‹ À travers les déserts de la Tartarie et les neiges du Thibet [microform]Chapitre 78 sur 114 · Huttes · texte numérisé non relu

Huttes

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au-dessus de tout éloge. Malte-Brun prétend que le lait de la vache grognante sent le suif. Il n'est pas permis de discuter sur les goûts;... cependant, il nous semble que la présomption doit être un peu en faveur de notre opinion ; car nous pensons que le savant géographe a eu moins que nous l'occasion d'aller boire du lait sous les tentes noires, et d'en apprécier la saveur.

Parmi les troupeaux des Si-Fan, on remarque quelques bœufs jaunes, qui sont de la race des bœufs ordinaires qu'on voit en France; mais ils sont, en général, faibles et de mauvaise mine. Les vaches à long poil sont si pétulantes et si difficiles à traire que, pour les tenir en repos, on est obligé de leur donner leur petit veau à lécher. Sans ce moyen, il serait impossible d'en avoir une seule goutte de lait.

Un jour, un des lamas bouviers qui logeait avec nous s'en vint, la figure triste et allongée, nous annoncer qu'une de ses vaches avait eu un veau, qui mourut dans la journée. Le lama se hâta d'écorcher la pauvre bête et de l'empailler. D'abord cela nous surprit fort, parce que ce lama n'avait pas du tout la mine d'un homme à se donner le luxe d'un cabinet d'histoire naturelle. Quand l'ouvrage fut terminé, nous remarquâmes que le mannequin n'avait ni pieds ni tête; il nous vint alors à la pensée que c'était, tout bonnement, un oreiller qu'on avait voulu faire. Cependant nous étions dans l'erreur, et nous n'en sortîmes que le lendemain matin, lorsque notre bouvier alla traire sa vache. Le voyant partir avec un petit seau à lait à la main et le mannequin sous le bras, il nous prit fantaisie de le suivre. Son premier soin fut de placer le veau empaillé aux pieds de la vache, et il se mit ensuite en devoir de la traire. Elle fit d'abord à son cher petit des yeux énormes; peu à peu elle baissa vers lui la tête, elle le flaira, elle éternua dessus trois ou quatre fois, enfin elle se mit à le lécher avec une admirable tendresse. Ce spectacle nous fit mal au cœur ; il nous semblait que celui qui le premier avait inventé cette affreuse parodie de ce qu'il y a de plus touchant dans la nature ne pouvait être qu'un monstre. Cependant une circonstance assez burlesque diminua un peu l'indignation que nous inspirait cette supercherie. A force de lécher et de caresser son petit veau, la mère finit un beau jour par lui découdre le ventre. La paille en sortit, et la vache, sans s'émouvoir, se mit à brouter ce fourrage inespéré.

Les Si-Fan nomades se distinguent facilement des Mongols par une physionomie plus expressive, et par une plus grande énergie de caractère ; leur figure est moins épatée, et on remarque, dans leur allure, une aisance et une vivacité qui contrastent avec la lourdeur des Tartares. Les divertissements folâtres, les chansons bruyantes et les éclats de rire animent sans cesse leur campement, et en bannissent la mélancolie; avec ces dispositions à la gaîté et au plaisir, les Si-Fan sont d'une humeur guerroyante, et d'un courage indomptable.

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Aussi témoignent-ils un mépris profond pour l'autorité chinoise ; quoiqu'ils soient sur la liste des peuples tributaires, ils refusent obstinément à l'Empereur obéissance et tribut. Il y a même parmi eux des peuplades qui exercent habituellement leur brigandage jusque sur les frontières de l'empire, sans que les mandarins chinois osent se mesurer avec eux. Les Si-Fan sont bons cavaliers, mais ils ne sont pas de la force des Tartares. Le soin de leurs troupeaux ne les empêche pas d'exercer un peu d'industrie, et de mettre à profit le poil de leurs bœufs et la laine de leurs moutons. Ils savent tisser des toiles grossières, dont ils font des tentes et des vêtements. Quand ils sont réunis autour de leur grande marmite de thé au lait, ils s'abandonnent comme les Tartares à leur humeur causeuse, et à leur goût pour les récits des aventures des lamas et des brigands. Leur mémoire est pleine d'anecdotes et de traditions locales ; il sufiit de les mettre sur la voie, et l'on est sûr de voir se dérouler un intarissable répertoire de contes et de légendes.

Un jour, pendant que nos chameaux broutaient tranquillement des arbustes épineux au fond de la vallée, nous allâmes chercher un abri contre le vent du nord sous une petite tente d'où s'échappait une épaisse fumée. Nous y trouvâmes un vieillard, qui, à genoux et les mains appuyées contre terre, soufflait contre une pile d'argols qu'il venait de placer sur son foyer. Nous nous assîmes sur une peau d'yack. Le vieillard croisa ses jambes, et nous tendit la main. Nous lui donnâmes nos écuelles qu'il remplit de thé au lait en nous disant : Temou chi, buvez en paix... Puis il nous considéra l'un après l'autre avec une certaine anxiété.

« Aka (frère), lui dîmes-nous, c'est la première fois que nous venons nous asseoir sous ta tente.

— Je suis vieux, nous répondit-il, mes jambes ne peuvent me soutenir ; sans cela, n'aurais- je pas été à Tchogortan vous offrir mon khata? D'après ce que j'ai entendu raconter aux bergers des tentes noires, vous êtes du fond du ciel d'occident ?

— Oui, notre pays est bien loin d'ici .

— Etes- vous du rovaume des Samba ou de celui des Poba?

— Ni de l'un ni de l'autre; nous sommes du royaume des Français.

— Ah oui ! vous êtes des Framba? Je n'en avais jamais encore entendu parler. Il est si grand, cet occident! les royaumes y sont si nombreux! Mais au fond, cela n'y fait rien; nous sommes toujours de la même famille, n''est-ce pas?

— Oui, certainement, tous les hommes sont frères, quel que soit leur royaume.

— Ce que vous dites est fondé en raison, tous les hommes sont frères. Cependant on sait que, sous le ciel, il existe trois grandes familles; nous autres,

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