, qui se tenaient dressées comme deux petites pyramides, on voyait flotter quelques lambeaux de taffetas jaune. Il n'est pas douteux que ce magnifique animal ne fût un cadeau destiné à l'Empereur chinois. Le reste de la troupe se composait de nombreux chameaux qui portaient les bagages : les caisses, les tentes, les marmites, et les mille ustensiles dont on doit être toujours muni dans un pays où on ne trouve jamais d'auberge.

Il y avait déjà longtemps que la caravane était passée lorsque la rencontre d'un puits nous décida à dresser la tente. Pendant que nous étions occupés à faire bouillir notre thé, trois Tartares, dont l'un était décoré du globule rouge et les deux autres du globule bleu, mirent pied à terre à l'entrée de notre demeure. Ils nous demandèrent des nouvelles de la caravane du roi des Alechan. Nous leur répondîmes que nous l'avions rencontrée depuis longtemps, qu'elle devait être déjà loin, et que, sans doute, avant la nuit, elle arriverait au campement des Cent-Puits.

« Puisqu'il en est ainsi, dirent-ils, nous allons rester ici; cela vaut mieux

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