‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 69 sur 114 · chapitre tiausième · texte numérisé non relu

chapitre tiausième

combien les Thibétains, les Si-Fan, les Houng-Mao-Eul, et tous les peuples qui habitent vers l'occident de la mer Bleue, attachent d'importance à la cérémonie du khata. Pour eux, c'est l'expression la plus pure et la plus sincère de tous les nobles sentiments. Les plus belles paroles, les cadeaux les plus magnifiques ne sont rien sans le khata. Avec lui, au contraire, les objets les plus communs acquièrent une immense valeur. Si on vient vous demander une grâce, le khata à la main, il est impossible de la refuser, à moins d'afficher le mépris de toutes les convenances. Cet usage thibétain s'est beaucoup répandu parmi les Tartares, et surtout dans leurs lamaseries. Les khatas forment une importante branche de commerce pour les Chinois de Tang-Keou-Eul. Les ambassades thibétaines ne passent jamais sans en emporter une quantité prodigieuse.

Quand nous eûmes terminé notre modeste déjeuner, nous sortîmes pour aller emprunter un logement. Sandara le Barbu nous précédait, portant gravement entre ses deux mains le fameux plat de quatre poires. Cette démarche était pour nous si singulière que nous en étions tout honteux. Il nous semblait que tout le monde avait les yeux fixés sur nous. Cependant il n'en était rien ; les lamas que nous rencontrions sur notre passage passaient silencieusement leur chemin, sans tourner la tête, sans faire aucune attention à nous. Les petits chahis, légers et espiègles comme sont partout les écoliers, étaient les seuls qui parussent se préoccuper de nos personnes. Enfin, nous entrâmes dans une maison. Le maître était dans la cour, occupé à étendre au soleil du fumier de cheval. Nous ayant aperçus, il s'enveloppa promptement de son écharpe, et entra dans sa cellule. Nous l'y suivîmes, et Sandara lui offrit le khata et le plat de poires, accompagnant le tout d'une harangue en thibétain oriental, dont nous ne comprîmes pas un seul mot. Pendant ce temps, nous nous tenions modestement et recueillis, comme de pauvres malheureux incapables de solliciter eux-mêmes une faveur. Le lama nous fit asseoir sur un tapis, nous offrit une tasse de thé au lait, et nous dit en langue mongole qu'il était heureux que des étrangers venus de si loin, que des lamas du ciel d'occident, eussent daigné jeter leurs regards sur sa chétive habitation. . . S'il eût compris le français, c'eût été le cas de répondre : « Monsieur, il n'y a pas de quoi... » Mais comme il fallait parler mongol, nous lui dîmes qu'en effet nous étions de bien loin, que cependant on retrouvait, en quelque sorte, sa patrie, quand on avait le bonheur de rencontrer une hospitalité comme la sienne... Après avoir pris une tasse de thé, et causé un instant de la France, de Rome, du Pape et des Cardinaux, nous nous levâmes pour aller visiter la demeure qui nous était destinée. Pour de pauvres nomades comme nous, c'était magnifique. On nous octroyait une vaste chambre avec un grand kang; puis une cuisine

Wm

if:

^oubEnfré lie bopage.

ïï

séparée, avec fourneaux, marmite et quelques ustensiles; enfin, une écurie pour le cheval et le mulet. Il y avait vraiment de quoi en pleurer de joie. Nous regrettâmes beaucoup de n'avoir pas à notre disposition une autre khata, afin de remercier immédiatement cet excellent lama.

En voyant l'accueil qu'on nous faisait dans la lamaserie de Kounboum, nos souvenirs se reportèrent involontairement sur ces couvents élevés par l'hospitalité de nos religieux ancêtres, et qui étaient autrefois comme autant d'hôtelleries où les voyageurs et les pauvres trouvaient toujours le soulagement du corps et les consolations de l'âme.

Le jour même, nous efi'ectuâmes notre déménagement. Les lamas voisins de Sandara s'empressèrent de nous aider. On voyait qu'ils se faisaient un véritable plaisir de transporter, sur leurs épaules, quelque chose de notre bagage. Ce furent eux qui balayèrent, allumèrent le feu sous le kang, et disposèrent l'écurie de manière à pouvoir recevoir nos animaux. Quand tout fut terminé, le maître de la maison, d'après les règles de l'hospitalité, dut lui-même nous préparer un régal. Car, dans un déménagement, on est censé n'avoir pas le temps de s'occuper de cuisine...

Nous pensons qu'on ne sera pas fâché de trouver ici un petit aperçu de notre nouvelle maison, et de faire connaissance avec ses habitants. Immédiatement après la porte d'entrée, on trouvait une cour oblongue, entourée d'écuries commodément distribuées. A gauche de la porte, un corridor étroit conduisait à une seconde cour carrée, dont les quatre faces étaient formées par les cellules des lamas. Le côté opposé au corridor était la demeure du maître de la maison, nommé Akayé, c'est-à-dire vieux frère. Akayé était un homme âgé de soixante et quelques années, d'une haute taille, mais maigre, sec, et complètement décharné. Sa longue figure n'était plus qu'un assemblage de quelques ossements recouverts d'une peau sèche et ridée. Lorsqu'il n'était pas enveloppé de son écharpe, et qu'il laissait à découvert ses bras noircis par le soleil, on les eût pris pour deux vieux ceps de vigne. Quoiqu'il se tînt encore fort droit sur ses jambes, sa démarche était pourtant chancelante. On eût dit qu'une mécanique le mettait en mouvement, et que chaque pas était le résultat d'un coup de piston. Pendant trente-huit ans, Akayé avait été employé dans l'administration temporelle de la lamassrie. Il y avait amassé une assez bonne fortune; mais tout s'en était allé en dons et en prêts qui ne lui avaient jamais été restitués. Actuellement, il était réduit à une grande pauvreté, n'ayant que cette maison, qu'il avait fait bâtir au temps de sa prospérité, et qu'il ne trouvait pas à vendre. La louer, cela ne se pouvait ; c'était contraire aux usages de la lamaserie, qui n'admettent pas de milieu entre la vente et le prêt gratuit d'une maison. Pour comble d'infortune, le vieux Akayé ne pouvait

ti

Page 1