chapitre çuatorsicme
hommes de l'occident, nous sommes tous de la grande famille thibétaine : voilà ce que j'ai voulu dire.
— Aka, sais-tu d'où viennent ces trois grandes familles qui sont sous le ciel?
— Voici ce que j'ai entendu dire aux lamas instruits des choses de l'antiquité. . . Au commencement il n'y avait sur la terre qu'un seul homme; il n'avait ni maison ni tente : car, en ce temps-là, l'hiver n'était pas froid, et l'été n'était pas chaud ; le vent ne soufflait pas avec violence, il ne tombait ni de la pluie ni de la neige ; le thé croissait de lui-même sur les montagnes, et les troupeaux n'avaient pas à craindre les animaux malfaisants. Cet homme eut trois enfants, qui vécurent longtemps avec lui, se nourrissant de laitage et de fruits. Après être parvenu à une très grande vieillesse, cet homme mourut. Les trois enfants délibérèrent pour savoir ce qu'ils feraient du corps de leur père ; ils ne purent s'accorder, car ils avaient chacun une opinion différente. L'un voulait l'enfermer dans un cercueil et le mettre en terre, l'autre voulait le brûler, le troisième disait qu'il fallait l'exposer sur le sommet d'une montagne. Ils résolurent donc de diviser en trois le corps de leur père, d'en prendre chacun une partie et de se séparer. L'aîné eut la tête et les bras en partage ; il fut l'ancêtre de la grande famille chinoise. Voilà pourquoi ses descendants sont devenus célèbres dans les arts et l'industrie, et remarquables par leur intelligence, par les ruses et les stratagèmes qu'ils savent inventer. Le cadet, qui fut le père de la grande famille thibétaine, eut la poitrine en partage. Aussi les Thibétains sont-ils pleins de cœur et de courage ; ils ne craignent pas de s'exposer à la mort, et parmi eux, il y a toujours des tribus indomptables. Le troisième des fils, d'où descendent les peuples tartares, reçut pour héritage la partie inférieure du corps de son père. Puisque vous avez voyagé longtemps dans les déserts de l'orient, vous devez savoir que les Mongols sont simples et timides, ils sont sans tête et sans cœur ; tout leur mérite consiste à se tenir fermes sur leurs étriers, et bien d'aplomb sur leur selle. Voilà comment les lamas expliquent l'origine des trois grandes familles qui sont sous le ciel, et la différence de leur caractère. Voilà pourquoi les Tartares sont bons cavaliers, les Thibétains bons soldats, et les Chinois bons commerçants. »
Pour remercier le vieillard de son intéressante chronique, nous lui racontâmes, à notre tour, l'histoire du premier homme, du déluge, de Noé et de ses trois enfants. Il fut d'abord très s^isfait de retrouver, dans notre récit, ses trois grandes familles; mais sa surprise fut grande, quand il nous entendit dire que les Chinois, les Tartares et les Thibétains étaient tous les enfants de Sem, et qu'en outre il y avait des peuples innombrables, qui formaient les deux autres familles de Cham et de Japhet. Il nous regardait fixement, la bouche
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entr'ouverte, et branlant de temps en temps la tête; l'expression de sa physionomie semblait dire: Je n'aurais jamais cru que le monde fût si grand!
Le temps s'était vite écoulé pendant cette séance archéologique: après avoir salué le vieillard, nous allâmes vers nos chameaux, que nous poussâmes jusqu'à notre habitation de Tchogortan. Nous les attachâmes devant la porte à un pieu fixé en terre, et nous entrâmes dans notre petite cuisine pour faire les préparatifs du souper.
Culinairement parlant, nous étions beaucoup mieux à Tchogortan qu'à Kounboum. D'abord le lait, le caillé, le beurre et le fromage, tout cela était à discrétion. De plus, nous avions fait une précieuse trouvaille dans un chasseur des environs. Quelques jours après notre arrivée, il était venu dans notre chambre et, tirant un magnifique lièvre d'un sac qu'il portait sur son dos, il nous avait demandé si les Goucho ^ du ciel d'occident mangeaient de la viande des animaux sauvages?
<( Certainement, lui répondîmes-nous ; un lièvre est une excellente chose. Est-ce que, vous autres, vous n'en mangez pas?
— Nous autres, hommes noirs, quelquefois, mais les lamas, jamais. Il leur est expressément défendu par les livres de prières de manger de la chair noire,
— La sainte loi de Jéhovah ne nous fait pas une pareille défense.
— Dans ce cas, gardez cet animal, et si cela vous convient, je vous en apporterai tous les jours tant que vous voudrez ; les coteaux qui environnent la vallée de Tchogortan en sont encombrés... »
L'affaire en était là, lorsqu'un lama du voisinage entra par hasard dans notre chambre. En voyant étendu à nos pieds ce lièvre encore tout chaud et tout sanglant: <( Tsong-Kaba! Tsong-Kaba! » s'écria-t-il, en reculant d'horreur et en se voilant les yeux de ses deux mains. Après avoir lancé une malédiction contre le chasseur, il nous demanda si nous oserions manger de cette chair noire.
« Pourquoi pas, lui répondîmes-nous, puisqu'elle ne peut nuire ni à notre corps ni à notre âme? »
Là-dessus, nous posâmes quelques principes de morale, et il nous fut facile de démontrer à nos auditeurs que la venaison n'était, en soi, d'aucun obstacle à l'acquisition de la sainteté. Le chasseur jubilait, en écoutant nos paroles; le lama, au contraire, était morfondu. Il se contenta de nous dire que, pour nous, puisque nous étions étrangers et de la religion de Jéhovah, il n'j^ avait aucun mal à manger des lièvres ; mais que, pour eux, ils devaient s'en abstenir, parce