PI?^B
Cj^apitcc tcEisième.
en me grattant l'oreille, selon la manière de saluer des Thibétains. D'abord cette affaire ne fut qu'un petit jeu; mais ensuite, venant à réfléchir qu'il ne me restait guère plus de provisions, je pris des arrangements sérieux avec le chef de la bande, et décidément je fus comédien.
» Le lendemain, j'empaquetai mon costume religieux, et j'endossai les habits du monde. Comme ma mémoire était depuis longtemps exercée par l'étude des prières, il m'en coûta peu d'apprendre les rôles des comédiens ; il me suffit de quelques jours pour devenir un habile acteur. Nous donnâmes des représentations, pendant plus d'un an, dans les villes et les villages du Sse-Tchouen. Ensuite la troupe eut la fantaisie de parcourir la province du Yun-Nan. Je ne voulus pas la suivre, parce que cela m'eût trop éloigné de mon pays des Trois- Vallons. Nous fîmes donc le festin de séparation, et je m'acheminai lentement vers la maison paternelle. Je fus près de deux ans en route. Partout où je passais, je m'arrêtais quelques jours pour donner de petites représentations. De comédien, je m'étais fait bateleur. Mes profits furent assez honnêtes ; car il vaut toujours mieux travailler pour son propre compte. Je fis mon entrée dans mon village, monté sur un âne magnifique que j'avais acheté à Lan-Tcheou; en outre, j'avais douze onces d'argent dans ma bourse. Je donnai quelques représentations à mes compatriotes, qui furent émerveillés de mon habileté. Mais je dus bientôt renoncer à mon métier de bateleur.
» Un soir que la famille était réunie pour écouter les histoires du Thibet, ma vieille mère gardait le silence, et sa figure paraissait abîmée de tristesse ; bientôt je remarquai que de grosses larmes roulaient dans ses yeux. ■ — Mère, lui dis-je, pourquoi pleurez-vous? Dans mon récit il n'y a aucune parole qui puisse exciter des larmes. — Ton récit, me répondit-elle, ne fait sur moi aucune impression, ni agréable ni pénible; il frappe mes oreilles sans pénétrer jusqu'à mon cœur. Ce qui m'attriste, ce qui m'émeut, c'est de penser que, lorsque tu partis il y a quatorze ans, pour aller visiter la terre des saints, tu étais revêtu de l'habit sacré des lamas, et qu'aujourd'hui te voilà homme noir et bateleur... Ces paroles me bouleversèrent. Après un moment de silence, je me levai, et je dis avec énergie : Il est écrit dans la sainte doctrine : Il vaut mieux honorer son père et sa mère que de servir les esprits du ciel et de la terre. Ainsi, mère, dites ce qu'il faut que je fasse, et votre fils obéira avec respect. — Rejette ces habits mondains, me dit ma mère, fais tomber cette tresse de cheveux, et rentre dans la famille des saints... Je n'avais rien à répondre: je me prosternai donc trois fois jusqu'à terre, en signe de soumission. Quand une mère parle, il faut obéir; la piété filiale est la base de toute bonne doctrine. En vous traduisant les dix grands préceptes de Jéhovah, j'ai remarqué que le quatrième disait : Tu honoreras ton père et ta mère.
^nutoEiiir;^ ht Uapagc.
...Le lendemain je repris mes habits de lama, et quelques jours après, je me mis en route pour Kounboum, où je travaille à me sanctifier... ».
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Ces dernières paroles de Sandara le Barbu méritaient, sans contredit, d'être accueillies par un grand éclat de rire. Cependant nous dûmes nous contenir, et nous mordre les lèvres; car nous avions expérimenté que, malgré son grand zèle pour sa sanctification, il n'avait pas encore obtenu de sérieux résultats en fait de patience et de mansuétude. On ne badinait pas avec lui.
Quand nous eûmes ouï ce sommaire des aventures de Sandara, il nous fut aisé de comprendre comment il se faisait qu'en toute circonstance il témoignât une si grande prédilection pour les hommes et les choses de la Chine. Les règlements laissés par Tsong-Kaba interdisent aux lamas l'usage de l'ail, de l'eau-de-vie et du tabac à fumer. L'ail est défendu, parce qu'il est inconvenant de se présenter devant les images de Bouddha avec une haleine capable d'empester le parfum de l'encens ; l'eau-de-vie, parce que cette boisson funeste trouble la raison et soulève les passions du cœur; le tabac, parce qu'il engendre la paresse et absorbe des moments précieux qui doivent être consacrés à l'étude des prières et de la doctrine. Malgré ces prohibitions, très bien motivées, les lamas qui ont pour principe de se sanctifier à la manière de Sandara ne se font pas faute de fumer, de s'enivrer, et d'assajsonner à l'ail cru leur farine d'orge. Mais tout cela se fait en cachette et à l'insu de la police. Dans la lamaserie de Kounboum, Sandara était le patron et l'introducteur des colporteurs chinois, qui faisaient la contrebande des denrées prohibées. Il se chargeait volontiers d'en faciliter la circulation, moyennant quelques légers bénéfices.
Quelques jours après la fête des fleurs, nous reprîmes avec courage l'étude du thibétain. Sandara venait tous les matins travailler avec nous. Nous nous occupâmes de la rédaction d'un abrégé de l'Histoire sainte, depiùs la création du monde jusqu'à la prédication des apôtres. Nous donnâmes à ce travail la forme dialoguée. Les deux interlocuteurs étaient un lama de Jéhovah et un lama de Bouddha. Sandara s'occupait de ses fonctions en véritable mercenaire. Les dispositions qu'il avait d'abord manifestées à Tang-Keou-Eul, ses signes de croix, son penchant pour la doctrine chrétienne, tout cela n'avait été qu'une pure comédie. Les idées religieuses n'avaient plus aucune prise sur ce cœur cupide et blasé. Il avait rapporté de son long séjour parmi les Chinois une incrédulité frondeuse, dont il aimait souvent à faire parade. A ses yeux, toute religion n'était qu'une industrie inventée par les gens d'esprit pour l'exploitation des imbéciles. La vertu était un vain mot, et l'homme de mérite était celui qui avait assez d'adresse pour se tirer d'affaire mieux que les autres.
Malgré ces opinions sceptiques et impies, Sandara ne pouvait s'empêcher
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CSajJitre trEisièmc.
d'être plein d'admiration pour la doctrine chrétienne. Il était surtout frappé de l'enchaînement des faits historiques que nous lui faisions traduire. Il y trouvait un caractère d'authenticité dont sont dénuées les fables accumulées dans les livres bouddhiques; il nous le disait quelquefois, comme par surprise, car ordinairement il cherchait à soutenir en notre présence son triste rôle d'esprit fort. Quand il était avec les lamas, il était plus à son aise : il publiait partout qu'en fait de doctrine religieuse, nous étions capables d'en remontrer à tous les Bouddha- vivants.
Au bout de quelque temps, nous commençâmes à faire dans la lamaserie une certaine sensation : on s'entretenait beaucoup des deux lamas de Jéhovah, et de la nouvelle doctrine qu'ils enseignaient. On disait que jamais on ne nous voyait nous prosterner devant Bouddha; que nous récitions trois fois par jour des prières qui n'étaient pas thibétaines; que nous avions un langage particulier que personne n'entendait, mais qu'avec les autres nous parlions tartare, chinois, et un peu thibétain. Il n'en fallait pas tant pour piquer la curiosité du public lamaïque. Tous les jours nous avions des visiteurs, et la conversation ne roulait jamais que sur des questions religieuses. Parmi tous ces lamas, nous n'en trouvâmes pas un seul qui fût de la trempe incrédule de Sandara le Barbu ; ils nous parurent tous sincèrement religieux et pleins de bonne foi ; il y en avait même plusieurs qui attachaient une grande importance à la connaissance et à l'étude de la vérité ; ils venaient souvent nous prier de les instruire de notre sainte religion.
Nous avions adopté un mode d'enseignement tout à fait historique, ayant soin d'en bannir tout ce qui pouvait ressentir la dispute et l'esprit de contention ; nous leur donnions un exposé simple et concis de la religion, leur laissant ensuite le soin de tirer eux-mêmes des conclusions contre le bouddhisme. Des noms propres et des dates bien précises leur faisaient beaucoup plus d'impression que les raisonnements les plus logiques ; quand ils savaient bien les noms de Jésus, de Jérusalem, de Ponce-Pilate, la date de quatre mille ans après la création du monde, et les noms des douze apôtres, ils ne doutaient plus du mystère de la Rédemption et de la prédication de l'Evangile. L'enchaînement qu'ils remarquaient dans l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament était pour eux une démonstration. Du reste, jamais nous n'avons remarqué que les mystères et les miracles leur fissent la moindre difficulté.
D'après tout ce que nous avons vu dans notre long voyage, et surtout pendant notre séjour dans la lamaserie de Kounboum, nous sommes persuadés que c'est par voie d'enseignement, et non par la méthode de controverse, qu'on peut travailler efficacement à la conversion des infidèles. La polémique peut réduire un adversaire au silence, l'humilier souvent, l'irriter quelquefois, mais le
^oiiUenir^ bc bopage.
Si.
convaincre, presque jamais \ Quand Jésus-Christ envoya ses apôtres, il leur dit : Ite, docete omnes gentes ; ce qui ne veut pas dire : Allez et argumentez chez toutes les nations. Deux écoles philosophiques, qui reconnaissaient pour chef, Tune Descartes et l'autre Lamennais, ont beaucoup disputé pour savoir si le paganisme est un crime ou une erreur; il nous semble qu'on pourrait dire qu'il n'est ni l'un ni l'autre, mais simplement l'effet de l'ignorance. L'esprit d'un païen est enveloppé de ténèbres; il suffit d'y porter la lumière pour que le jour s'y fasse, il n'a besoin ni d'une thèse selon les cartésiens, ni d'un réquisitoire selon les lamennaisiens : ce qu'il lui faut, c'est un enseignement.
Cet empressement des lamas à venir nous visiter, surtout leurs bonnes dispositions pour le christianisme, finirent par donner de la jalousie et de l'ombrage à Sandara ; il prit un caractère intraitable ; il se bornait à nous donner sèchement et laconiquement sa leçon de thibétain, puis il se renfermait pendant le reste de la journée dans un silence plein de morgue et d'insolence. S'il nous arrivait de lui demander humblement le nom thibétain d'un objet, ou un éclaircissement sur quelque phrase des dialogues, il ne daignait pas même répondre à notre question. Dans cette extrémité, nous avions ordinairement recours à notre voisin, le jeune étudiant en médecine, qui nous obligeait toujours avec empressement et cordialité. Quoiqu'il ne fût pas très savant en thibétain, il pouvait pourtant nous être d'une graçde utilité. Son naturel, plein de simplicité et de franchise, nous permettait d'ailleurs de lui adresser une foule de questions sur certaines pratiques des lamas. En retour de ces services, nous secondions de tout notre cœur son désir de s'instruire de la religion chrétienne. Bien différent de Sandara, il était plein de respect pour les vérités que nous lui annoncions ; mais son caractère timide et irrésolu l'empêchait de renoncer franchement au bouddhisme. Il avait la prétention d'être, tout à la fois, bon chrétien et fervent bouddhiste; dans les prières, il invoquait tour à tour Tsong-Kaba et Jéhovah; il poussait la simplicité jusqu'à nous inviter quelquefois à prendre part à ses pratiques religieuses.
Un jour, il nous proposa pour le lendemain une partie de dévotion en faveur des voyageurs du monde entier.
<( Nous ne connaissons pas cette dévotion, lui dîmes-nous ; si tu voulais nous donner quelques explications?
— Voici : on sait qu'il y a souvent des voyageurs qui se trouvent sur des
1. Voilà une nouvelle preuve du peu de rai.ton que montrent les rationalistes dans leur système, car s'ils se laissaient guider par la raison, tout leur objectif serait de peser le pour et le contre, de bien étudier l'objection et la réplique, puis de se mettre avec un joyeux empressement, une impartiale fidélité, du côté où la vérité se ferait jour. Mais leur tactique est tout autre : ce qui ne répond pas à leurs idées préconçues, ils le rejettent sans vouk>ii' eu aucune façon l'e.xaminer ni le discuter. Par là ils se montrent aussi déraisonnables qu'on peut l'être et démentent manifestement leur titre de rationaliste. Ce sont des aveugles volontaires, des obstinés, des entêtés ; mais nul ne les condamne d'une façon plus absolue que leur propre raison.
CDapîtrc treiâièniE.
chemins pénibles et difficiles; quelquefois ces voyageurs sont de saints lamas qui font pèlerinage : or il arrive fréquemment qu'ils ne peuvent continuer leur route, parce qu'ils sont épuisés de fatigue; ils sont réduits à établir des campements sans savoir quaTid ils pourront poursuivre le voyage qu'ils ont entrepris; dans ce cas, nous allons à leur secours en leur envoyant des chevaux.
— Oh! nous écriâmes-nous, cette pratique est bien belle, elle est très conforme aux principes de la charité chrétienne ; mais considère que nous autres, pauvres voyageurs, nous ne sommes pas actuellement en position de prendre part à cette belle œuvre; tu sais que nous ne possédons qu'un cheval et un petit mulet, que nous devons faire reposer, afin de nous en servir pour notre voyage du Thibet.
Ces voyageurs sont réduits à établir des campements. (P. 313.)
— Tsong-Kaba ! s'écria le bègue, puis il frappa ses mains l'une contre l'autre, en signe de jubilation, et s'abandonna à un rire inextinguible.
— Qu'as-tu donc à rire? Ce que nous te disons, c'est la vérité, nous n'avons qu'un cheval et un mulet.,. » '^
Quand le débordement de son hilarité fut un peu passé : « Ce n'est pas cela, nous dit-il, vous n'avez pas compris notre pratique de dévotion. Ce que nous envoyons aux voyageurs, ce sont des chevaux en papier. » Et en disant ces mots, il courut dans sa cellule. . .
C'eût été le cas de rire à notre tour, en apprenant que la charité des bouddhistes consistait à donner aux voyageurs des chevaux en papier. Mais nous
312 ^auUiMiiiii bc lionagc.
convaiiicTe. pi'esque jjtiiiais \ Quand .lésus-Christ envoya ses apôtres, il leui (lit : Ite. il()c<'tp omnes (icntcs : ee (ini ne vent pas dire: Allez et aî'ginnente/ cIkv. toutes les nations. Deux éeoles philosophiqiies. qui reconnaissaient poui ohet'. lime Desfartes et l'autre Lamennais, ont beaucoup disputé pour savoir m le paganisme est un crime ou une cM'reur; il nous semble qu'on pourrait diro (ju'il n'est ni l'un ni l'autre, mais simplement l'elFet de l'ignorance. L'esprit d'un païen est enveloppé de ténèbres: il suffit d'y ]iorter la lumière [)our (jue le imir s"v tasse, il n'a besoin ni d'une thè.se selon les cartésiens, m d'un lé (juisitoire selon les lameiniaisiens : re qu'il lui faut, c'est un enseignement.
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CûnyiriT trci.sitnic.
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Ces voyageurs sont réduits à établir des campements. P. :!):!.)
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^oubcnir^ tic hopage.
conservâmes notre gravité; car nous avions pris pour règle de ne tourner jamais en ridicule les pratiques des lamas. Un instant après, le bègue reparut, tenant dans ses mains quelques morceaux de papier, sur chacun desquels était imprimée l'image d'un cheval sellé, bridé et allant ventre à terre.
(( Voilà, nous dit le bègue, les chevaux que nous envoyons aux voyageurs. Demain, nous monterons sur une haute montagne, à trente lis de la lamaserie; nous passerons la journée à réciter des prières et à expédier des chevaux.
— Quel moyen employez- vous pour les envoyer aux voyageurs?
— Un moyen fort simple. Après certaines formules de prières, nous prenons un paquet de chevaux que nous lançons en l'air ; le vent les emporte ; par la puissance de Bouddha, ils sont changés en véritables chevaux, et se présentent aux voyageurs... »
Nous dîmes sincèrement à notre cher voisin ce que nous pensions de cette pratique, et nous lui exposâmes les motifs qui nous empêchaient d'y prendre part. Il parut goûter fort tout ce que nous lui dîmes; mais cela ne l'empêcha pas de passer une grande partie de la nuit à fabriquer, par voie d'impression, une quantité prodigieuse de chevaux.
Le lendemain, avant que le jour parût, il se mit en route avec quelques confrères, pleins de dévouement comme lui pour les pauvres voyageurs. Ils partirent chargés d'une tente, d'une marmite et de quelques provisions de bouche. Pendant toute la matinée, il fit un vent épouvantable, qui ne se calma que vers le milieu du jour; le ciel devint alors sombre et pesant, et la neige se mit à tomber par gros flocons. Nous attendions avec impatience le retour du bègue ; le pauvre malheureux nous revint sur le soir, tout transi de froid et brisé de fatigue. Nous l'invitâmes à se reposer un instant dans notre cellule; nous lui servîmes du thé au lait et quelques pains frits au beurre.
« La journée a été terrible, nous dit-il.
— Oui, le vent a soufflé de ce côté-ci avec assez de violence.
— Je crois pourtant que ce n'était rien, en comparaison de ce que nous avons ressenti sur le sommet de la montagne; la tente, la marmite, tout a été emporté dans un tourbillon; nous avons été obligés de nous coucher à plat ventre pour n'être pas nous-mêmes enlevés.
— C'est bien fâcheux que vous ayez perdu votre tente et votre marmite.
— C'est vrai, c'est un malheur. Cependant il faut avouer que le temps était très favorable pour envoyer des chevaux aux voyageurs. Quand nous avons vu qu'il allait tomber de la neige, nous les avons fait pjartir en masse, et le vent les a emportés vers les quatre parties du monde. Si nous avions attendu plus tard, la neige les aurait mouillés, et ils seraient restés collés sur les flancs de la montagne. »
Cgapître ttEisièmc.
En somme, cet excellent jeune homme n'était pas si mécontent de sa journée.
Le 25 de chaque lune est le jour consacré pour l'envoi des chevaux aux pauvres voyageurs. Cette pratique n'est pas générale; elle est laissée à la dévotion et au dévouement de chacun. Le vingt-huitième jour est désigné pour un autre genre d'exercice religieux, au'quel tous les lamas doivent prendre part. Dans la journée du vingt-sept, le bègue nous en prévint, en nous disant : « La nuit prochaine, nous vous empêcherons peut-être de dormir; nous devons vaquer aux prières nocturnes. »
Nous ne fîmes pas grande attention à cet avis. Nous pensâmes que, pendant la nuit, les lamas réciteraient des prières dans leurs cellules, comme il leur arrivait assez fréquemment. Nous nous couchâmes donc à notre heure ordinaire, et nous nous endormîmes profondément, selon notre bonne habitude.
Conformément à la prophétie du bègue, notre sommeil ne demeura pas longtemps paisible. D'abord, il nous sembla rêver que nous entendions, au haut des airs, comme le concert d'une grande multitude. Ces voix confuses et indéterminées nous parurent devenir insensiblement fortes et distinctes. Nous nous réveillâmes, et nous entendîmes en effet le chant des prières lamaïques. En un clin d'œil, nous fûmes habillés, et nous nous rendîmes dans la cour de la maison. Elle était éclairée par un pâle reflet d'une lumière qui semblait venir d'en haut. Nous vîmes le vieux Akayé accroupi dans un coin, et occupé à égrener son chapelet.
« Akayé, lui dîmes-nous, qu'est-ce que c'est donc que ce bruit étrange?
— Ce sont les prières nocturnes. Si vous voulez voir, montez sur la terrasse de la maison... »
Une échelle était tout à propos appliquée contre le mur; nous en montâmes rapidement les degrés, et nous fûmes bientôt témoins d'un singulier spectacle. Les terrasses de toutes les maisons étaient illuminées par des lanternes rouges suspendues à de longues perches. Tous les lamas, revêtus de leur manteau de cérémonie et coiffés de la mitre jaune, étaient assis sur les plates-formes de leurs habitations, et chantaient des prières d'une voix lente et monotone. Sur le haut de notre maison, nous trouvâmes le bègue, le Kitat-Lama et son chabi . entièrement absorbés dans leur cérémonie. Nous n'eûmes garde de les déranger. et nous nous contentâmes de regarder et d'écouter. Ces innombrables lanternes, avec leur lueur rougeâtre et fantastique, les édifices de la lamaserie vaguement éclairés par les reflets d'une lumière tremblante, ces quatre mille voix qui faisaient monter dans les airs un concert immense, auquel venait se joindre, de temps à autre, le bruit des trompettes et des conques marines, tout cela avait un aspect grandiose, et jetait l'âme dans une vague épouvante.
Après avoir considéré un instant ce spectacle étrange, nous descendîmes
Si;
^Dubenirs be bapagc.
dans la cour, et nous trouvâmes le vieux Akayé toujours à la même place. (( Eh bien, nous dit-il, avez-vous vu la cérémonie des prières nocturnes?
— Oui; mais nous n'en comprenons pas le but. Serait-ce te déranger que de te demander quelques courtes explications?
— Nullement; ces prières ont été établies pour chasser les démons. Il en vient encore de temps en temps; mais ils ne font pas de mal comme autrefois.
— Akayé, lui dîmes-nous, est-ce que par hasard tu aurais vu quelquefois des démons?
— Oh ! non, jamais; et je suis sûr que vous autres non plus, vous n'en avez jamais vu.
— Pourquoi dis-tu cela?
— C'est que les démons n'apparaissent qu'aux mauvais lamas; les bons ne peuvent pas les voir. . . »
Les démons n'apparaissent qu'aux mauvais lamas. (P. 316.)
En ce moment, les chants des lamas, qui priaient sur les plates- formes, s'arrêtèrent ; et tout à coup les trompettes, les cloches, les tambours et les conques marines retentirent à trois reprises différentes. Ensuite les lamas poussèrent tous ensemble des cris affreux, semblables à des hurlements de bêtes féroces... La cérémonie était terminée. Les lanternes s'éteignirent, et tout rentra dans le silence. Nous souhaitâmes une bonne nuit au vieux Akayé, et nous allâmes reprendre notre sommeil.
Il y avait déjà plus de trois mois que nous résidions à Kounboum, jouissant de la sympathie des religieux bouddhistes et de la bienveillance de l'autorité. Mais depuis longtemps, nous étions en opposition flagrante avec une grande règle de la lamaserie. Les étrangers qui ne font que passer à Kounboum, ou qui doivent seulement y faire un court séjour, ont la faculté de s'habiller à
Ctjapître ttmièmt.
leur gré. Ceux au contraire qui sont attachés à la lamaserie, et ceux qui doivent V résider pendant un long espace de temps, sont obligés de revêtir les habits sacrés des lamas, c'est-à-dire la robe rouge, la petite dalmatique sans manches et laissant les bras à découvert, l'écharpe rouge, et la mitre jaune. On est très sévère sur cette règle d'uniformité". Le grand lama, chargé de veiller au maintien de la discipline, nous envoya donc, un beau jour, une espèce d'huissier^ pour nous inviter officiellement à la stricte observance des statuts. Nous fîmes répondre au supérieur de la discipline que, n'étant pas de la religion de Bouddha, nous ne pouvions adopter les habits sacrés des lamas, sans faire injure à nos saintes croyances; que cependant, comme nous ne voulions pas occasionner le moindre désordre dans la lamaserie, nous étions tout disposés à la quitter, si l'on ne pouvait nous accorder une dispense au sujet du costume.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'on donnât suite à cette malencontreuse affaire. Dans cet intervalle, Samdadchiemba arriva avec les trois chameaux, qu'il avait jusque-là fait paître dans une vallée du Koukou-Noor. En cas de déménagement, son retour ne pouvait être plus à propos. Le gouvernement lamaïque nous envoya de nouveau son parlementaire. Il nous dit que le règlement de la lamaserie était inflexible, et qu'on était peiné que notre sublime et sainte religion ne nous permît pas de nous y conformer. Il ajouta qu'on verrait avec plaisir que nous restions dans le voisinage de la lamaserie, et qu'en conséquence, on nous invitait à aller nous fixer à Tchogortan, où nous pourrions garder le costume qui nous conviendrait.
Nous avions beaucoup entendu parler de la petite lamaserie de Tchogortan, qui est comme la maison de campagne de la faculté de médecine. Elle est éloignée de Kounboum tout au plus d'une demi-heure de chemin. Les grands lamas et les étudiants de la section médicale s'y rendent tous les ans vers la fin de l'été, et y passent ordinairement quinze jours, occupés à recueillir les plantes médicinales sur les montagnes environnantes. Pendant le reste de l'année, la plupart des maisons sont désertes.
La proposition du parlementaire ne pouvait mieux nous convenir, car la belle saison allait commencer. L'hiver à la ville, le printemps à la campagne, cela nous parut admirable. Pendant le séjour de trois mois que nous avions fait à Kounboum, nous nous étions passablement stylés aux convenances lamaïques. Nous achetâmes donc un khata et un petit plat de raisins secs, pour aller rendre une visite au lama administrateur de Tchogortan. Il nous reçut avec affabilité, et nous promit de donner immédiatement ses ordres pour nous faire préparer une habitation convenable. Après avoir servi un splendide festin d'adieux au vieux Akayé, au Kitat-Lama et au bègue, nous chargeâmes notre bagage sur les chameaux, et nous nous acheminâmes vers la petite lamaserie.
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Oui: mais nous u"en comprenons j)as le but. Seraiî-cc te déranger que de te demander quelques courtes explications?
— .\ulleT7ient ; ces prières ont été établies pour chasser les démons. Il eîi vient encore de temps en temps; mais ils ne font pas de mal comme autrefois.
— Akayé, lui dimes-noiis. est-ce que par hasard tu aurais vu quelquefois des démons?
— Oh ! non. jamais: et je suis silr que vous autres non plus, vous n'en avez jamais vu.
— Pourquoi dis-tu cela?
— C'est que les démons n'apparaissent qu'aux mauvais lamas; les bons ne peuvent pas les voir... .>
Les démons n'apparaissent qu'aux mauvais lamas. (F. :?16.)
En L-e moment, les e-hauts des lamas, qui priaient sur les plates- formes, s'arrêtèrent: et tout à coup les trompettes, les cloches, les tambours et les conques marines retentirent à trois reprises différentes. Ensuite les lamas poussèrent tous ensemble des cris affreux, semblables h des hurlements de bêtes féroces... La cérémonie était terminée. Les lanternes s'éteignirent, et tout rentra dans le silence. Nous souhaitân'es une b(»nne nuit au vieux Akayé, et nous allâmes reprendre notre sonuneil.
Il V avait déjà plus de ti'ois mois que nous résidions à Kounboum. jtJuissant de la sympathie des religieux bouddhistes et de la bienveillance de l'autorité. ]\rais depuis longtem})s, nous étions en opposition ilagi'ante avec une grandi règle de la lamaserie. Les étrangers c|ui ne tout tiue pas.>^er à Kounboum, o\. qui doivent seulement y faire un t-ourt séjour, ont la faculté de s'habiller à
Ctiayitrc tiTisicnic.
leur gré. Ceux au contraire qui sont attachés à la lamaserie, et ceux qui doivent V résider pendant un long e.space de temps, sont obligés de revêtir les habits sacrés des lamas. c"e.st-à-dire la robe rouge, la petite dalmatique sans manches et laissant les bras à découvert. Técharj^e rouge, et la mitre jauîie. On est très sévère sur cette règle d'uniformité'. I.e grand lama, chargé de veiller au maintien de la discipline, nous envoya donc, nii beau jour, une esjièce d"huissier. pour nous inviter officiellement à la stricte obser\ance des statuts. Xous fîmes répondre au supérieur de Ir. discipline que. n'étant pas de la religion de Bouddha, nous ne pouvions adopter les habits sacrés des lamas, sans faire injure à nos saintes croyances: que cependant, connue nous 11e xoulions pas occasionner le moindi'e désordre dans la lamaserie, nous étions îoni disposés à la quitter, si l'on ne pon\<iil nous act-order une dispense an sujet du costume.
Plusieurs jours s'écoulèi-ent sans qu"(~)n donnât suite à cette malencontreuse afïaii'e. Dans cet intervalle. Samdadchiemba ai'riva avec les trois chameaux, qu'il avait jusoue-là lait pailre dans une vallée du Konkou-Xooc. En cas de déménagement, son retour iie pouvait être plus à projws. T.e gouvern<>!nent lamaïque nous envoya de nou\eau son parlementaire. 11 nous dit que le règlement de la lamaserie était inllexible. et qu'oii était peiné que notre sublime et sainte religion ne nous permît p-as de nous y confoi'mer. Il ajouta qu'on \errait avec plaisir que nous restions dans le voisinage de la laniaserio. et qu'en consé- (]uence, on nous invitait à aller nous lixer à Trliogortan. oii nous pourrions garder le costume (jui nous conviendrait.
Nous avions beaucoup entendu parler de la petite laniasei'ie d(> Tchogortan. (jui est comme l;i maison de campagne de la facidté de médecine. 1-Vlle est ('ioignée de Kounboum tout a.u plus d'une demi-heuiv de chemin. Les grands lamas et les étudiants de la section médicale s'y rendent tous les ans vers la fin de Tété, et y passent ordinaireiiicnt quin-ce jours. occu]iés à recueillir les plantes médicinales sui' les montagnes envirosinantes. Pendant le reste de l'année, la plupart des maisons sont désertes.
La propositioîi d.u parlementaire ne pouvait mieux nous convenir, car la belle saison allait conunencer. L'hiver à la ville, le printemps à la camjiagne. cela nous parut admirable. Pemlant le séjoui' de trois mois que nous avions iaît à Koun'boum. nous nous étioîis passablement stylés aux convenances lamaï- 'jues. Nous achetâmes donc un kbata et un ]ietit plat de i-aisins secs. \)o\\v aller rendre une visite au lama administrateur de Tthogorfnn. 11 nous reçut avec affabilité, et nous jn'omit de donîier immédiatement ses ordres jiour nous faire î>réparer une habitation convenable. Api'ès avoii' servi un splendide festin d'adieux au vieux Akayé. au Kitat-Lama et au bègue, nous chargeâmes notre bagage sur les chameaux, et nous nous acheminâmes vers la petite lamaserie.
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