CHAPITRE XIII
Le légrendaire Tsongr-Kaba. — Sa préparation à l'apostolat. — Il part pour l'Occident. — Son entrevue avec le grand Lama du Thibet. — Il réforme le culte lamaïque. — Nombreux rapports de la réforme bouddhique avec le catholicisme. — Origine de ces rapports. — Arbre des dix mille images. — Enseignement lamaïque. — Faculté des prières. — Police de la lamaserie de Kounboum. — Offrandes des pèlerins. — Industrialisme des Lamas. — Les aventures de Sandara le Barbu- — Dispositions favorables des Lamas pour le christianisme. — Singulière pratique pour le soulagement des voyageurs. — Prières nocturnes. — Départ pour la lamaserie de Tchogorton. — Aspect de la vallée. — Les brigands. — Lamas médecins-botanistes. — Un pro-chamelier. — Le départ pour le Thibet. — Action de grâces.
A contrée d'Amdo, située au nord du Koukou-Noor, est habitée par des Thibétains orientaux qui, comme les Tartares Mongols, mènent la vie pastorale et nomade. Ce pays est d'un aspe>ct triste et sauvage. L'œil ne découvre de tous côtés que des montagnes d'ocre rouge ou jaune, presque sans végétation, et sillonnées en tous sens par de profonds ravins. Cependant, au milieu de ce sol stérile et désolé, on rencontre quelquefois
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des vallées assez abondantes en pâturages, où les tribus nomades conduisent leurs troupeaux.
Au rapport des chroniques lamaïques, vers le miUeu du quatorzième siècle de notre ère, un pasteur de la contrée d'Amdo, nommé Lombo-Moke, avait, dressé sa tente noire au pied d'une montagne, tout près de l'ouverture d'un large ravin au fond duquel serpentait, sur un lit rocailleux, un ruisseau assez abondant. Lombo-Moke partageait avec son épouse Chingtsa-Tsio, les soins de la vie pastorale. Ils ne possédaient pas de nombreux troupeaux ; une vingtaine de chèvres, et quelques sarligues ou bœufs à long poil, étaient toute leur richesse. Depuis plusieurs années, ils vivaient seuls et sans enfants au sein de cette solitude sauvage. Lombo-Moke conduisait ses bestiaux dans les pâturages d'alentour, pendant que Chingtsa-Tsio, demeurée seule sous la tente^ s'occupait à préparer les laitages, ou à tisser, selon l'usage des femmes d'Amdo,. une toile grossière avec les longs poils des sarligues.
Chingtsa-Tsio, dans l'année de la poule de feu (1357), mit au monde un enfant que Lombo-Moke appela Tsong-Kaba, du nom de la montagne au pied de laquelle il avait planté sa tente depuis plusieurs années. Cet enfant portait sur sa figure une majesté extraordinaire. Ses manières n'avaient rien de puériL Dès son jeune âge, il fut capable de s'exprimer avec clarté et précision dans la langue d'Amdo. Il parlait peu ; mais ses paroles renfermaient toujours un sens profond touchant la nature des êtres et la destinée de l'homme.
A l'âge de trois ans, Tsong-Kaba résolut de renoncer au monde et d'embrasser la vie religieuse. Chingtsa-Tsio, pleine de respect pour le saint projet de son fils, lui rasa elle-même la tête, et jeta sa belle et longue chevelure. Dès lors, Tsong-Kaba vécut dans une si grande retraite qu'il fuyait même jusqu'à la présence de ses parents. Il se retirait au sommet des montagnes les plus sauvages, au sein des plus profonds ravins, et passait les jours et les nuits dans la Drière et la contemplation des choses éternelles. Ses jeûnes étaient longs et fréquents. Il respectait la vie des plus petits insectes, et s'interdisait rigoureusement l'usage de toute espèce de viande.
Pendant que Tsong-Kaba s'occupait ainsi à purifier son cœur par l'assiduité à la prière et les pratiques d'une vie austère, un lama, venu des contrées les plus reculées de l'occident, passa par hasard dans le pays d'Amdo, et reçut l'hospitalité sous la tente de Lombo-Moke. Tsong-Kaba, émerveillé de la science et de la sainteté de l'étranger, se prosterna à ses pieds et le conjura de lui servir de maître. Les traditions lamaïques rapportent que ce lama des contrées occidentales était remarquable non seulement par sa doctrine, dont la profondeur était insondable, mais encore par l'étrangeté de sa figure. On remarquait surtout son grand nez, et ses yeux qui brillaient comme d'un feu sur-
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naturel. L'étranger, étant également frappé des qualités merveilleuses de Tsong-Kaba, ne balança point à le prendre pour son disciple. Il se fixa donc dans le pays d'Amdo, oîi il ne vécut que quelques années. Après avoir initié son disciple à toutes les doctrines admises par les saints les plus renommés de i'oocident, il s'endormit sur une pierre, au sommet d'une montagne, et ses yeux ne se rouvrirent plus.
Tsong-Kaba, privé des leçons du saint étranger, n'en devint que plus avide d'instruction religieuse. Il ne tarda point à prendre la résolution d'abandonner sa tribu, et de s'en aller jusqu'au fond de l'occident, puiser à la véritable source les purs enseignements de la doctrine. Il partit, un bâton à la main, seul et sans guide, mais le cœur plein d'un courage surhumain. Il descendit d'abord directement vers le sud, et parvint, après de longues et pénibles courses, jusqu'aux frontières de la province du Yun-Nan, tout à fait à l'extrémité de l'empire chinois. Là, au lieu de suivre la même direction, il remonta vers ie nord-ouest, en longeant les bords du grand fleuve Yarou-Dsangbo. Il arriva enfin à la sainte ville du royaume d'Oui \ et choisit une pauvre demeure dans le quartier le plus solitaire de cette ville.
Le moine de la tribu d'Amdo ne tarda point à s'attacher des disciples. Bientôt sa doctrine nouvelle, et les rites inconnus qu'il introduisait dans les •cérémonies lamaïques, ne manquèrent pas de causer quelque agitation. Enfin Tsong-Kaba se posa hardiment comme réformateur, et se mit à déclarer la guerre à l'ancien culte. Ses partisans augmentèrent de jour en jour, et furent nommés lamas à bonnet jaune, par opposition aux lamas à bonnet rouge, qui .défendaient l'ancien système. Le roi de la contrée de Oui, et le Chakdja, Bouddha- vivant et chef de la hiérarchie lamaïque, s'émurent de cette nouvelle secte, qui introduisait la confusion dans les cérémonies religieuses. Le Chakdja -manda en sa présence Tsong-Kaba, afin de s'assurer si sa science était aussi merveilleuse et aussi profonde que le prétendaient ses partisans. Le réformateur dédaigna de se rendre à cette invitation. Représentant d'un système religieux qui devait remplacer l'ancien, ce n'était pas lui qui devait faire acte de soumission.
Cependant, la secte des bonnets jaunes devenait dominante, et les hommages de la multitude se tournaient vers Tsong-Kaba. Le Bouddha Chakdja, voyant son autorité décliner, prit le parti d'aller trouver le petit lama de la province d'Amdo ; car c'était ainsi que, par mépris, il appelait le réformateur des rite."». Il espérait, dans cette entrevue, entrer en discussion avec son ad-
1. Oui, en thibétain, veut dire centre, milieu. C'est le nom qu'on donne à la province qui occupe en eflEet le •centre du Thibet, et dont la Capitale est Lha-Ssa.
Une fête agricole chez les Chinois. (P. 163.)
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