chapitre boustème
tente; cette mesure devait avoir le double avantage de procurer à Samdadchiemba une occupation conforme à ses goûts, et aux chameaux une nourriture meilleure et moins coûteuse.
Toutes les merveilles qu'il nous avait semblé découvrir dans Sandara s'évanouirent bientôt comme un beau songe. Ce jeune homme, d'un dévouement si pur en apparence, n'était au fond qu'un roué de lama, qui cherchait à exploiter nos sapèques. Quand il crut s'être rendu nécessaire, il jeta le masque, et mit en relief tout ce que son caractère avait de détestable. Il était fier, hautain, et surtout d'une insolence outrée. Dans les leçons de thibétain qu'il nous donnait, il avait remplacé ses premières formes d'honnêteté et de prévenance par des manières choquantes, dures, et telles que ne s'en permettrait pas un pédagogue en présence d'un bambin : si nous lui demandions un éclaircissement qu'il nous eût par hasard déjà donné, nous étions sûrs d'entendre les amabilités suivantes :
(( Comment! vous autres, qui êtes des savants, vous avez besoin qu'on vous répète trois fois la même explication? Mais si je disais trois fois une chose à un mulet, il s'en souviendrait, je pense. »
Il eût été bien simple sans doute de couper court à toutes ces impertinences ; c'eût été de le chasser de chez nous, et de le renvoyer dans sa lamaserie. Plus d'une fois, il nous en vint la pensée et le désir ; mais nous préférâmes dévorer tous les jours quelques humiliations, et garder auprès de nous ce lama, dont les talents étaient incontestables, et qui, sous ce rapport, pouvait nous être d'une grande utilité. Sa rudesse excessive pouvait même nous servir à faire des progrès dans l'étude du thibétain; car nous étions sûrs qu'il ne nous passerait jamais la moindre faute de grammaire ou de prononciation, qu'au contraire nous serions toujours repris de manière à nous en souvenir. Ce système, quoique pénible, et parfois écrasant pour l'amour-propre, valait cependant incomparablement mieux que la méthode dont usent les chrétiens chinois à l'égard des missionnaires européens. Moitié par politesse, moitié par dévotion, ils sont toujours à s'extasier sur tout ce que dit leur Père spirituel; au lieu de le reprendre franchement des fautes qui fourmillent souvent dans sa manière de parler, ils s'appliquent quelquefois à imiter son vicieux langage, afin de s'en faire mieux comprendre; aussi comme on se trouve désappointé, quand on est obligé d'avoir des rapports avec des païens, qui n'ont pas toujours la dévotion de vous trouver une belle prononciation ! Comme on regrette alors de n'avoir pas eu pour pédagogue quelque Sandara barbu! Pour toutes ces raisons, nous résolûmes de garder notre maître tel quel, de supporter toutes ses invectives, et de tirer de lui le meilleur parti possible. Comme nous avions découvert que c'était aux sapèques qu'il en voulait, il fut convenu que ses leçons
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lui seraient honorablement payées ; de plus, nous devions fermer les yeux sur ses petites escroqueries, et faire semblant de ne pas voir qu'il s'entendait avec les marchands qui nous vendaient nos provisions journalières. '
Il y avait à peine quelques jours que Samdadchiemba était parti, lorsqu'il reparut inopinément. Il avait été pillé par les brigands, qui lui avaient enlevé toute sa provision de farine, de beurre et de thé. Il y avait un jour et demi qu'il n'avait rien mangé. Sa voix était creuse, sa figure pâle et décharnée. Ne voyant qu'un chameau dans la cour, nous pensâmes que les deux autres étaient devenus la proie des brigands ; mais Samdadchiemba nous rassura, en nous disant qu'il les avait confiés à la famille tartare qui lui donnait l'hospitalité. A ce récit, Sandara fronça les sourcils.
<( Samdadchiemba, dit-il, tu es mon frère cadet ; j'ai donc le droit de t'adresser quelques questions. »
Il lui fit ensuite subir un interrogatoire, avec toute la ruse et la finesse d'un procureur du roi qui est à la recherche d'un délit. Il demanda tous les détails, et s'appliqua à faire ressortir les contradictions dans lesquelles tombait l'accusé, et à mettre en relief l'invraisemblance de cette aventure. Il demanda comment les brigands avaient volé le beurre, et laissé le sac dans lequel il était renfermé? Comment ils avaient respecté la petite fiole à tabac, et emporté la bourse brodée qui lui servait d'étui? Quand il eut achevé son sévère interrogatoire, il ajouta malicieusement :
« Je viens de faire quelques questions à mon frère, mais c'est pure curiosité; je n'y attache aucune importance. Ce n'est pas moi qui suis obligé de débourser pour lui acheter des provisions. »
Samdadchiemba était affamé. Nous lui donnâmes quelques sapèques, et il alla dîner à un restaurant voisin. Aussitôt qu'il fut sorti, Sandara prit la parole :
« On ne me persuadera jamais, dit-il, que mon frère a été pillé. Les brigands de ces pays-ci font les choses tout différemment. Samdadchiemba, en arrivant chez les Tartares, a voulu faire le généreux. Il a distribué ses provisions à droite et à gauche, pour se faire des amis. Qu'a-t-il à craindre à être prodigue? Est-ce que ce qu'il donne lui coûte quelque chose? »
La probité de Samdadchiemba nous était assez connue pour nous faire mépriser ces méchantes insinuations. Sandara était jaloux de la confiance que nous accordions à son cousin. Il voulait, en outre, nous faire croire qu'il était sincèrement attaché à nos intérêts, et écarter par là les soupçons que nous pouvions avoir sur ses petites rapines. Samdadchiemba ne s'aperçut nullement de la perfidie de son parent. Nous lui donnâmes de nouvelles provisions, et il repartit pour les pâturages de Koukou-Noor.
CôapittE bousième.
Le lendemain, la ville de Tang-Keou-Eul fut le théâtre d'un désordre affreux. Les brigands avaient apparu dans le voisinage, et avaient emmené deux mille bœufs appartenant aux Houng-Mao-Eul, ou Longues-Chevelures . Ces Thibétains orientaux partent tous les ans, par grandes caravanes, du pied des monts Bayan-Khara, et viennent à Thang-Keou-Eul vendre des pelleteries, du beurre et une espèce de thé sauvage qui croît dans leurs contrées. Pendant qu'ils s'occupent d'affaires commerciales, ils laissent leurs nombreux troupeaux dans de vastes prairies peu éloignées de la ville, et dépendantes de l'autorité chinoise. Il n'y avait pas d'exemple, disait-on, que les brigands eussent jamais osé approcher si près des frontières de l'Empire. Leur récente audace, et
Le lendemain, les Tartares-Khalkhas se mirent en route. (P. 266.)
surtout le caractère violent des Longues- Chevelures, avaient excité dans la ville une confusion épouvantable. A la nouvelle que leurs troupeaux avaient été enlevés, ils s'étaient rendus tumultueusement, et leur grand sabre à la main, au tribunal chinois, réclamant à grands cris justice et vengeance. Le mandarin, saisi de frayeur, envoya à l'instant deux cents soldats à la poursuite des voleurs. Mais les Longues -Chevelures, persuadés que des piétons ne parviendraient jamais à atteindre les brigands, qui étaient d'excellents cavaliers, montèrent eux-mêmes à cheval et coururent en désordre sur les traces de leurs bœufs. Ils revinrent le lendemain, sans avoir rien vu et la rage dans le cœur. Ces hommes imprévoyants et à moitié sauvages étaient partis sans la moindre
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provision, sans songer que, dans le désert, ils ne trouveraient rien pour vivre. Après une journée de marche forcée, la faim les avait obligés à rebrousser chemin. Les soldats chinois n'avaient pas été si simples; ils n'étaient partis, pour cette expédition guerrière, qu'accompagnés d'un grand nombre d'ânes et de bœufs, chargés de batteries de cuisine. Comme il leur importait fort peu d'aller se battre pour deux mille bœufs qui ne leur appartenaient pas, après une promenade militaire ils s'étaient arrêtés le long d'une rivière, et avaient passé là quelques jours, buvant, mangeant, jouant et se divertissant, sans se mettre plus en peine des brigands que s'il n'en eût jamais existé au monde. Quand ils eurent consommé leurs provisions, ils revinrent tout doucement à Tang-Keou-Eul, et déclarèrent au mandarin qu'ils avaient parcouru tout le désert, sans pouvoir atteindre les brigands ; qu'une fois, ils avaient été sur le point de les saisir; mais qu'ils avaient usé de leurs moyens magiques, et que tout s'était évanoui. A Tang-Keou-Eul, on est persuadé que les brigands sont tous plus ou moins sorciers ; que pour se rendre invisibles, ils n'ont besoin que de souffler en l'air. Il est probable que ce sont les soldats chinois qui ont accrédité ces fables. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans toutes leurs expéditions, elles leur servent merveilleusement. Les mandarins, sans doute, n'en sont pas les dupes ; mais pourvu que les victimes des voleurs s'en contentent, c'est tout ce qu'il leur faut.
Pendant plusieurs jours, les Houng-Mao-Eul furent furieux. Ils parcouraient les rues, agitant leurs sabres, et vociférant mille imprécations contre les brigands. Personne n'osait se présenter sur leur passage; on respectait partout leur colère. La vue de ces hommes, lors même qu'ils sont calmes et de bonne humeur, est, du reste, faite pour inspirer le plus grand effroi. Ils sont revêtus, en toute saison, d'une large robe en peaux de mouton, grossièrement retroussée aux reins par une épaisse corde en poil de chameau. Abandonnée à elle-même, la robe traînerait jusqu'à terre; mais lorsqu'elle est relevée, elle n'arrive que jusqu'au-dessus du genou, ce qui donne au buste une tournure boursouflée et monstrueuse. Ils sont chaussés de grosses bottes en cuir, qui montent seulement au-dessus du mollet et, comme ils ne portent pas de culotte, leurs jambes sont toujours à moitié nues. Des cheveux noirs et graisseux descendent, par longues mèches, sur leurs épaules, s'avancent sur leur front, et souvent leur cachent une partie du visage. Leur bras droit est toujours nu, et tout à fait hors de la manche, qu'ils rejettent en arrière. Un long et large sabre est passé en travers de leur ceinture, au-dessous de la poitrine; leur main droits est toujours posée sur la poignée. Ces habitants du désert ont les mouvements brusques et saccadés, la parole brève et énergique. Il y a dans le timbre de leur voix quelque chose de métallique et d'étourdissant. Parmi eux, il en est
Cfiapitrc bausième.
qui sont extrêmement riches. Ils font consister le luxe à garnir de pierreries le fourreau de leur sabre, et quelquefois à ajouter à leur robe une bordure de peau de tigre. Les chevaux qu'ils conduisent à Tang-Keou-Eul sont d'une beauté remarquable; ils sont vigoureux, bien faits, et ont la démarche fière. Ils sont de beaucoup supérieurs à ceux de la Tartarie, et justifient pleinement cette locution chinoise: Si -ma, toung-nieou... Chevaux de l'occident, hœufs de l'orient.
Comme les Houng-Mao-Eul sont pleins de bravoure, et d'une indépendance qui approche de la férocité, ce sont eux qui donnent le ton dans la ville de Tan-Keou-Eul ; chacun cherche à singer leur allure, pour acquérir la réputation de brave et se rendre redoutable. Il résulte de là que Tong-Keou-Eul ne ressemble pas mal à un immense repaire de brigands. Tout le monde y est échevelé et vêtu en désordre. On vocifère, on se heurte, on se bat, et souvent le sang coule. Au plus fort de l'hiver, et quoique, dans ce pays, le froid soit d'une rigueur extrême, on va les bras nus et une partie des jambes à découvert. Se vêtir convenablement serait une marque de pusillanimité. Un bon hrave, comme on dit, ne doit avoir peur de rien, ni des hommes ni des éléments. A Ïang-Keou-Eul, les Chinois ont beaucoup perdu de leur urbanité et des formes polies de leur langage. Ils subissent involontairement l'influence des Houng- Mao-Eul, qui conversent entre eux à peu près comme doivent faire les tigres dans les bois. Le jour oh. nous arrivâmes à Tang-Keou-Eul, quelques minutes avant d'entrer en ville, nous rencontrâmes une Longue-Chevelure, qui venait d'abreuver son cheval sur les bords de la rivière Keou-Ho. Samdadchiemba, qui se sentait toujours porté vers les hommes à tournure excentrique, s'approcha courtoisement de lui et le salua à la Tartare, en disant:
« Frère, es-tu en paix? »
Le Houng-Mao-Eul se retourna brusquement.
« Œuf de tortue, s'écria-t-il d'une voix de stentor, qu'est-ce que cela te fait que je sois en paix ou en guerre? De quel droit appelles-tu ton frère un homme qui ne te connaît pas? »
Samdadchiemba demeura morfondu; cela ne l'empêcha pas pourtant de trouver admirable cette fierté des Longues- Chevelures.
Tang-Keou-Eul, à cause de sa malpropreté et de son excessive population, est une ville dont le séjour est très malsain. On respire partout une odeur de graisse et de beurre, qui suffoque le cœur. Certains quartiers surtout, où se ramassent les pauvres et les vagabonds, sont d'une infection insupportable. Ceux qui n'ont pas de maison où ils puissent s'abriter se retirent aux angles des rues ou dans les recoins des places, et se couchent pêle-mêle et à moitié nus sur des tas de paille presque réduite en fumier. Là, on voit étendus des
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enfants étiolés, des vieillards impotents et des malades de toute espèce. Quelquefois, parmi eux, se trouvent des cadavres, que personne ne prend le soin d'enterrer; ce n'est qu'à la dernière extrémité, et lorsqu'ils commencent à entrer en putréfaction, qu'on les traîne au milieu de la voie publique ; alors l'autorité les fait enlever. Cette misère hideuse fait pulluler au sein de la population une foule de petits voleurs et d'escrocs, dont l'audace et l'adresse laisseraient bien loin les Robert-Macaire de l'occident. Le nombre en est si grand que l'autorité, de guerre lasse, a fini par ne plus s'en mêler. C'est donc à chacun à veiller sur ses sapèques et à défendre son bagage. Ces industriels exploitent, de préférence, les Maisons de repos et les hôtelleries; ils colportent divers articles de marchandises, des bottes, des habits de peau, du thé en brique, et vont les offrir aux étrangers. Ils sont ordinairement deux ensemble. Pendant que l'un est occupé de commerce, l'autre furette à droite et à gauche, et s'empare de tout ce qu'il trouve sous sa main. Ces gens-là sont d'une adresse inconcevable pour compter les sapèques, et en faire disparaître en même temps une certaine quantité, sans qu'il soit possible de s'en apercevoir. Un jour, deux de ces petits voleurs vinrent nous offrir à acheter une paire de bottes en cuir; des bottes excellentes, disaient-ils, des bottes comme on n'en trouverait dans aucune boutique, à l'épreuve de la pluie et, par-dessus tout, d'un bon marché à ne pas y croire; c'était une occasion unique dont il fallait profiter. Tout à l'heure on venait de leur en offrir douze cents sapèques... Comme nous n'avions pas besoin de bottes, nous répondîmes que nous n'en voulions à aucun prix. Les vendeurs firent les généreux. Parce que nous étions des étrangers, on nous les laissait à mille sapèques, puis à neuf cents, puis à huit, puis enfin à sept cents. Certes, dîmes-nous, nous n'avons pas besoin de bottes, il est vrai; cependant il faut profiter de ce bon marché. Nous prîmes une ligature, et nous comptâmes sept cents sapèques au marchand. Celui-ci recompta sous nos yeux, trouva la somme convenue, et laissa les sapèques devant nous. Il appela ensuite son compagnon qui flânait dans la cour de la maison.
(( Tiens, dit-il, je vends ces fameuses bottes pour sept cents sapèques.
— Impossible, dit l'autre... Comment, sept cents sapèques! Moi, je n'y consens pas.
— Soit, lui répondîmes-nous, prenez vos bottes et partez. »
Quand ils furent dehors, nous enfilâmes nos sapèques ; mais il nous en manquait cent cinquante.. Ce n'était pas tout; pendant que l'un nous volait notre argent sous le nez, l'autre avait mis dans son sac deux énormes chevilles en fer que nous avions plantées dans la cour pour attacher nos chevaux. Depuis lors, nous prîmes la résolution, quoique un peu tard, de ne plus laisser entrer aucun marchand dans notre chambre.
Cfiapitre li0U5iÉmc.
La Maison de repos, comme nous l'avons déjà dit, était tenue par des musulmans. Un jour leur mufti, nouvellement arrivé de Lan-Tcheou, capitale du Kan-Sou, vint présider dans la maison à une cérémonie religieuse, dont on ne voulut pas nous expliquer le but. Sandara-le-Barbu prétendait que le grand lama des Hoeï-Hoeï venait leur enseigner la manière de frauder dans le commerce. Pendant deux jours, les principaux musulmans de la ville se réunissaient dans une vaste salle voisine de notre chambre. Ils demeuraient fort longtemps en silence, accroupis, et la tête penchée sur les genoux. Quand le mufti paraissait, tout le monde poussait des gémissements et des sanglots. Après qu'on avait bien pleuré, le mufti récitait, avec une effrayante volubilité de langue, quelques prières arabes ; puis on pleurait encore un coup, et on se retirait. Cette larmoyante cérémonie se renouvelait trois fois par jour. Le matin du troisième, tous les musulmans se rangèrent dans la cour autour du mufti, qui était assis sur un escabeau recouvert d'un beau tapis rouge. Le chef de la maison conduisit un magnifique mouton orné de fleurs et de bandelettes. On le coucha sur le flanc. Pendant que le chef de la maison le tenait par la tête, et deux autres musulmans par les pattes, on offrit au mufti un couteau dans un plat d'argent. Il le prit avec gravité, et s'approchant de la victime, il le lui enfonça dans le cou jusqu'à la poignée. Aussitôt des cris et des gémissements se firent entendre de toutes parts. On écorcha promptement le mouton, on le dépeça, et on alla le faire cuire dans la cuisine. Un grand gala, présidé par le mufti, fut la clôture de toutes ces cérémonies.
Les musulmans ou Hoeï-Hoeï sont très nombreux en Chine. On prétend qu'ils y pénétrèrent sous la dynastie des Thang, qui commença en 618 et finit en 907. Ils furent reçus par l'Empereur, qui, à cette époque, résidait à Si- Ngan-Fou, aujourd'hui capitale du Chan-Si. On les accueillit avec bienveillance. L'Empereur, frappé de la beauté de leur physionomie, les combla de faveurs, et désira les voir s'établir dans l'empire. D'abord ils n'étaient, dit-on, que deux cents ; mais ils se sont tellement multipliés qu'ils forment aujourd'hui un peuple nombreux et redoutable aux Chinois. Le Kan-Sou, le Yun-Nan, le Sse-Tchouan, le Chan-Si, le Chen-Si, le Chang-Toung, le Pe-ïche-Ly, et le Liao-Toung, sont les provinces où ils sont le plus répandus. Il est même certaines localités où ils sont en majorité sur les Chinois. Ils se sont tellement mêlés et fondus dans la société qu'il serait maintenant difficile de les reconnaître s'ils ne portaient habituellement une petite calotte bleue, pour se distinguer des Chinois. Leur physionomie n'a rien conservé de son type primitif. Leur nez est devenu épaté, leurs yeux se sont rétrécis, et les pommettes de leurs joues ont fait saillie sur leur visage. Ils ne comprennent plus un seul mot d'arabe; leurs prêtres seuls sont tenus d'apprendre à le lire. Le chinois est devenu
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leur propre langue. Cependant ils ont conservé une certaine énergie de caractère qu'on rencontre rarement parmi les Chinois.
Quoique en petit nombre, eu égard à l'immense population du pays, ils savent pourtant se faire craindre et respecter. Très unis entre eux, la communauté tout entière prend toujours parti dans les affaires qui intéressent quelqu'un de ses membres. C'est à cet esprit d'association qu'ils doivent la liberté religieuse dont ils jouissent dans toutes les provinces. Personne n'oserait, en leur présence, trouver à redire à leurs croyances ou à leurs pratiques religieuses. Ils s'abstiennent de fumer, de boire du vin, de manger de la viande de cochon, de se mettre à table avec des païens, sans qu'on trouve cela mauvais. Il leur arrive même quelquefois de fronder les lois du pays, quand elles contrarient la liberté de leur culte. En 1840, pendant que nous étions dans notre mission de Tartarie, les Hoeï-Hoeï de la ville de Hada construisirent une mosquée ou Li- Paï-Ssé, comme on dit en Chine. Quand elle fut terminée, les mandarins du lieu voulurent la leur faire démolir, parce que, contrairement aux lois, la construction en était plus élevée que celle du tribunal. A cette nouvelle, tous les musulmans des environs furent en émoi ; ils se réunirent, et jurèrent de soutenir tous en commun un procès contre les mandarins, d'aller les accuser à Pékin, et de ne mettre bas les armes que lorsqu'ils les auraient fait révoquer. Comme en Chine, dans une affaire de ce genre, c'est toujours l'argent qui a la plus grande influence, ils firent partout des souscriptions parmi leurs coreligionnaires, et finirent par avoir le dessus sur les mandarins qui avaient voulu se mêler de leur mosquée. Ils les firent envoyer en exil. Souvent nous nous sommes demandé comment il se faisait que les chrétiens de Chine vécussent dans l'oppression et à la merci des tribunaux, tandis que les musulmans marchaient le front levé et contraignaient les Chinois à respecter leurs croyances. Ce n'est pas certainement que la religion de Mahomet soit plus en harmonie avec les mœurs chinoises que le christianisme ; bien au contraire, les chrétiens peuvent, sans manquer à leurs devoirs religieux, vivre dans l'intimité avec les païens, assister à leurs repas, s'envoyer mutuellement des cadeaux, célébrer en même temps les fêtes du nouvel an, toutes choses qui sont défendues aux Hoeï-Hoeï par l'esprit despotique et exclusif de leur religion. Si les chrétiens sont partout opprimés, en Chine, il faut s'en prendre à ce grand isolement au milieu duquel ils vivent. Quand l'un d'eux est traîné devant les tribunaux, tous les autres se cachent, au lieu de venir à son secours, et de réprimer par leur nombre l'audace des mandarins. Aujourd'hui surtout, qu'il existe de nouveaux décrets favorables au christianisme, si les chrétiens se levaient à la fois sur tous les points, et entraient énergiquement en possession de leurs droits, donnant de la publicité au culte, et exerçant sans peur et à la face du soleil leurs pratiques
Cfiapître bousièmc.
religieuses, nul doute que personne n'oserait attenter à leur liberté. En Chine c'est comme partout ailleurs; on n'est libre que lorsqu'on le veut bien, et ce vouloir ne résulte que de l'esprit d'association.
Nous approchions du premier jour de l'année chinoise. Déjà on faisait partout des préparatifs; on renouvelait les sentences écrites sur papier rouge qui décorent le devant des maisons ; les boutiques se remplissaient d'acheteurs, une activité plus grande encore que de coutume régnait dans tous les quartiers de la ville; et les enfants, qui partout aiment tant à se livrer à leurs jeux aux jours de fête et de réjouissance, commençaient à faire entendre, à l'entrée de la nuit, quelques détonations de pétards. Sandara nous avertit qu'il ne pourrait passer les fêtes du nouvel an à Ïang-Keou-Eul, qu'il était obligé de se rendre à la lamaserie, oii il avait des devoirs à remplir vis-à-vis de ses maîtres et de ses supérieurs. Il ajouta, que le 3 de la première lune, lorsqu'il aurait satisfait à toutes ses obligations, il s'empresserait de revenir, afin de nous continuer ses services. 11 nous parla avec une honnêteté exquise, comme pour nous faire oublier les duretés journalières qu'il avait eues à notre égard. Nous n'insistâmes pas sur son retour. Quoique charmés qu'il eût la pensée de revenir, nous ne voulions pas le presser, de peur d'augmenter l'opinion qu'il avait déjà de son importance. Nous lui dîmes que, puisque les convenances l'appelaient à la lamaserie pour le 1" de l'an, il devait s'y rendre. Nous lui offrîmes ensuite trois ligatures de sapèques, en lui disant, selon l'usage, que c'était pour boire avec ses amis une tasse de thé bien coloré. Pendant quelques minutes, il fit semblant de ne pas vouloir les accepter. Nous dûmes pour lors faire violence à sa délicatesse, et il se résigna enfin à les mettre dans son sac. Nous lui prêtâmes le petit mulet de Samdadchiemba, et il partit.
Les derniers jours de l'année sont ordinairement, pour tous les Chinois, des jours de violence et d'irritation. C'est à cette époque que chacun règle ses comptes, et que l'on va harceler les débiteurs, pour essayer d'en obtenir quelque chose. Tous les Chinois sont à la fois créanciers et débiteurs. Il résulte de là que tout le monde se cherche, tout le monde se poursuit. Cet homme qui vient de faire chez son voisin un tapage affreux pour se faire payer ses dettes, rentre chez lui, et trouve sa maison sens dessus dessous par la présence d'un créancier. On vocifère de toute part, on s'injurie, on se bat. Le dernier jour, le désordre est à son comble; on se hâte de vendre, pour réaliser un peu d'espèces. Les avenues des monts-de-piété sont encombrées. On y porte les habits, les couvertures de lit, les instruments de cuisine, et des meubles de tout genre. Ceux qui ont déjà fait le vide dans leur maison cherchent ailleurs des ressources. Ils courent chez leurs parents ou leurs amis, emprunter des objets, qu'ils vont, disent-ils, leur rendre aussitôt, et immédiatement tout cela prend aussi la
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route du Tang-Pou. Cette espèce d'anarchie dure jusqu'à minuit. Alors tout rentre dans le calme ; il n'est plus permis à personne de réclamer ses dettes, pas même d'y faire la moindre allusion. On n'a plus que des paroles de paix et de bienveillance; tout le monde fraternise. Ceux qui, l'instant d'auparavant, étaient sur le point de s'entr'égorger, font maintenant assaut de politesse et de cordialité.
Le nouvel an est fêté en Chine à peu près comme en Europe. Tout le monde se revêt de ses habits de luxe ; on se rend des visites cérémonieuses et de pure étiquette; on s'envoie mutuellement des cadeaux; on joue, on assiste à des festins; on va voir la comédie, les saltimbanques et les escamoteurs. Tout le temps se passe en réjouissances, où les pétards et les feux d'artifice ont toujours le principal rôle. Cependant, après quelques jours, les boutiques se rouvrent, et les affaires reprennent insensiblement leur cours. Alors les banqueroutes se déclarent ; c'est ce que les Chinois appellent laisser la 'porte fermée.
Les Hoeï-Hoeï ne font pas la fête du nouvel an à la même époque que les Chinois. Dans leur calendrier spécial, ils suivent l'hégire de Mahomet. Cette circonstance nous valut de passer ces jours de désordre et de tumulte dans la plus grande tranquillité. L'époque fixée pour la réclamation des dettes fut seulement signalée par quelques querelles; mais, après cela, tout rentra dans une paix profonde. La Maison de repos ne fut pas même troublée par des détonations de pétards. Nous profitâmes de ce calme et de l'absence de Sandara, pour revoir toutes nos leçons de thibétain. Les deux dialogues que nous possédions furent analysés, décomposés, soumis en quelque sorte au creuset et à l'alambic, dans toutes leurs parties. Les soins du ménage nous volaient bien un peu de temps; mais nous nous rattrapions pendant la nuit, ce qui ne faisait pas trop le compte du chef de la maison. S'étant aperçu que nous lui causions une trop grande dépense en éclairage, il nous enleva la bouteille d'huile, et s'avisa, en véritable Turc qu'il était, de nous taxer journellement notre lumière. Comme nous ne voulions pas être condamnés aux ténèbres avant minuit, nous achetâmes un paquet de chandelles ; nous fabriquâmes ensuite, avec un long clou et une moitié de rave, un chandelier, peu élégant et peu riche si l'on veut, mais qui n'en faisait pas moins admirablement son office. Quand l'huile du Turc était consommée, nous allumions notre chandelle, et nous pouvions de cette façon donner libre cours à notre ardeur pour l'étude du thi bétain. Il nous arrivait parfois d'interrompre notre travail, et de nous délasser en causant de la France. Après avoir erré longtemps, en esprit, dans notre chère patrie, nous ne pouvions qu'avec une certaine difficulté rentrer dans la réalité de notre position. 11 nous semblait étrange, et pour ainsi dire im-
C|^a)iitte bau5icine.
possible, de nous trouver, par une nuit silencieuse, accroupis sur quelques caractères thibétains, au milieu d'un pays inconnu, presque au bout du monde. Le troisième jour de la première lune, Sandara le Barbu reparut. Pendant son absence nous avions joui d'une paix si douce et si inaltérable que sa vue nous causa une impression pénible ; nous fûmes comme des écoliers qui ne peuvent se défendre d'un sentiment d'effroi à l'approche du régent. Cependant Sandara fut charmant et aimable au delà de toute expression. Après nous avoir souhaité la bonne année, et débité de la meilleure grâce du monde les phrases les plus fraternelles, les plus sentimentales, il se mit à gloser sans fin sur le petit mulet que nous lui avions prêté. D'abord, en allant, ce mulet l'avait jeté par terre une douzaine de fois, ce qui en retour lui avait fait prendre le parti d'aller à pied; mais le petit animal était si drôle, il l'avait tant amusé en route
On y remarque un grand nombre de vases de toute forme et de toute grandeur. (P. 230.)
par ses bizarreries, qu'il n'avait pas eu le temps de se fatiguer. Après avoir assez causé de futilités, on parla affaires. Sandara nous dit que, puisque nous étions décidés à attendre l'ambassade thibétaine, il nous invitait à aller nous établir à la lamaserie de Kounboum. Puis, avec son éloquence accoutumée, il nous développa les avantages que pouvait présenter une lamaserie à des gens d'étude et de prière. Une proposition semblable mettait le comble à nos désirs ; mais nous n'eûmes garde de faire les enthousiastes. Nous nous contentâmes de dire froidement à Sandara : « Essayons...; allons voir. »
Le lendemain fut consacré aux préparatifs du départ. N'ayant plus nos chameaux avec nous, nous louâmes une charrette pour transporter nos bagages. En annonçant notre départ au chef de la Maison de repos, nous lui réclamâmes notre tente de voyage, qu'il nous avait empruntée depuis une douzaine de jours
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route du Taiig-Pou. Cette espèce d'anarchie dure jusqu'à minuit. Alors tout rentre dans le calme; il n'est })lus permis à personne de réclamer ses dettes, pas même dV faire la moindre allusion. Oîi n'a plus que des paroles de paix et de bienveillance; tout le monde fraternise. Ceux qui. l'instant d'auparavant, étaient sur le point de s'entr'égorger. font maintenant assaut de politesse et de cordialité.
Le nomel an e.st fêté en Chine à peu près connue en Europe. Tout le momlt> se revêt de ses habits de hixe: on se l'end des visites cérémonieu.ses et de pnrc étiquette; on s'en\()ie mutuellement des cadeaux; on joue, on assiste à dt's festins; on va voir la comédie, les saltimbanques et les estamoteui's. 'l'ouï le temps se pas.se en réjouissances, oii les pétards et les feux d'artilice ont timjours le j)rincipal rôle. Cependant, après quelques jours, les boutiques so rouvrent, et les affaires reprennent insensiblement leur coui's. Alors les banqueroutes se déclarent ; c'est ce que les Chinois appellent laisser la porte fermée.
Les Hoeï-lloei ne font i^as la fête du Jiouvel an à la même époque que les Chinois. Dans leui' caleridi'ier s|)écial. ils suivent l'hégire de Mahoinet. Cette circonstance nous \ahit de |)as.s(M' t-es joni's de désordre et de tunudtc dans la plus grande t raiMjuillité. L'('-j;()(jnc fixée pour la réclamation des(lett(>s fut seulement signalée par quchiues (jucreiles; niais. aj)rès cela, tout rentra dans une ])ai\ profonde. La Mai.son de r(^])os ne fut pas même troublée pai' des détonations de ])étards. Nous prolitàmes de ce calme et de l'absence de Sandara, pour i-evoir toutes nos leçons (]v thii)étaiii. Les deux dialogues que nous possédions furent analysés. décom[)osés. .soumis en quelque sorte au creuset et à ralaml)ic, dans toutes leurs })arties. Les soins du ménage nous volaient bien uti peu de temps; mais nous nous rattrapions pendant la nuit, ce (jui ne faisait pas trop le compte du chef de la maùson. S'étant aperçu que nous lui causions une trt)p grande dépense en éclairage, il nous enleva la Ik)u teille (ihuile, et s'avisa, en xéi'itable Turc <|u"il était, de nous taxei- journelle ment iiotiv lumière. Connue nous ne voulions pas et r'c condanuiés aux ténèbi'cs avant minuit, nous achetâmes un pacaiet de chandelles ; nous fal)riqnàiiics ensuite, avec un long clou et une moitié d(^ ra\e. un chandelici'. peu (''légant cl peu riche si l'on veut, mais cjui n'en faisait pas moins admirablement son oHiic. Quand l'huile du Turc était con.sonuiiéc. nous allumions notre chandelle, et nous pouvions de cette façon donner libre cotirs à noire ardeur pour l'étude du tlii bétain. Il nous arri\ait j^arfois d"iuterrom|)re notre travail, et de nous délasser en catisant de la l''ranc(\ Aj'.rès avoir erré longtemps, en esprit, dans notre chère patrie, nous ne pouvions qu'a\ec une certaine difficulté rentrer datis la réalité de notice position. 11 nous semblait étrange, et pour ainsi dire ini-