chapitre îi0U5icinc
possible, de nous trouver, par une nuit silencieuse, accroupis sur quelques caractères thibétains, au milieu d'un pays inconnu, presque au bout du monde. Le troisième jour de la première lune, Sandara le Barbu reparut. Pendant son absence nous avions joui d'une paix si douce et si inaltérable que sa vue nous causa une impression pénible ; nous fûmes comme des écoliers qui ne peuvent se défendre d'un sentiment d'effroi à l'approche du régent. Cependant Sandara fut charmant et aimable au delà de toute expression. Après nous avoir souhaité la bonne année, et débité de la meilleure grâce du monde les phrases les plus fraternelles, les plus sentimentales, il se mit à gloser sans fin sur le petit mulet que nous lui avions prêté. D'abord, en allant, ce mulet l'avait jeté par terre une douzaine de fois, ce qui en retour lui avait fait prendre le parti d'aller à pied; mais le petit animal était si drôle, il l'avait tant amuse en route
On y remarque un grand nombre de vases de toute forme et de toute grandeur, (i'. tm.)
]';ir ses bizarreries, qu'il n'avait pas eu le temps de se fatiguer. Après avoir a^sez causé de futilités, on parla affaires. Sandara nous dit que, puisque nous étions décidés à attendre l'ambassade thibétaine, il nous invitait à aller nous établir à la lamaserie de Kounboum. Puis, avec son éloquence accoutumée, il nous développa les avantages que pouvait présenter une lamaserie à des gens d étude et de prière. Une proposition semblable mettait le comble à nos désirs; niais nous n'eûmes garde de faire les enthousiastes. Nous nous contentâmes ùo dire froidement à Sandara : « Essayons...; allons voir. »
Le lendemain fut consacré aux préparatifs du départ. N'ayant plus nos < hameaux avec nous, nous louâmes une charrette pour transporter nos bagages. l^n annonçant notre départ au chef de la Maison de repos, nous lui réclamâmes 'iotre tente de voyage, qu'il nous avait empruntée depuis une douzaine de jours
.^ travers les diserts.
mf::
j^oubenic0 tie bopage-
Ili.:
pour aller faire une partie de plaisir avec ses amis dans la Terre des herbes;: il nous répondit qu'il allait nous l'envoyer à l'instant, qu'elle était déposéechez un de ses amis. Nous attendîmes, mais toujours vainement ; la nuit arriva sans que la tente parût. Enfin on nous dit que l'individu n'était pas chez lui,, qu'il serait de retour dans deux jours, et que la tente nous serait envoyée à la lamaserie. Sandara avait affecté de garder le silence au sujet de cette affaire ;^ mais, quand fut venue la nuit, il ne put contenir son impatience.
« On voit bien, nous dit-il, que vous êtes des gens d'un autre monde; est-ce que vous ne comprenez pas que votre tente est au Mont-de-Piété?
— Au Mont-de-Piété? Pas possible!
— La chose est pour moi plus que probable ; le Hoeï-Hoeï aura eu besoin* d'argent pour payer ses dettes à la fin de la douzième lune; il a été fort heureux de vous avoir chez lui; il vous a emprunté votre tente; mais au lieu d'aller faire une partie de plaisir, soyez sûrs qu'il l'a portée tout droit au Tang-Pou. Maintenant il n'a pas d'argent pour la retirer... Tenez, faites-le^ venir ici; je vais moi-même l'interpeller, nous verrons. »
Nous le fîmes prier de venir. Aussitôt qu'il fut dans notre chambre, Sandara le Barbu prit la parole avec une imposante solennité.
<( Ecoute-moi, lui dit- il, ce soir j'ai à te dire quelques paroles. Toi, tu es un Turc, moi, je suis un lama. . . ; cependant les lois de la raison sont égales pour tous. Tu as pris notre tente, et tu l'as portée au Mont-de-Piété; si tu étais dans l'embarras, tu as bien fait, on ne te le reproche pas; mais nous allons partir demain, et notre tente n'est pas encore ici. Qui a raison? Est-ce nous, de réclamer notre bien, ou toi, de ne pas nous le rendre? Ne dis pas que la tente est chez un de tes amis; moi, je dis qu'elle est au Mont-de-Piété. Si, avant que nous ayons achevé de boire ce cruchon de thé, notre tente n'est pas ici, j'irai moi-même la réclamer au tribunal, et on verra si un lama Dchiahour se laissera opprimer par un Turc. » '"^
Pour servir de péroraison à ce discours, Sandara donna un si grand coup de poing sur la petite table où nous buvions le thé que nos trois écuelles en sautèrent en l'air. Le Turc n'avait rien à répliquer, et il était démontré pour nous que notre tente était au Mont-de-Piété. Le chef de la Maison de repos nous assura qu'avant peu nous l'aurions, et nous pria de ne pas ébruiter cette affaire, qui pourrait compromettre son établissement. A peine fut-il sorti qu'un grand tumulte se fit entendre dans la cour ; on ramassait de toute part des objets qu'on pût porter au Mont-dé-Piété, des selles de cheval, des couvertures de lit, de vieux chandeliers en étain et des instruments de cuisine. Le soir, avant de nous coucher, nous avions notre tente bien ficelée sur la charrette qui devait nous transporter à la lamaserie.
€f\avittt bou5tènie*
Le lendemain, à l'aube, nous nous mîmes en route. Le pays que nous traversâmes est tantôt occupé par les Si-Fan, menant la vie nomade et faisant paître leurs troupeaux, tantôt habité par des Chinois, qui, comme dans la Tartarie orientale, empiètent insensiblement sur le désert, bâtissent des maisons, et livrent à la culture quelques lambeaux de la Terre des herbes. Ce petit voyage ne nous offrit rien de remarquable, si ce n'est qu'en traversant une petite rivière sur la glace, la charrette versa et se disloqua complètement. En France, afin de pouvoir continuer la route, il eût fallu un charron et un forgeron pour réparer les avaries ; mais heureusement notre phaéton était un Chinois, c'està-dire, un de ces hommes qui jamais ne se trouvent dans l'embarras, et qui, avec des pierres, des morceaux de bois et des bouts de corde, savent toujours se tirer d'affaire. Nous eûmes seulement à regretter la perte d'un peu de temps.
A un li de distance de la lamaserie, nous rencontrâmes quatre lamas; c'étaient des amis de Sandara, qui venaient au-devant de nous. Leur costume religieux, l'écharpe rouge dont ils étaient enveloppés, leur bonnet jaune en forme de mitre, leur modestie, tout cela nous fit une singulière impression ; nous ressentions comme un parfum de la vie religieuse et cénobitique. Il était plus de neuf heures du soir quand nous atteignîmes les premières habitations de la lamaserie. Afin de ne pas troubler le silence profond qui régnait de toutes parts, les lamas firent arrêter un instant le voiturier, et remplirent de paille l'intérieur des clochettes qui étaient suspendues au collier des chevaux. Nous avançâmes ensuite à pas lents, et sans proférer une seule parole, dans les rues calmes et désertes de cette grande cité lamaïque. La lune s'était déjà couchée ; cependant le ciel était si pur, les étoiles étaient si brillantes, que nous pouvions aisément distinguer les nombreuses maisonnettes des lamas répandues sur les flancs de la montagne, et les formes grandioses et bizarres des temples bouddhiques, qui se dessinaient dans les airs comme de gigantesques fantômes. Ce qui nous frappait le plus, c'était ce silence majestueux et solennel qui régnait dans tous les quartiers de la lamaserie ; il n'était interrompu que par les aboiements entrecoupés de quelques chiens mal endormis, et par le son mélancolique et sourd d'une conque marine, qui marquait, par intervalles, les veilles de la nuit ; on eût cru entendre le chant lugubre de l'orfraie. Enfin, nous arrivâmes à la petite maison où logeait Sandara. Comme il était trop tard pour aller chercher une habitation qui pût nous convenir, notre pédagogue nous céda son étroite cellule, et alla chercher pour lui un gîte dans une maison voisine. Les lamas qui nous avaient accompagnés ne se retirèrent qu'après nous avoir servi un grand plat de viande de mouton, du beurre frais, et quelques petits pains d'un goût exquis. Nous soupâmes d'un excellent appétit, car nous étions fatigués, et de plus nous éprouvions au fond
il I •ifi
fr
jgoubenfTS be bapaae.
du cœur un contentement dont nous ne pouvions nous rendre compte.
Pendant la nuit, nous essayâmes vainement de dormir; le sommeil ne vint pas. Nous étions préoccupés de notre position qui devenait de plus en plus étrange. C'était à ne pas y croire. Cette contrée d'Amdo, pays inconnu en Europe, cette grande lamaserie de Kounboum, si fameuse et si renommée parmi les bouddhistes, ces mœurs de couvent, cette cellule de lama où nous étions couchés, tout cela nous tournoyait dans la tête, comme les formes vagues et insaisissables d'un songe. Nous passâmes la nuit à faire des plans.
Aussitôt que le jour commença à poindre, nous fûmes sur pied. Autour de nous, tout était encore dans le silence. Nous fîmes notre prière du matin, le coeur plein de sentiments qui jusqu'alors nous avaient été inconnus. C'était un mélange de bonheur et de fierté, de ce qu'il nous était donné de pouvoir invoquer le vrai Dieu dans cette fameuse lamaserie consacrée à un culte menteur et impie. Il nous semblait que nous venions de conquérir à la foi de Jésus- Christ le bouddhisme tout entier,
Sandara ne tarda pas à paraître. Il nous servit du thé au lait, des raisins secs, et des gâteaux frits au beurre. Pendant que nous étions occupés à déjeuner, il ouvrit une petite armoire, et en tira un plat en bois, proprement vernissé, et où des dorures et des fleurs se dessinaient sur un fond rouge. Après l'avoir bien nettoyé avec un pan de son écharpe, il étendit dessus une large feuille de papier rose; puis, sur le papier, il arrangea symétriquement quatre belles poires, qu'il nous avait fait acheter à Tang-Keou-Eul. Le tout fut recouvert d'un mouchoir en soie, de forme oblongue, et qu'on nomme khata. C'était avec cela, nous dit-il, que nous devions aller emprunter une maison.
Le khata, ou écharpe de bonheur, joue un si grand rôle dans les mœurs thibétaines qu'il est bon d'en dire quelques mots. Le khata est une pièce de soie, dont la finesse approche de celle de la gaze. Sa couleur est d'un blanc un peu azuré. Sa longueur est à peu près le triple de sa largeur ; les deux extrémités se terminent ordinairement en frange. Il y a des khatas de toute grandeur et de tout prix; car c'est un objet dont les pauvres, pas plus que les riches, ne peuvent se passer. Jamais personne ne marche sans en porter avec soi une petite provision. Quajid on va faire une visite d'étiquette, quand on veut demander à quelqu'un un service, ou l'en remercier, on commence d'abord par déployer un khata ; on le prend entre ses deux mains, et on l'offre à la personne qu'on veut honorer. Si deux amis, qui ne se sont pas vus depuis quelque temps, viennent par hasard à se rencontrer, leur premier soin est de s'offrir mutuellement un khata. Cela se fait avec autant d'empressement et aussi lestement qu'en Europe lorsqu'on se touche la main. Il est d'usage aussi, quand on s'écrit, de plier dans les lettres un petit khata. On ne saurait croire