‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 63 sur 114 · I II · texte numérisé non relu

I II

Pendant la majeure partie de la journée nous suivîmes la route qui conduit à Ili. Nous parcourions avec respect, et en quelque sorte avec une religieuse vénération, ce chemin de l'exil, tant de fois sanctifié par le passage des confesseurs de la foi ; nous aimions à nous entretenir de ces courageux chrétiens, de ces âmes fortes qui, plutôt que de renoncer à leur religion, avaient préféré abandonner et leur famille et leur patrie, pour aller terminer leurs jours dans des pays inconnus. Nous l'espérons, la Providence suscitera des Missionnaires pleins de dévouement pour aller porter à nos frères exilés les consolations de la foi.

La route d'Ili nous conduit jusqu'à la grande muraille, que nous franchîmes encore à pieds joints. Cet ouvrage de la nation chinoise, dont on a tant parlé, sans pourtant le connaître suffisamment, mérite que nous en disions quelques mots. On sait que l'idée d'élever des murailles pour se fortifier contre les incursions des ennemis n'a pas été particulière à la Chine ; l'antiquité nous offre plusieurs exemples de semblables travaux. Outre ce qui fut exécuté en ce genre chez les Syriens, les Egyptiens et les Mèdes, en Europe, par ordre de l'empereur Septime- Sévère, une muraille fut construite au nord de la Grande- Bretagne. Cependant aucune nation n'a rien fait d'aussi grandiose que la grande muraille élevée par Tsin-Chi-Hoang-Ti l'an 214 de Jésus-Christ; les Chinois la nomment Wan-li-Tchang-Tching : le grand mur de dix mille lis. Un nombre prodigieux d'ouvriers y fut employé, et les travaux de cette entreprise gigantesque durèrent dix ans. La grande muraille s'étend depuis le point le plus occidental du Kan-Sou jusqu'à la mer orientale. L'importance de cet immense travail a été différemment jugée par ceux qui ont écrit sur la Chine : les uns l'ont exalté outre mesure, les autres se sont efforcés de le tourner en ridicule ; il est à croire que cette divergence d'opinions vient de ce que chacun a voulu juger de l'ensemble de l'ouvrage d'après ce qu'il en avait eu sous les yeux. M. Barrow, qui vint en Chine en 1793 avec lord Macartney, en qualité d'historiographe de l'ambassade, a fait le calcul suivant : il suppose qu'il y a dans l'Angleterre et l'Ecosse dix-huit cent mille maisons. En estimant la maçonnerie de chacune à deux mille pieds cubes, il avance qu'elles ne contiennent pas autant de matériaux que la grande muraille chinoise, qui, selon lui, suffirait pour construire un mur capable de faire deux fois le tour du globe. Evidemment M. Barrow a pris pour base de son calcul la grande muraille telle qu'il a pu la voir au nord de Pékin ; la construction en est réellement belle et imposante ; mais il ne faudrait pas croire que cette barrière élevée contre les irruptions des Tartares est dans toute son étendue également large, haute et solide. Nous avons eu l'occasion de la traverser sur plus de quinze points différents, et plusieurs fois nous avons voyagé, pendant des journées entières, en suivant sa

Cgajjittce Qii3ièttie«

direction et sans jamais la perdre de vue; souvent, au lieu de ces doubles murailles crénelées qui existent aux environs de Pékin, nous n'avons rencontré qu'une simple maçonnerie, et quelquefois qu'un modeste mur en terre; il nous est même arrivé de voir cette fameuse muraille réduite à sa plus simple expression, et uniquement composée de quelques cailloux amoncelés. Pour ce qui est des fondements dont parle M. Barrow, et qui consisteraient en grandes pierres de taille cimentées avec du mortier, nous devons avouer que nulle part nous n'en avons trouvé de vestige. Au reste, on doit concevoir que Tsin-Chi-Hoang- Ti, dans cette grande entreprise, a dû naturellement s'appliquer à fortifier d'une manière spéciale les environs de la capitale de l'empire, point sur lequel devaient tout d'abord se porter les hordes tartares. On pourrait encore supposer

La Grande Muraille. (P. 244.)

que les mandarins chargés de faire exécuter le plan de Tsin-Chi-Hoang-Ti ont dû diriger consciencieusement les travaux qui se faisaient en quelque sorte sous les yeux de l'Empereur, et se contenter d'élever un simulacre de muraille sur les points les plus éloignés, et qui, du reste, avaient peu à craindre des Tartares, comme par exemple les frontières de l'Ortous et des monts Alechan.

La barrière de San-Yen-Tsin, qu'on rencontre à quelques pas après le passage de la muraille, est célèbre pour sa grande sévérité à l'égard des Tartares qui veulent entrer dans l'empire. Le village ne possède qu'une seule auberge tenue par le chef des satellifes qui gardent la frontière; en entrant nous remarquâmes dans la cour quelques groupes de chameaux : une grande caravane tartare était arrivée peu de temps avant nous; il y avait pourtant encore

Il il

A traven les diserts.

j^Qubenitié tie bopase.

de quoi se loger, car l'établissement était vaste. A peine eûmes-nous pris possession de notre chambre que la question des passeports commença. Le chef des satellites vint lui-même les réclamer officiellement.

« Nous n'en avons pas, » lui répondîmes-nous.

A ces mots, sa figure s'épanouit de contentement, et il nous déclara que nous ne pourrions pas continuer notre route, à moins de payer une forte somme d'argent.

<( Comment, un passeport ou de l'argent! Sache que nous avons traversé la Chine d'un bout à l'autre^ que nous avons été à Pékin, que nous avons parcouru toute la Tartarie sans jamais avoir de passeport, et sans dépenser une seule sapèque. Toi qui es chef des satellites, est-ce que tu ne sais pas encore que les lamas ont le privilège de voyager partout sans passeport ?

— Quelle parole prononcez-vous? voici une caravane qui vient d'arriver^ il y a deux lamas, et ils m'ont présenté leur passeport comme les autres,

— Si tu dis vrai, il faut en conclure qu'il y a des lamas qui prennent des passeports, et d'autres qui n'en prennent pas... » Voyant que la contestation traînait trop en longueur, nous employâmes un argument décisif.

(( C'est bon, lui dîmes-nous, nous te donnerons tout l'argent que tu demanderas; mais tu nous écriras un billet que tu signeras, et dans lequel tu diras que, pour nous laisser passer, tu as exigé de nous un passeport ou une somme d'argent. Nous nous adresserons au premier mandarin que nous rencontrerons, et nous lui demanderons si cela est conforme ou non aux lois de l'empire, »

L'aubergiste satellite n'insista plus.

« Puisque vous avez été à Pékin, dit-il, il se peut que l'Empereur vous ait donné des privilèges particuliers... ; » puis il ajouta à voix basse et en souriant : (( Ne dites pas aux Tartares qui sont ici que je vous laisse passer gratis, »

C'est une véritable pitié que de voir ces pauvres Mongols voyager en Chine :: tout le monde se croit en droit de les rançonner, et tout le monde y réussit merveilleusement ; ils rencontrent des douanes partout, partout des gens qui se recommandent à leur générosité, parce qu'ils réparent des routes, construisent des ponts, édifient des pagodes. D'abord on fait semblant de leur rendre des services; on leur donne des conseils pour se défendre des gens méchants et malintentionnés, on les caresse, on les appelle frères et amis. Si cette méthode ne réussit pas à faire délier les cordons de la bourse, alors on a recours aux moyens d'intimidation; on leur fait des peurs atroces, on leur parle de mandarins, de lois, de tribunaux, de prisons, de supplices ; on leur dit qu'on va les faire arrêter; on les traite en un mot comme de véritables enfants. Il faut convenir aussi que les Mongols se prêtent beaucoup à tous ces manèges, car ils sont totalement étrangers aux mœurs et aux habitudes de la Chine. Quand

Cl^apitre onsteme.

ils sont dans une auberge, au lieu de loger dans les chambres qu'on leur offre, de placer leurs animaux dans les écuriees, ils dressent tout bravement leur tente au milieu de la cour, plantent des pieux tout autour et y attachent leurs chameaux. Souvent on ne leur permet pas cette bizarrerie; alors ils se décident à entrer dans ces chambres, qu'ils considèrent toujours comme des prisons, mais ils s'y arrangent d'une façon vraiment risible; ils dressent leur trépied et leur marmite au centre de la chambre, et allument le feu avec des argols, dont ils ont eu soin de faire une bonne provision. On a beau leur dire qu'il y a dans l'auberge une grande cuisine, qu'ils y seront plus commodément pour préparer leurs vivres; rien ne les émeut : c'est dans leur marmite, c'est au beau milieu de la chambre qu'ils prétendent faire bouillir leur thé. Quand la nuit est venue, ils déroulent des tapis de feutre à l'entour du foyer et s'étendent dessus. Ils se garderaient bien de coucher sur les lits ou sur les kang qui se trouvent dans la chambre. Les Tartares de la caravane qui logeaient avec nous dans l'auberge de San-Yen-Tsin faisaient tous leur petit ménage en plein air. La simplicité de ces pauvres enfants du désert était si grande qu'ils vinrent nous demander sérieusement si l'aubergiste leur ferait payer quelque chose pour les avoir logés chez lui.

Nous continuâmes notre route dans la province de Kan-Sou, en nous dirigeant vers le sud-ouest. Le pays, coupé de ruisseaux et de collines, est généralement beau, et paraît assez riche. L'admirable variété des produits qu'on Y remarque est due à un climat tempéré, à un sol naturellement fertile, mais surtout à l'activité et au savoir-faire des agriculteurs. La principale récolte du pays consiste en froment, dont on fait des pains excellents à la manière de ceux d'Europe. On n'y sème presque pas de riz ; le peu qui s'y consomme vient des provinces environnantes. Les chèvres et les moutons y sont de belle espèce, et servent avec le pain, de base alimentaire aux habitants du pays. De nombreuses et inépuisables mines de charbon mettent le chauffage à la portée de tout le monde. Il nous a paru, enfin, que dans le Kan-Sou on pouvait facilement, et à peu de frais, se procurer une existence honnête.

A deux journées de la barrière de San-Yen-Tsin, nou fûmes- assaillis par un ouragan qui nous exposa aux dangers les plus graves. Il était près de dix heures du matin. Nous venions de traverser une petite montagne pour entrer dans une plaine d'une vaste étendue, lorsque tout à coup il se fit un grand calme dans l'atmosphère. On ne remarquait pas la moindre agitation dans l'air, et cependant le temps était d'une fraîcheur extrême. Insensiblement le ciel prit une couleur blanchâtre, sans que pourtant on vît se former aucun nuage. Bientôt le vent se mit à souffler de l'ouest; et il acquit, en peu de temps, une telle violence que nos animaux ne pouvaient presque plus avancer. La na-

fm^xm

mm

^oubemr^ be bopase*

ture entière était comme dans un effroyable état de dissolution. Le ciel, toujours sans nuages, se chargea d'une teinte rousse. La fureur du vent allait par tourbillons, et soulevait dans les airs des colonnes immenses chargées de poussière, de sable et de débris de végétaux; puis ces colonnes étaient lancées avec impétuosité à droite, à gauche, dans tous les sens. Le vent souffla enfin avec une telle fureur, l'atmosphère fut tellement bouleversée, qu'en plein midi, il nous était impossible de distinguer les animaux sur lesquels nous étions montés. Nous descendîmes de cheval, car il n*y avait plus moyen de faire un pas; et après nous être enveloppé la figure avec notre mouchoir, pour n'être pas aveuglés par les sables, nous nous accroupîmes à côté de nos montures. Nous ne savions plus où nous étions ; il nous semblait, à chaque instant, que le système du monde se détraquait complètement, et que la fin de toutes choses était arrivée. Cela dura pendant plus d'une heure. Quand le vent se fut un peu calmé, et que nous pûmes voir clair autour de nous, nous nous trouvâmes tous séparés, et à une assez grande distance les uns des autres. Car au milieu de cette effroyable tempête, nous avions eu beau crier, beau nous appeler, il nous avait été impossible de nous entendre. Aussitôt que nous pûmes faire quelques pas, nous nous dirigeâmes vers une ferme qui n'était pas très éloignée de nous, mais que nous n'avions pu remarquer auparavant. L'ouragan ayant renversé le grand portail de la cour, il nous fut facile d'entrer. La maison elle-même nous fut bientôt ouverte ; car la Providence nous avait fait rencontrer, au milieu de notre détresse, une famille vraiment remarquable par ses mœurs hospitalières.

Dès notre arrivée, on nous fit chauffer de l'eau pour nous laver. Nous étions dans un état affreux : la poussière nous enveloppait des pieds à la tête ; elle avait même pénétré nos habits, et nos corps en étaient tout imprégnés. Si un pareil temps nous eût assaillis au passage des monts Alechan, nous eussions été enterrés vivants dans les sables, sans qu'on eût pu jamais savoir de nos nouvelles.

Quand nous vîmes que le fort de la tempête était passé, et que le vent ne soufflait plus que par petites rafales, nous songeâmes à nous remettre en route; mais les bons paysans de la ferme ne voulurent jamais consentir à nous laisser partir. Ils nous dirent qu'ils trouveraient moyen de nous loger pendant la nuit, et que nos animaux ne manqueraient ni d'eau, ni de fourrage. Leur invitation nous parut si sincère et si cordiale, nous avions d'ailleurs un si grand besoin de repos, que nous profitâmes volontiers de leur offre. Pour peu qu'on ait des rapports avec les habitants du Kan-Sou, il est facile de voir qu'ils ne sont pas de pure origine chinoise. Parmi eux, c'est l'élément tartaro-thibétain qui domine. Il se manifeste plus particulièrement dans le caractère, les mœurs

Page 1