‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 60 sur 114 · HH · texte numérisé non relu

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C"est à cela qu'aboutissent les longues attentes de ces potentats, qui ont quitte leurs pays lointains, enduré des fatigues et des dangers de tout genre à travers les déserts. Ils ont eu le bonheur de se prosterner au passage de l'Empereur! Nous ne comprenons jDas qu'il puisse y avoir d'un côté tant de bassesse, et de Tautre tant d'orgueil'. Cependant, parmi les peuples asiatiques, c'est la chose la plus naturelle du inonde. L'Em[>creur prend au sérieux sa toute-puissance, et les rois tartares se tiennent heureux et honorés de lui rendre hommage.

Le premier ministre du roi des Abclian nous dit qu'il était très difficile de voir l'Empereur. Une année que son maître était malade, il fut obligé de le remplacer à Pékin, pour la cérémonie du temple des ancêtres. Il espérait donc pouvoir contemjDler le vieux Bouddha quand il traverserait le ]iéristyle. Mais il fut bien trompé dans son attente. Comme ministre et simple représentant de son monarque, il fut placé sur le troisième rang, de sorte que lors du ]3assage de l'Empereur, il ne vit absolument rien.

Ceux qui sont sur la première ligne, dit-il. ]^cuvent, en usant de lieaucoup de prudence et d'adresse, entrevoir la roi'e jaune du bis du ciel. Mais ils doivent se bien garder de lever la tête pour faire les curieux; cette audace serait regardée comme un grand crime, et ])unie très sévèrement.

Tous les princes tartares sont pensionnés ^^ar l'Empereui'; la somme qu'on leur alloue est peu importante; toutefois cette mesure ne laisse pas que d'avoir un bon résultat politique. En recevant leur solde, ils se considèrent comme les serviteurs de celui qui les paie; l'Empereur, par cc^nséquent, a droit d'exiger d'eux soumission et obéissance. C'est vei's ré|;oque du premier jour de l'an que les souverains tributaires touchent à Pékin leur pension. Quelques grands mandarins sont chargés de ces distributions; les mauvaises langues dereiiqnre prétendent qu'ils spéculent sur cette fonction lucrative, et qu'ils ne manquent jamais de faire d'énormes profits aux dépens des pauvres Tartares.

Une certaine année, tous les princes tributaires avaient reçu leur ])ension en lingots de cuivre argenté. Tout le monde s'en était aperçu, mais chacun avait gardé le silence, n'osant donner de la pu])licité à une affaire capable de compromettre les grands dignitaires de l'empire, et même les rois tartares. Ces derniers étant censés recevoir leurs rétributions des mains mêmes de l'Empereur, s'ils s'étaient plaints, c'eût été en quelque manière accuser le fils du ciel d'être un faux monnayeur. Ils reçurent donc leurs lingots de cuivre en se prosternant; et ce ne fut qu'à leur retour dans leurs i)ays qu'ils dirent ouvertement, non pas qu'on les avait trompés, mais que les mandarins, chargés de leur distribuer l'argent, avaient été dupes des banquiers de Pékin. Le mandarin tartare qui

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nous raconta cette aventure donnait à entendre que l'Empereur, les gens de la cour, et les mandarins n'étaient pour rien dans cette affaire. Nous nous gardâmes bien de lui ôter cette touchante crédulité ; pour nous qui n'avions pas grande foi à la probité du gouvernement de Pékin, nous étions convaincus que l'Empereur avait tout bonnement filouté les rois tartares. Cela nous parut d'autant plus certain que l'événement coïncidait avec la guerre des Anglais ; l'Empereur était aux abois et ne savait où prendre l'argent nécessaire pour empêcher de mourir de faim une poignée de soldats, chargés de veiller à l'intégrité du territoire chinois,

La visite des trois mandarins des Alechan nous fut agréable, à cause des détails qu'ils nous donnèrent sur les rapports des rois tartares avec l'Empereur, et elle eut encore pour nous une véritable utilité. Quand ils surent que nous dirigions notre marche vers l'occident, ils nous demandèrent si nous avions dessein de passer par le pays des Alechan. Sur notre réponse affirmative, ils nous détournèrent de ce projet; ils nous dirent que nos animaux y périraient, parce qu'on n'y rencontrait pas un seul pâturage. Nous savions déjà que le pays des Alechan est encore plus stérile que l'Ortous. Ce sont en effet des chaînes de hautes montagnes sablonneuses, où l'on voyage quelquefois pendant des journées entières sans rencontrer un seul brin de végétation ; certains vallons, rares et étroits, offrent seulement aux troupeaux quelques plantes maigres et épineuses. A cause de cela le royaume des Alechan est très peu peuplé, même en comparaison des autres pays de la Mongolie.

Les mandarins nous dirent que cette année la sécheresse, qui avait été générale dans toute la Tartarie, avait rendu le pays des Alechan presque inhabitable; ils nous assurèrent qu'un tiers au moins des troupeaux avait péri de faim et de soif, et que le reste était dans un état misérable... Pour faire le voyage de Pékin, on avait choisi ce qu'il y avait de mieux dans le pays; et nous avions pu remarquer que les animaux de la caravane étaient bien loin de ressembler à ceux que nous avions vus dans le Tchakar. La sécheresse, le manque d'eau et de pâturages, la déciraation des troupeaux, tout cela avait donné naissance à une grande misère, d'où étaient sortis de nombreux brigands, qui désolaient le pays et détroussaient les voyageurs. On nous assura qu'étant en si petit nombre, il ne serait pas prudent de nous engager dans les montagnes des Alechan, surtout pendant l'absence des principales autorités.

D'après tous ces renseignements, nous prîmes la résolution, non pas de rebrousser chemin, car nous étions déjà engagés trop avant, mais de changer un peu notre itinéraire. La nuit était très avancée quand nous songeâmes à prendre du repos ; à peine eûmes-nous dormi quelques instants que le jour parut. Les Tartares sellèrent promptement leurs chevaux, et, après avoir

^outienfr^ tie bonage.

souhaité la paix et le bonheur, ils partirent ventre à terre, et volèrent sur les pas de la grande caravane qui les avait précédés.

Pour nous, avant de nous mettre en route, nous déroulâmes l'excellente carte de l'empire chinois, publiée par M.Andriveau-Goujon,et nous cherchâmes sur quel point nous devions nous diriger, pour éviter ce misérable pays des Alechan, sans pourtant trop nous écarter du but vers lequel nous marchions. D'après l'examen de la carte, nous ne vîmes d'autre moyen que de traverser de nouveau le fleuve Jaune, de rentrer à l'intérieur de la grande muraille chinoise, et de voyager en Chine à travers la province du Kan-Sou jusque chez les Tartares du Koukou-Noor.

Autrefois ce projet nous. eût fait frémir ; habitués à vivre en cachette au milieu de nos chrétientés chinoises, il nous eût paru impossible de nous engager dans l'empire, seuls et sans le patronage d'un catéchiste : notre étranglement et la persécution de toutes les Missions chinoises eussent été la suite inévitable de notre téméraire entreprise. Telles eussent été nos craintes ; mais le temps de la peur était passé. Aguerris par deux mois de marche, nous avions fini par nous persuader que nous pouvions voyager dans l'empire chinois avec autant de sécurité que dans la Tartarie. Notre séjour dans plusieurs grandes villes de commerce, l'obligation de traiter par nous-mêmes nos affaires, nous avaient quelque peu stylés et rendus moins étrangers aux mœurs et aux habitudes chinoises. La langue ne nous offrait plus aucun embarras : outre que nous pouvions parler l'idiome tartare, nous nous étions familiarisés avec les locutions populaires des Chinois, chose très difficile en résidant toujours dans les Missions, parce que les chrétiens s'étudient, par flatterie, à n'employer, devant les Missionnaires, que la courte nomenclature des mots qu'ils ont appris dans les livres. En dehors de ces avantages purement moraux et intellectuels, notre long voyage nous avait fait beaucoup de bien sous le rapport physique. La pluie, le vent et le soleil avaient fini par brunir et tanner notre visage, au point de lui donner un air passablement sauvage. La crainte d'être reconnus par les Chinois ne pouvait donc faire sur nous la moindre impression.

Nous dîmes à Samdadchiemba que nous cesserions, au bout de quelques jours, de voyager dans la Terre des herbes, et que nous continuerions notre route par l'empire chinois.

« Voyager chez les Chinois, dit le Dchiahour, c'est très bien: il y a de bonnes auberges, on y boit de bon thé. Quand il pleut, on peut se mettre à l'abri ; la nuit, on n'est pas éveillé par l'âpre vent du nord... Mais en Chine il y a dix mille routes; laquelle prendrons-nous? Savons-nous quelle est la bonne? »

Nous lui fîmes voir la carte, en lui indiquant tous les endroits par lesquels nous passerions avant d'arriver dans le Koukou-Noor ; nous lui réduisîmes

CgapittE bfricme.

même en lis toutes les distances d'une ville à l'autre. Samdadchiemba regardait cette carte avec un véritable enthousiasme.

(( Oh! dit-il, c'est à cette heure que je regrette de n'avoir pas étudié pendant que j'étais dans ma lamaserie; si j'avais écouté mon maître, si je m'étais bien appliqué, je pourrais peut-être aujourd'hui comprendre cette description du monde que voilà peinte sur ce morceau de papier. Avec cela on peut aller partout, sans demander la route?

— Oui, partout, même dans ta famille.

— Comment? est-ce que mon pays serait aussi écrit là-dessus?... »

Et il se courba vivement sur la carte, de manière à la couvrir tout entière de sa large figure.

(( Range-toi, qu'on te montre ton pays... tiens, vois-tu ce petit espace à côté de cette ligne verte? C'est le pays des Dchiahours; c'est ce que les Chinois nomment les Trois Vallons (San-Tchouen); ton village doit être ici; nous passerons tout au plus à deux journées de ta maison.

— Est-il possible? à deux journées de ma maison, dites-vous? Dans ce cas, quand nous serons tout près, je demanderai à mes Pères spirituels la permission d'aller revoir mon pays.

— Quelle affaire peux-tu avoir encore dans les Trois- Vallons?

— J'irai voir ce qui s'y passe. . . Voilà dix-huit ans que j'en suis parti , j'irai voir si ma vieille mère y est encore; si elle n'est pas morte, je la ferai entrer dans la sainte Eglise. Pour mes deux frères, je n'en réponds pas : qui peut savoir s'ils auront assez de bon sens pour ne plus croire aux transmigrations de Bouddha?... Ah! voilà qui est bien, ajouta-t-il, après une courte pause, je vais faire encore un peu de thé, et tout en buvant nous parlerons tout doucement de cela. »

Samdadchiemba n'était plus attentif à rien; ses pensées s'étaient envolées au pays natal. Nous dûmes le rappeler à la réalité.

« Samdadchiemba, pas besoin de faire du thé ; au lieu de causer, il faut plier la tente, charger les chameaux et nous mettre promptement eu route. Vois, le soleil est déjà haut ; si nous ne marchons pas vite, nous n'arriverons jamais dans le pays des Trois-Vallons.

— Paroles pleines de vérité! » s'écria-t-il.

En se levant brusquement, il se mit à faire avec ardeur les préparatifs du départ. ■ ■

En nous remettant en route, nous abandonnâmes la direction vers l'occident, que nous avions rigoureusement suivie durant notre voyage; nous descendîmes un peu vers le midi. Après avoir marché pendant la moitié de la journée, nous nous reposâmes un instant à l'abri d'une roche, pour prendre notre repas.

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Comme à l'ordinaire, nous dînâmes au pain et à l'eau ; et encore quel pain et quelle eau! de la pâte à moitié cuite, de l'eau saumâtre que nous avions été obligés de porter pendant la route.

Sur la fin de notre repas, pendant que nous puisions dans nos petites fioles un peu de poussière de tabac en guise de dessert, nous aperçûmes venir à nous un Tartare monté sur un chameau : il s'assit à côté de nous ; après nous être souhaité mutuellement la paix, nous lui donnâmes à flairer nos tabatières, puis nous lui offrîmes un petit pain cuit sous la cendre. Dans un instant, il eut croqué le pain et aspiré coup sur coup trois prises de tabac. Nous le questionnâmes sur la route ; il nous dit qu'en suivant toujours la même direction, nous arriverions dans deux jours sur les bords du fleuve Jaune, qu'au delà nous entrerions sur le territoire chinois. Ces renseignements nous furent très agréables, car ils s'accordaient parfaitement avec les indications de la carte. Nous lui demandâmes encore si l'eau était loin.

— Oui, les puits sont très loin, nous répondit-il. Si vous voulez vous arrêter aujourd'hui, vous trouverez sur la route une citerne, mais l'eau est peu abondante et très mauvaise; autrefois c'était un puits excellent, aujourd'hui il a été abandonné, parce qu'un tchutgour (diable) en a corrompu les eaux...

Sur ces informations, nous levâmes la séance ; nous n'avions pas de temps à perdre si nous voulions arriver avant la nuit. Le Mongol monta sur son chameau, qui s'en alla par bonds à travers le désert, tandis que la petite caravane continuait à pas lents sa marche uniforme et monotone. ;

Avant le soleil couché nous arrivâmes à la citerne qui nous avait été indiquée. Comme nous ne pouvions espérer de trouver plus loin une eau meilleure, nous dressâmes la tente; nous pensions d'ailleurs que la citerne n'était pas peut-être si diabolique que l'avait prétendu le Tartare.

Pendant que nous allumions le feu, le Dchiahour alla puiser de l'eau ; il revint à l'instant, en disant qu'elle n'était pas potable, que c'était du véritable poison. Il en rapportait une écuellée,afin que nous pussions constater par nous-mêmes la vérité de ce qu'il disait. La puanteur de cette eau sale et bourbeuse était en effet intolérable : au-dessus de ce liquide nauséabond on voyait flotter comme des gouttelettes d'huile, dont la vue augmentait encore notre dégoût. Nous n'eûmes pas le courage d'y porter nos lèvres pour la goûter ; il nous sufiisait de la voir, et surtout de la sentir.

Et cependant il fallait boire, ou se laisser mourir de soif. Nous essayâmes donc de tirer le meilleur parti possible de cette citerne du Diable, comme l'appellent les Tartares. Nous allâmes ramasser des racines qui croissent en abondance aux environs, et qui étaient à moitié enterrées dans le sable : il ne fallut qu'un instant pour en avoir une grande provision. Nous fîmes d'abord du

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Cgapîtce bî^îèiue*

charbon que nous écrasâmes grossièrement ; puis nous remplîmes notre grande marmite de cette eau puante et bourbeuse, et nous la plaçâmes sur le feu. Quand l'eau fut chaude, nous y infusâmes une grande quantité de charbon pulvérisé.

Pendant que nous étions occupés à cette opération chimique, Samdadchiemba, accroupi à côté de la marmite, nous demandait à chaque instant quel genre de souper nous prétendions faire avec tous ces détestables ingrédients. Nous lui fîmes une dissertation complète sur les propriétés décolorantes et désinfectantes du carbone. Il écouta notre exposé scientifique avec patience, mais il ne parut pas convaincu. Ses deux yeux étaient continuellement braqués sur la marmite; et il était facile de voir, à l'expression sceptique de sa figure, qu'il ne comptait guère que l'eau épaisse qui était dans la marmite pût se changer en eau claire et limpide.

Enfin, après avoir décanté notre liquide, nous le filtrâmes dans un sac de toile. L'eau que nous obtînmes n'était pas, il est vrai, délicieuse, mais elle était potable; elle avait perdu sa mauvaise odeur. Nous avions déjà bu plus d'une fois, dans notre voyage, de l'eau qui ne la valait certainement pas.

Samdadchiemba était ivre d'enthousiasme. S'il n'eût pas été chrétien, certainement il nous eût pris pour des Bouddhas- vivants.

« Les lamas, disait-il, prétendent qu'il y a tout dans leurs livres de prières ; cependant, je suis sûr qu'ils mourraient tous de soif ou empoisonnés, s'ils n'avaient pour faire leur thé que cette citerne. Ils ne sauraient jamais trouver le secret de rendre cette eau bonne. . . » \

Samdadchiemba nous accabla de bizarres questions sur les choses de la nature. A propos de la purification d'eau que nous venions de faire, il nous demanda si en se frottant la figure avec du charbon il parviendrait à la rendre aussi blanche que la nôtre; puis, regardant ses mains encore toutes noires du charbon qu'il avait pulvérisé, il se mit à rire aux éclats.

Il faisait nuit quand nous achevions la distillation de notre eau. Nous fîmes du thé en abondance, et nous nous contentâmes de délayer quelques pincées de farine d'avoine dans notre boisson; car notre soif avait chassé la faim.

Nous étions à peine couchés qu'un bruit inattendu et extraordinaire vint nous jeter dans la stupeur. C'était un cri lugubre, sourd et prolongé, qui semblait se rapprocher insensiblement de notre tente. Nous avions entendu les hurlements des loups, les rugisseniÊais. des tigres et des ours ; mais ce n'était comparable à rien de tout cela. On eût dit le mugissement d'un taureau, mêlé d'un accent si étrange et si inusité que nous en avions l'âme pleine d'épouvante. Nous étions d'autant plus surpris que tout le monde s'accordait à dire qu'il n'existait pas une seule bête féroce dans le pays des Ortous.

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Notre embarras devenait sérieux; nous commencions à craindre pour nos animaux, attachés à l'entour de la tente, et un peu aussi pour nous-mêmes. Comme le bruit ne cessait pas, et paraissait, au contraire, se rapprocher encore, nous nous levons, non pas pour aller examiner de près la bête malencontreuse, mais pour tâcher de la faire fuir. Tous trois à la fois, nous nous mettons k pousser de grands cris. Après un instant de silence, les mugissements se font de nouveau entendre, mais à une distance éloignée. Nous pensâmes avoir fait peur à l'animal, et cela diminua un peu notre crainte.

Ces cris effrayants venant à se rapprocher encore, nous allumons, à quelques pas de la tente, un grand entassement de broussailles. Ce feu, au lieu d'éloigner l'animal problématique, paraît au contraire l'attirer. Une flamme immense s'échappait des broussailles embrasées. A la faveur de son lointain reflet, nous distinguons enfin comme la forme d'un grand quadrupède de couleur rousse. Il ne paraît pas aussi féroce que ses cris semblaient l'annoncer. Nous nous hasardons à aller vers lui, mais il s'éloigne à mesure que nous avançons. Samdadchiemba, dont les yeux étaient très perçants et accoutumés, comme il le disait, à regarder dans le désert, nous assura que c'était un chien ou un veau égaré.

Nos animaux paraissaient, pour le moins, aussi préoccupés que nous. Le cheval et le mulet dressaient leurs oreilles en avant, et creusaient la terre de leur pied, tandis que les chameaux, le cou tendu et les yeux effarés, ne perdaient pas un instant de vue l'endroit d'oii partaient ces cris sauvages.

Pour tâcher de savoir au juste à quel être nous avons affaire, nous délayons une poignée de farine d'avoine dans une des pièces de notre vaisselle de bois ; nous la plaçons à l'entrée de la tente, et nous rentrons. Bientôt l'animal s'avance à pas lents, s'arrête, puis avance encore. Enfin il aborde franchement le plat et engloutit le souper qu© nous lui avons préparé. C'était un chien d'une grosseur prodigieuse. Après avoir bien nettoyé et récuré de sa langue son assiette de bois, il se couche sans façon à l'entrée de la tente ; nous suivons son exemple, et nous nous endormons avec calme, contents d'avoir rencontré un protecteur au lieu d'un ennemi.

Le matin, à notre réveil, nous pûmes considérer au grand jour et à loisir ce chien qui, après nous avoir tant effrayés, s'était livré à nous avec un entier abandon. Il était de couleur rousse, et d'une taille extraordinaire ; l'état demaigreur dans lequel il se trouvait témoignait qu'il s'était égaré déjà depuis longtemps. Une jambe disloquée, et qu'il traînait en marchant, donnait à son allure un certain balancement qui avait quelque chose de fantastique. Mais il était surtout effrayant quand il faisait entendre sa voix caverneuse et sauvagc Nous nous demandions si cet être appartenait réellement à la race canine.

Cgapitce iii^tème.

Au moment du départ, le nouvel Arsalan nous accompagna. Le plus souvent, il précédait de quelques pas la caravane, comme pour nous indiquer la route, qui paraissait lui être familière.

Après deux journées de marche, nous arrivâmes au pied d'une chaîne de montagnes dont les cimes allaient se perdre dans les nues. Nous les gravîmes avec courage, espérant qu'au delà nous rencontrerions le fleuve Jaune. Cette journée fut très pénible, surtout pour les chameaux, qui devaient sans cesse marcher sur des rochers durs et aigus. Aussi leurs pieds charnus étaient-ils tout ensanglantés. Quant à nous, nous fûmes peu sensibles à la peine que nous éprouvions. Nous étions trop occupés à considérer l'aspect étrange et bizarre des montagnes que nous parcourions.

Dans les gorges, et au fond des précipices, on n'aperçoit que de grands entassements de mica et de pierres lamellées, cassées, broyées, et souvent comme pulvérisées. Tous ces débris d'ardoises et de schistes paraissent avoir été charriés dans ces gouffres par de grandes eaux ; car ils n'appartiennent nullement à ces montagnes, qui sont de nature granitique. A mesure qu'on avance vers la cime, ces monts affectent des formes de plus en plus bizarres. On voit de grands quartiers de rochers roulés et entassés les uns sur les autres, et comme étroitement cimentés ensemble. Ces rochers sont presque partout incrustés de coquillages, et de débris de plantes semblables à des algues marines ; mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que ces masses granitiques sont découpées, rongées et usées dans tous les sens. De tout côté, on ne voit que des cavités, des trous qui serpentent par mille détours; on dirait que tout le haut de la montagne a été soumis à l'action lente et dévastatrice de vers immenses. Quelquefois le granit offre des empreintes profondément creusées, comme si elles eussent servi de moules à des monstres, dont les formes sont encore très bien conservées^

A la vue de tous ces phénomènes, il nous semblait que nous marchions dans le lit d'une mer desséchée. Tout porterait à croire que ces montagnes ont été^ en effet, lentement travaillées par la mer. Impossible d'attribuer tout ce qu'on y voit aux eaux de la pluie, et encore moins aux inondations du fleuve Jaune, qui, si prodigieuses qu'on les suppose, n'arriveraient jamais à une si grandeélévation. Les géologues qui prétendent que le déluge a eu lieu par affaissement, et non par une dépolarisation de la terre, trouveraient peut-être, sur ces montagnes, des preuves assez fortes pour étayer leur système.

Quand nous fûmes arrivés sur la crête de ces hautes montagnes, nous aperçûmes à nos pieds le fleuve Jaune, qui roulait majestueusement ses ondes du sud au nord ; il était à peu près midi, et nous espérâmes que le soir même nous pourrions passer l'eau, et aller coucher dans une des auberges de la petite ville;

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de Ché-Tsui-Dzé, que nous découvrions sur le penchant d'une colline, de l'autre côté du fleuve.

Nous mîmes toute la soirée à descendre cette montagne escarpée, choisissant à droite et à gauche les endroits les moins difficiles. Enfin nous arrivâmes avant la nuit sur les bords du fleuve Jaune. Notre passage eut un succès inespéré. D'abord, les Tartares mongols qui étaient en possession du bac pressurèrent moins notre bourse que ne l'avaient fait les bateliers chinois. En second lieu, les animaux montèrent sur la barque sans la moindre difficulté. Nous fûmes seulement forcés d'abandonner sur le rivage notre chien boiteux. Les Mongols ne voulurent à aucun prix lui donner place, prétendant que la règle voulait que les chiens passassent l'eau à la nage, et non pas sur les barques, uniquement destinées aux hommes et aux animaux qui ne savent pas nager. Nous dûmes «éder à l'inflexibilité de leur préjugé.

De l'autre côté du fleuve nous étions en Chine. Nous fîmes nos adieux, pour quelque temps du moins, à la Tartarie, au désert et à la vie nomade.

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