‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 75 sur 114 · chapitre rjuatorsièinc · texte numérisé non relu

chapitre rjuatorsièinc

ont creusé leur retraite dans la roche vive; les autres demeurent dans des cellules de bois appliquées à la montagne comme d'énormes nids d'hirondelles; quelques morceaux de bois plantés dans le rocher leur servent d'échelons pour monter et descendre. Un de ces ermites bouddhistes a entièrement renoncé au monde et s'est privé volontairement de ces moyens de communication avec ses semblables; un sac suspendu à une longue corde sert à faire parvenir les aumônes des lamas et des bergers du pays.

Nous avons eu des rapports assez fréquents avec ces lamas contemplatifs, mais nous n'avons jamais pu savoir au juste ce qu'ils contemplaient là-haut, du fond de leur niche. Ils étaient eux-mêmes très incapables de s'en rendre un compte bien exact ; ils avaient embrassé, nous disaient-ils, ce genre de vie, parce qu'ils avaient lu dans leurs livres que des lamas d'une grande sainteté avaient vécu de la sorte. Au résumé, ils étaient assez bonnes gens : leur naturel était simple, paisible, et nullement farouche ; ils passaient le temps à prier et, quand ils en étaient fatigués, ils trouvaient dans le sommeil un honnête délassement. ^---":'~

Outre ces cinq contemplatifs qui demeuraient toujours au haut des rochers, il y avait dans le bas quelques lamas à qui on avait confié la garde des maisons désertes de la lamaserie. Ceux-ci, par exemple, ne prenaient pas la vie comme les premiers, par son côté relevé et mystique; ils étaient au contraire tout à fait plongés dans le positif et la réalité des choses de ce monde : ils étaient bouviers. Dans la grande maison oii l'on nous avait installés, il y avait deux gros lamas, qui passaient poétiquement leur vie à nourrir une vingtaine de bœufs : soigner les petits veaux, traire les vaches, battre le beurre et presser les fromages, telles étaient leurs occupations de tous les jours. Ils paraissaient peu se préoccuper de contemplation ou de prières; on les entendait pourtant pousser quelques exclamations vers Tsong-Kaba ; mais c'était toujours à cause de leurs bestiaux, soit parce que les bœufs se mutinaient, que les vaches ne se laissaient pas traire avec patience, ou que les jeunes veaux s'étaient échappés en folâtrant à travers la vallée. Notre arrivée au milieu d'eux leur avait fait trouver une certaine distraction à la monotonie de la vie pastorale. Ils venaient parfois nous visiter dans notre chambre, et passaient en revue les livres de notre petite bibliothèque de voyage, avec cette curiosité timide et respectueuse que les gens simples et illettrés témoignent toujours pour les œuvres de l'intelligence. S'il leur arrivait de nous trouver à écrire, ils oubliaient alors pendant longtemps et les troupeaux et les laitages ; ils passaient des heures entières, debout, immobiles, et les yeux fixés sur notre plume de corbeau qui courait sur le papier et laissait en courant des caractères dont la finesse et l'étrangeté les tenaient en extase.

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La petite lamaserie de Tchogortan nous plaisait au delà de nos espérances. Nous ne regrettâmes pas une seule fois le séjour de Kounboum, pas plus que le prisonnier ne regrette son cachot après avoir recouvré la liberté. C'est que, nous aussi, nous nous sentions libres et émancipés. Nous n'étions plus sous la férule de Sandara le Barbu, de ce régent dur et impitoyable, qui, tout en nous donnant des leçons de thibétain, paraissait s'être en même temps imposé le devoir de nous façonner à la patience et à l'humilité. Le désir d'apprendre nous avait fait endurer tous ses mauvais traitements. Mais notre départ de Kounboum avait été pour nous une heureuse et favorable occasion d'arracher cette hideuse sangsue, qui, pendant cinq mois entiers, était demeurée opiniâtrement collée à notre existence. D'ailleurs les quelques succès que nous avions obtenus dans l'étude du thibétain pouvaient nous dispenser d'avoir désormais un maître à nos côtés; nous pouvions marcher seuls, et aller en avant sans avoir besoin d'un aide of&ciel.

Nos heures de travail étaient consacrées à revoir et à analyser nos dialogues, et à traduire un petit ouvrage thibétain ayant pour titre : Les quarantedeux points d'enseignement promulgués par Bouddha. Nous en possédions une magnifique édition en quatre langues, savoir en thibétain, en mongol, en mantchou, et en chinois. Avec ce secours, nous pouvions nous dispenser d'av^oir recours à la science des lamas. Quand le thibétain nous présentait quelque difficulté, nous n'avions, pour la lever, qu'à consulter les trois autres idiomes, qui nous étaient assez familiers.

Ce livre, attribué à Chakya-Mouni, est un recueil de préceptes et de sentences pour engager les hommes et surtout les religieux à la pratique de la vertu. Pour donner une idée de la morale des bouddhistes, nous allons citer quelques extraits de cet ouvrage, qui fait autorité dans le lamaïsme.

I. — Bouddha, le suprême des êtres, manifestant sa doctrine, prononça ces mots : Il y a pour les vivants dix espèces d'actes qu'on nomme bons ; il y a aussi dix espèces d'actes qu'on nomme mauvais. Si vous demandez quels sont ces dix mauvais actes... Il y en a trois qui appartiennent au corps, quatre à la parole, trois à la volonté. Les trois du corps sont : Le meurtre, le vol et les actions impures. Les quatre de la parole sont : Les discours qui sèment la discorde, les malédictions outrageantes, les mensonges impudents et les propos hypocrites. Les trois de la volonté sont : L'envie, la colère et les pensées perverses.

II. — Bouddha, manifestant sa doctrine, prononça ces mots : Le méchant qui persécute l'homme de bien est semblable à l'insensé, qui, renversant sa tête, crache contre le ciel; son crachat, ne pouvant souiller le ciel, retombe, au con-

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