chapitre bîjctème
que d'arriver la nuit aux Cent-Puits, au risque de nous jeter dans quelque abîme. Demain, en partant un peu avant le jour, nous rattraperons la caravane. » ■■':-', V'.;':. /"":::■■. ■
Cette détermination une fois prise, les Tartares dessellèrent promptement leurs chevaux, les envoyèrent chercher fortune dans le désert, puis vinrent, sans façon, prendre placé à côté de notre foyer. Ces personnages étaient tous Taitsi du royaume des AlecKan. L'un d'eux, celui qui avait le bonnet surmonté d'un globule rouge, était ministre du roi ; comme nous l'avions pensé, ils faisaient tous trois partie de la grande caravane qui se rendait à Pékin ; la veille, ils s'étaient arrêtés chez un de leurs amis, prince des Ortous, et avaient été ainsi laissés en arrière par le gros de la troupe.
Le ministre du roi des Alechan avait le caractère ouvert et l'esprit assez pénétrant; il joignait à la bonhomie mongole des manières vives et élégantes, qu'il avait sans doute acquises dans ses fréquents voyages à Pékin. Il nous questionna beaucoup sur le pays que les Tartares nomment ciel d'occident ; il nous apprit que tous les trois ans un grand nombre de nos compatriotes, venus des divers royaumes occidentaux, allaient rendre leurs hommages à l'empereur de Pékin.
Il est inutile de dire qu'en général les Tartares ne poussent pas fort loin leurs études géographiques. L'occident est tout simplement pour eux le Thibet, et quelques pays environnants dont ils ont entendu parler par des lamas qui ont fait le pèlerinage de Lha-Ssa. Ils croient fermement qu'après le Thibet il n'y a plus rien : c'est là que finit le monde, disent-ils ; plus loin, il n'y a qu'une mer sans rivages. ^ .
Quand nous eûmes satisfait à toutes les questions du globule rouge, nous lui en adressâmes quelques-unes sur le pays des Alechan et sur leur voyage à Pékin.
« Il est d'usage, nous dit-il, que tous les souverains du monde se rendent a Pékin pour les fêtes du nouvel an. Les plus rapprochés sont tenus d'y aller tous les ans; les autres, ceux qui occupent les extrémités de la terre, y vont après deux ou trois ans, suivant la longueur de la route qu'ils ont à faire.
— Quel est votre but, en vous rendant annuellement à Pékin?
Nous autres, nous y allons pour faire cortège à notre roi; les rois seuls ont le bonheur de se prosterner en présence du vieux Bouddha (l'Empereur). »
Il entra ensuite dans de longs détails sur la cérémonie du premier de l'an, et sur les relations de l'empereur chinois avec les rois tributaires..
Les souverains étrangers placés sous l'influence dominatrice de l'empire chinois se rendent à Pékin, d'abord pour faire acte d'obéissance et de soumission; et en second lieu, pour payer certaines redevances à l'Empereur, dont
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ils se regardent comme les vassaux. Ces redevances, décorées du beau nom d'offrandes, sont, au fond, de véritables impôts, qu'aucun roi tartare n'oserait se dispenser de payer. Elles consistent en chameaux, en chevaux remarquables par leur beauté, et que l'Empereur envoie grossir ses immenses troupeaux du Tchakar. Chaque prince tartare est, en outre, obligé d'apporter quelque chose des rares produits de son pays : de la viande de cerf, d'ours- et de chevreuil, des plantes aromatiques, des faisans, des champignons, des poissons, etc. Comme on se rend à Pékin au temps des grands froids, tous ces comestibles sont gelés ; ils peuvent ainsi subir, sans danger, les épreuves d'un long voyage, et se conserver longtemps encore après être arrivés à leur destination.
Une des bannières du Tchakar est spécialement chargée d'envoyer tous les ans à Pékin une immense provision d'œufs de faisan. Nous demandâmes au ministre du roi des Alechan si ces œufs de faisan avaient un goût spécial, pour qu'ils fussent si fort estimés à la cour.
« Ils ne sont pas destinés à être mangés, nous répondit-il ; le vieux Bouddha s'en sert pour autre chose.
— Puisqu'on ne les mange pas, quel est donc leur usage ?... »
Le Tartare parut embarrassé, il rougit un peu avant de répondre ; puis enfin il nous dit que ces œufs de faisan servaient à faire un vernis pour enduire la chevelure des femmes de la cour. On prétend qu'ils donnent aux cheveux un lustre et un brillant magnifiques. Il pourrait se faire que des Européens trouvassent bien dégoûtante cette pommade d'œufs de faisan, si fort prisée à la cour chinoise; mais chacun sait que beauté et laideur, propreté et saleté, tout cela est fort relatif. Il s'en faut bien que, parmi les divers peuples qui habitent la terre, les idées soient uniformes sur ces points.
Ces visites annuelles à l'empereur de la Chine sont très coûteuses et très pénibles pour les Tartares de la classe plébéienne. Ils sont accablés de corvées, au gré de leurs maîtres, et doivent fournir un certain nombre de chameaux et de chevaux, pour porter les bagages du roi et de la noblesse. Vu la saison, ces animaux trouvent peu à manger, surtout lorsque, ayant quitté la Terre des herbes, on entre dans les pays cultivés par les Chinois. Aussi, en meurt-il en route un grand nombre. Quand la caravane s'en retourne,il s'en faut bien qu'elle soit en aussi bon ordre et en aussi bon état qu'en allant. On ne voit, en quelque sorte, que des squelettes d'animaux. Ceux auxquels il reste encore un peu de force portent les quelques bagages nécessaires pour le retour ; quant aux autres, ils se font traîner par le licou, et peuvent à peine mettre leurs jambes l'une devant l'autre. C'est une chose triste et étrange tout à la fois que de voir des Mongols allant à pied, et conduisant après eux des chevaux qu'ils n'osent monter, de peur de les écraser.
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Aussitôt que les rois tributaires sont arrivés à Pékin, ils se rendent dans l'intérieur de la ville, et habitent un quartier qui leur est spécialement destiné ; ils sont ordinairement réunis au nombre de deux cents. Chacun a son palais ou hôtellerie, qu'il occupe avec les gens de sa suite. Un mandarin, grand dignitaire de l'empire, gouverne ce quartier, et doit veiller à ce que la paix et la concorde régnent toujours parmi ces illustres visiteurs. Les tributs sont remis entre les mains d'un mandarin spécial, qu'on pourrait considérer comme un intendant de la liste civile.
Pendant leur séjour à Pékin, ces monarques n'ont aucun rapport avec l'Empereur, aucune audience solennelle. Quelques-uns pourtant peuvent avoir accès auprès du trône; mais ce doit être toujours pour traiter des affaires de haute importance, et au-dessus de la juridiction des ministres ordinaires.
Le premier jour de l'an, il y a une cérémonie solennelle, dans laquelle ces deux cents monarques sont en contact avec leur suzerain et maître, avec celui, comme on dit, qui siégeant au-dessous du ciel, gouverne les quatre mers et les mille peuples par un seul acte de sa volontté. D'après le rituel qui règle les grandes démarches de l'empereur de Chine, celui-ci doit, tous les ans, au premier jo,ur de la première lune, aller visiter le temple de ses ancêtres et se prosterner devant la tablette de ses aïeux. La porte d'entrée de ce temple est précédée d'une grande avenue ; c'est là que se rendent les princes tributaires pour rendre hommage à l'Empereur. Ils se rangent à droite et à gauche du péristyle, sur trois lignes de part et d'autre, chacun occupant la place qui convient à sa dignité. Ils se tiennent debout, gravement, et en silence.
L'Empereur sort en grande pompe de sa Ville-Jaune. Il traverse les rues désertes et silencieuses de Pékin ; car, lorsque le tyran de l'Asie parait, toutes les portes doivent se fermer, et les habitants de la ville doivent, sous peine de mort, se tenir enfermés et muets au fond de leurs maisons. Aussitôt que l'Empereur est parvenu au temple des ancêtres,au moment même oii il pose le pied sur le premier des degrés qui conduisent à la galerie des rois tributaires, les hérauts qui le précèdent s'écrient : a Que tout se prosterne; voici le maître de la terre.» Aussitôt, les deux cents rois répondent d'une voix unanime : (( Dix mille félicités ! » Et après avoir ainsi souhaité la bonne année à l'Empereur, ils se prosternent tous la face contre terre. Alors passe, au milieu de leurs rangs, le fils du ciel, qui entre dans le temple des ancêtres, et se prosterne, à son tour, trois fois devant la tablette des aïeux. Pendant que l'Empereur fait ses adorations aux esprits de la famille, les deux cents monarques demeurent toujours étendus à terre. Ils ne se relèvent que lorsque l'Empereur est passé de nouveau au milieu d'eux. Alors ils montent chacun dans leur litière et s'en retournent -dans leur palais respectif.
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C'est à cela qu'aboutissent les longues attentes de ces potentats, qui ont quitté leurs pays lointains, enduré des fatigues et des dangers de tout genre à travers les déserts. Ils ont eu le bonheur de se prosterner au passage de l'Empereur ! Nous ne comprenons pas qu'il puisse y avoir d'un côté tant de bassesse, et de l'autre tant d'orgueil \ Cependant, parmi les peuples asiatiques, c'est la chose la plus naturelle du monde. L'Empereur prend au sérieux sa toute-puissance, et les rois tartares se tiennent heureux et honorés de lui rendre hommage.
Le premier ministre du roi des Abchan nous dit qu'il était très difficile de voir l'Empereur. Une année que son maître était malade, il fut obligé de le remplacer à Pékin, pour la cérémonie du temple des ancêtres. Il espérait donc pouvoir contempler le vieux Bouddha quand il traverserait le péristyle. Mais il fut bien trompé dans son attente. Comme ministre et simple représentant dé son monarque, il fut placé sur le troisième rang, de sorte que lors du passage de l'Empereur, il ne vit absolument rien.
Ceux qui sont sur la première ligne, dit-il, peuvent, en usant de beaucoup de prudence et d'adresse, entrevoir la robe jaune du fils du ciel. Mais ils doivent se bien garder de lever la tête pour faire les curieux; cette audace serait regardée comme un grand crime, et punie très sévèrement.
Tous les princes tartares sont pensionnés par l'Empereur; la somme qu'on leur alloue est peu importante; toutefois cette mesure ne laisse pas que d'avoir un bon résultat politique. En recevant leur solde, ils se considèrent comme les serviteurs de celui qui les paie; l'Empereur, par conséquent, a droit d'exiger d'eux soumission et obéissance. C'est vers l'époque du premier jour de l'an que les souverains tributaires touchent à Pékin leur pension. Quelques grands mandarins sont chargés de ces distributions ; les mauvaises langues de l'empire prétendent qu'ils spéculent sur cette fonction lucrative, et qu'ils ne manquent jamais de faire d'énormes profits aux dépens des pauvres Tartares.
Une certaine année, tous les princes tributaires avaient reçu leur pension en lingots de cuivre argenté. Tout le monde s'en était aperçu, mais chacun avait gardé le silence, n'osant donner de la publicité à une affaire capable de compromettre les grands dignitaires de l'empire, et même les rois tartares. Ces derniers étant censés recevoir leurs rétributions des mains mêmes de l'Empereur, s'ils s'étaient plaints, c'eût été en quelque manière accuser le fils du ciel d'être un faux monnayeur. Ils reçurent donc leurs lingots de cuivre en se prosteroant ; et ce ne fut qu'à leur retour dans leurs pays qu'ils dirent ouvertement, non pas qu'on les avait trompés, mais que les mandarins, chargés de leur distribuer l'argent, avaient été dupes des banquiers de Pékin. Le mandarin tartare qui
1. On conçoit sans peine, lorsqu'on lit ces anciennes relations, que des cérémonies aussi insensées, et presque' idolâtriques, dussent un jour ou l'autre être supprimées à jamais par quelque effroyable cataclysme.
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