CHAPITRE XL
A l'Hôtel de la Justice et de la Miséricorde. — Caractèpe de l'agricultupe dans ces réglons. — Grands travaux pour l'irrigratlon des champs. — Manière de vivre à l'auberge. — Extrême confusion dans une ville au passage de nos chameaux. — Corps-de-garde chinois. — Mandarin inspecteur des travaux publics. — Intéressant^ détails historiques et topographiques. — Auberge des cinq Félicités. — Lutte contre un Mandarin. — Immenses montagnes de sable. — Sur la route d'IUi. — Aspect sinistre de Kao-Tan-Dze, — Coup d'oeil sur la Grande Muraille. — Demande de passeports. — Tartares voyageant en Chine. — Affreux ouragan. — Origine «t mœurs des habitants du Kan-Sou. — Les Dchiahours. — Relations avec un Bouddha-vivant. — Hôtel des climats tempérés. — Famille de Samdaduhiemba. — Affreuse montagne de Ping-Keou. — Au village du Vieux Canard. — Terrible querelle d'un aubergiste avec sa femme. — Moulins à eau. — Tricotage. — Maison de repos. — Arrivée à Tang-Keou-Eul.
:ux mois s'étaient déjà écoulés depuis notre départ de la Vallée -des-Eaux-Noires. Pendant ce temps, nous avions éprouvé dans le désert des fatigues continuelles et des privations de tout genre. Notre santé, il est vrai, n'était pas encore gravement altérée; mais nous sentions que nos forces s'en allaient, et nous éprouvions le besoin de modifier, pendant quelques jours, notre rude façon de vivre. A ce point de vue, un pays
Cgapître anâième.
habité par des Chinois ne pouvait manquer de nous sourire ; comparé à la Tartarie, il allait nous offrir tout le confortable imaginable.
Aussitôt que nous eûmes traversé le Hoang-Ho, nous entrâmes dans la petite ville frontière nommée Ché-Tsui-Dze, qui n'est séparée du fleuve que par une plage sablonneuse. Nous allâmes loger à l'Hôtel de la Justice et de la Miséricorde. La maison était vaste, et nouvellement bâtie.
Les rois tributaires. (P. 215.)
L'aubergiste nous donna des détails de tout genre sur les endroits grands et petits que nous aurions à visiter avant notre arrivée au Koukou-Noor. Cette partie de la Tartarie lui était même assez connue, car dans la période militaire de sa vie, il avait été faire la guerre contre les Si-Fan. Le lendemain de notre arrivée, il nous apporta de grand matin une large feuille de papier oii
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étaient écrits, par ordre, les noms des villes, villages, hameaux et bourgades que nous avions à traverser dans la province du Kan-Sou ; il se mit ensuite à nous faire de la topographie avec tant de feu, tant de gestes, et de si grands éclats de voix, que la tête nous en tournait.
Le temps qui ne fut pas absorbé par les longs entretiens, moitié forcés, moitié volontaires, que nous eûmes avec notre aubergiste, nous le consacrâmes à visiter la ville. Ché-Tsui-Dze est bâtie dans l'enfoncement d'un angle formé d'un côté par les monts Alechan, et de l'autre par le fleuve Jaune. A la partie orientale, le Hoang-Ho est bordé de collines noirâtres, oii l'on trouve d'abondantes mines de charbon ; les habitants du pays les exploitent avec activité, et en font la source principale de leur richesse. Les faubourgs de la ville sont composés de grandes fabriques de poteries, oii l'on remarque des urnes colossales, servant dans les familles à contenir la provision d'eau nécessaire au ménage, des fourneaux grandioses d'une construction admirable, et un grand nombre de vases de toute forme et de toute grandeur. On fait, dans la province de Kan-Sou, une grande importation de ces nombreuses poteries.
A Ché-Tsui-Dze, les comestibles sont abondants, variés, et d'une modicité de prix étonnante ; nulle part, peut-être, on ne vit avec une aussi grande facilité. A toute heure du jour et de la nuit, de nombreux restaurants ambulants transportent à domicile des mets de toute espèce : des soupes, des ragoûts de mouton et de bœuf, des pâtisseries, du riz, du vermicelle, etc. Il y a des dîners pour tous les appétits et pour toutes les bourses, depuis le gala compliqué du riche jusqu'au simple et clair brouet du mendiant. Ces restaurateurs vont et viennent et se succèdent presque sans interruption. Ordinairement, ils appartiennent à la classe des musulmans; une calotte bleue est la seule marque qui les distingue des Chinois.
Après nous être suffisamment reposés et restaurés pendant deux jours dans l'Hôtellerie de la Justice et de la Miséricorde, nous nous mîmes en route. Les environs de Ché-Tsui-Dze sont incultes ; on ne voit, de toute part, que des sables et des graviers annuellement charriés par les inondations du fleuve Jaune. Cependant, à mesure que l'on avance, le sol s'élevant insensiblement devient meilleur. A une heure de distance de la ville, nous traversâmes la grande muraille, ou plutôt nous passâmes par-dessus quelques misérables ruines, qui marquent encore l'ancienne place du célèbre boulevard de la Chine. Bientôt le pays devint magnifique, et nous pûmes admirer le génie agricole de la nation chinoise. La partie du Kan-Sou que nous traversions est surtout remarquable par des travaux grandioses et ingénieux pour faciliter l'irrigation des champs. x\u moyen de saignées pratiquées sur les bords du fleuve Jaune, les eaux se répandent dans de grands canaux creusés de main d'homme; ceux-ci en ali-