Conseil aux lamas religieux
Cfiapitre tjuatocsîcntE.
Elle est bornée au temps de prendre un repas... Bouddha prononça ces mots : Va-t'en, toi non plus, tu n'as pas encore l'intelligence de la doctrine. . . S'adressant ensuite à un autre, il lui fit cette demande : A combien de temps est fixée la vie de l'homme? Il répondit : Elle est bornée au temps qu'il faut pour émettre un souffle... Après qu'il eut ainsi parlé, Bouddha prononça ces mots : C'est bien, on peut dire que tu as acquis l'intelligence de la doctrine.
X. — L'homme qui, pratiquant la vertu, s'applique à extirper les racines de ses passions, est semblable à celui qui déroule entre ses doigts les perles d'un chapelet. S'il va les prenant une à une, il arrive facilement au terme : en extirpant un à un ses mauvais penchants, on acquiert la perfection.
XI. — Le religieux qui pratique la vertu doit se comparer au bœuf à long poil, qui, chargé de bagages, chemine au milieu d'un profond bourbier; il n'ose regarder ni à droite ni à gauche, espérant toujours sortir de la boue, et parvenir au lieu de repos. Considérant ses passions comme plus terribles que cette boue, s'il ne détourne jamais ses yeux de la vertu, il parviendra certainement au comble de la félicité... »
Nous ne prolongerons pas davantage ces extraits. Le peu que nous venons de citer suffira pour donner une idée du fond et de la forme de ce livre, qui fait également autorité parmi les bonzes et parmi les lamas. Il fut transporté de l'Inde en Chine, la soixante-cinquième année de l'ère chrétienne, à l'époque où le bouddhisme commença à se propager dans l'Empire céleste.
Les premiers jours que nous passâmes à Tchogortan, nous les consacrâmes entièrement à la traduction du livre de Bouddha ; mais bientôt nous fûmes obligés de donner une partie de notre temps aux soins de la. vie pastorale. Nous avions remarqué que, tous les soirs, nos animaux revenaient ajffamés, et qu'au lieu d'engraisser ils maigrissaient de jour en jour; c'est que Samdadchiemba se mettait peu en peine de les conduire où il y eût de quoi brouter. Après les avoir poussés quelques instants devant lui, il les abandonnait sur quelque coteau aride, et puis il s'endormait tout bravement au soleil, ou s'en allait bavarder et boire du thé sous les tentes noires. Nous eûmes beau le haranguer, il n'en fit ni plus ni moins; son caractère insouciant n'en fut pas le moins du monde modifié. Nous n'eûmes d'autre moyen de remédier au mal que de nous faire bergers.
Aussi bien, il était impossible de rester obstinément et exclusivement hommes de lettres, alors que tout, autour de nous, semblait nous convier à faire quelques concessions aux habitudes des peuples pasteurs. Les Si-Fan, ou Thibétains orientaux, sont nomades comme les Tartares Mongols, et passent leur vie uniquement occupés de la garde de leurs troupeaux; ils ne logent pas,
Jioubcnir^ he bopagc.
toutefois, comme les tribus mongoles, dans des iourtes ' recouvertes de feutre. Les grandes tentes qu'ils se construisent avec de la toile noire sont ordinairement de forme hexagone ; à l'intérieur, on ne voit ni colonne ni charpente pour leur servir d'appui ; les six angles du bas sont retenus au sol avec des clous, et le haut est soutenu par des cordages, qui, à une certaine distance de la tente, reposent d'abord horizontalement sur de longues perches, et vont ensuite, en s'inclinant, s'attacher à des anneaux fixés en terre. Avec ce bizarre arrangement de perches et de cordages, la tente noire des nomades Thibétains ne ressemble pas mal à une araignée monstrueuse qui se tiendrait immobile sur ses hautes et maigres jambes, mais de manière à ce que son gros abdomen fût au niveau du sol. Les tentes noires sont loin de valoir les iourtes des Mongols ; elles ne sont ni plus chaudes ni plus solides que de simples tentes de voyage. Le froid y est extrême, et la violence du vent les jette facilement à bas.
On peut dire, cependant, que sous un certain rapport les Si-Fan paraissent plus avancés que les Mongols ; ils semblent avoir quelque velléité de se rapprocher des mœurs des peuples sédentaires. Quand ils ont choisi un campement, ils ont l'habitude d'élever tout autour une muraille haute de quatre ou cinq pieds. Dans l'intérieur de leur tente, ils construisent des fourneaux qui ne manquent ni de goût, ni de solidité. Malgré ces précautions, ils ne s'attachent pas davantage au sol qu'ils occupent; au moindre caprice, ils décampent et détruisent, en partant, tous leurs ouvrages de maçonnerie ; ils emportent avec eux les principales pierres, qui sont comme une partie de leur mobilier. Les troupeaux des Thibétains orientaux se composent de moutons, de chèvres, et de bœufs à long poil; ils ne nourrissent pas autant de chevaux que les Tartares, mais les leurs sont plus forts et d'une tournure plus élégante; les chameaux qu'on rencontre dans leur pays appartiennent pour la plupart aux Tartares-Mongols .
Le bœuf à long poil est appelé yack par les Thibétains, sarligue par les Tartares, et bœuf grognant par les naturalistes européens. Le cri de cet animal imite, en effet, le grognement du cochon, mais sur un ton plus fort et plus prolongé. Le bœuf à long poil est trapu, ramassé, et moins gros que le bœuf ordinaire; son poil est long, fin et luisant; celui qu'il a sous le ventre descend jusqu'à terre; ses pieds sont maigres et crochus comme ceux des chèvres; aussi, aime-t-il à gravir les montagnes et à se suspendre au-dessus des précipices. Quand il prend ses ébats, il redresse et agite sa queue, qui se termine par une grosse touffe de poil en forme de panache. La chair du bœuf à long poil est excellente; le lait que donne la vache est délicieux, et le beurre qu'on en fait,