‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 66 sur 114 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Récits relatifs à la route du Thibet. — Caravane de Taptares-Khalkhas. — Le fils du FOi du Koukou-Noop. — Sandara-le-Barbu. — Étude de la langue thibétaine. — Caractère fourbe et méchant de Sandara. — Samdadehiemba est pillé par les brigands. — Deux mille bœufs volés aux Houang-Mao-Eul. — Affreux tumulte à Tang-Keou-Eul. — Portrait et caractère des Longues Chevelures. — Musulmans établis en Chine. — Cérémonies religieuses présidées par le Mufti. — Fêtes du premier jour de l'an. — Notre tente déposée au mont-de-piété. — Départ pour la lamaserie Kounboum. — Arrivée de nuit. — Emprunt d'une habitation. — Usage singulier de l'écharpe de bonheur. — Le vieux Akayé. — Le Kitas-Lama. — Le bègue. — Nombreux pèlerins à Kounboum. — La célèbre fête des fleurs et ses merveilles de tout genre.

ES Maisons de repos sont très multiples dans la petite ville de Tang-Keou-Eul, à cause du grand nombre d'étrangers que le commerce y attire de toutes parts. Ce fut dans un de ces établissements, tenu par une famille de Musulmans, que nous allâmes loger. Le négoce n'étant pour rien dans nos affaires, nous dûmes en avertir franchement le chef, et fixer les conditions de notre séjour dans sa maison ; il fut convenu que nous y serions comme dans une hôtellerie ordinaire. Tout cela était à merveille; mais en définitive, qu'allions-nous devenir? Cette question ne laissait pas que de nous préoccuper, et de nous tourmenter un peu.

Jusqu'à Tang-Keou-Eul nous avions suivi avec succès et assez rapidement 1 itinéraire que nous nous étions tracé ; nous pouvons même dire que cette partie de notre voyage nous avait réussi au delà de toute espérance. A cette

K travers les diserts.

jèoutJEnft^ he bopase.

if

heure il s'agissait donc de poursuivre notre plan, et de pénétrer jusqu'à Lha- Ssa, capitale du Thibet. Or, la chose semblait hérissée de difficultés presque insurmontables. Tang-Keou-Eul était pour nous comme des colonnes d'Hercule, avec leur désolant Nec plus ultra, « Vous n'irez pas plus loin. » Cependant nous avions déjà parcouru trop de chemin pour être accessibles au découragement. Nous apprîmes que presque annuellement des caravanes partaient de Tang-Keou-Eul, et finissaient par arriver jusqu'au cœur du Thibet. Il ne nous en fallait pas davantage; ce que d'autres hommes entreprenaient et exécutaient, nous avions la prétention de l'entreprendre et de l'exécuter aussi ; cela ne nous paraissait pas au-dessus de nos forces. Il fut donc arrêté que le voyage se ferait jusqu'au bout, et qu'il ne serait pas dit que des missionnaires catholiques auraient moins de courage, pour les intérêts de la foi, que des marchands pour un misérable lucre. La possibilité du départ étant ainsi tranchée, nous n'eûmes plus à nous occuper que de l'opportunité.

Notre grande affaire fut de recueillir tous les renseignements possibles sur cette fameuse route du Thibet. On nous en dit des choses affreuses ; il fallait, pendant quatre mois, voyager à travers un pays absolument inhabité, et par conséquent faire, avant de partir, toutes les provisions nécessaires. Dans la saison de l'hiver, le froid était horrible, et souvent les voyageurs étaient gelés, ou ensevelis sous des avalanches de neige. Pendant l'été, il s'en noyait un grand nombre; car il fallait traverser de grands fleuves, sans pont, sans barque, n'ayant d'autre secours que des animaux qui souvent ne savaient pas nager. Puis par-dessus tout cela venaient les hordes de brigands, qui à certaines époques de l'année parcouraient le désert, détroussaient les voyageurs, et les abandonnaient, sans habits et sans nourriture, au milieu de ces épouvantables contrées; enfin on nous racontait des choses à faire dresser les cheveux sur la tête. Ces récits, en apparence fabuleux, ou du moins très exagérés, étaient toutefois les mêmes dans toutes les bouches; toujours d'une eif rayante uniformité. On pouvait d'ailleurs voir et interroger, dans les rues de Tang-Keou-Eul, quelques Tartares-Mongols, qui étaient comme les pièces justificatives de ces longues histoires d'aventures tragiques; c'étaient les débris d'une grande caravane, assaillie l'année précédente par une troupe de brigands. Ils avaient trouvé moyen de s'échapper, mais leurs nombreux compagnons avaient été abandonnés à la merci des bandits. Tous ces renseignements, incapables d'ébranler notre résolution, furent seulement pour nous un motif de ne pas précipiter notre départ, et d'attendre une bonne occasion.

Il y avait six jours que nous étions à Tang-Keou-Eul, lorsqu'une petite caravane de Tartares-Khalkhas vint mettre pied à terre dans notre Maison de repos. Elle arrivait des frontières de la Russie, et s'en allait à Lha-Ssa pour

Côapitre tiousfème.

rendre hommage à un tout jeune enfant, qui, disait-on, était le fameux Guison- Tamba <( nouvellement transmigré. » Quand ces Tartares surent que nous attendions une occasion favorable pour nous acheminer vers le Thibet, ils furent au comble de la joie ; car ils voyaient que leur petite troupe allait inopinément se grossir de trois pèlerins et, en cas de guerre contre les Kolo, de trois combattants. Nos barbes et nos moustaches leur donnèrent une haute idée de notre valeur, et nous fûmes spontanément décorés par eux du titre de Batourou (braves). Tout cela était fort honorable et fort engageant. Cependant, avant de nous décider au départ, nous voulûmes préalablement faire quelques paisibles et mûres réflexions. La caravane qui encombrait la grande cour de la Maison de repos ne comptait que huit hommes ; tout le reste n'était que chameaux, chevaux, tentes, bagages et instruments de cuisine; il est vrai que ces huit hommes, à les entendre, étaient tous des foudres de guerre. Au moins étaient-ils armés jusqu'aux dents; ils venaient étaler en notre présence leurs fusils à mèche, leurs lances, leurs flèches, et surtout une pièce d'artillerie, un petit canon de la grosseur du bras ; il était sans affût, mais bien ficelé entre les deux bosses d'un chameau; il devait produire un eiîet merveilleux. Tout cet appareil guerrier était peu fait pour nous rassurer ; d'autre part, nous comptions médiocrement sur l'influence morale de nos longues barbes. Il fallait pourtant prendre une détermination; les Tartares-Khalkhas nous pressaient vivement, et nous répondaient d'un succès complet. Parmi les personnes désintéressées dans cette affaire, les unes nous disaient que l'occasion était excellente, qu'il fallait en profiter; d'autres assuraient que c'était une imprudence, qu'une si petite troupe serait infailliblement mangée 'par les Kolo : qu'il valait mieux, puisque nous n'étions pas pressés, attendre la grande ambassade thibétaine.

Cette ambassade ne faisait guère que d'arriver à Pékin; elle ne pouvait être de retour que dans huit mois. Ce long retard nous parut ruineux. Comment, avec nos modiques ressources, nourrir dans une auberge cinq animaux pendant un si long temps? Ayant tout pesé, tout calculé..., (( A la garde de Dieu, dîmes-nous, et partons. »

Nos Tartares en furent dans l'enthousiasme. Aussitôt le chef de la Maison de repos fut chargé de nous acheter de la farine pour quatre mois.

« Pourquoi des provisions pour quatre mois? nous dirent les Tartares.

— On dit que la route est de trois mois au moins, il est bon de s'approvisionner pour quatre, en cas d'accident.

— C'est vrai ; l'ambassade thibétaine met beaucoup de temps à faire cette route. Mais, nous autres Tartares, nous voyageons autrement; il nous faut au plus une lune et demie; nous allons au galop, tous les jours nous parcourons à peu près deux cents lis (vingt lieues)... »

J)nutiEnir^ be bnuagc.

■■se

Ces paroles nous firent spontanément changer de résolution. Nous étions dans l'impossibilité absolue de suivre cette caravane. D'abord, pour notre compte, n'étant pas accoutumés, comme les Tartares, à des marches forcées, nous eussions été rompus au bout de quelques jours; puis nos animaux, maigres et épuisés par quatre mois de fatigues continuelles, n'eussent pu résister longtemps au galop de nos compagnons. Les Tartares avaient à leur disposition une quarantaine de chameaux; ils pouvaient impunément en crever la moitié. Ils convinrent qu'avec nos trois chameaux, il était impossible de se mettre en route; aussi nous conseillaient-ils d'en acheter une douzaine. Le conseil était, en soi, excellent; mais relativement à notre bourse, il était absurde; douze bons chameaux nous eussent coûté trois cents onces d'argent; or nous n'en avions guère que deux cents.

Les huit Tartares-Khalkhas étaient tous de famille princière. La veille de leur départ, ils reçurent la visite du fils du roi du Koukou-Noor, qui se trouvait alors à Tang-Keou-Eul. Comme la chambre que nous occupions était la plus propre de toutes celles de la Maison de repos, ce fut chez nous qu'eut lieu l'entrevue. Le jeune prince du Koukou-Noor nous étonna par sa belle mine et la grâce de ses manières : il était facile de voir qu'il passait plus de temps à Tang-Keou-Eul que sous la tente mongole ; il était vêtu d'une belle robe de drap couleur bleu de ciel; par-dessus il portait une espèce de gilet en drap violet avec de larges bordures en velours noir. Son oreille gauche était ornée, d'après la méthode thibétaine, d'une boucle en or où pendaient quelques joyaux ; sa figure était presque blanche, et respirait une grande douceur ; l'exquise propreté de ses habits n'avait rien de tartare. Comme la visite d'un prince du Koukou-Noor était pour nous presque un événement, nous nous mîmes en frais. Samdadchiemba eut ordre de préparer des rafraîchissements, c'est-àdire, une grande cruche de thé au lait bien bouillant. Son Altesse royale daigna en accepter une tasse, et le restant fut distribué à son état-major, qui faisait antichambre dans la neige, au milieu de la cour. La conversation roula sur le voyage du Thibet. Le prince promit aux Tartares-Khalkhas une escorte pour tout le temps qu'ils voyageraient dans ses Etats.

(( Plus loin, dit-il, je ne réponds de rien; tout dépendra de votre bonne ou mauvaise destinée. »

Il ajouta ensuite, en s'adressant à nous, que nous faisions très bien d'attendre l'ambassade thibétaine, avec laquelle nous pourrions voyager avec plus de sécurité et moins de fatigues. En s'en allant, le royal visiteur retira d'une bourse élégamment brodée une petite fiole en agate, et nous offrit une prise de tabac.

Le lendemain, les Tartares-Khalkhas se mirent en route. Quand nous les

ijff

C^apittE bousième.

vîmes partir, nous eûmes un instant de tristesse, car il nous était pénible de ne pouvoir les accompagner; mais ces sentiments ne furent que passagers. Nous étouffâmes promptement ces inutiles regrets, et nous songeâmes à utiliser du mieux possible le temps que nous avions à attendre avant notre départ. Il fut décidé que nous chercherions un maître, et que nous nous appliquerions à l'étude de la langue thibétaine et des livres bouddhiques.

A onze lieues de Tang-Keou-Eul, il existe, dans le pays des Si-Fan, ou ïhibétains orientaux, une lamaserie dont la renommée s'étend, non seulement dans toute la Tartarie, mais encore jusqu'aux contrées les plus reculées du Thibet. Les pèlerins y accourent de toute part pour visiter ces lieux, devenus célèbres par la naissance de Tsong-Kaba-Remboutchi, fameux réformateur du bouddhisme. La lamaserie porte le nom de Kounboum, et compte près de quatre mille lamas, Si-Fan, Tartares, Thibétains et Dchiahours. Il fut convenu qu'on y ferait une promenade, pour tâcher d'engager un lama à venir nous enseigner pendant quelques mois la langue thibétaine. M. Gabet partit accompagné de Samdadchiemba, et M. Hue resta à Tang-Keou-Eul, pour prendre soin des animaux et veiller sur le bagage.

Après une absence de cinq jours, M. Gabet fut de retour à la Maison de repos. Les affaires allaient pour le mieux : il avait fait à la lamaserie de Kounboum une véritable trouvaille ; il revenait accompagné d'un lama âgé de trente-deux ans, et qui en avait passé dix dans une grande lamaserie de Lha-Ssa. Il parlait à merveille le pur thibétain, l'écrivait avec facilité, et avait une grande intelligence des livres bouddhiques ; de plus il était très familiarisé avec plusieurs autres idiomes, tels que le mongol, le si-fan, le chinois et le dchiahour; c'était en un mot un philologue extrêmement distingué. Ce jeune lama était Dchiahour d'origine, et cousin- germain de Samdadchiemba ; son nom était Sandara; dans la lamaserie on l'appelait Sandara-le-Barbu, à cause de sa barbe qui était d'une longueur remarquable. En voyant le dévouement que le cousin de Samdadchiemba. se hâta de nous témoigner, nous nous applaudîmes de ne nous être pas aventurés avec la caravane des Tartares-Khalkhas. Nous étions actuellement en mesure d'avoir sur le Thibet tous les renseignements désirables, et de nous instruire sur la langue et la religion de ces contrées célèbres.

Nous nous mîmes à l'étude avec une ardeur incroyable. D'abord nous commençâmes par composer en mongol deux dialogues oii nous fîmes entrer les locutions les plus usuelles. Sandara nous les traduisit en thibétain avec une scrupuleuse attention. Tous les matins, il écrivait une page sous nos yeux, en nous rendant un compte à peu près grammatical de toutes les expressions: c'était notre leçon pour la journée; nous la transcrivions plusieurs fois, pour rompre

v^?7^^^^^^^^^^^^^^^^wç^^^?^^^^^^

ili -^

mm

^oubenir^ tie hopage.

notre main à l'écriture thibétaine ; ensuite nous la chantions, selon la méthode des lamaseries, jusqu'à ce qu'elle se fût bien gravée dans notre mémoire. Le soir, notre maître nous faisait réciter le fragment de dialogue qu'il nous avait écrit le matin, et rectifiait ce qu'il y avait de vicieux dans notre prononciation. Sandara s'acquittait de sa charge avec talent et amabilité : quelquefois pendant la journée, en guise de récréation, il nous donnait des détails pleins d'intérêt sur le Thibet et sur les lamaseries qu'il avait visitées. Nous ne pouvions écouter les récits de ce jeune lama sans être saisis d'admiration : nulle part nous n'avions jamais entendu personne s'exprimer avec une si grande aisance et d'une manière si piquante; les choses les plus simples et les plus communes devenaient, dans sa bouche, pittoresques et pleines de charmes; il était surtout remarquable quand il voulait faire adopter aux autres sa manière de voir. Son éloquence était naturelle et entraînante.

Après avoir surmonté les premières difficultés de la langue thibétaine, et nous être familiarisés avec les expressions qui sont d'un usage journalier, nous cherchâmes à donner à nos études une direction toute religieuse. Nous engageâmes Sandara à nous traduire en style sacré les prières catholiques les plus importantes, telles que l'Oraison dominicale, la Salutation angélique, le Symbole des apôtres, et les Commandements de Dieu : de là nous prîmes occasion de lui exposer les vérités de la religion chrétienne. Il parut d'abord extrêmement frappé de cette doctrine nouvelle pour lui, et si différente des enseignements vagues et incohérents du bouddhisme. Bientôt il attacha une si grande importance à l'étude de la religion chrétienne qu'il abandonna complètement les livres lamaïques qu'il avait apportés avec lui. Il se mit à apprendre nos prières avec une ardeur qui nous comblait de joie. De temps en temps, pendant la journée, il interrompait ses occupations pour faire le signe de la croix; il pratiquait cet acte religieux d'une manière si grave et si respectueuse que nous ne doutions nullement qu'il ne fût chrétien au fond du cœur. Ces excellentes dispositions nous donnaient déjà les plus grandes espérances; nous nous plaisions à regarder Sandara comme un futur apôtre, qui travaillerait un jour avec succès à la conversion des sectateurs de Bouddha.

Pendant que nous étions entièrement absorbés, maître et élèves, par des études si importantes, Samdadchiemba, qui ne se sentait aucune vocation pour les choses intellectuelles, passait son temps à courir les rues de Tang-Keou-Eul, ou à boire du thé. Ce genre de vie nous déplaisait fort; nous cherchâmes donc à le tirer de cette oisiveté, et à l'utiliser dans sa spécialité de chamelier. Il fut décidé qu'il prendrait avec lui les trois chameaux, et qu'il irait les faire paître dans une vallée du Koukou-Noor, fameuse par l'abondance et la bonté de ses pâturages. Un Tartare de ce pays nous promit de le recevoir dans sa

' il

Page 1