chapitre onsième
Cette réponse parut le surprendre; il nous regarda attentivement, puis il
ajouta :
(( De quel pays êtes-vousl
— Nous sommes du ciel d'occident.
— Ah! c'est cela, vous êtes des Péling ', du Dehon-Ganga (Gange oriental); la ville que vous habitez se nomme Galgata (Calcutta). »
Comme on le voit, le Bouddha-vivant ne s écartait pas trop de la vérité, et s'il n"y tombait pas juste, ce n était pas sa faute; il ne jjouvait nous classer que parmi les peuples qui lui étaient connus. En nous supposant d'abord Russes et puis Anglais, il faisait preuve d'un assez bon coup d'œil. Nous
A toute heure du jour de nombreux restaurants ambulants... (iv -'lui.)
eûmes beau lui dire que nous n'étions ni Gros, ni Péling de Galgata, nous ne j lûmes le convaincre.
« Au reste, nous dit-il, qu'est-ce que cela fait qu'on soit d'un pays ou d'un autre, puisque tous les hommes sont frères? Seulement, tant que vous êtes en Chine, il faut être prudents, et ne pas dire à tout le monde qui vous êtes; les Chinois sont soupçonneux et méchants, ils pourraient vous nuire. »
Il nous parla ensuite beaucoup du Thibet, et de la route affreuse qu'il tallait parcourir pour y arriver. A nous voir, il doutait que nous eussions assez de force pour exécuter un pareil voyage. Les paroles et les manières de
• Les Tliibétaiiis aiipelleut les AiiL'Uiis de rinil<jujtun l'H'utg. nom qui veut dire étnuiL'er. C'est l'e-quivaleiit '■" uiot chinois ;/-/(/(, que les Européens traduisent par biuhai-f, sans doute pour trouver dans le i-untraste de ouoi ilatier leur aiiKiur-prniire.
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ce grand lama étaient toujours pleines d'affabilité ; mais nous ne pouvions nous faire à l'étrangeté de son regard; il nous semblait voir dans ses yeux quelque chose de diabolique et d'infernal. Sans cette particularité, qui tenait peut-être à certaines préoccupations de notre part, nous l'eussions trouvé très aimable.
De Tchoang-Long ou Ping-Fang, nous allâmes à Ho-Kiao-Y, nommé sur les cartes de géographie Taï-Toung-Fou. Aujourd'hui cette ancienne dénomination n'est presque plus en usage. La route était partout encombrée de convois de charbon de terre, qu'on transportait sur des bœufs, des ânes et de petites charrettes. Nous résolûmes de nous arrêter pendant quelques jours à Ho-Kiao-Y, afin de donner un peu de repos à nos animaux dont les forces étaient épuisées ; le cheval et le mulet avaient sur les flancs de grosses tumeurs produites par le frottement de la selle. Avant d'aller plus loin, il était important de leur faire une opération et de les médicamenter. Ayant donc le projet de nous reposer, avant de nous fixer quelque part, nous examinâmes toutes les auberges de la ville, afin de nous arrêter à la plus convenable ; V Hôtel des climats tempérés eut notre choix.
Depuis notre entrée dans la province du Kan-Sou, il ne s'était pas passé de journée sans que Samdadchiemba nous parlât des Trois- Vallons et des Dchiahours. Quoiqu'il eût le caractère peu sentimental, il désirait pourtant beaucoup aller revoir son pays natal, et ce qui pouvait encore rester de sa famille. Nous ne pouvions que seconder des désirs aussi légitimes. Dès que nous fûmes bien établis dans l'Hôtel des Climats tempérés, nous lui donnâmes huit jours de congé pour aller revoir sa patrie qu'il avait abandonnée encore "tout enfant. Huit jours lui parurent sufîisants, deux pour aller, deux pour revenir, et quatre pour rester au sein de sa famille et lui raconter les merveilles qu'il avait vues dans le monde. Nous lui permîmes d'emmener un chameau avec lui, afin qu'il pût faire parmi les siens une apparition un peu triomphale ; cinq onces d'argent que nous plaçâmes dans sa bourse devaient achever de le recommander à ses compatriotes.
En attendant le retour de notre Dchiahour, nous fûmes exclusivement occupés à prendre soin de nos animaux et de nous-mêmes. Tous les jours nous devions aller en ville acheter nos provisions particulières, faire nous-mêmes notre cuisine, puis matin et soir abreuver nos animaux à une assez grande distance de l'auberge. Le maître d'hôtel était un de ces hommes d'un naturel excellent, toujours empressé à rendre service, mais au fond toujours à charge, et d'une importunité qu'on ne leur pardonne qu'à cause de leur bonne volonté. Ce bonhomme d'aubergiste venait à chaque instant dans notre chambre, pour nous donner des avis sur la tenue de notre ménage. Après avoir changé tous
Cgapitce onsîème.
les objets de place, tout arrangé selon sa fantaisie du moment, il s'approchait enfin de notre fourneau, découvrait la marmite, goûtait notre ragoût avec son doigt, puis ajoutait du sel ou du gingembre au grand dépit de M. Hue, qui était chargé officiellement de la cuisine. D'autres fois, il prétendait que nous n'entendions rien à faire le feu ; qu'il fallait disposer le charbon de telle manière, laisser un courant d'air de tel côté; puis il prenait les pinces et bouleversait notre foyer, au grand mécontentement de M. Gabet, qui faisait l'office de chauffeur. Quand la nuit arrivait, c'était surtout alors qu'il se croyait indispensable, pour allonger ou retirer à propos la mèche de la lampe, et la faire éclairer convenablement. Quelquefois, il avait vraiment l'air de se demander comment nous avions pu faire pour vivre sans lui, l'un jusqu'à trente-deux ans et l'autre jusqu'à trente-sept. Cependant, parmi toutes ces prévenances dont il nous importunait à chaque instant, il en était une que nous lui passions volontiers, c'était celle de nous chauffer le lit ; la manière était si bizarre, tellement particulière au pays, que nulle part nous n'avions eu occasion d'acquérir de l'expérience sur ce point.
Le kang, ou espèce de grand fourneau sur lequel on se couche,n'est pas dans le Kan-Sou entièrement construit en maçonnerie comme dans le nord de la Chine; le dessus est en planches mobiles, et placées les unes à côté des autres de manière à ce qu'elles joignent parfaitement. Quand on veut chauffer le kang, on enlève ces planches, puis on étend dans l'intérieur du fourneau du fumier de cheval, pulvérisé et très sec; on jette sur ce combustible quelques charbons embrasés, et on remet les planches à leur place ; le feu se communique insensiblement au fumier, qui une fois allumé ne peut plus s'éteindre. La chaleur et la fumée, n'ayant pas d'issues à l'extérieur, échauffent bientôt les planches, et produisent une tiède température, qui dure pendant toute la nuit, à cause de la combustion lente du fumier. Le talent d'un chauffeur de kang consiste à ne mettre ni trop ni trop peu de fumier, à l'étendre convenablement, et à disposer les charbons de manière à ce que la combustion commence en même temps sur plusieurs points différents, pour que toutes les planches participent a la fois à la chaleur. Honteux de voir qu'on était obligé de nous chauffer le Ht comme à des enfants, nous voulûmes un jour nous rendre nous-mêmes ce service; mais le résultat ne fut pas heureux : il arriva que l'un de nous faillit se brûler vif, tandis que l'autre grelotta de froid pendant la nuit tout entière. D'un côté le feu avait pris à une planche, et de l'autre le fumier ne s'était pas allumé. Le maître de l'Hôtel des Climats tempérés fut fort mécontent, comme de raison. Afin qu'un pareil désordre ne se reproduisît pas, il ferma à clef le petit cabinet du fumier, se réservant de venir lui-même tous les soirs préparer notre couche.
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Les soins multipliés de notre ménage, auxquels venait se joindre la récitation du Bréviaire, nous empêchaient de nous ennuyer pendant notre séjour à Ho-Kiao-Y. Le temps s'écoula assez vite, et au huitième jour, comme il avait été convenu, Samdadchiemba reparut, mais il n'était pas seul ; il était accompagné d'un petit jeune homme, qu'aux traits de la physionomie il nous fut facile de reconnaître pour son frère ; il nous fut en effet présenté comme tel. Cette première entrevue ne dura qu'un instant; les deux Dchiahours disparurent aussitôt, et allèrent, comme en cachette, dans la demeure de l'aubergiste. Nous pensâmes d'abord qu'ils voulaient présenter leurs civilités au maître d'hôtel, mais ce n'était pas cela ; ils reparurent bientôt après, avec un peu plus de solennité que la première fois. Samdadchiemba entra le premier :
« Babdcho, dit-il à son frère, prosterne-toi devant nos maîtres, et fais-leur les offrandes de notre pauvre famille. »
Le jeune Dchiahour nous fit trois saluts à l'orientale, et nous présenta ensuite deux grands plats, l'un chargé de belles noix, et l'autre de trois gro& pains, qui, par leur forme, nous rappelèrent ceux de France. Pour prouver à Samdadchiemba combien nous étions sensibles à son attention, immédiatement et sans désemparer nous entamâmes un pain, que nous mangeâmes avec des noix. Nous fîmes un repas délicieux; car, depuis notre départ de France, nous n'avions jamais savouré un pain d'aussi bon goût.
Nous ne fûmes pas longtemps sans remarquer que le costume de Samdadchiemba était réduit à sa plus simple expression ; nous étions surpris de le voir revenir avec de misérables habits, tandis qu'il était parti très convenablement habillé. Nous lui demandâmes compte de ce changement; il nous parla alors de sa famille qu'il avait trouvée dans une affreuse misère. Son père était mort depuis longtemps; sa vieille mère était aveugle et n'avait pas eu le bonheur de le voir ; il avait deux frères, l'un encore jeune, et l'autre que nous avions sous les yeux. Ce jeune homme était le seul soutien de sa famille ; il consacrait son temps à la culture d'un petit champ qui lui restait encore, et à la garde des troupeaux d'autrui. D'après ce tableau il était facile de savoir ce que Samdadchiemba avait fait de ses habits; il avait tout laissé à sa pauvre mère, sans même excepter sa couverture de voyage. Nous crûmes devoir lui proposer de rester chez lui, afin de donner ses soins à sa malheureuse famille.
« Comment, nous dit-il, aurais-je la cruauté de faire une pareille chose ? Est-ce qu'il pourrait m'être permis d'aller leur dévorer le champ qui leur reste? à peine peuvent-ils vivre eux-mêmes, où trouveraient-ils de quoi me nourrir ? Je n'ai aucune industrie, je ne sais pas travailler la terre ; de quel secours puis- je leur être? »
Nous ne trouvâmes cette résolution ni noble, ni généreuse; mais connais-
Cl^apitre onsiîme.
sant le caractère de Samdadchiemba, elle ne nous surprit pas. Nous n'insistâmes pas pour le faire rester, car nous étions encore plus persuadés que lui qu'il n'était pas bon à grand'chose, et que «sa famille n'avait en effet rien à attendre de son assistance; de notre coté nous fîmes tout ce qui pouvait dépendre de nous pour soulager ces malheureux. Nous donnâmes une assez forte aumône au frère de Samdadchiemba, et nous fîmes nos préparatifs pour continuer notre route.
Pendant ces huit jours de repos l'état de nos animaux s'était suffisamment amélioré pour oser tenter le pénible trajet que nous allions entreprendre. Le lendemain de notre sortie de Ho-Kiao-Y, nous commençâmes à gravir la haute monta.gne de Ping-Keou dont les sentiers pleins d'affreuses aspérités présentaient à nos chameaux des difficultés presque insurmontables. Chemin faisant, nous étions obligés de pousser continuellement de grands cris, pour avertir les muletiers qui auraient pu se trouver sur cette route, si étroite et si dangereuse, que deux animaux ne pouvaient y passer de front. Par ces cris, nous invitions ceux qui venaient à l'encontre de la caravane de prendre leur temps pour conduire leurs mulets à l'écart, s'ils ne voulaient pas les voir s'épouvanter à l'aspect de nos chameaux, et se précipiter dans les gouffres. Nous étions partis du pied de la montagne avant lé jour, et ce ne fut qu'à midi que nous pûmes en atteindre le sommet. Là, nous trouvâmes une petite hôtellerie, où l'on vendait, en guise de thé, une infusion de fèves grillées ; nous nous arrêtâmes un instant pour prendre un repas qui fut succulent, car il était composé d'un grand appétit, de quelques noix, et d'une tranche de ce fameux pain des Dchiahours dont nous usions avec la plus grande parcimonie.. Une tasse d'eau froide devait être, d'après notre plan, le complément de notre festin ; mais on ne pouvait se procurer, sur cette montagne, qu'un liquide d'une puanteur insupportable. Nous dûmes avoir recours à l'infusion des fèves grillées, boisson fastidieuse, et qui cependant nous fut vendue assez cher.
Le froid fut loin d'être aussi rigoureux que nous l'avions rédouté, d'après la saison et la hauteur de la montagne. Après midi, le temps fut même assez doux; le ciel se couvrit et il tomba de li neige. Comme nous étions obligés de descendre la montagne à pied, nous eûmes bientôt à souffrir de la chaleur, car il nous fallait faire de grands efforts pour nous retenir sur la pente de ce chemin glissant. Un de nos chameaux fit deux fois la culbute; mais par bonheur il fut arrêté par des rochers, qui l'empêchèrent de rouler jusqu'au bas de la montagne.
Quand nous eûmes mis derrière nous ce redoutable Ping-Keou, nous allâmes loger dans le Village du vieux Canard : Lao-Ya-Pou. — Là nous trouvâmes un système de chauffage un peu différent de celui de Ho-Kiao-Y. Les
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kang sont entretenus non pas avec du fumier de cheval, mais avec du charbon pulvérisé, réduit en pâte, et formant des gâteaux semblables à des briques; la tourbe est aussi en usage. Nous avions toujours pensé que le tricotage était inconnu en Chine; le Village du vieux Canard fit tomber ce préjugé, partagé du reste par les Chinois eux-mêmes. Nous remarquâmes dans toutes les rues un grand nombre, non pas de tricoteuses, mais de tricoteurs, car ce sont les hommes seuls qui s'occupent de cette industrie. Leurs ouvrages sont sans goût et sans délicatesse; ils ne tricotent jamais que de gros fils de laine, dont ils font le plus souvent des bas informes et semblables à des sacs, et quelquefois des gants, sans séparation pour les doigts, excepté pour le pouce ; les aiguilles dont ils se servent sont en bois de bambou. C'était pour nous un spectacle bien singulier que de voir des réunions d'hommes à moustaches, assis au soleil devant les portes de leurs maisons, filant, tricotant, et bavardant comme des commères; on eût dit une parodie des mœurs de notre patrie.
De Lao-Ya-Pou à Si-Ning-Fou nous eûmes cinq jours de marche; le second jour nous traversâmes Ning-Pey-Hien, ville de troisième ordre. En dehors de la porte occidentale, nous nous arrêtâmes dans une hôtellerie pour prendre notre repas du matin : plusieurs voyageurs étaient rassemblés dans une vaste cuisine, et occupaient les nombreuses tables disposées le long des murs ; au centre de la salle s'élevaient d'immenses fourneaux, où l'aubergiste, sa femme, ses enfants et quelques domestiques préparaient avec activité les mets demandés par les convives. Pendant que tout le monde était occupé, soit de la préparation, soit de la consommation des vivres, un grand cri se fit entendre. C'était l'hôtesse, qui exprimait ainsi la douleur que lui causait un coup de pelle que son mari venait de lui asséner sur la tête. A ce cri, tous les voyageurs lèvent la tête; la femme se sauve en vociférant dans un coin de la cuisine; et l'aubergiste explique à la compagnie comme quoi il a eu raison de corriger sa femme inso-j lente, insoumise, ne prenant pas du ménage un soin convenable, et tendant à ruiner la prospérité de l'auberge. Avant qu'il eût terminé son discours, la femme ne manqua pas de riposter du coin où elle était blottie; elle annonça à la société que son mari était un paresseux; que, pendant qu'elle s'épuisait à servir les voyageurs, lui passait son temps à fumer et à boire, que le gain d'une lune de travail s'en allait dans quelques jours en tabac et en eau-de-vie. Pendant cette mise en scène, le parterre était calme et imperturbable, et ne se permettait pas le moindre signe d'approbation ou d'improbation. La femme sortit enfin de son recoin, et vint en quelque sorte présenter un cartel à son mari.
(( Puisque je suis une méchante femme, dit-elle, alors il faut me tuer..- Tiens, tue-moi ; » et elle se dressait avec fierté devant l'aubergiste.
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Celui-ci ne la tua pas tout de suite, mais il lui donna un épouvantable soufflet, qui la fit courir de nouveau dans son recoin en poussant des hurlements. Pour le coup, le parterre fit entendre de grands éclats de rire; il commençait à trouver la pièce divertissante, elle devint bientôt sérieuse. Après d'affreuses injures d'une part et des menaces atroces de l'autre, l'aubergiste se serra les reins avec sa ceinture, et roula sa tresse de cheveux autour de sa tête; c'était le signe d'un coup de main.
« Puisque tu veux que je te tue, dit-il à sa femme, eh bien, je vais te tuer. »
A ces mots, il prend dans un fourneau de longues pinces en fer, et se précipite avec fureur sur sa femme. Tout le monde se lève aussitôt, on pousse des cris, les voisins accourent, et on cherche à séparer les combattants; mais on n'y réussit que lorsque l'hôtesse avait déjà toute sa figure ensanglantée et sa chevelure en désordre. Alors un homme d'un certain âge, et qui paraissait avoir quelque autorité dans la maison, prononça gravement quelques paroles en guise d'épilogue.
(( Comment! dit-il, comment! un mari et son épouse!... en présence de leurs, enfants !. . . en présence d'une foule de voyageurs ! ! ! »
Ces paroles, répétées trois ou quatre fois, avec un ton qui exprimait en même temps l'indignation et l'autorité, eurent un merveilleux effet. Un instant après, les convives continuaient gaiement leur dîner, l'hôtesse faisait frire des gâteaux dans l'huile de noix, et le chef de famille fumait silencieusement sa pipe.
Quand nous fûmes sur le point de partir, l'aubergiste, en réglant nos comptes, marqua cinquante sapèques pour les animaux que nous avions attachésdans la cour pendant notre dîner. Evidemment on voulait nous faire payer comme des Tartares. Samdadchiemba ne put contenir son indignation.
« Est-ce que tu crois, s'écria-t-il, que nous autres, Dchiahours, nous ne connaissons pas les règlements des hôtelleries? Où a-t-on jamais vu payer pour attacher des animaux à une cheville de bois? Dis-moi, maître d'hôtel, combien demandes-tu de sapèques pour la comédie que tu viens de jouer avec ta femme?... »
Le sarcasme était sanglant. Les éclats de rire du public donnèrent raison a Samdadchiemba, et nous partîmes en payant simplement nos dépenses particulières.
La route qui conduit à Si-Ning-Fou est en général bonne et assez bien entretenue : elle serpente à travers une campagne fertile, très bien cultivée, et pittoresquement accidentée par de grands arbres, des collines et de nombreux ruisseaux. Le tabac est la culture principale du pays. Nous rencontrâmes, chemin faisant, plusieurs moulins à eau remarquables par leur simplicité, comme-
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tous les ouvrages des Chinois. Dans ces moulins, la meule supérieure est immobile ; c'est celle de dessous qui tourne par le moyen d'une roue unique, que le courant d'eau met en mouvement. Pour faire manœuvrer ces moulins, quelquefois construits sur de larges proportions, il n'est besoin que d'une très petite quantité d'eau; car on la fait tomber sur la roue comme une cascade ayant au moins vingt pieds de haut.
Un jour avant d'arriver à Si-Ning-Fou, nous eûmes une route extrêmement pénible, très dangereuse, et qui nous fit souvent nous recommander à la protection de la divine Providence. Nous marchions à travers d'énormes rochers, et le long d'un profond torrent dont les eaux tumultueuses bondissaient à nos pieds. Le gouffre était toujours béant devant nous; il eût suffi d'un faux pas pour y rouler; nous tremblions surtout pour les chameaux, si maladroits et si lourds quand il faut marcher sur un chemin scabreux. Enfin, grâce à la bonté de Dieu, nous arrivâmes sans accident à Si-Ning. Cette ville est immense, mais elle est peu habitée, et tombe presque en ruines sur plusieurs points. Son commerce est en grande partie intercepté par Tang-Keou-Eul, petite ville située sur les bords de la rivière Keou-Ho, à la frontière qui sépare le Kan- Sou du Kou-Kou-Noor.
Il est d'usage à Si-Ning-Fou de réserver les hôtelleries aux Chinois. On ne reçoit pas dans ces établissements les étrangers tels que Tartares, Thibéfcains et autres ; ils vont loger dans des établissements nommés Maisons de repos ( Sié- Kia), où les autres voyageurs ne sont pas admis. Nous allâmes donc mettre pied à terre dans une Maison de repos, et nous y fûmes très bien reçus. Les Sié-Kia diffèrent des autres hôtelleries en ce qu'on y est logé, nourri et servi gratuitement. Comme le commerce est le but ordinaire des étrangers, les chefs de ces établissements perçoivent un revenu sur tout ce qu'on vend ou qu'on achète. Pour tenir une Maison de repos, il faut avoir la permission des autorités du lieu, et leur payer annuellement une certaine somme, plus ou moins grande, suivant l'importance des affaires commerciales. En apparence, les 'étrangers sont très bien traités, mais en fait ils sont toujours sous la dépendance des Sié-Kia, qui, étant d'intelligence avec les marchands de la ville, trouvent ainsi à gagner de part et d'autre.
Quand nous partîmes de Si-Ning-Fou, il se trouva que le Sié-Kia n'avait pas fait sur nous un grand profit; car nous n'avions ni rien vendu, ni rien acheté. Cependant, comme il eût été ridicule et injuste de vivre ainsi aux dépens du prochain, nous dédommageâmes le chef de la Maison de repos, et nous lui payâmes le séjour que nous avions fait chez lui, au taux des hôtelleries ordinaires.
Après avoir traversé plusieurs torrents, gravi grand nombre de collines
Les laes où se jouent les eormoFans... sont devenus la propriété des Chinois. (P. 150.)
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tous les ouvrages des Chinois. Dans ces moulins, la meule supérieure est immobile ; c'est celle de dessous qui tourne par le moyen d'une roue unique, que le courant d'eau met en mouvement. Pour faire manœuvrer ces moulins, quelquefois construits sur de larges proportions, il n'est besoin que d'une très petite quantité d'eau; car on la fait tomber sur la roue comme une cascade ayant au moins vingt pieds de haut.
Un jour avant d'arriver à Si-Ning-Fou, nous eûmes une route extrêmement pénible, très dangereuse, et qui nous fit souvent nous recommander à la protection de la divine Providence. Nous marchions à travers d'énormes rochers, et le long d'un profond torrent dont les eaux tumultueuses bondissaient à nos pieds. Le gouffre était toujours béant devant nous; il eût suffi d'un faux pas pour y rouler; nous tremblions surtout pour les chameaux, si maladroits et si lourds quand il faut marcher sur un chemin scabreux. Enfin, grâce à la bonté de Dieu, nous arrivâmes sans accident à Si-Ning. Cette ville est immense, mais elle est peu habitée, et tombe presque en ruines sur plusieurs points. Son commerce est en grande partie intercepte par Tang-Keou-Eul, petite ville située sur les bords de la rivièi'e Keou-Ho, à la frontière qui sépare le Kan- Sou du Kou-Kou-Noor.
Il est d'usage à Si-Ning-Fou de réserver les hôtelleries aux Chinois. On ne reçoit pas dans ces établissements les étrangers tels que Tartares, Thibétains et autres; ils vont loger dans des établissements nommés J/a/*^o«5 f/e 777:1(9.? (Sio- Kia), où les autres voyageurs ne sont pas admis. Nous nllàmes donc mettre pied à terre dans une Maison de repo^, et nous y fûmes très bien reçus. Les Sié-Kia diffèrent des autres hôtelleries en ce qu'on y est logé, nourri et servi gratuitement. Comme le commerce est le but ordinaire des étrangers, les chefs de ces établissements perçoivent un revenu sur tout ce qu'on vend ou qu'on achète. Pour tenir une Maison de repos, il faut avoir la permission des autorités du lieu, et leur payer annuellement une certaine somme, plus ou moins grande, suivant l'importance des affaires commerciales. En apparence, les étrangers sont très bien traités, mais en fait ils sont toujours sous la dépendance des Sié-Kia, qui, étant d'intelligence avec les marchands de la ville, trouvent ainsi à gagner de part et d'autre.
Quand nous partîmes de Si-Ning-Fou, il se trouva que le Sié-Kia n'avait pas fait sur nous un grand profit; car nous n'avions ni rien vendu, ni rien acheté. Cependant, comme il eût été ridicule et injuste de vivre ainsi aux dépens du prochain, nous dédommageâmes le chef de la Maison de repos, et nous lui payâmes le séjour que nous avions fait chez lui, au taux des hôtelleries ordinaires.
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rocailleuses, et franchi encore deux fois la grande muraille, nous arrivâmes à Tang-Keou-Eul. Nous étions au mois de janvier; quatre mois à peu près s'étaient écoulés depuis notre départ de la Vallée-des-Eaux-Noires. Ïang-Keou- Eul est une petite ville, mais très populeuse, très active et très commerçante. C'est une véritable tour de Babel : on y trouve réunis les Thibétains orientaux, les Houg-Mao-Eul ou Longues- Chevelures, les Oelets, les Kolo, les Chinois, les Tartares de la mer Bleue, et les Musulmans descendants d'anciennes migrations du Turkestan ! Tous portent dans cette ville le caractère de la violence. Chacun marche dans les rues armé d'un grand sabre, et affectant dans sa démarche une indépendance féroce. Il est impossible de sortir sans être témoin de quelque bataille.