‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 72 sur 114 · chapitre treîsînne · texte numérisé non relu

chapitre treîsînne

versaire et faire triompher l'ancienne doctrine. Il s'y rendit avec grand appareil, et entouré de tous les attributs de sa suprématie religieuse. En entrant dans la modeste cellule de Tsong-Kaba, son grand bonnet rouge heurta le haut delà porte, et tomba à terre. Cet accident fut regardé par tout le monde comme un signe du triomphe du bonnet jaune. Le réformateur était assis sur un coussin, les jambes croisées, et ne parut pas faire attention à l'entrée du Chakdja. Il ne se leva pas pour le recevoir, et continua à dérouler gravement entre ses doigts les grains de son chapelet. Le Chakdja, sans s'émouvoir ni de la chute de son bonnet, ni du froid accueil qu'on lui faisait, entra brusquement en discussion. Il fit un pompeux éloge des rites anciens, et étala tous les droits qu'il avait à la prééminence. Tsong-Kaba eut vite fait de lui fermer la bouche. Ne sachant que répondre, le Chakdja se prosterna à ses pieds et reconnut sa suprématie.

Dès ce moment, les réformes proposées par Tsbng-Kaba ne trouvèrent plus d'obstacle; elles furent adoptées dans tout le Thibet, et, dans la suite, elles s'établirent insensiblement dans les divers royaumes de la Tartarie. En 1409, Tsong-Kaba, étant âgé de cinquante-deux ans, fonda la célèbre lamaserie de Kaldan, située à trois lieues de Lha-Ssa ; elle existe encore aujourd'hui, et compte plus de huit mille lamas. En 1419, Tsong-Kaba mourut. Son corps resta à la lamaserie de Kaldan.

Outre la réforme que Tsong-Kaba introduisit dans la liturgie, il se rendit encore célèbre par une rédaction nouvelle du corps doctrinal, laissé par Chakdja-Mouni. Le plus important de ses ouvrages est intitulé Lam-Rim-T sien- Bo, c'est-à-dire : <( Le chemin gradué de la perfection. »

Pour peu qu'on examine les réformes et les innovations introduites par Tsong-Kaba dans le culte lamaïque, on ne peut s'empêcher d'être frappé de leur rapport avec le catholicisme. La crosse, la mitre, la dalmatique, la chape ou pluvial, que les grands lamas portent en voyage, ou lorsqu'ils font quelque cérémonie hors du temple; l'office à deux chœurs, la psalmodie, les exorcismes, l'encensoir soutenu par cinq chaînes, et pouvant s'ouvrir et se fermer à volonté ; les bénédictions données par les lamas en étendant la main droite sur la tête des fidèles, le chapelet, le célibat ecclésiastique, les retraites spirituelles, le culte des saints, les jeûnes, les processions, les litanies, l'eau bénite : voilà autant de rapports que les bouddhistes ont avec nous. , \

On sait qu'au XIV° siècle, du temps de la domination des empereurs mongols, il existait de fréquentes relations entre les Européens et les peuples de la Haute- Asie. Nous avons déjà parlé, dans la première partie de notre voyage, de ces ambassades célèbres que les conquérants tartares envoyèrent à Rome, en France et en Angleterre. Nul doute que ces Barbares durent être frappés

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de la pompe et de l'éclat des cérémonies du culte catholique, et qu'ils en emportèrent dans leur désert des souvenirs ineffaçables. D'autre part, on sait aussi qu'à la même époque, des religieux de différents ordres entreprirent des courses lointaines, pour introduire le christianisme dans la Tartarie; ils durent pénétrer en même temps dans le Thibet, chez les Si-Fan et les Mongols de la mer Bleue. Jean de Montcorvin, archevêque de Pékin, avait déjà organisé un chœur, oii de nombreux religieux mongols s'exerçaient tous les jours à la récitation des psaumes et aux cérémonies catholiques. Maintenant, si on songe que Tsong-Kaba vivait précisément à l'époque oii la religion chrétienne s'introduisait dans l'Asie centrale, on ne sera pas étonné de trouver, dans la réforme bouddhique, des rapports aussi frappants avec le christianisme.

Et ne pourrait-on pas dire encore quelque chose de plus positif? Cette légende de Tsong-Kaba, que nous avons recueillie sur le lieu même de sa naissance, et de la bouche de plusieurs lamas, ne pourrait-elle pas venir à l'appui de notre opinion? Après avoir élagué tout le merveilleux qui a été ajouté à ce récit par l'imagination des lamas, on peut admettre que Tsong- Kaba fut un homme au-dessus du commun par son génie, et peut-être aussi par sa vertu; qu'il fut instruit par un étranger venu de l'occident; qu'après la mort du maître, le disciple, se dirigeant vers l'ouest, s'arrêta dans le Thibet, où il propagea les enseignements qui lui avaient été donnés. Cet étranger à grand nez, n'était-ce pas un Européen, un de ces missionnaires catholiques qui à cette époque pénétrèrent en si grand nombre dans la Haute- Asie? Il n'est pas étonnant que les traditions lamaïques aient conservé le souvenir de cette figure européenne, dont le type est si différent de celui des Asiatiques. Pendant notre séjour à Kounboura, nous avons entendu plus d'une fois des lamas faire des réflexions sur l'étrangeté de notre figure, et dire, sans balancer, que nous étions du même pays que le maître de Tsong-Kaba. On peut supposer qu'une mort prématurée ne permit pas au Missionnaire catholique de compléter l'enseignement religieux de son disciple qui dans la suite, voulant luimême devenir apôtre, soit qu'il n'eût pas une connaissance suffisante du dogme chrétien, soit qu'il eût apostasie ses croyances, ne s'appliqua qu'à introduire une nouvelle liturgie. La faible opposition qu'il rencontra dans sa réforme semblerait indiquer que déjà le progrès des idées chrétiennes dans ces contrées avait beaucoup ébranlé le culte de Bouddha.

La réforme de Tsong-Kaba a triomphé dans tous les pays compris entre les monts Himalaya, les frontières russes, et la grande muraille de Chine. Elle a même pénétré dans quelques provinces du céleste Empire, telles que le Kan- Sou, le Chan-Si, le Petché-Li et la Mantchourie tout entière. Les bonzes ont conservé les anciens rites, à part quelques légères innovations qu'ils ont adop-

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tées dans certaines localités. Maintenant on distingue des lamas de deux espèces, les jaunes et les gris; c'est-à-dire ceux qui ont suivi la réforme, et ceux qui ont persisté dans le culte primitif. Ces deux sectes, qui, sans doute, autrefois, ont dû se traiter en rivales et se faire la guerre, vivent aujourd'hui dans un parfait accord. Les bonzes et les lamas se regardent comme étant d'une même famille.

La tribu d'Amdo, pays autrefois ignoré, et de nulle importance, a acquis, depuis la réforme du bouddhisme, une prodigieuse célébrité. La montagne au pied de laquelle Tsong-Kaba a reçu le jour est devenue un lieu fameux de pèlerinage. Les lamas sont accourus de toutes parts pour y bâtir leurs cellules, et peu à peu s'est formée cette florissante lamaserie, dont la renommée s'étend jusqu'aux confins les plus reculés de la Tartarie. On l'a appelée Kounboum, de deux mots thibétains, qui veulent dire Dio! mille images. Ce nom fait allusion à l'arbre, qui, suivant la légende, naquit de la chevelure de Tsong-Kaba, et qui porte un caractère thibétain sur chacune de ses feuilles.

Ici on doit naturellement s'attendre à ce que nous disions quelque chose de cet arbre. Existe-t-il encore? L'avons-nous vu? qu'o£Pre-t-il de particulier? que faut-il penser de ses feuilles merveilleuses? Voilà tout autant de questions qu'on est en droit de nous faire. Nous allons donc tâcher d'y répondre autant qu'il nous sera possible.

Oui, cet arbre existe encore ; et nous en avions entendu parler trop souvent durant notre voyage pour que nous ne fussions pas quelque peu impatients d'aller le visiter. Au pied de la montagne où est bâtie la lamaserie, et non loin du principal temple bouddhique, est une grande enceinte carrée formée par des murs en briques. Nous entrâmes dans cette vaste cour, et nous pûmes examiner à loisir l'arbre merveilleux dont nous avions déjà aperçu de dehors quelques branches. Nos regards se portèrent d'abord avec une avide curiosité sur les feuilles, et nous fûmes consternés d'étonnement, en voyant, en effet, sur chacune d'elles, des caractères thibétains très bien formés ; ils sont d'une couleur verte, quelquefois plus foncée, quelquefois plus claire que la feuille ellemême. Notre première pensée fut de soupçonner la supercherie des lamas ; mais après avoir tout examiné avec l'attention la plus minutieuse, il nous fut impossible de découvrir la moindre fraude. Les caractères nous parurent faire partie de la feuille, comme les veines et les nervures ; la position qu'ils affectent n'est pas toujours la même; on en voit tantôt au sommet ou au milieu de la feuille, tantôt à sa base ou sur les côtés; les feuilles les plus tendres représentent le caractère en rudiment, et à moitié formé; l'écorce du tronc et des branches, qui se lève à peu près comme celle des platanes, est également chargée de caractères. Si on détache un fragment de vieille écorce, on aperçoit

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sur la nouvelle les formes indéterminées des caractères, qui déjà commencent à germer; et, chose singulière, ils diffèrent assez souvent de ceux qui étaient par-dessus. Nous cherchâmes partout, mais toujours vainement, quelque trace de supercherie ; la sueur nous en montait au front. D'autres, plus habiles que nous, pourront peut-être donner des explications satisfaisantes sur cet arbre singulier ; pour nous, nous devons y renoncer. On sourira, sans doute, de notre ignorance ; mais peu nous importe, pourvu qu'on ne suspecte pas la sincérité de notre relation \

L'Arbre des dix mille Images nous parut très vieux ; son tronc, que trois hommes pourraient à peine embrasser, n'a pas plus de huit pieds de haut ; les branches ne montent pas, mais elles s'étendent en panache, et sont extrêmement touffues ; quelques-unes sont desséchées et tombent de vétusté ; les feuilles demeurent toujours vertes; le bois, d'une couleur rougeâtre, a une odeur exquise et qui approche un peu de celle de la cannelle. Les lamas nous dirent que, pendant l'été, vers la huitième lune, il produisait de grandes fleurs rouges d'une extrême beauté. On nous a assuré aussi que nulle part il n'existait d'autre arbre de cette espèce, qu'on avait essayé de le multiplier par des graines et des boutures, dans plusieurs lamaseries de la Tartarie et du Thibet, mais que toutes ces tentatives avaient été infructueuses.

L'empereur Khanghi, s'étant rendu en pèlerinage à Kounboum, fit construire à ses dépens un dôme d'argent au-dessus de l'Arbre des dix mille Images ; de plus il fit don au Grand-Lama d'un beau cheval noir, qui faisait, dit-on, mille lis par jour, et d'une selle ornée de pierreries. Le cheval est mort, mais la selle *se voit encore dans un des temples bouddhiques; elle est l'objet d'une vénération particulière. Avant de quitter la lamaserie, Khanghi fonda un revenu annuel pour l'entretien de trois cent cinquante lamas.

La renommée de Kounboum, due d'abord à la célébrité de Tsong-Kaba, se maintient aujourd'hui par la bonne discipline de la lamaserie, et la supériorité de son enseignement. Les lamas sont censés étudiants pendant toute leur vie, car la science religieuse est réputée inépuisable. Les étudiants sont distribués en quatre sections, ou quatre facultés, suivant la nature des études spéciales auxquelles ils veulent s'appliquer : 1° La Faculté de mysticité, qui embrasse les règles de la vie contemplative et les exemples renfermés dans la vie des plus dévots bouddhistes ; 2° la Faculté de liturgie, comprenant l'étude des cérémonies religieuses, avec l'explication de tout ce qui sert au culte lamaïque ; 3° la Faculté de médecine, ayant pour objet les quatre cent quarante maladies du corps humain, la botanique médicale et la pharmacopée; 4° enfin, la Faculté

1. t)ii ne i>eiit donc expliquer ce prodige que par une intervention diabolique.

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des prières; cette dernière est la plus estimée, la mieux rétribuée , et par

conséquent celle qui réunit un plus grand nombre d'étudiants.

Les ouvrages volumineux qui servent de base à l'enseignement des prières sont divisés en treize séries, qui sont comme autant de degrés dans la hiérarchie. La place que chaque étudiant occupe à l'école et au chœur est marquée d'après la série des livres théologiques qu'il a déjà étudiés. Parmi ces nombreux lamas, on voit des vieillards afi&cher, au dernier rang, leur paresse ou leur incapacité, tandis que des jeunes gens sont presque parvenus au sommet de la hiérarchie.

Pour obtenir les divers grades de la Faculté des prières on exige seulement que l'étudiant récite imperturbablement les livres assignés. Quand il se croit suffisamment préparé, il en donne avis au Grand-Lama des prières, en lui oifrant un magnifique khata, un plat de raisins secs, et quelques onces d'argent en lingot, suivant l'importance du grade qu'il prétend obtenir; on fait aussi quelques cadeaux aux lamas examinateurs. Quoiqu'il soit reconnu que les juges sont incorruptibles, cependant, à Kounboum comme ailleurs, on est persuadé que quelques offrandes à l'Académie ne sont pas inutiles pour se tirer honorablement d'un examen. Les hommes sont partout les mêmes !

Devant le principal temple de la lamaserie est une grande cour carrée, pavée avec de larges dalles, et entourée de colonnes torses, chargées de sculptures coloriées. C'est dans cette enceinte que les lamas de la Faculté des prières se réunissent à l'heure des cours, qui leur est annoncée au son de la conque marine ; ils vont s'accroupir selon leur rang sur les dalles nues, endurant pendant l'hiver le froid, le vent et la neige, exposés pendant l'été à la pluie et aux ardeurs du soleil. Les professeurs sont seuls à l'abri ; ils siègent sur une estrade surmontée d'un pavillon. C'est un singulier spectacle, que de voir tous ces lamas enveloppés de leur écharpe rouge, coiffés d'une grande mitre jaune, et tellement pressés les uns contre les autres qu'il est impossible d'apercevoir les dalles sur lesquelles ils sont assis. Après que quelques étudiants ont récité la leçon assignée par la règle, les professeurs donnent, à tour de rôle, des explications aussi vagues et aussi incompréhensibles que le texte; mais personne ne fait le difficile, tout le monde se contente d'un à peu près. On est, du reste, convaincu que la sublimité d'une doctrine est en raison directe de son obscurité et de son impénétrabilité.

Le cours se termine ordinairement par une thèse soutenue par un étudiant désigné à l'avance. Chacun a le droit de l'interroger sur toute espèce de sujets qui lui passent par la tête. Il n'est rien de monstrueux comme ces thèses qui rappellent assez bien les fameuses discussions de ces écoles du moyen âge, où l'on argumentait avec acharnement de omni re scibili. A Kounboum, il est de

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règle que le vainqueur monte sur les épaules du vaincu, et soit porté en triomphe tout autour des murs de l'école. Un jour Sandara le Barbu revint du cours, le visage plus épanoui et plus riant que de coutume. Bientôt nous apprîmes qu'il avait été le héros de la thèse; il avait vaincu son concurrent, dans l'importante question de savoir pourquoi les poules et autres volatiles pondaient des œufs, à rencontre de la plupart des autres animaux. Nous citons cette particularité, parce qu'elle peut donner une idée de la hauteur et de la noblesse de l'enseignement lamaïque.

A certaines époques de l'année, le Bouddha-vivant, grand supérieur de la lamaserie, vient lui-même en personne et en grand appareil donner des explications officielles des livres sacrés. Quoiqu'elles ne soient ni plus savantes, ni plus claires que celles des professeurs, elles font pourtant autorité. La langue thibétaine est la seule qui soit admise dans les écoles.

La discipline de la lamaserie est vigilante et sévère. Dans les Facultés, pendant les heures des cours, et au choeur, pendant la récitation des prières, on voit toujours les lamas censeurs debout, appuyés sur une barre de fer, et maintenant, parmi les religieux, le bon ordre et le silence. La moindre infraction à la règle est sur-le-champ réprimée, d'abord verbalement, et, s'il en est besoin, à coups de barre de fer. Les vieillards, pas plus que les jeunes chabis, ne sont à l'abri de ces terribles corrections.

Les lamas-satellites sont chargés de la police de la lamaserie ; ils sont costumés de la même manière que les autres lamas, à la seule diflPérence que leurs habits sont de couleur grise, et qu'ils portent une mitre noire. Le jour et la nuit, ils circulent dans les rues de la cité, armés d'un gros fouet, et rétablissant l'ordre partout où le besoin l'exige. Trois tribunaux, où siègent des lamasjuges, connaissent des affaires qui sont au-dessus de l'autorité des lamas-satellites. Ceux qui se rendent coupables du plus petit larcin sont expulsés de la lamaserie, après avoir été marqués au front et sur les deux joues d'un signe d'ignominie avec un fer rouge.

Les couvents bouddhiques, quoique semblables, sous plusieurs rapports, aux monastères chrétiens, en diffèrent pourtant essentiellement. Les lamas sont soumis, il est vrai, à une même règle et à une même discipline, mais on ne peut pas dire qu'ils vivent en communauté. On remarque parmi eux toutes les nuances de pauvreté et de richesse qui se rencontrent dans les cités mondaines. A Kounboum, nous avons vu plusieurs fois des lamas couverts de haillons, allant mendier, à la porte de leurs riches confrères, quelques poignées de farine d'orge. Tous les trois mois, l'administration fait indistinctement à tous les lamas attachés à la lamaserie une distribution de farine qui leur est très insuffisante. Les offrandes volontaires des pèlerins leur viennent bien en

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aide; mais, outre que ces offrandes sont incertaines, la répartition s'en faisant d'après les divers degrés de la hiérarchie, il y en a toujours qui ne reçoivent que fort peu de chose.

On distingue des offrandes de deux espèces, en thé et en argent. La première se fait de la manière suivante : le pèlerin qui veut régaler la tribu sacerdotale va trouver les supérieurs de la lamaserie, et leur annonce, en leur offrant un khata, qu'il aura la dévotion de servir aux lamas un thé général ou particulier. Le thé général est pour tout le monde indistinctement; le thé particulier, au contraire, n'est offert qu'à une des quatre Facultés, au choix du pèlerin. Le jour fixé pour l'offrande du thé général, après la récitation en commun des prières du matin, le lama président donne un signal pour avertir l'assemblée de garder son poste. Aussitôt une quarantaine de jeunes chabis, désignés par le sort, se rendent à la grande cuisine, et reparaissent un instant après, chargés de jarres de thé au lait; ils passent dans tous les rangs, et à mesure qu'ils avancent, les lamas tirent de leur sein leur écuelle de bois, et on la leur remplit jusqu'au bord. Chacun boit en silence, ayant soin de ramener doucement un coin de son écharpe devant l'écuelle, afin de corriger, par cette précaution de modestie, l'inconvenance que pourrait présenter cet acte matériel, et peu en harmonie avec la sainteté du lieu. Ordinairement, le thé est préparé en assez grande quantité pour qu'on puisse faire deux fois le tour, et remplir deux fois l'écuelle de chaque religieux. Le thé est plus ou moins fort et coloré, suivant la générosité du pèlerin. Il en est qui joignent au thé une tranche de beurre frais pour chacun ; ceux qui veulent faire les magnifiques ajoutent à tout cela des gâteaux faits avec de la farine de froment. Quand le festin est terminé, le lama président proclame solennellement le nom du piteux pèlerin qui s'est procuré le mérite immense de régaler la sainte famille des lamas. Aussitôt le pèlerin, qui ordinairement est présent à la cérémonie, se prosterne la face contre terre : les lamas psalmodient à son intention quelques prières, et font ensuite processionnellement une évolution autour du bienfaiteur qui ne se relève que lorsque tout le monde est sorti.

Des offrandes de ce genre sont en réalité peu de chose pour chaque lama ; mais, quand on songe qu'il se rencontre à la fois plus de quatre mille buveurs de thé, il est facile de comprendre que la dépense peut devenir sérieuse. Dans la lamaserie de Kounboum, un simple thé général, sans accompagnement de beurre et de gâteaux, s'élève à la somme de cinquante onces d'argent qui valent à peu près 500 fr. . . :

Les offrandes en argent sont beaucoup plus coûteuses, car elles sont toujours accompagnées d'un thé général. L'argent ne se distribue pas au choeur. Après les prières communes, le lama président annonce que tel pèlerin, de tel pays.

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a offert tant d'onœs d'argent à la sainte famille des lamas, et que la somme exactement divisée a fourni tel quotient. Dans la journée, les lamas se rendent au bureau des offrandes, où on leur compte scrupuleusement ce qui leur revient. •

Il n'y a ni temps ni jour fixé pour les offrandes : elles sont toujours les bienvenues; cependant, aux quatre grandes fêtes de l'année, elles sont plus nombreuses et plus importantes, à cause de la grande affluence des pèlerins. Après la fête des fleurs, le roi du Souniout, qui se trouvait à Kounboum, offrit, avant de s'en retourner en Tartarie, six cents onces d'argent, et un thé général pendant huit jours, avec accompagnement de beurre et de gâteaux : la dépense pouvait s'évaluer à 15,000 francs. Lorsque l'offrande est faite par un personnage distingué, il est d'usage que le Bouddha- vivant assiste à la cérémonie. On lui présente en particulier, dans une corbeille ornée de fleurs et de rubans, un lingot d'argent du poids de cinquante onces, une pièce de soie jaune ou rouge, une paire de bottes et une mitre, le tout recouvert d'un khata de luxe. Le pèlerin se prosterne sur les marches de l'autel où est assis le Bouddhavivant, dont le rôle est de conserver l'impassibilité et la bonne tenue qui conviennent à une divinité.

En dehors des distributions et des offrandes, les lamas de Kounboum ont plusieurs moyens d'augmenter le bien-être de leur position : il en est qui nourrissent des vaches, et vendent à leurs confrèites le lait et le beurre qui servent d'assaisonnement au thé et à la farine d'orge. Quelques-uns forment des sociétés en commandite, et se chargent de la préparation des thés généraux que les pèlerins offrent à la communauté ; d'autres sont tailleurs, teinturiers, bottiers, chapeliers, et confectionnent, moyennant salaire, tout ce qui appartient au costume des lamas. Enfin on trouve à Kounboum dés boutiquiers, qui revendent à gros bénéfice les marchandises qu'ils font venir de Tang-Keou- Eul ou de Si-Ning-Fou.

Dans la classe des lamas industriels, il y en a pourtant un certain nombre qui cherchent leur profit dans des occupations qui paraissent plus conformes à l'esprit de la vie religieuse; ils s'occupent à imprimer ou à transcrire les livres lamaïques. On sait que l'écriture thibétaine procède horizontalement, et va de gauche à droite. Quoique l'idiome des lamas soit alphabétique, à peu près à la manière de nos langues européennes, cependant on ne se sert point de caractères mobiles. L'imprimerie stéréotype, à l'aide de planches en bois, est la seule qui soit en usage. Les livres thibétains ressemblent à un grand jeu de cartes; les feuillets sont mobiles, et imprimés sur les deux faces. Comme ils ne sont ni cousus ni reliés, afin de les conserver on les place entre deux planchettes en bois, qu'on serre ensuite avec des bandelettes jaunes. Les édi-

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tions des livres thibétains qui s'impriment à Kounboum sont grossières; les caractères en sont baveux, sans délicatesse et sans netteté ; elles sont, sous tous les rapports, très inférieures à celles qui sortent de l'imprimerie impériale de Pékin. Les éditions manuscrites sont au contraire magnifiques; elles sont enrichies de dessins de fantaisie, et les caractères sont toujours pleins d'élégance et de pureté. Les lamas n'écrivent pas au pinceau comme les Chinois ; ils se servent de baguettes de bambou, qu'ils taillent comme des plumes; leur écritoire est une petite boîte en cuivre, assez semblable, par la forme, à une tabatière à charnière; elle est remplie de coton imbibé d'encre. Les lamas collent leur papier pour l'empêcher de boire : au lieu de se servir, comme les Chinois, d'une dissolution d'alun, ils aspergent le papier d'une eau blanchie d'un dixième de lait : la méthode est simple, facile et donne un résultat très satisfaisant.

Les cavaliers mongols s'exercent au maniement de l'are. (P. (55.)

Sandara le Barbu n'appartenait à aucune des classes d'industriels que nous venons d'énumérer; il formait à lui seul une catégorie à part. Son métier, à lui, était d'exploiter les étrangers que la dévotion ou d'autres motifs amenaient à la lanaaserie. Les Tartares-Mongols étaient surtout ceux qu'il travaillait avec le plus de succès. Il se présentait à eux en qualité de cicérone, et, grâce à la souplesse de son caractère et à la séduction de son langage, il finissait toujours par devenir leur homme d'affaires. Sandara ne jouissait pas à Kounboum d'une excellente renommée. Les bons lamas avaient peu d'estime pour lui; il y en eut même quelques-uns qui nous avertirent charitablement de ne pas trop nous fier à ses bçlles paroles, et de veiller avec soin sur notre bourse. Nous apprîmes donc que, forcé de quitter Lha-Ssa pour cause d'escroquerie, il avait parcouru pendant trois ans les provinces de Sse-Tchouan et du Kan-Sou, faisant métier de jouer la comédie et de dire la bonne aventure.

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Nous ne fûmes aucunement surpris d'apprendre une semblable nouvelle. Nous avions remarqué que, lorsque Sandara se laissait aller franchement à son naturel, il prenait aussitôt toutes les allures d'un histrion.

Un soir qu'il nous parut d'une humeur plus aimable que de coutume, nous essayâmes de lui parler de ses anciennes prouesses.

« Sandara, lui dîmes-nous, les lamas désœuvrés et à paroles oiseuses prétendent qu'à ton retour du Thibet, tu es resté trois ans en Chine.

— Cette parole est vraie.

— Il y en a qui disent même que tu chantes merveilleusement les discours de théâtre... »

Sandara sourit, puis se leva, fit claquer ses doigts en cadence, prit une pose théâtrale, et nous débita avec emphase une tirade de vers chinois. « Un lama comédien, voilà qui est à merveille !

— Non, non, ce n'est pas cela. J'ai été d'abord lama, puis comédien, puis enfin je suis redevenu lama. Tenez, ajouta-t-il, en s'asseyant à sa place accoutumée, puisque les gens désœuvrés racontent mes aventures, je veux moimême vous les dire. »

(( . . . Après être demeuré pendant dix ans à Lha-Ssa, dans la lamaserie de Sera, le mal du pays me saisit; je ne pensais qu'à revoir les Trois Vallons. Le mal devint si violent qu'il me fallut partir. J'eus pour compagnons de voyage quatre lamas d'Amdo, qui s'en retournaient aussi dans leur pays. Au lieu de prendre la route de l'est, nous nous acheminâmes vers le sud, parce que de ce côté le désert est un peu habité. Nous allions, un bâton ferré à la main, et le dos chargé de notre petit bagage. Si, en chemin, nous rencontrions des tentes noires, nous y demandions l'hospitalité ; sinon, nous étions obligés, pour passer la nuit, de nous réfugier au fond des ravins ou à l'abri de quelque gros rocher. Vous savez que le Thibet est un pays tout couvert de grandes montagnes ; nous ne faisions donc que monter et descendre. Quoique ce fût en été, il nous arrivait souvent de rencontrer de la neige. Les nuits étaient très froides; mais pendant le jour, nous éprouvions, au fond des vallées, une chaleur insupportable.

»... La route se faisait gaiement. Nous étions tous cinq bien portants et toujours de belle humeur, surtout quand les bergers des tentes noires nous avaient fait l'aumône d'un chevreau ou de quelque grosse boule de beurre. Nous traversâmes un pays où nous rencontrâmes des animaux bien singuliers. Ils n'étaient pas aussi gros qu'un chat ordinaire ; ils étaient enveloppés d'une espèce de poil aussi dur que des aiguilles de fer. Aussitôt que ces animaux nous apercevaient, ils se ramassaient en peloton, de manière qu'on ne pouvait

Côapître tretstème.

plus distinguer ni pieds ni tête. Ce n'était qu'une grosse boule, entourée de toute part de longues et dures épines. D'abord ces bêtes nous firent peur. Nous ne savions pas trop ce que cela pouvait être; car les livres de prières n'en parlent pas. Nous voulûmes pourtant les examiner de près. Comme ces boules ne peuvent pas se toucher avec la main, nous plaçâmes un bâton horizontalement sur l'une d'elles ; puis nous pressâmes si fort aux deux extrémités que la boule s'entr'ouvrit. Il en sortit une petite figure, comme celle d'un homme qui nous regardait fixement. Nous poussâmes un grand cri, et nous nous sauvâmes à toutes jambes. Cependant peu à peu nous nous accoutumâmes à ces bêtes; bientôt même elles nous servirent d'amusement. Nous aimions à les faire rouler du haut des montagnes, en les poussant avec nos bâtons ferrés.

» Nous rencontrâmes aussi des vers d'une espèce bien surprenante. Un jour qu'il faisait très chaud, nous suivions le courant d'un petit ruisseau qui serpentait dans une vallée oii il y avait de grandes herbes. Vers midi, après avoir préparé et bu notre thé, nous nous endormîmes au bord de l'eau. Or, quand nous nous réveillâmes, nous trouvâmes que des vers nombreux s'étaient attachés à nos jambes. Ces vers étaient de couleur grise, et gros comme le doigt. Nous cherchâmes à les arracher de notre chair ; mais cela nous fut impossible. Comme nous ne ressentions aucune douleur, nous attendîmes. Bientôt, ces bêtes se gonflèrent et devinrent toutes rondes; alors, elles tombèrent d'elles-mêmes... Oh! allez, ce Thibet est un singulier pays. On y voit des animaux qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Les lamas qui n'ont pas fait ce voyage ne veulent pas croire ce qu'on en raconte.

— Ils ont tort, répondîmes-nous, ce que tu viens de dire est en tout point conforme à la vérité ; ces animaux, si curieux, ne se trouvent pas exclusivement dans le Thibet ; dans notre pays ils sont très communs. Ceux qui sont enveloppés de dards se nomment, dans notre langue, hérissons ; les gros vers gris s'appellent sangsues.

— Comment! vous Sivez vu des animaux de ce genre?

— Souvent.

— Ah ! tant mieux ; il y a des lamas qui n'y croient pas, vous pourrez leur en parler.

»... Notre route alla toujours bien jusqu'à la mauvaise montagne. Cette montagne est très élevée, et couverte d'une grande forêt de pins et de houx; nous nous étions reposés au bas,, pendant toute une journée, sous une tente noire. Quand la nuit fut venue, deux d'entre nous dirent : Le ciel est pur, la lune est belle ; nous ferons bien de traverser la mauvaise montagne avec la fraîcheur de la nuit. Demain le temps sera chaud ; il nous serait plus pénible

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de grimper. — Non, dirent les autres, la nuit est pour les bêtes sauvages. Les hommes ne doivent voyager que de jour... Ainsi, nous n'étions pas d'accord. Les premiers insistèrent; ils s'armèrent de leur bâton ferré, chargèrent le bagage sur leurs épaules, et se mirent en route. Vous le voyez, c'était une bien mauvaise chose. Quand des pèlerins se sont dit : Partons ensemble, ils ne doivent plus se séparer...

» Aussitôt que le ciel commença à blanchir, nous nous mimes en route, à notre tour. De cinq nous n'étions plus que trois. Comme nous étions sur le point d'arriver au sommet de la mauvaise montagne : — Ïsong-Kaba, m'écriai-je, voilà que je trouve un bâton ferré! — Tiens, dit un de mes compagnons, en jetant un coup d'œil sur l'instrument que je venaisjie ramasser, ce bâton est celui de Lobzan... Nous l'examinâmes avec soin, et nous le reconnûmes. — Voilà, dîmes-nous, ce qu'on gagne à voyager de nuit ; on laisse tomber un objet, et puis on n'y voit pas pour le retrouver. Nous continuâmes notre route. Après une petite montée très escarpée, nous arrivâmes sur le plateau de la montagne. Tous trois ensemble nous poussâmes un cri d'épouvante; nous avions sous les yeux un autre bâton ferré, des habits de lama entièrement déchirés, des lambeaux de chair humaine et des ossements rompus et à demi rongés. L'herbe arrachée, et la terre remuée en plusieurs endroits, indiquaient qu'une grande lutte avait eu lieu. No\is ne doutâmes pas un instant que des animaux sauvages, des tigres ou des loups, eussent dévoré nos deux compagnons de voyage. Je demeurai un instant comme anéanti devant cet horrible spectacle ; puis je me mis à pleurer comme un enfant. Nous descendîmes avec effroi le versant de la mauvaise montagne. Depuis ce moment, la route fut tous les jours triste et silencieuse. Seulement, quand nous rencontrions quelques tentes noires, nous racontions aux bergers l'affreux malheur de nos deux compagnons, et ce récit apportait un allégement à notre douleur.

» Trois lunes après notre départ de Lha-Ssa, nous arrivâmes à la frontière de Chine. Là, nous nous séparâmes; les deux lamas d'Amdo remontèrent vers le nord, pour rejoindre leur pays : pour moi, je traversai la muraille de dix mille lis, et j'entrai dans la province du Sse-Tchouen. Après quelques jours, je trouvai dans une auberge une troupe de comédiens. Pendant toute la nuit, on chanta, on but du vin de riz, et on débita des paroles creuses. (( Dans ce pays de Sse-Tchouen, me dit le chef de la troupe, il n'y a pas de lamas; que veux-tu faire de cette robe rouge et de ce chapeau jaune? — Tu parles raison, lui répondis- je; dans un pays de lamas, être lama, c'est bien : mais dans un pays de comédiens, il faut être comédien. Me voulez-vous dans la troupe? — Bravo, bravo! s'écria tout le monde; te voilà des nôtres. . . » Et, à ces mots, chacun me fit une profonde inclination, à laquelle je répondis en tirant la langue et

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