‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 64 sur 114 · chapitre onsîèmc · texte numérisé non relu

chapitre onsîèmc

et le langage des habitants de la campagne. On ne trouve point chez eux cette politesse affectée qui distingue les Chinois; mais, en retour, ils sont remarquables par leur franchise et leur hospitalité. Dans leur idiome chinois, on rencontre une foule d'expressions appartenant aux langues tartare et thibétaine. La construction de leur phrase est surtout particulière; on n'y reconnaît presque jamais la manière chinoise, c'est toujours l'inversion usitée dans le mongol. Ainsi, par exemple, ils ne disent pas, comme les Chinois : Ouvrez la porte, fermez la fenêtre...; mais: La porte ouvrez, la fenêtre fermez. Une autre particularité, c'est que le lait, le beurre, le caillé, toutes choses insupportables à un Chinois, font au contraire les délices des habitants du Kan-Sou. Mais c'est surtout leur caractère religieux qui les distingue des Chinois, ordinairement si sceptiques et si indifférents en matière de religion. Dans le Kan-Sou il y a de nombreuses et florissantes lamaseries, où l'on suit le culte réformé du Bouddhisme. Ce n'est pas que les Chinois n'aient aussi un grand nombre de pagodes, et des idoles de toute façon dans leur maison; mais tout se borne à cette représentation extérieure : au lieu que, dans le Kan-Sou, tout le monde prie souvent et longuement. Or, la prière, comme on sait, est ce qui distingue l'homme religieux de celui qui ne l'est pas.

Outre que les habitants du Kan-Sou diffèrent beaucoup des autres peuples de la Chine, ils forment encore entre eux des divisions très distinctes : les Dchiahours sont peut-être la plus saillante de la province. Ils occupent le pays appelé communément San-Tchouan (Trois- Vallons), patrie de notre chamelier Samdadchiemba. Les Dchiahours ont toute la fourberie et toute l'astuce des Chinois, moins leur civilité et la forme polie de leur langage ; aussi sont-ils craints et détestés de tous leurs voisins. Quand ils se croient lésés dans leur droit, c'est toujours à coups de poignard qu'ils demandent raison. Parmi eux, l'homme le plus honoré est toujours relui qui a commis un plus grand nombre de meurtres. Ils parlent une langue particulière, qui est un mélange de mongol, de chinois, et de thibétain oriental. A les croire, ils sont d'origine tartare. On peut dire, dans ce cas, qu'ils ont très bien conservé le caractère féroce et indépendant de leurs ancêtres, tandis que les habitants actuels de la Mongolie ont singulièrement modifié et adouci leurs mœurs.

Quoique soumis à l'empereur de Chine, les Dchiahours sont immédiatement gouvernés par une espèce de souverain héréditaire appartenant à leur tribu, et portant le titre de Tou-Sse. Il existe dans le Kan-Sou, et sur les frontières de la province de Sse-Tchouen, plusieurs peuplades qui se gouvernent ainsi elles-mêmes et d'après des lois spéciales. Toutes portent la dénomination de Tou-Sse, à laquelle on ajoute le nom de famille de leur chef souverain. Samdadchiemba appartenait à Ki-Tou-Sse, tribu des Dchiahours. Yang-Tou-Sse

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est la plus célèbre et la plus redoutable. Pendant longtemps elle a exercé une grande influence à Lha-Ssa, capitale du Thibet. Mais cette influence a été détruite en 1845. à la suite d'un événement fameux que nous raconterons plus tard.

Après nous être bien reposés de nos fatigues, nous appareillâmes le lendemain de grand matin. Partout, sur la route, nous rencontrâmes des traces de la tempête de la veille, des arbres rompus ou déracinés, des maisons dépouillées de leur toiture, des champs ravagés et presque entièrement privés de leur terre végétale. Avant la fin du jour, nous arrivâmes à Ïchoang-Long, plus vulgairement appelé Ping-Fang. Cette ville n'offre rien de remarquable; son commerce est assez florissant, et la cité, prosaïquement taillée sur les patrons ordinaires, ne présente aucun trait particulier ni de beauté ni de laideur. Nous allâmes loger à, l'Hôtel des trois Rapports sociaux, San-Kan- Tien, où nous eûmes affaire avec l'aubergiste le plus aimable et le plus caustique que nous ayons jamais vu. C'était un Chinois pur sang. Pour nous donner une preuve de sa sagacité, il nous demanda sans tergiverser si nous n'étions pas Anglais; et afin de ne laisser aucun doute à sa question, il ajouta qu'il entendait par Ing-Kie-Li les diables marins qui faisaient la guerre à Canton.

(( Non, nous ne sommes pas Anglais; nous autres, nous ne sommes diables d'aucune façon, ni de mer, ni de terre. »

Un désœuvré vint fort à propos détruire le mauvais effet de cette interpellation intempestive.

(( Toi, dit-il à l'aubergiste, tu ne sais pas regarder les figures des hommes. Comment oses-tu prétendre que ces gens-là sont des Yang-Koueï-Dze? Est-ce que tu ne sais pas que ceux-ci ont les yeux tout bleus et les cheveux tout rouges?

— C'est juste, dit l'aubergiste, je n'avais pas bien réfléchi.

— Non, certainement,, ajoutâmes-nous, tu n'avais pas bien réfléchi. Croistu que des monstres marins pourraient, comme nous, vivre sur terre, et seraient capables d'aller à cheval?

— Oh ! c'est juste, c'est bien cela ; les Ing-Kie-Li, dit-on, n'osent jamais quitter la mer ; aussitôt qu'ils montent à terre, ils tremblent et meurent comme les poissons qu'on met hors de l'eau. »

On parla beaucoup des mœurs et du caractère des diables marins, et d'après tout ce qui en fut dit, il demeura démontré que nous n'étions pas du tout de la même race.

Un peu avant la nuit, il se fit une grande agitation dans l'auberge; c'était un Bouddha-vivant qui arrivait avec son nombreux cortège. Il était de retour d'un voyage dans le Thibet, sa patrie, et se dirigait vers la grande lamaserie dont il était le supérieur depuis un grand nombre d'années ; elle était située

CSapitrc onsièrae.

dans le pays des Khalkhas, non loin des frontières russes. Quand il fit son entrée dans l'auberge, une grande multitude de zélés bouddhistes, qui l'attendait dans la cour, se prosterna la face contre terre. Le grand lama entra dans l'appartement qui lui avait été préparé; et, la nuit ne tardant pas à venir, la foule se retira. Quand l'auberge fut devenue un peu plus solitaire, ce personnage étrange voulut donner un libre cours à sa curiosité ; il se mit à parcourir toute l'auberge, entrant partout et adressant la parole à tout le monde, sans pourtant s'asseoir ni s'arrêter nulle part. Comme nous nous y attendions, il vint aussi dans notre chambre. Quand il entra, nous étions gravement assis sur le kang ; nous affectâmes de ne pas nous lever pour le recevoir, nous contentant -de lui offrir de la main une humble salutation. Cette manière parut le surprendre beaucoup, sans pourtant le déconcerter ; il s'arrêta au milieu de la chambre, et nous considéra longtemps l'un après l'autre. Nous gardâmes un profond silence et, usant du même privilège, nous l'examinâmes à loisir. Cet homme paraissait avoir une cinquantaine d'années: il était revêtu d'une grande robe en taffetas jaune, et était chaussé de bottes thibétaines en velours rouge, et remarquables par la hauteur de leurs semelles. Son corps était de taille moyenne, et d'un bel embonpoint; sa figure, fortement basanée, exprimait une bonhomie étonnante ; mais ses yeux, quand on les considérait attentivement, avaient quelque chose de hagard, une expression étrange qui nous effrayait. Enfin, il nous adressait la parole en langue mongole, dans laquelle il s'exprimait avec beaucoup de facilité. D'abord la conversation n'eut pour objet que les questions banales que s'adressent mutuellement des voyageurs, sur la route, la santé, le temps, le bon ou mauvais état des animaux. Quand nous vîmes qu'il prolongeait sa visite, nous l'invitâmes à s'asseoir à côté de nous, sur le kang; il hésita un instant, s'imaginant sans doute qu'en sa qualité de Bouddhavivant, il ne lui conviendrait pas de se mettre au niveau de simples mortels comme nous. Cependant, comme il avait grande envie de causer un instant, il prit le parti de s'asseoir. Il ne pouvait, sans compromettre sa haute dignité, demeurer plus longtemps debout, pendant que nous étions assis.

Un Bréviaire que nous avions à côté de nous sur une petite table fixa aussitôt son attention; il nous demanda s'il lui était permis de l'examiner. Sur notre réponse affirmative, il le prit des deux mains, admira la reliure, la tranche dorée, puis l'ouvrit et le feuilleta assez longtemps ; il le referma, et le porta solennellement à son front, en nous disant : « C'est votre livre de prières...; il faut toujours honorer et respecter les prières... » Il ajouta ensuite : « Votre religion et la nôtre sont comme cela... » Et en disant ces mots, il rapprochait l'un contre l'autre les deux index de ses mains.

— Oui, lui répondîmes-nous, tu as raison, tes croyances et les nôtres sont en

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état d'hostilité; le but de nos voyages et de nos efforts, nous ne te le cachons pas, c'est de substituer nos prières à celles qui sont en usage dans vos lamaseries.

— Je le sais, nous dit-il, en souriant, il y a longtemps que je le sais.» Puis il prit de nouveau le Bréviaire, et nous demanda des explications sur

les nombreuses gravures qu'il contenait; il ne parut étonné en rien de ce que nous lui dîmes. Seulement, quand nous lui eûmes expliqué l'image du crucifiement, il remua la tête en signe de compassion, et porta ses deux mains jointes au front. Après avoir parcouru toutes les gravures, il prit le Bréviaire d'entre nos mains, et le fit toucher de nouveau à sa tête. Il se leva ensuite, et nous ayant salués avec beaucoup d'affabilité, il quitta notre chambre. Nous le reconduisîmes jusqu'à la porte.

Quand nous fûmes seuls, nous demeurâmes un instant comme abasourdis de cette singulière visite. Nous cherchions à deviner quelle pensée avait dû préoccuper ce Bouddha-vivant, pendant qu'il avait été à côté de nous; quelle impression il avait ressentie, quand nous lui avions donné un aperçu de notre sainte religion. Quelquefois, il nous venait à l'idée qu'il avait dû se passer au fond de son cœur des choses bien étranges ; puis, nous nous imaginions que peut-être il n'avait rien éprouvé, rien ressenti ; que c'était tout bonnement un homme très ordinaire, qui profitait machinalement de sa position, sans trop y réfléchir, sans attacher aucune importance à sa prétendue divinité. Nous fûmes si préoccupés de ce personnage extraordinaire que nous désirâmes le voir encore une fois avant de nous remettre en route. Comme nous devions partir le lendemain de très bonne heure, nous allâmes lui rendre sa visite avant de nous coucher. Nous le trouvâmes dans sa chambre, assis sur d'épais et larges coussins recouverts de magnifiques peaux de tigre ; il avait devant lui, sur une petite table en laque, une théière en argent, une tasse en jade posée sur une soucoupe en or richement ciselée. Il paraissait s'ennuyer passablement; aussi fut-il enchanté de notre visite. De crainte qu'il ne s'avisât de nous laisser debout en sa présence, tout en entrant nous allâmes, sans façon, nous asseoir à côté de lui. Les gens de sa suite, qui étaient dans une pièce voisine, furent extrêmement choqués de cette familiarité, et firent entendre un léger murmure d'improbation. Le Bouddha- vivant nous regarda en souriant avec malice; il agita ensuite une clochette d'argent, et un jeune lama s'étant présenté, il lui ordonna de nous servir du thé au lait.

<( J'ai vu souvent de vos compatriotes, nous dit-il; ma lamaserie n'est pas éloignée de votre pays; les Or os (Russes) passent quelquefois la frontière, mais ils ne vont pas si loin que vous.

— Nous ne sommes pas Russes, lui dîmes-nous.

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Cette réponse parut le surprendre; il nous regarda attentivement, puis il

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« De quel pays êtes-vousl

— Nous sommes du ciel d'occident.

— Ah! c'est cela, vous êtes des Péling\ du Dehon-Ganga (Gange oriental); la ville que vous habitez se nomme Galgata (Calcutta). »

Comme on le voit, le Bouddha- vivant ne s'écartait pas trop de la vérité, et s'il n'y tombait pas juste, ce n'était pas sa faute; il ne pouvait nous classer que parmi les peuples qui lui étaient connus. En nous supposant d'abord Russes et puis Anglais, il faisait preuve d'un assez bon coup d'œil. Nous

A toute heure du jour de nombreux restaurants ambulants... (P. 230.)

eûmes beau lui dire que nous n'étions ni Oros, ni Péling de Galgata, nous ne pûmes le convaincre.

« Au reste, nous dit-il, qu'est-ce que cela fait qu'on soit d'un pays ou d'un autre, puisque tous les hommes sont frères? Seulement, tant que vous êtes en Chine, il faut être prudents, et ne pas dire à tout le monde qui vous êtes; les Chinois sont soupçonneux et méchants, ils pourraient vous nuire. »

Il nous parla ensuite beaucoup du Thibet, et de la route affreuse qu'il fallait parcourir pour y arriver. A nous voir, il doutait que nous eussions assez de force pour exécuter un pareil voyage. Les paroles et les manières de

• Les Thibétains appellent les Anglais de l'Indoustan Péling, nom qui veut dire étranger. C'est l'équivalent "u mot chinois y-7m, que les Européens traduisent par barbare, sans doute pour trouver dans le contraste de quoi flatter leur amour-propre.

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état d'hostilité; le but de nos voyages et de nos efforts, nous ne te le cachons pas, c'est de substituer nos prières à celles qui sont en usage dans vos lamaseries.

— Je le sais, nous dit-il, en souriant, il y a longtemps que je le sais.» Puis il prit de nouveau le Bréviaire, et nous demanda des explications sur

les nombreuses gravures qu'il contenait; il ne parut étonné en rien de ce que nous lui dîmes. Seulement, quand nous lui eûmes expliqué l'image du crucifiement, il remua la tête en signe de compassion, et porta ses deux mains jointes au front. Après avoir parcouru toutes les gravures, il prit le Bréviaire d'entre nos mains, et le fit toucher de nouveau à sa tête. Il se leva ensuite, et nous ayant salués avec beaucoup d'affabilité, il quitta notre chambre. Nous le reconduisîmes jusqu'à la porte.

Quand nous fûmes seuls, nous demeurâmes un instant comme abasourdis de cette singulière visite. Nous cherchions à deviner quelle pensée avait dû préoccuper ce Bouddha-vivant, pendant qu'il avait été à côté de nous; quelle im23re.ssion il avait ressentie, quand nous lui avions donné un aperçu de notre sainte religion. Quelquefois, il nous venait à l'idée qu'il avait dû se passer au fond de son cœur des choses bien étranges ; puis, nous nous imaginions que 2:)eut-être il n'avait rien éprouve, rien ressenti ; que c'était tout bonnement un homme très ordinaire, qui profitait machinalement de sa position, sans tropy réfléchir, sans attacher aucune importance à sa prétendue divinité. Nous fûmes si préoccupés de ce personnage extraordinaire que nous désirâmes le voir encore une fois avant de nous remettre en route. Comme nous devions partir le lendemain de très bonne heure, nous allâmes lui rendre sa visite avant de nous coucher. Nous le trouvâmes dans sa chambre, assis sur d'épais et larges coussins recouverts de magnifiques peaux de tigre ; il avait devant lui, sur une petite table en laque, une théière en argent, une tasse en jade posée sur une soucoupe en or richement ciselée. Il paraissait s'ennuyer passablement; aussi fut-il enchanté de notre visite. De crainte qu'il ne s'avisât de nous laisser debout en sa présence, tout en entrant nous allâmes, sans façon, nous asseoir à côté de lui. Les gens de sa suite, qui étaient dans une pièce voisine, furent extrêmement choqués de cette familiarité, et firent entendre un léger murmure d'improbation. Le Bouddlia-vivant nous regarda en souriant avec malice; il agita ensuite une clochette d'argent, et un jeune lama s'étant présenté, il lui ordonna de nous servir du thé au lait.

(I J'ai vu souvent de vos comiJatriotes, nous dit-il; ma lamaserie n'est pas éloignée de votre pays; les Oros (Russes) passent quelquefois la frontière, mais ils ne vont pas si loin que vous.

— Nous ne sommes pas Russes, lui dîmes-nous.

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