chapitre bousième
pas profiter des offrandes extraordinaires qu'on distribue quelquefois aux lamas qui ont atteint certains grades dans la hiérarchie. Ne s'étant occupé, pendant toute sa vie, que de choses temporelles, il n'avait pu faire ses études ; il était complètement illettré, et ne savait ni lire, ni écrire. Cela ne l'empêchait pas cependant de prier du matin au soir; il avait toujours son chapelet à la main, et on l'entendait continuellement grommeler à demi-voix quelques formules de prière. Cet homme avait un cœur excellent; mais on ne paraissait pas faire grand cas de lui : il était vieux et ruiné.
A droite de la demeure du vieux Akayé, sur une autre face de la cour, logeait un lama d'origine chinoise : on le nommait le Kitas-Lama (lama chinois); quoiqu'il eût soixante-dix ans, il avait meilleure façon que le pauvre Akayé. Son corps commençait à se voûter ; malgré cela il était encore de taille moyenne et d'un riche embonpoint; sa figure pleine de vivacité était ornée d'une belle barbe blanche, un peu jaunie à l'extrémité. Le Kitas-Lama était fameux dans la science lamaïque, il parlait et écrivait à merveille le chinois, le mongol et le thibétain. Pendant un assez long séjour dans le Thibet et dans plusieurs royaumes de la Tartarie, il avait amassé une grosse fortune ; on disait qu'il avait dans sa cellule plusieurs caisses remplies de lingots d'argent : son avarice était néanmoins sordide; il vivait chichement, et était misérablement vêtu; il tournait sans cesse la tête de côté et d'autre, comme un homme qui a toujours peur qu'on ne le vole. Dans la Tartarie, il était considéré comme un grand lama; mais à Kounboum, où abondent les célébrités lamaïques, il se trouvait perdu dans la foule. Le Kitas-Lama avait avec lui un jeune chabi de onze ans : cet enfant était éveillé, malicieiix, mais, au fond, d'un excellent caractère; tous les soirs on l'entendait se disputer avec son maître, qui lui reprochait de dépenser trop de beurre, de faire le thé trop noir, et de mettre à la lampe une trop grosse mèche.
En face de l'habitation du Kitas-Lama, était le logement des deux Missionnaires français : tout à côté de leur chambre, c'était une petite cellule, oii demeurait modestement un étudiant en seconde année à la Faculté de médecine. Ce jeune lama de vingt-quatre ans était un gros gaillard bien membre, et dont la lourde et épaisse figure l'accusait de faire dans son étroit réduit une assez forte consommation de beurre. Nous ne pouvions jamais le voir mettre le nez à la porte de sa case, sans songer à ce rat de La Fontaine, qui, par dévotion, s'était retiré dans un fromage de Hollande. Ce jeune homme avait un fort bégaiement qui le rendait timide, réservé, et contribuait peut-être aussi a développer en lui un caractère bon et serviable; il redoutait extrêmement la présence du jeune chabi, qui se faisait un malin plaisir de contrefaire sa manière de parler.
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La partie de la cour qui faisait face au logement du vieux Akayé était composée d'une rangée de petites cuisines séparées les unes des autres. Le maître de la maison, le Kitas-Lama, le bègue, les Missionnaires, chacun avait la sienne en particulier. D'après le style de la lamaserie, nous étions dans la maison quatre familles distinctes. Malgré la réunion de plusieurs familles dans une seule habitation, il y règne toujours beaucoup d'ordre et de silence ; on se visite rarement, et chacun s'occupe chez soi, sans se mêler aucunement des affaires d'autrui. Dans la maison où nous étions, on ne se voyait ordinairement que lorsqu'il faisait une belle journée. Comme nous étions au temps le plus rigoureux de l'hiver, aussitôt que le soleil plongeait ses rayons dans la cour, les quatre familles sortaient de leur cellule, et allaient s'accroupir sur un grand tapis de feutre. Le Kitas-Lama, dont les yeux étaient encore vifs, s'occupait à rapiécer ses misérables habits avec de vieux haillons. Akayé murmurait sa formule de prière, tout en grattant la peau rude et sonore de ses bras. L'étudiant en médecine repassait en chantant et sans bégayer sa leçon de thérapeutique. Quant à nous, ce n'était pas chose facile de nous distraire de ce singulier entourage : nous avions bien sur nos genoux notre cahier de dialogues thibétains ; mais nos yeux se portaient plus volontiers sur les trois familles qui se chauffaient au soleil.
La lamaserie de Kounboum compte à peu près quatre mille lamas. Sa position offre à la vue un aspect vraiment enchanteur. Qu'on se figure une montagne coupée par un large et profond ravin, d'oii sortent de grands arbres incessamment peuplés de corbeaux, de pies et de corneilles au bec jaune. Des deux côtés du ravin, et sur les flancs de la montagne, s'élèvent en amphithéâtre les blanches habitations des lamas, toutes de grandeur différente, toutes entourées d'un mur de clôture, et surmontées de petits belvédères. Parmi ces modestes demeures, dont la propreté et la blancheur font la seule richesse, on voit surgir çà et là de nombreux temples bouddhiques aux toits dorés, étincelants de mille couleurs, et environnés d'élégants péristyles. Les maisons des supérieurs se font rémarquer par des banderoles qui flottent au-dessus de petites tourelles hexagones ; de toutes parts, on ne voit que des sentences mystiques écrites en gros caractères thibétains, tantôt rouges et tantôt noirs : il y en a audessus de toutes les portes, sur les murs, sur des pierres, sur des lambeaux de toile fixés, en guise de pavillon, au bout d'une foule de petits mâts qui s'élèvent sur les plates- formes des maisons. Presque à chaque pas, on rencontre des niches en forme de pain de sucre, dans l'intérieur desquelles on brûle de l'encens, du bois odorant et des feuilles de cyprès. Ce qui frappe pourtant le plus, c'est de voir circuler, dans les nombreuses rues de la lamaserie, tout un peuple de lamas revêtus d'habits rouges et coiffés d'une mitre jaune. Leur démarche
Cfjapitre îionsième.
est ordinairement grave; le silence ne leur est pas prescrit; cependant ils parlent peu, et toujours à voix basse. On ne rencontre beaucoup de monde qu'aux heures fixées pour l'entrée ou la sortie des écoles et des prières générales. Pendant le reste de la journée, les lamas gardent assez fidèlement leurs, cellules : on en voit seulement quelques-uns descendre, par des sentiers pleins de sinuosités, jusqu'au fond du ravin, et remonter en portant péniblement sur le dos un long baril, dans lequel ils vont puiser l'eau nécessaire au ménage. On rencontre aussi quelques étrangers, venus pour satisfaire leur dévotion, ou pour visiter des lamas de leur connaissance.
Un instant après, les convives eontinuaient gaiement leur dîaer. (F. 259.)
La lamaserie de Kounboum jouit d'une si grande renommée que les adorateurs de Bouddha s'y rendent en pèlerinage de tous les points de la ïartarie et du Thibet; il n'est pas de jour qui ne soit signalé par l'arrivée ou le départ de quelques pèlerins. Cependant il y a des fêtes solennelles où l'afïluence des étrangers est immense; on en compte quatre principales dans l'année; la plus fameuse de toutes est celle qui a lieu le quinzième jour de la première lune : on la nomme la Fête des Fleurs. Nulle part elle ne se célèbre avec autant de pompe et de solennité qu'à Kounboum : celles qui ont lieu dans la Tartarie, dans le Thibet, à Lha-Ssa même, ne peuvent pas lui être comparées. Nous nous
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La lamaserie de Kounboum compte à peu près quatre mille lamas. Sa position offre à la vue un aspect vraiment enchanteur. Qu'on se figure une montagne coupée par un large et profond ravin, d'oii sortent de grands arbres incessamment peuplés de corbeaux, de pies et de corneilles au bec jaune. Des deux côtés du ravin, et sur les flancs de la montagne, s'élèvent en amphithéâtre les blanches habitations des lamas, toutes de grandeur différente, toutes entourées d'un mur de clôture, et surmontées de petits belvédères. Parmi ces modestes demeures, dont la propreté et la blancheur font la seule richesse, on voit surgir çà et là de nombreux temples bouddhiques aux toits dorés, étincelants de mille couleurs, et environnés d'élégants péristyles. Les maisons des supérieurs se font remarquer par des banderoles qui flottent au-dessus de petites tourelles hexagones ; de toutes parts, on ne voit que des sentences mystiques écrites en gros caractères thibétains, tantôt rouges et tantôt noirs : il y en a audessus de toutes les portes, sur les murs, sur des pierres, sur des lambeaux do toile fixés, en guise de pavillon, au bout d'une foule de petits mâts qui s'élèvent sur les plates-formes des maisons. Presque à chaque pas, on rencontre des niches en forme de pain de sucre, dans l'intérieur desquelles on brûle de l'eiv cens, du bois odorant et des feuilles de cyprès. Ce qui frappe pourtant le plu?. c'est de voir circuler, dans les nombreuses rues de la lamaserie, tout un peupl' de lamas revêtus d'habits rouges et coiffés d'une mitre jaune. Leur démarch;^'
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est ordinairement grave; le silence ne leur est pas prescrit; cependant ils parlent peu, et toujours à voix basse. On ne rencontre beaucoup de monde qu'aux lieures fixées pour l'entrée ou la sortie des écoles et des j)rières générales. Pen- (i;mt le reste de la journée, les lamas gardent assez fidèlement leurs, cellules : on en voit seulement quelques-uns descendre, ^^ar des sentiers pleins de sinuosités, jusqu'au fond du ravin, et remonter en portant péniblement sur le dos 1111 long baril, dans lequel ils vont puiser l'eau nécessaire au ménage. On rencontre aussi quelques étrangers, \ enus pour satisfaire leur dévotion, ou pour vi^^itcr des lamas de leur connaissance.
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La lamaserie de Kounboum jouit d'une si grande renommée que les adorateurs de Bouddha s'y rendent en pèlerinage de tous les points de la Tartarie t't du Thibet ; il n'est pas de jour qui ne soit signalé par l'arrivée ou le départ de quelques pèlerins. Cependant il y a des fêtes solennelles oii l'afiïuence des étrangers est immense: on en compte quatre principales dans l'année; la plus fameuse de toutes est celle qui a lieu le quinzième jour de la première lune : on la nomme la Fête des Fleurs. Nnlle part elle ne se célèbre avec autant de pompe et de solennité qu'à Kounboum : celles qui ont lieu dans la Tartarie, dans le Thibet, à Lha-Ssa même, ne peuvent pas lui être comparées. Nous nous
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étions installés à Kounboura le 6 de la première lune, et déjà on pouvait remarquer les nombreuses caravanes de pèlerins qui arrivaient par tous les sentiers qui aboutissent à la lamaserie. De toute part il n'était question que de la fête : les fleurs étaient, disait-on, d'une beauté ravissante. Le conseil des Beaux- Arts, qui les avait examinées, les avait déclarées supérieures à toutes celles des années précédentes. Aussitôt que nous entendîmes parler de ces fleurs merveilleuses, nous nous bâtâmes, comme on peut penser, de demander des renseignements sur une fête inconnue pour nous. Voici les détails qu'on nous donna, et que nous n'écoutâmes pas sans surprise.
Les Fleurs du 15 de la première lune consistent en représentations profanes et religieuses, où tous les peuples asiatiques paraissent avec leur physionomie propre et le costume qui les distingue. Personnages, vêtements, paysages, décorations, tout est représenté en beurre frais. Trois mois sont employés à faire les préparatifs de ce singulier spectacle. Vingt lamas, choisis parmi les artistes les plus célèbres de la lamaserie, sont journellement occupés à travailler le beurre, en tenant toujours les mains dans l'eau, de peur que la chaleur des doigts ne déforme l'ouvrage. Comme ces travaux se font en grande partie pendant les froids les plus rigoureux de l'hiver, ces artistes ont de grandes souffrances à endurer. D'abord ils commencent par bien brasser et pétrir le beurre dans l'eau, afin de le rendre ferme. Quand la matière est suffisamment préparée, chacun s'occupe de façonner les diverses parties qui lui ont été confiées. Tous ces ouvriers travaillent sous la direction d'un chef, qui a fourni le plan des fleurs de l'amiée, et qui préside à leur exécution. Les ouvrages étant terminés, on les livre à une autre compagnie d'artistes, chargés d'y apposer les couleurs toujours sous la direction du même chef. Un musée tout en beurre nous paraissait une chose assez curieuse pour qu'il nous tardât un peu d'arriver au 15 de la lune.
La veille de la fête, l'affluence des étrangers fut inimaginable. Kounboum n'était plus cette lamaserie calme et silencieuse, où tout respirait la gravité et le sérieux de la vie religieuse; c'était une cité mondaine, pleine d'agitation et de tumulte. Dans tous les quartiers, on n'entendait que les cris perçants des chameaux, et les grognements sourds des bœufs à long poil, qui avaient transporté les pèlerins. Sur les parties de la montagne qui dominent la lamaserie, on voyait s'élever de nombreuses tentes, où campaient tous ceux qui n'avaient pu trouver place dans les habitations des lamas. Pendant toute la journée du 14, le nombre de ceux qui firent le pèlerinage autour de la lamaserie fut immense. C'était pour nous un étrange et pénible spectacle, que de voir cette grande foule se prosterner à chaque pas, et récitant à voix basse son formulaire de prières. Il y avait parmi ces zélés bouddhistes un grand nombre de Tar-
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tares-Mongols, tous venant de fort loin. Ils se faisaient remarquer par une démarche pesante, par un air maussade, mais surtout par un grand recueillement et une scrupuleuse application à accomplir les règles de ce genre de dévotion. Les Houng-Mao-Eul ou Longues-Chevelures y étaient aussi, et nous ne leur trouvâmes pas meilleure façon qu'aux Tang-Keou-Eul ; leur sauvage dévotion faisait un singulier contraste avec le mysticisme des Mongols. Ils allaient fièrement, la tête levée, le bras droit hors de la manche de leur habit, toujours accompagnés de leur grand sabre et d'un fusil en bandoulière. Les Si-Fan du pays d'Amdo étaient les plus nombreux de tous les pèlerins. Leur physionomie n'exprimait ni la rudesse des Longues-Chevelures, ni la candide bonne foi des Tartares. Ils accomplissaient leur pèlerinage lestement et sans façon. Ils avaient l'air de dire : « Nous sommes de la paroisse; nous somme-s au courant de tout cela. »
La coiffure des femmes d'Amdo nous causa une agréable surprise ; elles portaient un petit chapeau en feutre noir ou gris, dont la forme était absolument la même que celle de ces petits chapeaux pointus qui étaient autrefois si à la mode en France, et qu'on nommait, autant qu'il nous en souvient. Chapeaux à la trois pour cent. La seule différence, c'est que le ruban qui servait à serrer la forme par le bas, au lieu d'être noir, était rouge ou jaune. Les femmes d'Amdo laissent pendre sur leurs épaules leurs cheveux, divisés en une foule de petites tresses ornées de paillettes de nacre et de perles en corail rouge. Le reste du costume ne diffère pas de celui des femmes tartares. Mais la pesanteur de leur grande robe en peau de mouton est corrigée par le petit chapeau à la trois pour cent. Nous fûmes fort étonnés de trouver parmi cette foule de pèlerins quelques Chinois, avec un chapelet à la main, et faisant comme tous les autres les prostrations d'usage. Sandara le Barbu nous dit que c'étaient des marchands de khata ; qu'ils ne croyaient pas à Bouddha, mais qu'ils simulaient de la dévotion pour attirer des pratiques et vendre plus facilement leur marchandise. Nous ne pouvons dire si ces paroles de Sandara étaient une médisance ou une calomnie. Tout ce que nous savons, c'est qu'elles exprimaient passablement bien le génie chinois.
Le 15, les pèlerins firent encore le tour de la lamaserie; mais ils étaient bien moins nombreux que les jours précédents. La curiosité les poussait plus volontiers vers les endroits où se faisaient les préparatifs de la fête des fleurs. Quand la nuit fut arrivée, Sandara vint nous inviter à aller voir ces merveilles de beurre que nous avions tant entendu prôner. Nous partîmes en la compagnie du bègue, du Kitas-Lama et de son chabi. Nous ne laissâmes que le vieux Akayé pour garder la maison. Les fleurs étaient établies en plein air, devant les divers temples bouddhiques de la lamaserie. Elles étaient éclairées par des
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illuminations d'un éclat ravissant. Des vases innombrables, en cuivre jaune et rouge, et affectant la forme de calice, étaient distribués sur de légers échafaudages qui représentaient des dessins de fantaisie. Tous ces vases, de diverses grosseurs, étaient remplis de beurre figé, d'où s'élevait une mèche solide entourée de coton. Ces illuminations étaient ordonnées avec goût. Elles n'eussent pas été déplacées à Paris, aux jours de réjouissance publique.
La vue des fleurs nous saisit d'étonnement. Jamais nous n'eussions pensé qu'au milieu de ces déserts, et parmi des peuples à moitié sauvages, il pût se rencontrer des artistes d'un si grand mérite. Les peintres et les sculpteurs que nous avions vus dans diverses lamaseries étaient loin de nous faire soupçonner tout le fini que nous eûmes à admirer dans ces ouvrages en beurre. Ces fleurs étaient des bas-reliefs de proportions colossales, représentant divers sujets tirés de l'histoire du Bouddhisme. Tous les personnages avaient une vérité d'expression qui nous étonnait, les figures vivantes et animées, les poses naturelles, et les costumes portés avec grâce et sans la moindre gêne. On pouvait distinguer au premier coup d'œil la nature et la qualité des étoffes. Les costumes en pelleterie étaient surtout admirables. Les peaux de mouton, de tigre, de renard, de loup et de divers autres animaux, étaient si bien représentées qu'on était tenté d'aller les toucher de la main, pour s'assurer si elles n'étaient pas véritables. Dans tous les bas-reliefs, il était facile de reconnaître Bouddha. Sa figure pleine de majesté appartenait au type caucasien, elle était conformé aux traditions bouddhiques, qui prétendent que Bouddha, originaire du ciel d'occident, avait la figure blanche et légèrement colorée de rouge, les yeux largement fendus, le nez grand, les cheveux longs, ondoyants, et doux au toucher. Les autres personnages avaient tous le type mongol, avec les nuances thibétaine, chinoise, tartare, et si-fan. En ne considérant que les traits du visage, et abstraction faite du costume, on pouvait les distinguer facilement les uns des autres. Nous remarquâmes quelques têtes d'Hindous et de nègres, très bien représentées. Ces dernières excitaient beaucoup la curiosité des spectateurs. Ces bas-reliefs grandioses étaient encadrés par des décorations représentant des animaux, des oiseaux et des fleurs ; tout cela était aussi en beurre, et admirable comme délicatesse des formes et du coloris.
Sur le chemin qui conduisait d'un temple à l'autre, on rencontrait, de distance en distance, de petits bas-reliefs, où étaient représentées, en miniature, des batailles, des chasses, des scènes de la vie nomade, et des vues des lamaseries les plus célèbres du Thibet et de la Tartarie. Enfin, sur le devant du principal temple, était un théâtre, dont, persoimages et décorations, tout était beurre. Les personnages n'avaient pas plus d'un pied de haut ; ils représentaient une communauté de lamas se rendant au chœur, pour la récitation des prières.
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P'abord, on n'apercevait rien sur le théâtre. Quand le son de la conque marine se faisait entendre, on voyait sortir de deux portes latérales deux files de petits lamas ; puis venaient les supérieurs avec leurs habits de cérémonie. Après être restés un instant immobiles sur le théâtre, ils rentraient dans les coulisses, et la représentation était finie. Ce spectacle excitait l'enthousiasme de tout le monde. Pour nous, qui avions vu autre chose en fait de mécanisme, nous trouvions assez plats ces petits bonshommes, qui arrivaient sans remuer les jambes et s'en retournaient de la même façon., Une seule représentation comme celle-là, nous suffit, et nous allâmes admirer les bas-reliefs.
Pendant que nous étions à examiner des groupes de diables, aussi grotesques, pour le moins, que ceux de Callot, nous entendîmes retentir, tout à coup, le bruit immense d'un grand nombre de trompettes et de conques marines. On nous dit que le Grand-Lama sortait de son sanctuaire pour aller visiter les fleurs. Nous ne demandions pas mieux ; le Grand-Lama de Kounboum était pour nous chose curieuse à voir. Il arriva bientôt à l'endroit où nous étions arrêtés. Des lamas-satellites le précédaient, en écartant la foule avec de gros fouets noirs; il allait à pied, et était entouré des principaux dignitaires de la lamaserie. Ce Bouddha-vivant nous parut âgé, tout au plus, d'une quarantaine d'années; il était de taille ordinaire, d'une physionomie commune et plate, et d'un teint fortement basané. Il jetait, en allant, un coup d'œil maussade sur les bas-reliefs qui se trouvaient sur son passage. En regardant les belles figures de Bouddha, il devait sans doute se dire qu'à force de transmigrations, il avait singulièrement dégénéré de son type primitif. Si la personne du Grand-Lama nous frappa peu, il n'en fut pas ainsi de son costume, qui était celui de nos évêques ; il portait sur sa tête une mitre jaune ; un long bâton en forme de crosse était dans sa main droite; et ses épaules étaient recouvertes d'un manteau en taffetas violet, retenu sur la poitrine par une agrafe, et semblable en tout à une chape.
Les spectateurs paraissaient se préoccuper peu du passage de leur Bouddhavivant ; ils regardaient plus volontiers les Bouddha de beurre, qui, au fond, étaient bien plus jolis. Les Tartares étaient les seuls qui donnassent quelques signes de dévotion; ils joignaient les mains, courbaient la tête en signe de respect, et semblaient affligés qu'une foule trop pressée ne leur permît pas de se prosterner tout de leur long.
Quand le Grand-Lama eut fini sa tournée, il rentra dans son sanctuaire, et alors ce fut pour tout le monde comme le signal de s'abandonner sans réserve aux transports de la joie la plus folle. On chantait à perdre haleine,' on dansait des farandoles; puis on se heurtait, on se culbutait, on poussait des cris, des hurlements à épouvanter les déserts; on eût dit que tous ces peuples divers
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étaient tombés dans le délire. Comme il eût été facile, au milieu de cet épouvantable désordre, de renverser les illuminations et les tableaux en beurre, des lamas armés de grandes torches enflammées étaient chargés d'arrêter les flots de cette immense foule, qui bouillonnait comme une mer battue par la tempête. Nous ne pûmes résister longtemps à une semblable cohue. Le Ki tas- Lama, s'étant aperçu de l'oppression qui nous accablait, nous invita à prendre le chemin de notre habitation. Nous acceptâmes avec d'autant plus de plaisir que la nuit était déjà fort avancée, et que nous éprouvions le besoin d'un peu de repos.
Le lendemain, quand le soleil se leva, il ne restait plus aucune trace de la grande fête des fleurs. Tout avait disparu ; les bas-reliefs avaient été démolis, et cette immense quantité de beurre avait été jetée au fond du ravin.
Avec les fleurs, disparurent aussi les pèlerins. Déjà, dès le matin, on les voyait gravir à pas lents les sentiers sinueux de la montagne, et s'en retourner tristement dans leurs sauvages contrées; ils s'en allaient tous la tête baissée et en silence; car le cœur de l'homme peut porter si peu de joie en ce monde que le lendemain d'une bruyante fête est ordinairement un jour plein d'amertume ou au moins de mélancolie.